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Publié par Patrick Granet

Le Parti ouvrier indépendant (POI) est plongé depuis le printemps dans une crise qui met aux prises deux fractions. Son éclatement en deux organisations distinctes, se réclamant toutes deux du POI, est aujourd’hui consommé. Les lecteurs d’Informations ouvrières, le journal du POI, n’ont rien su des positions politiques qui s’affrontent. D’ailleurs, le site du POI est « en travaux » depuis des mois et celui de l’hebdomadaire n’est plus alimenté depuis début juillet 2015.

D’un côté, on trouve une majorité de l’ancien bureau national du POI, avec Marc Lacaze et le rédacteur en chef de l’hebdomadaire, de l’autre la minorité, autour de Daniel Gluckstein, avec Jean-Jacques Marie et François de Massot. Cette minorité, qui compterait quelques 650 militants, a d’abord tenté de se constituer en tendance, ce qui lui a été refusé car ce courant n’a jamais su fonctionner de manière démocratique. Le 18 juillet parait un nouveau journal, La Tribune des travailleurs, dans lequel Gluckstein, Markun et Schivardi, anciens secrétaires nationaux du POI, démis de leurs mandats par la fraction majoritaire, déclaraient que cette publication « s’inscrit dans la continuité, celle qui nous a vus participer dès 2008 à la fondation du Parti ouvrier indépendant et elle s’inscrit dans ce POI des origines. » Hélas !

Constats d’huissier, changement de serrures des locaux, main basse sur les comptes, menaces de poursuite et autres lettres recommandées tiennent lieu et place de discussion politique. Pas étonnant chez des personnages dont les mœurs ont depuis des décennies plus à voir avec la Mafia qu’avec le Parti bolchevik… Il est probable que l’explosion du POI entraînera la dislocation de ce qui reste du lambertisme international et qu’elle conduira en France plusieurs centaines de militants, âgés et las, à prendre leur retraite politique et à se contenter des banquets de la Libre pensée, tandis que plusieurs centaines d’autres en profiteront pour poursuivre leur carrière dans les appareils syndicaux en se débarrassant de toute contrainte politique.

Le POI, Lutte ouvrière, le Nouveau parti anticapitaliste et les multiples groupes « trotskystes » français ont leur origine commune dans la destruction de la 4e Internationale en 1949-1953. Le NPA est issu de ceux qui l’ont détruite, le POI de ceux qui ont abandonné plus tard son programme, LO n’existerait pas si la 4e Internationale n’avait pas été détruite.

Une caractéristique de la plupart des courants centristes est leur forte tendance à leur propre liquidation comme organisation ostensiblement révolutionnaire. Elle découle de leur opportunisme, de leur révision du programme communiste, de leur pessimisme sur la capacité de la classe ouvrière mondiale, de la conviction inavouée que d’autres forces sociales peuvent la remplacer. Donc, toutes sortes de forces politiques peuvent servir de substitut au parti mondial de la révolution, à l’internationale ouvrière révolutionnaire. La tâche devient de les pousser de l’avant, voire de les conseiller.

D’où la subordination de LO aux staliniens défroqués du PCF et à la bureaucratie corrompue de la CGT, son intégration grandissante à l’appareil de la CGT. D’où la liquidation de la LCR dans un parti semi-réformiste, le NPA, l’adaptation de ce NPA au PCF et à EELV, son intégration dans les appareils de Solidaires, de la CGT et de la FSU. D’où la liquidation du PCI dans le PT-POI réformiste et social-chauvin, sa subordination à la bureaucratie de FO, ses accointances avec la franc-maçonnerie, son intégration à l’appareil de FO et celui de la CGT. Le jeu des poupées russes (le CCI dans le POI, la prétendue 4e Internationale lambertiste dans l’Entente internationale des travailleurs et des peuples) ne date pas d’aujourd’hui.

Les deux fractions se revendiquent du « lambertisme ». Pierre Lambert (1920-2008) n’est apparu au grand public que lors de la candidature présentée par le Mouvement pour un parti des travailleurs (MPPT) à l’élection présidentielle de 1988 (sous son vrai nom : Pierre Boussel, 0,38 % des voix). Son héritage politique est tout autant dans le Parti de gauche (Mélenchon, Corbière, Revol, Goudard…) et dans le Parti socialiste (Jospin, Cambadélis, Assouline…) que dans les deux fractions du POI.

À son enterrement en 2008, étaient présents trois secrétaires nationaux successifs de FO (Jean-Claude Mailly, Marc Blondel et André Bergeron), héritiers assumés de Jouhaux, le bureaucrate syndical social-impérialiste combattu vigoureusement par l’Internationale communiste et la 4e Internationale. Un fondateur du PT, Alexandre Hébert, prononce un éloge. Hébert est l’ancien secrétaire général de l’UD-FO de Loire atlantique, anarchiste tendance Front national

Lambert a détruit la section française de la 4e Internationale et a servi de larbin toute sa vie à la bureaucratie syndicale contre-révolutionnaire. En 1972, il est à la têtre de l’OCI quand se forme l’Union de la gauche (UG) entre le PS, le PCF et le MRG (aujourd’hui Parti radical de gauche). Le premier mouvement de Lambert converge avec la position de la LCR : pousser le front populaire vers la gauche. Just, du bureau politique, parvient à convaincre l’OCI qu’il faut opposer frontalement à l’UG le gouvernement ouvrier, ce qui renforce l’OCI durant les années 1970 face à la LCR et à LO.

En 1978, l’OCI ne présente pas de candidats aux élections législatives. En 1980, suivant Lambert et Moreno, contre Just, le PCI, au lieu de présenter sa/son candidat/e à l’élection présidentielle de 1981, fait campagne pour le vote au premier tour pour le candidat du PS (Mitterrand), dont la victoire électorale est censée ouvrir une situation révolutionnaire. En 1982, l’UNEF, que dirige le PCI, cesse de boycotter les organismes de cogestion universitaire mis en place par De Gaulle pour éviter la répétition de la révolte étudiante de mai 1968. Les partis ouvriers bourgeois, le PS et le PCF, comme il fallait s’y attendre, gouvernent au compte de la bourgeoisie française. Lambert axe le PCI sur la pression sur la « majorité PS-PCF » de l’Assemblée nationale et sur le gouvernement bourgeois.

La logique politique d’appel à voter dès le premier tour s’est développée : refus d’élaborer un programme d’action anticapitaliste, refus de mettre en cause le gouvernement « d’Union de la gauche », suppliques adressées au gouvernement, bavardages sur « l’Assemblée nationale doit voter telle loi, telle autre loi etc. » (Stéphane Just, Comment le révisionnisme s’est emparé de la direction du PCI, 1984, GB, p. 31)

En 1984, après avoir tant espéré du parlement et même du gouvernement de front populaire, Lambert tourne brutalement sa veste en décrétant que le PS n’est plus un parti ouvrier (« la classe ouvrière n’est plus représentée ») et en redoublant d’opportunisme (« la ligne de la démocratie »). Cette dernière n’est que la énième resucée du réformisme et de la révolution par étapes. Du tournant réformiste découle la liquidation du PCI. La première étape est la mise sur pied d’un nouveau faux nez : en 1985, le PCI crée avec des bureaucrates de FO le MPPT qui dénonce toutes « les solutions extrêmes » (sic) et se donne pour but de « rétablir la démocratie ».

En 1991, le PT est proclamé avec moins de membres que le PCI de 1980 (au plus, un tiers). Mais il y a déjà deux partis ouvriers bourgeois en France, ce qui ne lui laisse aucune place. Ce parti réformiste artificiel assimile le PS au totalitarisme (une variante du « social-fascisme » des staliniens de la 3e période), défend « la République » (comme la franc-maçonnerie, le Parti radical, le PS et le PCF), s’axe contre l’Union européenne (comme le PCF, une partie du PS dont Mélenchon et Fabius , une partie du RPR dont Pasqua, le FN), s’associe à un parti bourgeois souverainiste (le MRC). Un de ses fondateurs, Hébert, flirte même avec le FN.

En 2007, le PT apporte son soutien à un « candidat des maires » (sic) à l’élection présidentielle. Les contorsions et ruses de Lambert et de Gluckstein ne servent qu’à mystifier et escroquer les militants recrutés sur la base du communisme internationaliste. Le prolétariat les ignore totalement et continue à voter pour ses partis traditionnels ou, dans une moindre mesure, pour les candidats qui apparaissent révolutionnaires. L’ineffable Schivardi recueille 0,34% des votes.

En 2008, après la mort de Lambert, le PT se transforme en POI, L’OCI-PCI devenue MPPT-PT-POI, c’est la dégénérescence irréversible d’une organisation centriste qui a troqué le programme de la prise du pouvoir par la classe ouvrière pour la « défense de la République », qui a substitué à l’internationalisme prolétarien la « défense de la souveraineté nationale ». Le lambertisme est une école de bureaucrates syndicaux et de politiciens sociaux-démocrates.

Le POI est le larbin de la bureaucratie de FO, il double le PCF sur le terrain du chauvinisme et il converge fâcheusement avec le FN. Les dirigeants vieillissants du POI qui se disputent aujourd’hui un cadavre puant, un programme chauvin et, dans les coulisses, un patrimoine conséquent, ont tous vécu durant des décennies bien au-dessus des conditions d’existence des travailleurs ordinaires (logement, rémunération, restaurants, hôtels). Ils ont, durant des décennies, façonné un parti lugubre et décervelé la base. Ils sont ouvertement misogynes et homophobes. Ils ont de conserve, depuis des décennies, exclu, calomnié, détruit politiquement tous ceux qui leur résistaient, spécialement ceux qui prenaient au sérieux la référence à la tradition communiste révolutionnaire.

Comme de coutume, puisque FO y participait, le POI a soutenu sans réserve la journée d’action du 9 avril.

Le 9 avril a montré, à tous ceux qui prétendent l’ignorer ou le contester, que la classe ouvrière organisée est une réalité, une force, et que dès lors que les organisations avancent clairement le mot d’ordre « Retrait du pacte de responsabilité et de la loi Macron ! », les travailleurs, les militants cherchent à se grouper dans une lutte de classe unie contre le gouvernement… (BN du POI, 11 avril 2015)

« Fallait-il jeter toutes nos forces dans la balance pour la réussite du 9 avril ? Oui, et nous l’avons fait. » répond en écho la minorité qui ne voit là rien à redire. Dès lors, le reproche que la minorité adresse à la majorité « les trotskystes doivent cependant se garder de confondre la réalisation de l’unité d’action intersyndicale avec la réalisation de la lutte des classes elle-même », la concerne tout autant.

La minorité qui crie aujourd’hui au loup, qui prétend « revenir à une politique de construction du parti », reste sur une politique de construction… de parti réformiste et social chauvin, donc sur une ligne de destruction du communisme, d’opposition à la construction du parti révolutionnaire mondial.

Il n’y a pas de parti du tout, si l’on fonde un parti sans programme, dont tout le monde peut être. (Friedrich Engels, Lettre à Bernstein, 28 novembre 1882, Le Mouvement ouvrier français, Maspero, t. 2, p. 124)

Gluckstein et Lacaze disent tous deux : oui à la transformation du PCI en PT-POI, oui à la « ligne de la démocratie », oui à la jonction avec « les élus » de tout bord, oui à « l’Assemblée constituante souveraine »,   oui à « la rupture avec l’Union européenne », oui à « la République une et indivisible »… mais rien pour en finir avec l’État bourgeois, rien pour les États-Unis socialistes d’Europe, rien pour les comités de grève et les soviets, rien pour les piquets de grève et l’armement du peuple, etc. Tout juste est-il concédé par Gluckstein la nécessité du combat pour un vague gouvernement ouvrier, lequel devient un peu plus loin, au détour d’une phrase, le « gouvernement de la classe ouvrière et de la démocratie » ! Assurément l’orientation de la minorité ne peut en aucun cas constituer une planche de salut pour les militants du POI qui chercheraient à renouer avec l’internationalisme, à s’orienter vers la révolution et le pouvoir des travailleurs.

Le programme de « défense de la démocratie » pour les pays avancés est un programme de réaction. (Léon Trotsky, Une leçon toute fraîche, 10 octobre 1938, Œuvres, ILT, t. 19, p. 61)

L’effondrement du POI est la dernière occasion, pour les militantes et militants qui en sont encore capables, de revenir dans la voie de Lénine et de Trotsky, de briser le carcan du réformisme et du chauvinisme. À ceux-là, il faut une boussole, un programme pour construire l’internationale de la révolution socialiste mondiale et dans ce pays un vrai parti ouvrier, c’est-à-dire ouvertement et fermement révolutionnaire. À ceux-là, le Collectif révolution permanente et le Groupe marxiste internationaliste peuvent être une aide précieuse.

Cimenter ces éléments marxistes, si peu nombreux qu’ils soient au début, rappeler en leur nom les paroles aujourd’hui oubliées du socialisme authentique, convier les ouvriers de tous les pays à rompre avec les chauvins et à se ranger sous le vieux drapeau du marxisme : telle est la tâche de l’heure. (Vladimir Lénine et Grigori Zinoviev, Le Socialisme et la guerre, août 1915, GMI, p. 34)