Après une semaine de répit au Maroc (quoi qu’il y ait encore plus de flics qu’en France), des tajines à profusions et de jolis paysages, je me retrouve de retour à l’aéroport de Beauvais devant cette même PAF. Autre flic mêmes emmerdements.
Le flic passe mon passeport. Rictus en regardant l’écran qui indique ma fiche. Visiblement il ne sait pas comment faire. Il appelle un technicien à grand renfort de « mais qu’est ce que c’est que cette merde bordel de merde putain ! » (amis poètes…). Après trois coups de téléphone il sort de sa cage pendant 5 minutes. Il revient et me fait patienter sur le côté pendant que je vois la moité des gens de mon vol passer devant moi. Un daron rebeu du style qui en a vu d’autres passe devant moi et me dit :
— Ca va mon frère t’as un souci avec eux ? Un problème de passeport ? Ils te connaissent bien ?
— Ouais je fais bugger la matrice.
— Ah bah bon courage cousin !
Ça a le mérite de me faire sourire et de me dire qu’un certain nombre de gens captent ce qui se passe.
Au final je passerai dernier de l’avion. Tout seul face à la PAF. J’ai eu franchement peur de me taper une fouille à minuit à Beauvais mais le flic m’a juste regardé droit dans les yeux avec un sourire en coin en me tendant mon passeport. Sa virilité en est sans doute sortie grandie.
Je dois avouer ne pas avoir trop apprécié cet exercice de fichage. Il est certes gratifiant qu’un ennemi tel que l’État considère les révolutionnaires comme des individus dangereux. Peut-être nous voit-il comme des ennemis dignes d’intérêt. Mais néanmoins, d’un point de vue strictement individuel, ce fichage est très pesant à plus d’un titre. Il conditionne déjà des contrôles policiers plus tendus. À l’heure où les flics ont la gâchette facile, où la paranoïa est à l’oeuvre dans toutes les strates de l’appareil d’État, ce n’est pas une bonne nouvelle pour moi d’être mis sur le même plan que le dernier des djihadistes au moment d’un contrôle de police.
Le deuxième point qui m’inquiète, c’est bien sûr la question du changement de régime. Nous sommes dans une période compliquée où l’extrême-droite est à l’offensive partout en Europe. La France ne fait pas exception. Or, il est clair que si un régime plus réactionnaire (qu’il vienne directement d’un changement de gouvernement ou d’un durcissement du régime actuel) venait à s’implanter, je serai parmi les premiers à vivre dans la peur de l’arrestation. Je pense même avant les djihadistes, qui sont bien utiles pour les forces réactionnaires.
Et, même si je le savais déjà, j’ai eu confirmation que des gens que je ne connais pas, eux, me connaissent et sont payés à voir ma tronche dans divers endroits. Et ça c’est quand même particulièrement désagréable.
Mais ce qui me rend le plus perplexe, c’est surtout les raisons du fichage. Ceux qui me connaissent et me fréquentent savent qui je suis : un militant public, qui assume des positions publiques. Mes pratiques politiques ont été diverses ces dernières années mais toujours dans des cadres très formels et sans grand secret. Les actions de sabotage, même si je les soutiens (et soutiens évidemment toutes les personnes inquiétées par la justice à ce niveau-là [2]), ça a jamais été mon truc. De même que la participation active à l’action directe en manifestation. Et ça, les flics le savent.
Alors même si je suis pas dans la tête d’un flic (et j’ai pas trop envie d’y être) je peux formuler plusieurs hypothèses :
- La première c’est qu’ils s’en foutent de tout ça. Ils s’en foutent que je sois véritablement susceptible de créer un groupe armé ou pas. Ce qu’ils veulent c’est un quota de fiches. Ce qu’ils veulent c’est garder sous la main un maximum de personnes du mouvement anarchiste pour pouvoir effectuer une rafle ou des intimidations en temps voulu. J’avais d’ailleurs sur cette base là été convoqué en 2015 au lendemain des attentats du 13 novembre dans le cadre d’une très belle manifestation non déclarée. Dans son cerveau malade, l’État ne fait pas de distingo. Si ce n’est toi c’est donc ton frère. Et on sait que taper très fort sur une personne pèse sur tout un mouvement.
- Autre hypothèse, les flics m’ont mis le grappin dessus justement parce que je suis un militant public. Justement parce que je suis une personne qui connaît beaucoup de monde, qui est à cheval à la fois sur le mouvement libertaire classique et sur l’autonomie, justement parce que j’ouvre ma gueule en AG. Pour foutre la trouille à ceux qui sont à l’aise, qui assument leurs positions politiques. Ceux qui sont sans cagoules et qui applaudissent les cagoulés en tête de cortège.
- Enfin, dernière hypothèse : l’État est feignant. Il a eu une fiche il y a 10 ans. Il s’y accroche. Je suis juste dans le sale œil du bureaucrate zélé qui est incapable de contextualiser quoique ce soit et qui m’a vu à 20 ans comme un danger pour la société. Pour lui je le serai toujours, même si je devais un jour rentrer dans le rang… Être dans l’engrenage n’a pas forcément de rationalité. On l’a vu durant la COP 21 ou plus récemment avec la mise en examen et l’extradition de Loic Citation. Alors à quoi bon rentrer dans le rang ?
Alors je pourrai évidement demander de retirer cette fiche de mon dossier. Il serait nécessaire pour cela de passer par plusieurs phases de reniement. Renier tous mes engagements, renier toutes ces journées passées à travailler sur un rapport de force, renier toutes ces soirées et tout ce qui me tenait. Renier aussi toutes les amitiés que je me suis faites lors de ces années de luttes, toutes ces solidarités qui désormais composent ma vie. Tous ces reniements, je ne les ferai évidemment pas. Je préfère être fiché toute ma vie.
J’en appelle à tous mes camarades à témoigner le plus publiquement possible sur les procédures de fichage de l’État qu’ils subissent afin de dévoiler ces sales pratiques.
Manou.
Anarchiste, mais gentil malgré tout (pour toi monsieur de la PAF)
