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Publié par Patrick Granet

L’anarchisme contre le marxisme

La mode est aux convergences idéologiques. Les différentes boutiques politiciennes sont repeintes avec une hybridation de façade pour berner le consommateur de contestation. Olivier Besancenot et de Michaël Löwy ont récemment commis un livre qui évoque les affinités électives entre marxistes et libertaires. Ils évoquent notamment de nombreux épisodes historiques. René Berthier tente d’apporter quelques clarifications dans ce domaine. Il s’inscrit dans la tradition anarcho-syndicaliste qui demeure la composante de l’anarchisme la plus ancrée dans le mouvement ouvrier et la vie quotidienne des classes populaires. Son livre, Affinités non électives, revisite l’histoire de l’anarchisme.

Les marxistes tiennent à capter l’héritage libertaire en raison de leur discrédit lié à la barbarie de l’URSS. Surtout, ils observent que les luttes s’organisent de manière horizontale, avec un refus des hiérarchies et des bureaucraties comme les partis et les syndicats. René Berthier entend montrer la supercherie d’une confusion idéologique.

Mais, dès l’introduction, il révèle certains travers de l’idéologie anarchiste. Il rejette toute forme d’analyse marxiste, amalgamée avec le régime autoritaire de l’URSS. Les anarchistes, à défaut d’outil pour comprendre la situation actuelle, se réfugient dans l’activisme et la gestion des luttes ou dans la commémoration d’un passé idéalisé et manichéen : les gentils anarchistes massacrés par les méchants marxistes.

L’Association internationale des travailleurs (AIT) émerge au début du mouvement ouvrier. Des marxistes et des anarchistes, proches de Proudhon ou de Bakounine, agissent dans la même structure. Des révoltes ouvrières éclatent. Les grévistes découvrent l’AIT qui participe alors au financement des caisses de soutien.

Les marxistes privilégient les élections et la politique parlementaire. Les anarchistes insistent sur la lutte des classes dans la perspective d’une auto-organisation. Même si le marxiste Anton Pannekoek et les communistes de conseils insistent également sur l’auto-émancipation du prolétariat. « La dénonciation de la social-démocratie comme fraction de la bourgeoisie constituera un des points de rencontre entre anarchistes et conseillistes », souligne René Berthier.

La Commune de Paris est devenu un moment fondateur pour tous les courants du mouvement ouvrier. Le centralisme étatique est alors remplacé par des organisation autonomes. Les initiatives locales, la spontanéité et la liberté individuelle sont valorisés. Ce qui s’oppose aux pratiques des socialistes autoritaires.

Le syndicalisme révolutionnaire s’inscrit dans l’héritage de Bakounine. Le syndicat regroupe les travailleurs, sur une base de classe, pour défendre leurs intérêts immédiats. Mais le syndicat peut aussi participer à une réflexion politique. « Unifiant dans un premier temps les travailleurs sur la base de leurs intérêts immédiats, l’organisation de classe est aussi un lieu où s’élabore et où se met en œuvre la politique qui mènera à leur émancipation », décrit René Berthier.

Pour Bakounine, les anarchistes doivent participer au mouvement de masse pas uniquement pour défendre leur spécificité et leur propagande. Les anarchistes doivent activement participer aux luttes ouvrières, sans posture d’extériorité. La Charte d’Amiens de 1906 défend l’autonomie des syndicats par rapport aux sectes politiques. Elle associe la lutte immédiate et la perspective de l’abolition du salariat. Mais cette charte refuse d’égratigner les partis, l’Etat et la démocratie parlementaire.

La révolution russe de 1917 révèle un affrontement entre marxistes et libertaires. Les soviets et l’auto-organisation du prolétariat sont vite encadrés par le parti de Lénine. Ensuite, la répression des anarchistes est mise en œuvre. « Dès novembre 1918, l’Etat bolchevik avait largement pris en main l’ensemble des rouages politiques et économiques du pays et mis en place un appareil de répression jamais vu », décrit René Berthier. Lénine prend le pouvoir à travers des manœuvres bureaucratiques. Un Soviet des commissaires du peuple reconstitue un gouvernement. Le pouvoir change dans ses formes mais pas dans sa nature.

La révolution espagnole de 1936 demeure un épisode incontournable. Les anarchistes s’opposent à la fois aux fascistes et aux staliniens, mais aussi indirectement aux républicains. La CNT apparaît comme une organisation libertaire de masse. Ses militants organisent la socialisation de la production agricole et industrielle dans les régions où ils sont implantés. La CNT comprend également les marxistes révolutionnaires du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste).

René Berthier attribue l’échec de cette révolution à des causes externes au mouvement anarchiste, notamment la répression. Mais il masque les pratiques des bureaucrates de la CNT avec la mise au travail forcée des ouvriers. Il ne répond pas aux critiques de Michel Seidman sur la mise en place d’une planification anarchiste.

Rosa Luxemburg critique les anarchistes de manière dogmatique. Elle s’oppose à la grève générale pour défendre la grève de masse, sans expliciter les nuances. Mais Rosa Luxemburg adopte cette posture pour ne pas se fâcher avec les organisations marxistes, particulièrement puissantes en Allemagne, qui la considèrent déjà comme une dangereuse libertaire.

René Berthier tente de critiquer le communisme de conseils. Il insiste sur la bureaucratisation rapide des conseils ouvriers. Ces formes d’organisation spontanées inventées par les prolétaires ne semblent pas permanentes. Ensuite, les conseils ouvriers ne sont qu’une simple forme vide de tout contenu politique. Pendant la révolution allemande de 1918, les réformistes sont nombreux dans ces conseils ouvriers et ne les orientent pas vers une perspective de rupture révolutionnaire.

Les conseillistes se distinguent surtout des anarchistes car ils refusent toute forme d’organisation permanente qui risque de subir une logique de bureaucratisation. Ensuite, les conseillistes s’opposent à l’autogestion qui n’est qu’une forme d’auto-exploitation. Les conseillistes estiment également que l’autogestion ne remet pas en cause la division du travail et la spécialisation.

L’anarchisme individualiste apparaît comme une aberration. L’organisation de la lutte ne mène pas uniquement à l’autoritarisme, et reste incontournable pour combattre des systèmes bureaucratiques. « Dans l’anarchisme, il n’y a aucune opposition entre l’individu et le collectif », souligne René Berthier.

Les anarchistes refusent la prise du pouvoir d’Etat, notamment à travers les élections. Bakounine estime que la bourgeoisie n’acceptera pas un vote qui donne le pouvoir légal à ceux qui veulent la déposséder. Bakounine propose une analyse de classe. L’Association internationale des travailleurs doit devenir l’organisation de classe du prolétariat. Inversement, l’Etat demeure l’organisation de classe de la bourgeoisie. Conquérir l’Etat à l’issue d’élections semble donc absurde. La simple candidature électorale permet de légitimer la domination de classe.

Bakounine propose alors la destruction de l’Etat. « Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir mais de le remplacer par l’organisation de classe des travailleurs, de remplacer le pouvoir politique de la bourgeoisie par le pouvoir social des travailleurs », précise René Berthier. Le prolétariat doit définir ses propres besoins et prendre en main l’organisation de la production. Les partis marxistes-léninistes adoptent une posture avant-gardiste. Ils prétendent guider et encadrer le prolétariat. Au contraire, les organisations de classe doit conserver leur autonomie et prédominer par rapport aux organisations idéologiques comme les partis.

Ce livre de René Berthier permet quelques clarifications historiques et théoriques. Il peut apparaître comme une bonne introduction à l’anarcho-syndicalisme. Mais ce courant révèle également ses limites sur le plan historique et, surtout, par rapport aux enjeux actuels. René Berthier adopte la démarche inverse de celle d’Olivier Besancenot et de Michaël Löwy. Il radicalise les différences entre marxistes et anarchistes. Marx est montré comme un simple manipulateur d’appareil, ce qu’il est effectivement. Mais toute son œuvre ne peut être réduite à une simple défense de l’Etat et de la démocratie parlementaire.

René Berthier insiste au contraire sur les aspects les plus pertinents de Bakounine, avec son analyse de classe et sa critique de l’Etat. En revanche, Proudhon n’est pas vraiment à réhabiliter. C’est avant tout le théoricien des mutuelles et des coopératives comme changement social, plutôt que de la grève générale. Le dogmatisme de René Berthier semble particulièrement pertinent lorsqu’il s’agit de montrer les impostures du marxisme-léninisme qui défend la centralisation du pouvoir. Mais l’anarcho-syndicalisme n’échappe pas à des travers bureaucratiques.

Fidèle à ce courant, René Berthier estime qu’il revient à la seule organisation syndicale de réorganiser la société et l’économie. L’anarcho-syndicalisme peut s’apparenter à un marxisme autoritaire qui remplace le méchant parti par le syndicat vertueux. L’anarcho-syndicalisme reprend la posture avant-gardiste qui estime que le changement social doit être impulsé par une organisation déjà constituée. Certes le syndicat, dans la perspective anarchiste, refuse toute forme de centralisation et de bureaucratie. Mais, malgré les modalités et les protocoles formels, des hiérarchies informelles peuvent se créer. L’exemple historique de la CNT espagnole semble révélateur. L’anarcho-syndicalisme n’échappe pas à une volonté d’encadrement et de discipline des prolétaires.

L’anarcho-syndicalisme se construit dans la société capitaliste, et en reproduit nombre de travers. Une organisation révolutionnaire finit par s’adapter progressivement à la société dans laquelle elle évolue. La routine militante l’emporte sur l’horizon révolutionnaire. La gestion de l’existant devient l’unique perspective. Il suffit de jeter un œil sur la CNT Vignolles, certes davantage groupuscule folklorique qu’organisation de lutte, pour observer les travers de l’anarcho-syndicalisme.

Les organisations libertaires restent le nez dans le guidon et ne voient pas plus loin que la prochaine action, voire le prochain collage. Ce ne sont pas vraiment des organisation qui se projettent dans l’avenir. Ces groupuscules valorisent des « revendications transitoires », déconnectées des problèmes quotidiens des classes populaires et ridicules par rapport à une perspective révolutionnaire. Leurs revendications les plus exigeantes s’inscrivent finalement dans un aménagement de la société existante, mais plus vraiment dans une perspective de rupture avec le capitalisme.

René Berthier attaque le communisme de conseils. Il perçoit bien que ce courant marxiste propose des perspectives libertaires particulièrement pertinentes. René Berthier n’a pas de mal à tourner en dérision les travers d’une ultra gauche engluée dans l’impuissance et figée dans l’invariance. Surtout, il souligne pertinemment que les conseils révolutionnaires sont momentanés. Ils surgissent pendant un mouvement, mais peuvent disparaître ou se bureaucratiser. C’est leur faiblesse mais aussi leur force par rapport à une organisation permanente comme le syndicat.

C’est la spontanéité et la créativité du prolétariat qui permettent l’émergence de conseils. Cette forme d’organisation sort des cadres de la société existante pour dessiner des perspectives nouvelles. La démarche conseilliste permet d’épouser un mouvement dans son originalité plutôt que de plaquer un vieux schéma syndicaliste. Cette démarche permet de s’ouvrir à l’évènement et d’entrevoir les nouvelles possibilités.

Enfin, l’anarcho-syndicalisme semble très éloigné de la critique de la vie quotidienne, avec notamment son refus du travail. L’autogestion demeure une autre forme de gestion de l’ordre existant. L’anarcho-syndicalisme valorise même une morale du travail qui peut culpabiliser le travailleur autogéré de ne pas assez se sacrifier.

Le fédéralisme et l’autogestion ne font que proposer des formes nouvelles, mais sans réel contenu enthousiasmant. Il semble indispensable de permettre une transformation qualitative du quotidien, de rendre la vie passionnante. La production ne doit pas être seulement autogérée. Elle doit découler d’une manière de se rencontrer et de vivre qui devienne passionnante. Le communisme libertaire ne doit pas se contenter d’une gestion économique mais doit bouleverser tous les aspects de la vie.

Source : René Berthier, Affinités non électives. A propos du livre d’Olivier Besancenot et de Michaël Löwy. Pour un dialogue sans langue de bois entre libertaires et marxistes, Les éditions libertaires et les éditions du Monde libertaire, 2015

L’idéologie creuse du "marxisme libertaire"

Philippe Corcuff, sociologue anarchiste

Le marxisme critique de Karl Korsch

Insurrections urbaines à Barcelone

Guerre de classe et illégalisme en Amérique

Vidéo : René Berthier, Voter : abdiquer ou décider ?, Les Reclusiennes 2013, mis en ligne le 29 mars 2014

Radio : émission Trous noirs "Anarchie et anarchistes", diffusée sur Radio libertairele 11 janvier 2016

Interview de René Berthier publiée dans le journal Le Monde Libertaire le 7 avril 2016

Articles de René Berthier publiés sur le site Monde nouveau

Articles de René Berthier publiés sur le site "Nouveau millénaire, Défis libertaires"

René Berthier, L'anarchisme dans le miroir de Maximilien Rubel, publié sur le site Bibliolib.net

Kévin « L'Impertinent » Victoire, « La CNT considère que le syndicat se suffit à lui-même et n’a pas besoin de relais politique », publié dans la revue en ligne Le Comptoir le 18 janvier 2016

Le syndicalisme révolutionnaire, publié sur le site la Bataille socialiste

Anarcho-syndicalisme et syndicalisme révolutionnaire, publié sur le site de la Confédération nationale du travail (CNT-Vignolles)

Pierre Bance, Pour un projet anarchiste de la convergence, publié sur le site Autre Futur le 14 septembre 2012

Rubrique Idéologie syndicaliste révolutionnaire et anarcho-syndicaliste, publiée sur le site de la Fondation Pierre Besnard

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