Pour répondre à la demande, l’école a lancé il y a sept ans l’opération « École juive pour tous » : vingt-quatre lignes de car et des navettes mises à disposition des familles pour permettre aux enfants de se rendre à l’école Chné Or. L’école adapte aussi les coûts aux moyens des parents. L’initiative est loin d’être superflue. Haya Nisilevitch, directrice de l’établissement et fille du fondateur, estime qu’environ 70 % des élèves de l’école ont besoin d’une aide matérielle ou financière pour effectuer leur scolarité. « Sur près de 800 élèves, environ 350 viennent en car, et 300 d’entre eux viennent d’autres villes du 93 comme Saint-Denis, La Courneuve ou Le Raincy, mais aussi de plus loin en région parisienne comme Créteil, Sarcelles, Cergy, Houilles… » À chaque récit d’attaque ou suspicion de menace, l’inquiétude des parents se ravive, explique-t-elle. Pour les rassurer, un sas de sécurité a été installé à l’entrée de l’établissement et un agent de surveillance est présent 24 h/24.À La Courneuve, ville limitrophe, la mairie confirme avoir « peu d’enfants issus de la communauté juive dans [ses] écoles », précisant que « les parents se tournent en général plutôt vers l’enseignement privé à Aubervilliers ». La directrice d’un autre établissement scolaire privé juif du 93, qu’elle ne souhaite pas citer, appréhende les conséquences de ces départs. « Le pire est l’antisémitisme dans les lieux où il n’y a plus de Juifs, avertit-elle, car là, le Juif devient un fantasme, et ce vide est redoutable. »

Combien de personnes de confession juive sont parties de Seine-Saint-Denis et où ont-elles atterri ? Les statistiques ethniques ou religieuses étant interdites en France, ce sont les membres de la communauté eux-mêmes qui livrent leurs propres chiffres. Moché Lewin, le rabbin du Raincy, a assisté au phénomène. « On voit les communautés diminuer. Il y a vingt ans, il y avait des rabbins en titre à Saint-Denis ou Aulnay-sous-Bois avec 100, 150 personnes à l’office du samedi. Aujourd’hui, des synagogues ferment, comme à Clichy-sous-Bois où elle n’ouvre que pour Kippour. »

Pierrefitte-sur-Seine compte environ une cinquantaine de personnes de confession juive, selon le rabbin Lumbroso. Une population qui a diminué également aux Lilas, selon les observations de Jean-Claude Sebag, rabbin de la synagogue consistoriale.

capture-d-e-cran-2018-12-25-a-23-41-26
 

L’ouvrage L’An prochain à Jérusalem de Jérôme Fourquet, directeur Opinions à l’IFOP, et du géographe Sylvain Manternach note un net déclin de la communauté à partir d’estimations d’associations. Dans leur essai, les deux auteurs tentent un recensement de la baisse du nombre de familles dans plusieurs communes de Seine-Saint-Denis : « À Aulnay-sous-Bois, elles sont passées de 600 à 100, au Blanc-Mesnil de 300 à 100, à Clichy-sous-Bois de 400 à 80, à La Courneuve de 300 à 80 », écrivent-ils, précisant toutefois que des foyers éloignés de la vie communautaire ont pu échapper à ce recensement.Parmi les lieux d’installation, Paris et notamment le XVIIearrondissement, Sarcelles dans le Val-d’Oise, surnommée « la petite Jérusalem », mais aussi d’autres villes du département réputées calmes comme Villemomble ou la commune du Raincy. Dans « la Neuilly de Seine-Saint-Denis » comme on l’appelle, en ce samedi ensoleillé de mi-novembre, plus de 150 fidèles se sont rassemblés pour l’office du shabbat dans la bâtisse imposante située dans une petite rue pavillonnaire, hommes en bas, femmes à l’étage. « Ici, la communauté est un peu préservée », affirme le rabbin Lewin, qui souligne que la synagogue consistoriale du Raincy accueille jusqu’à 300 fidèles le samedi matin.

Mais partir de Seine-Saint-Denis, c’est aussi vouloir quitter un département où se concentrent de profondes et nombreuses inégalités : scolaires, sociales, économiques… En 2015, le département affichait un taux de pauvreté moyen de 29 % selon l’Insee, pourcentage qui peut atteindre 35, voire 40 % pour des communes comme Saint-Denis, La Courneuve ou Stains.

« Les logiques sociales à la base de ces déplacements sont l’inquiétude d’une part, mais aussi une logique similaire à celle de toutes les catégories sociales en ascension, de vouloir quitter des localités marquées par la pauvreté, explique Martine Cohen. Pour ceux qui le peuvent, ces déplacements suivent aussi un mouvement plus général de la société française, celui de constituer des zones d’un entre-soi économique et culturel. »

Il y a six mois, Marcel Benhamou, le directeur administratif de l’établissement pour enfants autistes du Centre loubavitch de Saint-Denis, a pris la décision de s’installer à Paris après 22 ans passés dans la commune. « Je commençais à en avoir marre, ça criait dans la rue, je voyais des échanges de drogue, raconte-t-il. Je ne me sentais plus vraiment en sécurité. » Avant d’ajouter : « On ferme les portes à cette jeunesse mais il faut lui donner une possibilité d’avancer. J’ai eu beaucoup de peine à partir, j’étais bien, mais à Saint-Denis, la communauté était éparpillée. J’étais le seul Juif parmi mes voisins, je me sentais un peu perdu. À Paris, on est plus nombreux, on se sent plus en sécurité. C’est dommage car ça fait aussi ghetto : j’aime mieux quand il y a des mélanges de communautés juive, musulmane, chrétienne… Les jeunes partent, les anciens restent. C’est plus difficile pour eux de changer. »

Des volontés de regroupement qui, en plus de refléter les inquiétudes de la communauté juive, peuvent aussi relever « d’une tendance générale au regroupement identitaire ou affinitaire plus concret et chaleureux que dans les communautés virtuelles type Facebook », analyse Martine Cohen.

Parmi les « restants », il y a ceux qui croient en leur avenir dans le département et investissent le champ de l’éducation. Avec son association, l’Union pour le dialogue, le partage et la paix 93, qu’il a cofondée en 2005, le rabbin Moché Lewin va d’établissement en établissement en compagnie d’un prêtre, d’un pasteur et d’un imam. Vendredi 16 novembre, ce sont les élèves de première du lycée privé catholique Blanche-de-Castille de Villemomble (93) qui écoutent avec attention le rabbin, le père Laurent Gizard, prêtre de Villemomble, et Serge Wüthrich, pasteur de l’Église protestante unie du Raincy.

L’imam de Clichy-sous-Bois Lahcene Lablack devait participer à l’intervention « mais son travail l’a retenu », explique le rabbin. Intimidés, les élèves osent quelques questions : « Monsieur le rabbin, je me demandais, c’est quoi le Shabbat ? » Objectif de ces interventions : donner l’opportunité aux élèves de découvrir les quatre monothéismes ailleurs que sur des sites Internet. « Une initiative cantonnée aux établissements privés », regrette le rabbin.

Mais ces militants ne sont pas les seuls à ne pas vouloir céder à la peur. « C’est aux intolérants de partir ! », répond, dans un sourire, le chef d’entreprise de Bobigny, Avi Lahiany. Max, 66 ans, le Bondynois rencontré devant la synagogue de Bobigny, est catégorique : « Je reste. La France, c’est mon pays. »

Sarah SMAÏL

Article publié le 26.12.2018 sur le site de notre partenaire Médiapart, rediffusé le 08.01.19 sur le Bondy Blog.