ent des grands groupes comme McDonalds, l’opérateur téléphonique AT&T ou encore Walmart contrastent avec leur large recours au travail de prisonniers. Par ailleurs, les préoccupations gouvernementales en matière environnementale constituent le terrain sur lequel s’exprime un nouveau discours réformateur promouvant les « prisons vertes ». Depuis 2003, l’Evergreen State College et les services correctionnels de l’État de Washington ont mis en place, avec le Sustainabiliy in Prisons Project, des programmes d’éducation environnementale à destination des prisonniers, des formations à l’horticulture, des actions liées au recyclage des déchets ou des installations de ruches. Yvonne Jewkes et Dominique Moran12 ont souligné que si ces programmes bénéficient à certains prisonniers, ils contribuent également à reproduire le système d’incarcération de masse étasunien tout en passant largement sous silence les dégâts humains, sociaux et environnementaux qu’il cause — et en entretenant le mythe de sa perfectibilité.
Prisonniers évacués suite à l’ouragan Katrina (Mario Tama/Getty)
Recours judiciaires et luttes politiques
Les questions environnementales et de pollution sont au cœur de nombreux recours judiciaires entrepris par des personnels ou des prisonniers, certains couronnés de succès. Par exemple, l’exposition de prisonniers à la fumée de cigarette et à l’amiante a été reconnue (sous certaines conditions) comme une violation du huitième amendement de la Constitution, qui interdit les « punitions cruelles et inhabituelles ». Dans le cas de l’exposition au risque de fièvre de la vallée, Arjang Panah a été dédommagé de 425 000 $ en 2012 pour le risque qu’il a encouru durant son incarcération à la Taft Correctional institution. Ces victoires judiciaires laissent néanmoins dans l’ombre l’ampleur des risques collectifs auxquels sont soumis les prisonniers : les groupes ethniques sont inégalement exposés à ladite fièvre, qui touche davantage les Philippins et, dans une moindre mesure, les Noirs. Or la plainte contre l’État de Californie déposée par Towery Desai — un homme noir placé dans la prison où le taux de contamination était le plus fort — n’a à ce jour abouti à aucune condamnation. De plus, le traitement de ces recours se caractérise par son extrême lenteur. C’est en 2016, au terme d’une bataille de près de 10 ans, qu’un juge fédéral a enfin ordonné au département de la justice pénale du Texas de fournir aux prisonniers de la Wallace Pack Unit, pour l’essentiel âgés et/ou en situation de handicap, de l’eau non polluée à l’arsenic.
« Qu’elles ciblent l’incarcération de masse ou le principe même de la prison, ces mobilisations tendent à incorporer dans leur critique cette dimension écologique. »
Si elle est l’objet d’une conflictualité croissante, la politisation sous l’angle environnemental de la question carcérale n’est pas tout à fait nouvelle. Dès 2007, PLN a publié « Prison Drinking Water and Wastewater Pollution Threaten Environmental Safety Nationwide », un rapport détaillé de l’exposition des prisonniers à la pollution. Depuis, plusieurs recherches sont venues compléter ces données, comme celle du Prison Ecology Project ou l’étude « America’s Toxic Prisons », menée conjointement par le média Truthout et l’institut Earth Island. Ces expertises critiques alimentent en retour les mobilisations contemporaines. Qu’elles ciblent l’incarcération de masse ou le principe même de la prison, ces mobilisations tendent à incorporer dans leur critique cette dimension écologique, en soulignant que la nocivité sociale de la prison est renforcée par les risques écologiques qu’elle secrète. Dans le champ scientifique, certains travaux issus de la green criminology adoptent également un positionnement abolitionniste à partir de la mise en évidence d’un lien structurel entre système carcéral, capitalisme, destruction des ressources et exposition systématiques des prisonniers aux dangers environnementaux13. Ces organisations et campagnes pointent notamment le fait que si la construction d’une nouvelle prison requiert de soumettre un rapport sur l’impact environnemental à l’EPA, celui-ci n’a aucun pouvoir pour s’opposer aux usages des terrains. Elles pressent également cette agence d’inclure la situation des prisonniers dans son plan d’action Environmental Justice 2020. En effet, les prisonniers ne figurent aujourd’hui pas parmi les groupes qui, en raison de leur vulnérabilité ou de leurs faibles ressources, doivent recevoir une attention particulière. Le stigmate de « population dangereuse », voire de « population déchet », prend le pas sur toute autre forme d’identification — mais aussi de traitement.
Abolitionnistes et écologistes font de plus en plus fréquemment cause commune, comme le montrent les nombreuses campagnes menées par Fight Toxic Prisons avec l’Abolitionist Law Center. Les rencontres que FTP organise chaque année depuis 2016 et qui réunissent plusieurs centaines de participant·e·s témoignent du dynamisme de ces mobilisations. Le mouvement contre le projet de construction d’une nouvelle prison fédérale dans le comté de Letcher (Kentucky) est un exemple récent de convergence entre luttes abolitionnistes et écologistes. Non seulement les opposants souhaiteraient voir employée autrement la somme colossale (plus de 440 millions de dollars) allouée au projet, mais ils dénoncent également son implantation à proximité des forêts de Lilley Cornett. Prévue pour 1 200 prisonniers, la prison risque de porter atteinte à cet espace de près de 300 hectares réputé pour la richesse de sa biodiversité et connu pour abriter plusieurs espèces menacées. De plus, le site retenu est celui d’une ancienne mine de charbon qui a d’ores et déjà pollué le bassin de la rivière Kentucky et a rendu l’eau imbuvable en aval. Le site choisi fait craindre des problèmes médicaux pour les prisonniers, à l’instar de ceux observés à la prison de Fayette.
Californie, août 2006 (AP Photo/Rich Pedroncelli)
De l’autre côté de l’Atlantique
Les défis climatiques et environnementaux posés par les prisons sont plus limités en France. Mais en France aussi, les prisonniers souffrent particulièrement des épisodes caniculaires. Au cœur de l’été 2018, quatre prisonniers de la maison d’arrêt de Villepinte ont ainsi dénoncé, dans une vidéo sortie clandestinement de l’établissement, les conséquences des effets conjugués de la canicule, de la sur-occupation des cellules et de la mauvaise circulation de l’air en raison de vitres en plexiglas. En France aussi, les prisons polluent. En décembre 2018, la maison centrale de Clairvaux a ainsi été épinglée pour le rejet de ses eaux usées dans un affluent de l’Aube. En France aussi, les prisons ne sont pas épargnées par les catastrophes naturelles, comme l’ont illustré les évacuations, suite à leur inondation, des prisons d’Arles en 2003, de Draguignan en 2010 et d’Orléans-Saran en 2016. L’évacuation de cette dernière, deux ans seulement après son ouverture, a ravivé les polémiques qu’avait suscitées sa construction dans une zone inondable. Ces évènements nourrissent les argumentaires opposés à la construction de nouvelles prisons dans des zones à risque, en particulier les zones inondables : songeons à Lutterbach, en Alsace.
« En décembre 2018, la maison centrale de Clairvaux a été épinglée pour le rejet de ses eaux usées dans un affluent de l’Aube. »
Le traitement des prisonniers lors des catastrophes naturelles est loin d’être irréprochable : c’est ce que met en évidence une plainte examinée par le tribunal administratif puis le Conseil d’État concernant l’absence de mise à l’abri des biens des personnes détenues au cours de l’évacuation de la prison de Draguignan, en 2010. Enfin, en France aussi, la sous-traitance en milieu carcéral attire les entreprises du green business. L’une des plus célèbres, le fabriquant d’enveloppes Pocheco, mise en lumière par le documentaire Demain, recourt à des travailleurs incarcérés payés moins de 2 euros de l’heure… ce qui cadre assez mal avec son marketing écologique et social. Ces exemples suggèrent que la cause politique qui lie critique de l’institution carcérale et questions environnementales n’a aucune raison de rester une spécificité étasunienne. Si les analyses de la green criminology restent, dans l’espace francophone, largement cantonnées aux champs académiques, c’est sur le terrain des luttes qu’on observe le développement de telles préoccupations. Les militant·e·s opposé·e·s à la construction d’une méga-prison à Haren, en périphérie de Bruxelles, ont ainsi fait de la zone arable menacée par le projet une « Zone à défendre » depuis 2014. Leur mobilisation dénonce aussi bien la catastrophe environnementale que constituerait la construction de la prison que le « désastre carcéral » lui-même.
Avec plus de 5 000 prisons et 2,3 millions de prisonnier·e·s aux États-Unis, avec près de 200 prisons et 71 000 prisonnier·e·s en France, ce « désastre carcéral » est déjà en cours. La destruction de l’environnement qui l’accompagne est longtemps restée dans l’ombre ; il est peu probable que la seule promotion des « prisons vertes » puisse la limiter. Le désastre écologique est lui aussi en cours. Comme le suggèrent de nombreux prisonniers politiques issus des luttes radicales pour l’environnement aux États-Unis, il n’est pas sûr qu’on puisse l’arrêter sans trancher le nœud qui lie capitalisme, prison et destruction de la planète.
Photographie de bannière : Travis Long | The News & Observer | AP
REBONDS
☰ Lire notre entretien avec Pierre Charbonnier : « L’écologie, c’est réinventer l’idée de progrès social », septembre 2018
☰ Lire notre abécédaire de Murray Bookchin, septembre 2018
☰ Lire notre entretien avec Jean-Baptiste Comby : « La lutte écologique est avant tout une lutte sociale », avril 2017
☰ Lire notre article « L’écosocialisme, qu’est-ce donc ? », Pierre-Louis Poyau, décembre 2016
☰ Lire notre entretien avec Vincent Liegey : « Avoir raison tout seul, c’est avoir tort », avril 2016
☰ Lire notre entretien avec Razmig Keucheyan : « C’est à partir du sens commun qu’on fait de la politique », février 2016
☰ Lire notre entretien avec Naomi Klein : « Le changement climatique génère des conflits », décembre 2015
| 1. | ↑ | Quelques mois auparavant, la lenteur de l’intervention des personnels durant l’émeute du 15 avril à la Lee Correctional Institution a été mise en cause dans le décès de sept prisonniers. Voir notamment l’article de l’historienne Heather Ann Thompson, « How a South Carolina Prison Riot Really Went Down ». |
| 2. | ↑ | Voir notamment : Michael J. Lynch, « The Greening of Criminology : A Perspective for the 1990s », The Critical Criminologist, 1990, 2(3), 3–12. |
| 3. | ↑ | Dans de nombreuses prisons, les soins médicaux sont payants. |
| 4. | ↑ | Liste de près de 1 400 sites où sont entreposés des déchets dangereux. |
| 5. | ↑ | Par exemple, la construction du Northwest Detention Center, à Tacoma (État de Washington), prévu pour accueillir plus de 1 500 personnes, a débuté en 2003 alors que le site été considéré comme hautement toxique par l’EPA depuis longtemps. |
| 6. | ↑ | Voir le documentaire Prison Valley de David Dufresne et Philippe Brault (2009). |
| 7. | ↑ | Robert Perkinson, 1994, « Shackled Justice : Florence Federal Penitentiary and the New Politics of Punishment », Social Justice, 21, 3, 117–132. |
| 8. | ↑ | Ruth Wilson Gilmore, 2007, Golden Gulag. Prisons, Surplus, Crisis and Opposition in Globalizing California, Berkeley, University of California Press. |
| 9. | ↑ | Nils Christie, 2003 [1993], L’Industrie de la punition — Prison et politique pénale en Occident, Paris, Autrement. |
| 10. | ↑ | En 2013, seules 21 prisons sur 111 étaient totalement climatisées. |
| 11. | ↑ | Voir Joël Charbit, Gwenola Ricordeau, « La grève des prisonniers aux États-Unis », 2018. |
| 12. | ↑ | Yvonne Jewkes, Dominique Moran, 2015, « The paradox of the ‘green’ prison : sustaining the environment or sustaining the penal complex ? », Theoretical Criminology, 19, 4, 451–469. |
| 13. | ↑ | Voir par exemple : Saed, 2012, « Prison abolition as an ecosocialist struggle », Capitalism Nature Socialism, 23, 1, 451–469. |
