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Publié par Patrick Granet

LE   PAPE

PAPE, PAPAUTÉ

La Papauté incarne, dans le monde actuel, le principe d'autorité sous sa forme la plus tyrannique. Pour ce motif, tous les hommes de progrès devraient unir leurs efforts pour la combattre.

Les Papes ont toujours revendiqué, comme nous le montrerons, la direction spirituelle la plus large de la société, sachant bien que, lorsqu'on gouverne les cerveaux et les cœurs, on est également le maître des volontés et des corps.

Il y a trois ans, répondant indirectement à Mussolini dans une lettre qu'il adressait à son cardinal Gaspari, le pape Pie XI écrivait :

« Dire du Saint Siège qu'il est l'organe suprême de l'Église catholique universelle, et qu'il est, par suite, le légitime représentant de l'organisation de l'Église en Italie, c'est une formule qui ne peut être admise que dans le sens où l'on dirait que la tête est l'organe suprême du corps humain ... C'est toujours le Souverain Pontife qui intervient et qui traite dans la plénitude de la souveraineté de l'Église catholique : pour parler exactement, il ne représente pas cette souveraineté, il la personnifie ; et il l'exerce en vertu d'un direct mandat divin … » (Croix. 11-6-29.)

Le Pape ne représente pas la souveraineté catholique ; il la possède, il l'incarne. Il ne parle au nom de personne. Il ne doit rendre de comptes qu'à Dieu seul. Tel est le sens de cette déclaration, qui a du moins le mérite de la franchise.

A notre époque de « liberté » et de « démocratie », un langage aussi surprenant semble ne révolter personne ; il recueille, au contraire, l'approbation pleine et entière des millions de catholiques répandus dans le monde.

On lit dans la Semaine religieuse du diocèse de Mende :

« Le Pape a parlé, nous devons obéir sans discuter ses ordres, quand même nous n'en comprendrions pas les raisons. Ses décisions valent indépendamment des raisons qui les appuient. Vouloir n'accepter que les ordres dont les raisons nous agréent, ce serait s'ériger en juge du Pape, ne vouloir obéir en définitive qu'à soi-même. »

Dans son numéro du 16 mai 1927, La Croix déclarait : «.... Dieu, dont le Pape est ici-bas le vicaire, dont il est le vice-Dieu ... »

L'Ami du Clergé (18-6-25), revêtu de l'Imprimatur du diocèse de Langres, imprime également que : « Le Pape, c'est donc Jésus-Christ demeuré visible parmi nous. Si vous voulez voir Jésus-Christ, allez à Rome, allez voir N. S. Père le Pape Pie XI ».

Le Pape est ainsi identifié à Dieu.

Rien d'étonnant, dans ces conditions, qu'il ait le droit de commander aux hommes : « Il n'y a qu'une seule autorité sereine et juste : c'est l'autorité du Pape, l'autorité de l'Église ... Si elle jouissait de son plein essor, si elle était écoutée, il n'y aurait plus de question sociale, de haines nationales et de révolutions. » (Id.)

Pendant plusieurs siècles, l'autorité des Papes a prévalu et non seulement la fraternité n'a pas triomphé, mais les Pontifes ont fait régner sur les hommes la tyrannie la plus odieuse.

Il faut un certain cynisme, par conséquent, pour soutenir une thèse semblable. Mais le cynisme ne manque pas aux gens d'Église ; nous aurons plus d'une fois l'occasion de le constater.

L'Union Catholique de l'Hérault, dans son numéro du 14 avril 1929, affirme : « Le Pape ... qu'il se nomme Benoît ou Léon, Grégoire ou Pie, c'est le Chef, le Pasteur, le Christ continué ».

Saint François de Sales n'avait-il pas dit : « Les seules idées chrétiennes sont les idées romaines. Jésus Christ et le Pape, c'est tout un ». (Cité par La Croix. 18-1-29.)

Toujours la même tendance de faire du Pape un Dieu.

Aussi Mgr Durand, évêque d'Oran, peut-il écrire (dans son mandement contre l'Action Française) :

« Quand le Souverain Pontife intervient dans une affaire de prime abord temporelle et donne des directions impératives, il ne faut pas voir qu'un conseil, mais bien un ordre à exécuter ponctuellement, parce qu'il traite alors cette affaire temporelle non pas du côté strictement temporel, mais bien du côté spirituel qu'elle implique, complètement sous sa juridiction dont il ne doit rendre compte qu'à Dieu ...

Enfin, il est de foi catholique, proclamée par le Concile du Vatican, que la juridiction du Souverain Pontife s'étend sans aucune restriction à tout le spirituel, où qu'il se trouve. Il s'ensuit qu'il peut intervenir dans les affaires temporelles en proportion de la part spirituelle qu'elles contiennent. En le niant, l'Action Française se met donc, par voie de conséquence, en opposition avec le Concile du Vatican dont nous avons cité les deux anathèmes ; elle est encore à ce titre suspecte d'hérésie,haereticatis. »

Ce distinguo entre le temporel et le spirituel est assez subtil, mais, en dernier ressort, le Pape revendique le droit de les gouverner tous les deux. C'est ce qui ressort du texte de Mgr Durand. C'est également ce qui découle des multiples déclarations de l'épiscopat et des théologiens.

Le R. P. de La Brière (Jésuite) écrivait dernièrement que la politique n'est qu'une branche de la morale et comme le Pape est tout puissant et infaillible en matière de morale, il a par conséquent le droit d'intervenir dans le domaine de la politique. (D'autre part, le Syllabus déclare que les sciences et la philosophie doivent être soumises à l'autorité de l'Église.)

Rien n'échapperait donc à la juridiction du Pape et il serait le maître de la société.

Le Cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux, est allé plus loin encore : il a mis le Pape au-dessus du Christ !

Je n'invente rien. Dans son mandement publié pour le Carême 1929, on peut lire :

« Écoutez saint Fulgence et avec lui saint Cyprien, saint Augustin et tant d'autres : « Croyez fermement et sans hésitation qu'aucun hérétique ou schismatique ne peut être sauvé, s'il n'est pas en communion avec l'Église et le Pape, quelques aumônes qu'il ait pu faire pendant sa vie, alors même qu'il aurait répandu son sang pour le nom de Jésus-Christ. »

Rien ne sert de faire le bien et de pratiquer la vertu, ni même de se sacrifier à Dieu. Avant tout il faut obéir au Pape.

Cette doctrine fait du Pape le vrai Dieu, car l'autre n'est guère encombrant.

Le moine Auguste Triomphus, dont la Somme fut publiée à Rome en 1584 (cette Somme avait été écrite sur l'ordre du Pape Jean XXII lui-même) prétendait que le Pape pourrait délivrer d'un seul coup, s'il le désirait (mais il n'y a pas intérêt, bien au contraire !) toutes les âmes du Purgatoire. « La puissance du Pape est si grande que le Pape lui-même n'en peut connaître la limite. »

Léon XIII, qu'on représente comme un pape libéral, a dit formellement :

« Puisque la fin à laquelle tend l'Église est de beaucoup la plus noble de toutes, son pouvoir aussi l'emporte sur tous les autres. »

Le Pape revendique donc tout le pouvoir. Il est bien loin de se cantonner dans une mission purement « spirituelle ».

N'a-t-il pas toujours réclamé le droit de vie et de mort sur les fidèles ? En 1862, le célèbre journaliste catholique Veuillot n'écrivait-il pas :

« Il se rencontre des hommes qui se scandalisent de voir aux mains du Père des fidèles le droit de vie et de mort. Ces mêmes hommes, toutefois, ne songent pas à contester au Pape le droit de lier et de délier les consciences, de retenir ou de remettre les péchés, d'ouvrir le ciel ou de le fermer. Pourquoi celui qui peut plus ne peut pas moins ? Pourquoi celui qui a reçu de Dieu le droit de vie et de mort éternelles ne pourrait-il pas recevoir aussi ce qui est infiniment moins, le droit de vie et de mort temporelles ? »

En 1851, le pape Pie IX avait censuré le canoniste Nuytz (de Turin) qui ne voulait accorder à l'Église qu'un pouvoir pénal spirituel et non temporel. (Lacordaire, Montalembert, etc ... , furent blâmés pour le même motif.)

En créant le féroce tribunal de l'Inquisition, en obligeant les rois (sous les menaces les plus effroyables) à exterminer les hérétiques, les Papes ont montré qu'ils entendaient soumettre l'humanité tout entière à leur ambition.

Pour acquérir et pour conserver cette puissance exorbitante, la Papauté n'a pas reculé devant le choix des moyens. Elle a imposé à ses fidèles une obéissance absolue et dégradante ; elle est allée jusqu'à se proclamer infaillible.

Le Cardinal Maurin, archevêque de Lyon, proclamait (Carême 1929) :

« Le privilège de l'Infaillibilité a été conféré à l'Église par le Christ. En vertu de cette prérogative, il est alors absolument impossible que le Pape se trompe. C'est une vérité de foi définie par le même Concile du Vatican et l'on ne pourrait la nier sans tomber dans l'hérésie et se séparer de l'Église. »

(Remarquons en passant que le Christ n'a rien conféré à l'Église et que les Évangiles ne disent pas un mot de tout cela, même en torturant les textes.)

Mgr Maurin citait ensuite des paroles du Pape Pie X lui-même, prononcées en 1910 :

« Quand on aime le Pape, on ne s'arrête pas à discuter sur ce qu'il conseille ou exige, à chercher jusqu'où va le devoir rigoureux de l'obéissance et à marquer la limite de cette obligation. Quand on aime le Pape, on n'objecte pas qu'il n'a pas parlé assez clairement, comme s'il était obligé de redire à l'oreille de chacun sa volonté clairement exprimée tant de fois, non seulement de vive voix, mais par des lettres et d'autres documents publics ; on ne met pas en doute ses ordres, sous le futile prétexte, pour qui ne veut pas obéir, qu'ils n'émanent pas effectivement de lui, mais de son entourage. On ne limite pas le champ où il peut et doit exercer sa volonté ; on n'oppose pas à l'autorité du Pape celle d'autres personnes, si doctes soient-elles, qui diffèrent d'avis avec le Pape. »

Peut-on imaginer langage plus orgueilleux de la part d'un potentat quelconque ?

Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, grand apôtre de l'obéissance (pour les autres), avait été jusqu'à dire que « si le pape décide que le blanc est noir, nous devons dire avec lui : c'est noir ! » (Exercices spirituels, édition de 1644, p. 290.)

Certains lecteurs penseront peut-être que les choses ont évolué depuis Loyola et que l'Église est moins exigeante aujourd'hui ?

Je les renvoie à nouveau au Cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux. Combattant l'Action Française, il définit la puissance du pape de la façon suivante :

« En faisant écho à ce refus d'obéissance, sous prétexte que le Pape était sorti de son domaine, les catholiques de l'Action Française adhérèrent à trois hérésies formelles : à l'hérésie qui conteste au Pape le droit de fixer lui-même les limites de sa compétence ; à l'hérésie qui conteste au Pape les pouvoirs de juridiction plénière tels que le Concile du Vatican les a définis ; à l'hérésie qui conteste au Pape le droit de décider souverainement et sans recours possible, même au Concile œcuménique. »

Le même cardinal publiait, le 31 juillet 1929, une lettre pour féliciter un royaliste d'avoir rompu avec l'Action Française pour faire sa soumission à l'Église. Et il signait sa lettre : « Bordeaux, le 31 Juillet 1929, en la fête de saint Ignace, le fondateur d'une illustre milice suscitée de Dieu en vue de combattre par l'obéissance au Pape, perinde ac cadaver, l'esprit de révolte contre le Pape, que Luther avait soufflé dans toute l'Europe avec son « Libre Examen » (La Croix, 8 août 1929.)

Ces quelques lignes suffisent à montrer que la mentalité cléricale n'a pas varié.

Toujours la haine de Luther et le mépris du libre examen. Toujours l'obéissance au Pape, perinde ac cadaver (comme un cadavre). Toujours le même souci de fouler aux pieds l'individu et d'en faire un automate.

En juin 1929, un pèlerinage français a été conduit à Rome par le général de Castelnau, qui a donné dans son bulletin, Le Point de Direction, le compte rendu de la cérémonie, qui s'est déroulée d'ailleurs selon les traditions courantes. Les pèlerins se sont tous agenouillés et le Pape a traversé leurs rangs en leur donnant son anneau à baiser. Lorsqu'il fut installé sur son trône, Castelnau, toujours agenouillé, prit la parole pour l'assurer « de notre soumission sans réserve », « humblement prosternés aux pieds de Votre Sainteté », etc, etc... Semblable platitude n'est assurément plus de notre époque, mais il faut convenir qu'elle est la conséquence logique des croyances catholiques en l'infaillibilité et la pseudo-divinité du Pape.

Il me serait facile de multiplier les preuves de ce genre, pour montrer combien grande est la tyrannie papale - et combien grande la servilité des croyants catholiques. Il me semble plus intéressant de rechercher les conditions dans lesquelles un despotisme aussi monstrueux a pu naître et se développer.

ORIGINE DE LA PAPAUTÉ. - S'il fallait en croire les catholiques, la Papauté aurait une origine surnaturelle et divine. Son fondateur serait le Christ en personne, sous prétexte qu'il aurait dit à son disciple Pierre (qui devait le trahir si lâchement) : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église ». La prétendue divinité de l'Église ne repose donc que sur un mauvais calembour ; il ne faut pas être très exigeant pour se contenter de cette « preuve ».

Ajoutons qu'on ne sait pas grand chose sur saint Pierre, premier pape et fondateur de l'Église. L'histoire de son supplice est déclarée apocryphe par des historiens très compétents. Certains autres sont allés jusqu'à nier même son existence. En tout cas, il n'a jamais mis les pieds à Rome et n'a pu en être l'évêque, par conséquent.

Les débuts du christianisme sont entourés d'une grande obscurité et les documents sérieux sont très rares, ce qui n'empêche pas l'Église d'être très affirmative. Ainsi Pie XI, dans sa lettre du 11 juin 1929 au Cardinal Gasparri, assurait que « l'universalité se rencontre déjà de droit et de fait aux premiers débuts de l'Église et de la prédication apostolique ».

Or, ceci est absolument faux, il a fallu plusieurs siècles pour que la Papauté fût constituée. Il a fallu bien des luttes et bien des intrigues, il a fallu surtout du machiavélisme, du mensonge et nombre de faux documents, pour que l'évêque de Rome prenne le pas sur les autres évêques et leur impose son autorité.

« Les métropolitains sont restés, au moins jusque dans le IXème siècle, en possession d'instituer les évêques de leur province, sans intervention du Pape, dont ils avaient pourtant accepté depuis longtemps l'autorité sur eux-mêmes. » (Abbé de Meissas.) Même lorsqu'ils eurent accepté l'autorité du pape, les évêques et archevêques métropolitains restèrent donc les maîtres dans leurs diocèses ; l'autorité du Pape fut, au début, purement nominale, honorifique. On s'effaçait devant l'évêque de Rome (comme devant celui de Constantinople) parce qu'il représentait une capitale importante, dont la renommée était considérable. L'idée de primauté s'attachait à la ville et non à la personnalité de l'évêque.

Les évêques de Rome eux-mêmes étaient bien éloignés de manifester à ce moment de grandes ambitions ; ils n'avaient pas la moindre idée de l'omnipotence qui serait revendiquée par leurs successeurs.

Au sein des premiers groupes chrétiens, il n'y avait pas de hiérarchie. La fraternité régnait de la façon la plus complète, car on attendait la fin du monde, que Jésus (il s'est trompé sur ce point comme sur beaucoup d'autres !) avait prédite comme imminente (Dogme de la Parousie). Dans cette attente, les disciples du Christ mettaient en commun tout ce qu'ils possédaient et vivaient sur le pied d'une parfaite égalité. Prêtres, évêques et simples fidèles ne se distinguaient aucunement les uns des autres, ni par le costume, ni par l'autorité. Les premiers évêques de Rome n'ont donc laissé aucun souvenir historique tangible et sérieux, ce qui n'a pas empêché l'Église de les canoniser. De tous les premiers Papes des cinq premiers siècles sans exception, dont on ne sait rien, ou presque rien, elle a fait des saints, en effet ; probablement pour donner à leur personnalité un semblant de réalité.

Mgr Duchesne, dans son ouvrage très érudit sur l'histoire de la Papauté, a supprimé une dizaine de papes que l'Église (infaillible pourtant !) avait toujours considérés comme authentiques. Il a bien fallu s'incliner, en maugréant, devant l'érudition du savant Mgr Duchesne et l'annuaire officiel du Vatican, dès 1905, adopta la chronologie remaniée. (La Vérité sur le Vatican, par V. Charbonnel). C'est ainsi que le pape Pie XI, qui devrait être le 266ème successeur de saint Pierre, est devenu le 260ème.

Charbonnel avait fait des découvertes assez amusantes. Parmi les papes supprimés (et qui n'ont jamais existé), se trouve saint Anaclet. On l'a biffé de la liste des papes, mais il continue à figurer, en qualité de saint, sur le calendrier - entouré d'ailleurs de beaucoup d'autres « saints » forgés de toutes pièces par les exploiteurs de belles légendes.

Ces exemples montrent qu'il ne faut accorder aucun crédit aux affirmations « historiques » de l'Église.

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