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Publié par Patrick Granet

On le croyait mort, ou réduit au silence par de graves blessures. Mais Abubakar Shekau a parlé. Celui qui fut le leader de Boko Haram n’avait plus donné signe de vie depuis un an. Mercredi 3 août, dans un enregistrement sonore de plus de dix minutes posté sur Internet, l’homme a affirmé être encore le chef du groupe terroriste qui a causé plus de 20 000 morts au Nigeria, auCameroun, au Niger et au Tchad depuis cinq ans.

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Mais il n’est plus qu’une voix, affaiblie par les revers militaires. Car l’organisation Etat islamique (EI) a tranché. A plusieurs milliers de kilomètres des marécages du lac Tchad et de la brousse du nord-est du Nigeria, Raqqa, la « capitale » de l’EI, a nommé le nouveau chef de Boko Haram, Abou Musab Al-Barnawi, en remplacement d’Abubakar Shekau.

L’heureux élu se voit offrir une tribune dans la 41e édition du magazine hebdomadaire de l’EI, Al Nabaa, sorti le 2 août. Il y développe sa pensée sur le djihad dans cette région du sud du bassin du lac Tchad. Pas un mot pour Abubakar Shekau. Le mouvement miné par des querelles internes et à la dérive sur le plan doctrinaire serait ainsi repris en main par l’EI.

Sociopathe exalté façon « Orange mécanique »

Le groupe terroriste originaire du nord-est du Nigeria a toujours cherché une légitimité globale. « Talibans nigérians » devenus solidaires des djihadistes d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), ses membres ont fini par prêter allégeance à l’EI en mars 2015. Ce que Raqqa a accepté. Et Boko Haram, Jama’at Ahl al-Sunnah Lil Dawa Wal Jihad (groupe sunnite pour la prédication et le djihad) de son vrai nom, est devenu la Province ouest-africaine de l’EI.

Mais entre l’austère Abou Bakr Al-Baghdadi et l’excentrique Abubakar Shekau, il y a un fossé que n’ont pu combler certains traits communs, une doctrine wahhabite et takfiriste, des drapeaux noirs frappés de la profession de foi, des exactions commises au nom de Dieu et un rêve de pouvoir territorial. Un califat pour le premier, inspiré des premiers jours de l’islam. Et, pour le second, un « sultanat de Dieu » qui se réfère à la grandeur passée de l’ancien empire de Kanem-Bornou apparu au VIIIe siècle sur les territoires actuels du nord-est du Nigeria, du nord du Cameroun, de l’ouest du Tchad et du sud-est du Niger. Dix siècles plus tard, cet empire s’était désintégré, avant même la colonisation.

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Abubakar Shekau, de l’ethnie kanuri, a orchestré la militarisation du mouvement. Depuis la mort en 2009 de son maître, le fondateur de la secte islamiste Mohammed Yusuf, le mouvement est devenu l’un des groupes terroristes les plus meurtriers de la planète.

Le visage rieur de Shekau mangé par une petite barbe, sa gestuelle et ses danses, sa rhétorique belliqueuse parfois délirante, voilà ce que Boko Haram a surtout montré au monde occidental.

Derrière les vidéos fantasques de Shekau qui ont façonné son image de sociopathe exalté façon Alex DeLarge, le héros du film et du livre Orange mécanique, le groupe djihadiste n’a cessé de commettre des exactions au sud du bassin du lac Tchad : meurtres de masse, attentats-suicides, enlèvements, viols, pillages. Aujourd’hui, le rayon d’action de Boko Haram est économiquement exsangue. Aux 20 000 morts s’ajoutent plusieurs millions de déplacés et de réfugiés, sans compter les ravages sociaux et le réveil de vieilles querelles ethniques.

Un chef à la dérive

Depuis 2015, les opérations des armées coalisées du Tchad, du Cameroun et du Nigeria ont affaibli Boko Haram, mais le mouvement a montré sa capacité de résistance et d’adaptation grâce à sa maîtrise d’un territoire complexe et trop longtemps délaissé par N’Djamena, Yaoundé et Abuja.

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Sur le plan doctrinaire tout comme sur le plan des opérations militaires, les dérives d’Abubakar Shekau auraient fait des mécontents parmi les caciques du groupe, un « conseil de la choura » de trente-deux membres dont l’existence a été avancée par certains experts.

Plusieurs seraient exaspérés par son ultraviolence, son jusqu’au-boutisme, les crimes « haram » commis par ses soldats drogués et son éloignement des références doctrinaires d’un groupe nourri à l’origine par l’idéologie de Mohammed Yusuf, elle-même inspirée du théologien salafiste du XIIIe siècle, Ahmad Ibn Taymiyya. Une orthodoxie aux antipodes des faits et gestes d’Abubakar Shekau, qui ne semble plus obéir à aucune pensée structurée.

L’homme qui a fait muer Boko Haram en un groupe terroriste est désormais décrit comme un chef de guerre mafieux, à l’autorité contestée par des commandants de zone relativement indépendants. Sa démence semble avoir exaspéré l’EI, dont plusieurs émissaires auraient été rejetés par Shekau.

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Depuis des mois, des sources locales le disent blessé au combat, mal soigné et progressivement marginalisé. Une hypothèse confortée par une interruption de ses messages vidéo depuis février 2015, remplacés par des interventions audio.

En août 2015, il répondait au président tchadien, Idriss Déby, qui le disait mort ou remplacé. « Je suis vivant, nous sommes vivants. C’est ma voix. C’est moi Shekau. » Un mois plus tard, il s’adressait au président nigérian, Muhammadu Buhari. Puis, en mars 2016, il était réapparu dans une vidéo de mauvaise qualité et rendue publique par des canaux inhabituels, ce qui a éveillé les doutes quant à son authenticité, dans laquelle il disait : « Pour moi, la fin est venue. »

« Déçu »

Sa voix s’est donc à nouveau fait entendre, mercredi. Désormais écarté par l’EI, il se dit « déçu », et se défend, en arabe et en haussa. Shekau se veut toujours le chef. Il met en avant le particularisme local de Boko Haram, parle de « notre idéologie », tout en maintenant son allégeance à l’EI : « Nous sommes encore membres de la province ouest-africaine de l’EI, peu importe comment ils nous appellent, nous restons ce que nous sommes. »

Mais il insiste : « Nous ne recevrons plus aucun émissaire [de l’EI] sauf ceux vraiment engagés dans la cause d’Allah. » Il s’adresse au « calife » Baghdadi, tente vaille que vaille de pointer la déviance d’Abou Musab Al-Barnawi – c’est-à-dire le manque de radicalité de ce dernier qu’il accuse de clémence, voire d’idolâtrie à l’égard de ceux qui s’accommodent d’un Etat démocratique et constitutionnel. « Il ne [les] considère pas comme des mécréants », dénonce Abubakar Shekau.

Des accusations destinées à rappeler son allégeance aux « maîtres à penser » qu’étaient Mohamed Yusuf et Ibn Taymiyya et donc une certaine orthodoxie. Mais l’EI semble ne plus vouloir de cet excentrique qui ne tient plus ses hommes et qui n’a pas réussi à déstabiliser des structures étatiques « impies » pourfaire flotter le drapeau noir dans la région.