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Publié par Patrick Granet

et à la piraterie jusqu’à passer des accords pour se partager les rives du lac en territoires de razzia. Eu égard à ce passé et à leur côté néophytes dans l’islam les Yedina étaient-ils pour autant « prédisposés » à embrasser le salafisme violent de Boko Haram ?

Le lac redevient « vide » avec des populations qui ont recouvré leur mobilité d’antan à la fois comme agresseurs et comme razziés. La volonté d’imposer« leur islam » qui fonde et anime les combattants de Boko Haram, semblerait s’émousser.

Mieux, les détracteurs de Boko Haram voudraient voir dans la fréquentation des ressortissants du lac, méprisés au motif qu’ils pratiquent un islam approximatif, une contamination des combattants de la « secte » dont certains en oublieraient même le compendium Boko Haram. Est-ce pour autant une bifurcation stratégique de Boko Haram ?

Existe-t-il une stratégie globale de Boko Haram ? L’incompréhension de ses actions serait plutôt redevable à l’autonomie des groupes qui se revendiquent de la « secte » et conduisent chacun une politique locale tout en gardant le même modus operandi.

A la recherche d’un sanctuaire ?

A partir d’avril-mai 2015, Boko Haram semble vouloir s’implanter dans la cuvette nord du lac à cheval sur les frontières du Niger, du Tchad et du Nigeria. On peut supposer que les populations leur seraient ici plus favorables.

La région de Diffa est depuis longtemps réputée acquise à la cause de Boko Haram.

« L’intrusion de Boko Haram dans cette partie du lac a manifestement pris de court le gouvernement du Niger de Mahamadou Issoufou. Le Niger pourrait aussireprésenter le maillon faible des quatre états se partageant le lac »

Le Niger pourrait aussi représenter le maillon faible des quatre états se partageant le lac et que, dans cet espace dominé par la transfrontalité, l’enfermement serait moindre, pariant que, comme par le passé, lesdits Etats riverains ne sauraient s’entendre pour lesbouter hors du lac. Certains groupes de la secte enfin, craignant la réalisation de cette coalition promise et en quête d’un sursis, feraient le choix du lac.

L’intrusion de Boko Haram dans cette partie du lac a manifestement pris de court le gouvernement du Niger de Mahamadou Issoufou. Il a réagi précipitamment sous le coup de l’agression brutale de l’île de Karamga au nord de la latitude de Bosso, le 25 avril 2015, où 60 militaires ont été tués ainsi que de nombreux villageois mobeur.

Sur le lac, les conflits labélisés Boko Haram recoupent bien d’autres enjeux locaux.

Lorsque après 1984 l’eau s’est retirée de la cuvette nord jusqu’en 2000, la zone a été occupée par des éleveurs Peul et, dans certains points demeurés plus humides, par des cultivateurs mobeur. Les grands centres de commercialisation du poisson, Bourtoungo, Gadira et Karamga, se transforment en marchés à bétail.

Lire aussi : Le Cameroun face au terrorisme (3/3) : le silence du président Biya

Avec le retour des eaux les bulama (chefs de villages) yedina retrouvent leurs îles et leurs activités de pêche. Ils se rêvent en « canton buduma » ne dépendant plus de Bosso, enjoignant les Mobeur de regagner leurs terroirs des rives.

Le gouvernement a alors sommé la population de quitter les îles. Ce déplacement forcé, trop rapide (trois jours), mal préparé dans son déroulement comme dans l’accueil des familles déplacées, frise la catastrophe. Toutefois, l’attachement des Yedina à leur bétail parfaitement adapté aux riches pâturages des îles et non à ceux des rives arides a poussé nombre d’entre eux à rester, prenant le risque d’être accusés de complicité avec Boko Haram.

image: http://s2.lemde.fr/image/2016/04/29/768x0/4911130_3_8451_des-soldats-de-l-armee-camerounaise_95f128f390083688ebd84206b15debde.jpg

Le gouvernement du Niger tient pour assuré que Boko Haram veut faire de cette partie du lac son sanctuaire. Dans ces conditions les monts Mandara ne représenteraient plus qu’un sanctuaire secondaire à moins que l’un comme l’autre ne rendent compte de choix de « bases » Boko Haram exprimant des stratégies différentes ?

Devant l’offensive de Boko Haram sur le lac, le Tchad a, comme le Niger, cherché à rapatrier sa population sur les rives, toujours ces mêmes Yedina et quelques villages kanembu moins pour la protéger que pour empêcher qu’elle ne fraternise avec les islamistes.

L’administration tchadienne fait état de populations déplacées et, pour certaines îles, à 90 %, mais combien et lesquelles ?

Lire aussi : Le Cameroun face au terrorisme (2/3) : la bombe à retardement de Minawao

Le gouvernement cherche à pratiquer une politique de la terre brûlée à l’encontre de Boko Haram. Il aligne un millier d’hommes (des forces de sécurité et de défense tchadiennes) pour « neutraliser les insurgés ». C’est une gageure.

Ce milieu végétal aquatique - avec ses Papyrus hauts de 4 mètres, ses forêts d’ambaj impénétrables et ses phragmitaies compactes aux racines et rhizomes enchevêtrés - n’a rien de commun avec les habituels théâtres des opérations de l’armée tchadienne.

« Peut-on revenir sur le lac sans l’autorisation de Boko Haram ? Pour les Etats riverains, le cauchemar d’une sanctuarisation de Boko Haram à cheval sur les deux cuvettes du lac est bien réel »

Fin juillet, profitant de la fin de la décrue et avant le gros des pluies, une vaste opération de « ratissage » est déclenchée à partir du port de Baga Sola. Les combats se déroulent dans les îles entre Baga Sola et Bol, à Medi Kouta et dans la région de l’archipel d’Irbou-Titimiron-Kamgana. Ils demeurent confus, tantôt Boko Haram harcèle l’armée, dans les villages de Medi, Bla Rigi à l’ouest de Bol (25 juillet), tantôt c’est l’armée qui dit poursuivre des « colonnes de Boko Haram » en fuite (27 juillet).

Dans le même temps Boko Haram attaque les rivages méridionaux depuis les îles comme le faisaient encore au début du siècle passé les Yedina. Il cible la région de Baga Kawa réoccupée par une garnison et fond sur les villages « sécurisés ».

Lire aussi : Le Cameroun face au terrorisme (1/3) : comment rallier le Nord

Des éléments de Boko Haram massacrent à l’arme blanche une dizaine de pêcheurs Haoussa (27 juillet) dans les villages de Bundaram, Fish Dam, Kwatar Mali qui avaient fui en janvier 2015 et étaient revenus se croyant sous la protection de l’armée. D’autres pêcheurs ont également cherché à revenir pour reprendre leur activité, la seule qu’ils connaissent d’un aussi bon rapport. Leur convoi de taxis-brousses parti de Monguno au sud du lac a été intercepté par Boko Haram entre le 4 et 5 août 2015 faisant une dizaine de morts et forçant les autres à rebrousser chemin. Il en ira de même pour des groupes de cultivateurs venus retirer des réserves et des biens comme à Dabar Wiya.

Peut-on revenir sur le lac sans l’autorisation de Boko Haram ? Pour les Etats riverains, le cauchemar d’une sanctuarisation de Boko Haram à cheval sur les deux cuvettes du lac est bien réel.

Le lac au sein d’une région dans l’expectative

Le lac peut-il devenir un théâtre militaire et subir une guerre à huis clos sillonné par des drones, avec ici et là d’incertaines batailles navales dans les herbiers et les papyrus ? Peut-on en 2016 soutenir un siège dans les marais du lac ?

Une guerre dépourvue de présence humanitaire avec des camps régulièrement repoussés vers les confins. Avec toujours ces camps construits sur les mêmes modèles de tentes avec les mêmes protocoles d’accès à l’eau, aux latrines, avec ses mêmes humanitaires appartenant déjà à une réalité d’hier, mais qui n’en continue pas moins, comme dans les camps du Niger (Gagamari, Sayam-Forage) ou ceux pour les Yedina, à Kabalewa et à Toumour, à faire dessiner les enfants pour expurger les traumas subis…

Il y a côté Tchad des camps dont certains quasi sur place, à Ngouboua, Allama ou plus en retrait Baga Sola, Kangalom… et amortissant le poids des déplacés ces mêmes villageois qui accueillent dans leurs concessions des réfugiés plus ou moins apparentés pour « ne pas les laisser sous l’arbre ».

« Pour Boko Haramexporter son salafisme est crucial afin d’éviter l’isolement et se trouver assiégé dans son bastion, l’état de Borno, par une coalition des gouvernements régionaux ligués pour l’abattre »

Durant ces années d’insurrection armée, Boko Haram, composé majoritairement de Bornouans, a toujours voulu mener de front la conquête de sa zone d’extraction, le Bornou lato sensu tout en cherchant à étendre sa mouvance religieuse aux autres grandes communautés de l’islam voisines : les Haoussa et les Peuls.

Boko Haram semble néanmoins mieux réussir dans sa matrice historique, le Bornou.

Le second combat mené par Boko Haram porte sur le ralliement de leurs voisins à leur salafisme. On ne voit de ce combat que les violences déjà évoquées à l’encontre des opposants ou des traîtres, ce qui se traduit par les attentats dans les mosquées, dans les marchés. Ce n’est pas ici le moment de désimplifier les rapports entre Bornouans et Haoussa ou Bornouans et Peuls car, chez tous, le wahhabisme a fait la même irrémédiable percée.

image: http://s1.lemde.fr/image/2016/04/29/768x0/4911131_6_7253_un-vendeur-de-gas-sillonne-le-lac-tchad-a-bord_a5c454b279139bf00e4e15a1cdc46693.jpg

On constate néanmoins qu’en dépit de nombreux partisans de Boko Haram dans leurs rangs, ils continuent à rester majoritairement sur la réserve. Ils ne sont prêts ni à suivre un leadership bornouan, ni à courir l’aventure de son califat. Pour Boko Haram, exporter son salafisme est crucial afin d’éviter l’isolement et se trouver assiégé dans son bastion, l’état de Borno, par une coalition des gouvernements régionaux ligués pour l’abattre.

Boko Haram se trouve pris dans une contradiction irréductible. Sa lutte au Bornou et plus particulièrement sur le lac, sous couvert d’autochtonie se fait au détriment d’autres communautés, en premier celle des « Haoussa ». Comment dès lors chasser les Haoussa du lac tout en cherchant à rallier leurs populeuses cités à la cause de Boko Haram ? Et lorsqu’on connaît le poids démographique et économique du bloc Haoussa dans le Nigeria on se prend àdouter non de la victoire du salafisme mais de sa forme « bokoharamisée ».

Cette guerre engagée, Boko Haram ne peut la gagner, mais elle restera pour les vainqueurs sans cesse inachevée. Une guerre de religion demeure des plus inexpiables car, enfin, comment châtier au XXIe siècle ceux qui cherchent à n’obéir qu’à Dieu ?

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image: http://s2.lemde.fr/image/2016/05/02/768x0/4911884_6_53be_au-bord-du-lac-tchad-en-2009_da850c62fc595b1e8db720cbf46f6574.jpg

Christian Seignobos est géographe et directeur de recherche émérite à l’IRD. Ce texte est publié dans sa version intégrale, sous le titre : « Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », dans le numéro 255 de la revue Afrique contemporaine, intitulé : « Comprendre Boko Haram » (coordinateur Nicolas Courtin, rédacteur en chef adjoint


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