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SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

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e x et l’immigration : mise au poin

e x et l’immigration : mise au poin
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Entretien  inédit pour le site de Ballast

Socialismes et immigration : les divergences ne sont pas seulement d’actualité. En 1845, Engels avançait que l’immigration irlandaise à contribué, en Angleterre, à « abaisser le salaire et avec lui la classe ouvrière elle-même » ; un demi-siècle plus tard, Jean Jaurès faisait l’éloge du « socialisme douanier » pour mieux « protéger la main d’œuvre française contre la main d’œuvre étrangère » bon marché ; au début des années 1910, Lénine évoquait, pour s’en féliciter cette fois, la « transmigration des peuples » créée par le capitalisme : si le leader communiste convenait volontiers du fait que les capitalistes « exploitent de la façon la plus éhontée les ouvriers émigrés », il estimait que seuls « les réactionnaires » pouvaient s’en offusquer tant celle-ci, brouillant les étroits cadres chauvins, contribuait à rassembler les ouvriers du monde entier dans une perspective, à terme, révolutionnaire. Une analyse de Marx est ainsi fréquemment mobilisée au sein de la gauche anticapitaliste — partagée qu’elle est, pour le dire à grands traits, entre sa volonté d’accueillir inconditionnellement, d’abolir les frontières, d’encadrer, de réguler ou de remettre en cause les mouvements migratoires : « l’armée de réserve » du capitalisme. Un concept tiré du chapitre 25 du Capital. Mais que recouvre-t-il vraiment ? Que devient le « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » ? Pour y voir plus clair, nous avons posé la question au philosophe Jacques Bidet, coauteur du Dictionnaire Marx contemporain et exégète marxiste.


Récemment, suite à certains articles et pétitions parus dans la presse après les déclarations de Sarah Wagenknecht en Allemagne, ou de responsables de la France Insoumise, le grand public à pu se rendre compte des nuances voire des désaccords au sein de la gauche anticapitaliste quant à la question de l’accueil des migrants. Revenait plusieurs fois l’expression « armée de réserve du Capital ». Que recouvre exactement cette expression de Marx ?

Chez Marx, la notion d’« armée de réserve » désigne ces fractions de la classe ouvrière qui se trouvent en surnombre par rapport aux besoins momentanés du capital, mais qui sont éventuellement disponibles pour être exploitées. Cette théorie de la « surpopulation relative » est exposée dans le Livre 1 du Capital1. Marx distingue une surpopulation flottante : ce sont les personnes que les capitalistes peuvent embaucher quand ils en ont besoin et licencier en cas contraire, et qui se trouvent alors renvoyées sur des espaces de survie précapitalistes, ruraux ou familiaux. Ce concept se relie à l’idée qu’il y a dans le capitalisme une tendance historique à l’élévation de la productivité et qu’il en découle, dans les diverses branches, par à-coups successifs et plus massifs en cas de crise, des phases de surnombre temporaire de salariés, « surnuméraires » au regard de l’objectif de la maximisation du profit. L’armée de réserve est donc ce qui permet à l’ogre capitaliste de digérer à son rythme la force de travail dont il a besoin sur le chemin de l’accumulation. Mais il existe aussi une « surpopulation latente », notamment rurale, en situation économique précaire, susceptible d’être, au besoin, intégrée à ce mode d’exploitation. Une « surpopulation stagnante », autour de la grande industrie, par exemple dans le travail à domicile, qui n’a même pas la perspective d’occuper un jour un emploi stable. Au-delà, c’est le lumpenprolétariat, qui survit misérablement sans être intégré dans un circuit de production : vagabonds, mendiants, prostituées, infirmes, etc. Dans ce chapitre, Marx argumente notamment contre Malthus : contre sa « loi », supposée naturelle, de surpopulation. Pour Marx, les grands mouvements de population à l’époque moderne sont le fait des mécanismes du capitalisme et des interventions impérialistes. Ainsi en va-t-il des relations entre l’Angleterre et l’Inde (ruine mortifère des petits producteurs), ou l’Irlande, sa première colonie, réservoir de main-d’œuvre à bon marché2. Analysant la Guerre de Sécession, il met en contraste l’alliance des capitalistes anglais — mobilisés pour le maintien de leur approvisionnement en coton — avec les esclavagistes du Sud (leurs partenaires dans le capitalisme global), et la solidarité des ouvriers anglais avec l’insurrection émancipatrice venue du Nord — et cela en dépit de la concurrence à attendre de cette armée d’esclaves, futurs prolétaires3. C’est sur cette base, évidemment, qu’il faut reprendre ces questions. Si la migration touche aujourd’hui plus de 60 millions de personnes à l’échelle mondiale, c’est là le contrecoup, sur un champ de bataille ouvert par la colonisation et la mise en dépendance, d’une agression globale multiforme des centres financiers sur les richesses et populations du « Sud global », croisée à une militarisation qui prolifère en affrontements guerriers incessants. C’est là l’arrière-fond sur lequel se posent ces questions de « concurrence », que l’on ne peut inclure dans leur seule dimension économique.

Quelle est la pertinence, en 2018, de ce que Marx décrivait ? Sachant que la conséquence aujourd’hui invoquée est la « pression à la baisse sur les salaires ».

« On ne peut lutter contre la mise en concurrence que par des législations qui permettent aux exilé·e·s, économiques ou politiques, de jouir des mêmes droits sociaux et politiques que les nationaux. »

Certains découvrent aujourd’hui que, contrairement à ce qu’on peut lire dans certains manuels élémentaires de marxisme et aussi à ce qu’un certain sens commun pourrait imaginer, le « mode de production capitaliste » ne suppose pas la « reproduction de la force de travail ». En effet, n’ayant d’autre logique que le profit, n’ayant aucune vocation à « reproduire la société » au sens où celle-ci est faite de la vie des gens, ni à reproduire la vie en général, il lui est parfaitement indifférent que certains disparaissent et soient remplacés par d’autres, moins exigeants. Or, il doit cependant faire face à un corps de travailleurs salariés héritiers de « luttes séculaires ». Si donc il lui apparaît possible de les affaiblir en les remplaçant, partiellement du moins, par de nouveaux venus ou de nouvelles venues qui n’ont pas immédiatement la même capacité de s’organiser, c’est là une opportunité dont il s’empare spontanément. Mais ce qu’il vise frontalement c’est la désorganisation du salariat dans son ensemble, sa pulvérisation : tel est l’objectif des politiques de sous-traitance, des lois-travail et autres job acts aujourd’hui mis en vigueur un peu partout dans le monde selon une logique de financiarisation, marchandisation et dérégulation. C’est essentiellement sur cette grande opération de police qu’il compte pour faire baisser les salaires et précariser les emplois. Le patronat n’attend pas les immigrés pour « faire pression ». À l’international, le grand levier de mise en concurrence est la délocalisation. Pour ce qui n’est pas délocalisable (bâtiment, restauration, etc.), une main-d’œuvre « irrégulière » peut faire l’affaire ; mais dès qu’elle est régularisée, l’affaire cesse d’être juteuse.

Face à la migration, le patronat joue sur deux tableaux. D’une part, il tend à favoriser la venue de personnels hautement qualifiés et cependant — étant de nationalité étrangère ou détenteurs de diplômes moins reconnus — en moindre capacité d’exiger les mêmes conditions d’emploi que les nationaux : voilà ce qu’on appelle élégamment « l’immigration choisie ». D’autre part, il cherche à profiter de l’arrivée, par les chemins de l’exil, de personnes éventuellement moins bien préparées et dont on pourra dénier les compétences pour les réduire à des conditions d’emploi misérables. Les mesures qui sont proposées par les pouvoirs publics sous prétexte d’endiguer leur flot supposé ont principalement pour objectif et pour effet de fixer cette population dans une situation sociale incertaine, clandestine ou marginale, pour les rendre plus exploitables. Sur ce point, comme sur d’autres, je me permets de renvoyer au bel article de Roger Martelli, publié sur le site de Regards. Il est clair qu’une politique populaire d’émancipation ne peut pas s’inscrire dans cette perspective d’endiguement. Car les effets de ces mesures sont les mêmes, qu’elles soient arrêtées au nom de la gauche ou au nom de la droite. On ne peut lutter contre la « mise en concurrence » que par des législations qui permettent aux exilé·e·s, économiques ou politiques, de jouir des mêmes droits sociaux et politiques que les nationaux.

Récemment, suite à certains articles et pétitions parus dans la presse après les déclarations de Sarah Wagenknecht en Allemagne, ou de responsables de la France Insoumise, le grand public à pu se rendre compte des nuances voire des désaccords au sein de la gauche anticapitaliste quant à la question de l’accueil des migrants. Revenait plusieurs fois l’expression « armée de réserve du Capital ». Que recouvre exactement cette expression de Marx ?

Chez Marx, la notion d’« armée de réserve » désigne ces fractions de la classe ouvrière qui se trouvent en surnombre par rapport aux besoins momentanés du capital, mais qui sont éventuellement disponibles pour être exploitées. Cette théorie de la « surpopulation relative » est exposée dans le Livre 1 du Capital1. Marx distingue une surpopulation flottante : ce sont les personnes que les capitalistes peuvent embaucher quand ils en ont besoin et licencier en cas contraire, et qui se trouvent alors renvoyées sur des espaces de survie précapitalistes, ruraux ou familiaux. Ce concept se relie à l’idée qu’il y a dans le capitalisme une tendance historique à l’élévation de la productivité et qu’il en découle, dans les diverses branches, par à-coups successifs et plus massifs en cas de crise, des phases de surnombre temporaire de salariés, « surnuméraires » au regard de l’objectif de la maximisation du profit. L’armée de réserve est donc ce qui permet à l’ogre capitaliste de digérer à son rythme la force de travail dont il a besoin sur le chemin de l’accumulation. Mais il existe aussi une « surpopulation latente », notamment rurale, en situation économique précaire, susceptible d’être, au besoin, intégrée à ce mode d’exploitation. Une « surpopulation stagnante », autour de la grande industrie, par exemple dans le travail à domicile, qui n’a même pas la perspective d’occuper un jour un emploi stable. Au-delà, c’est le lumpenprolétariat, qui survit misérablement sans être intégré dans un circuit de production : vagabonds, mendiants, prostituées, infirmes, etc. Dans ce chapitre, Marx argumente notamment contre Malthus : contre sa « loi », supposée naturelle, de surpopulation. Pour Marx, les grands mouvements de population à l’époque moderne sont le fait des mécanismes du capitalisme et des interventions impérialistes. Ainsi en va-t-il des relations entre l’Angleterre et l’Inde (ruine mortifère des petits producteurs), ou l’Irlande, sa première colonie, réservoir de main-d’œuvre à bon marché2. Analysant la Guerre de Sécession, il met en contraste l’alliance des capitalistes anglais — mobilisés pour le maintien de leur approvisionnement en coton — avec les esclavagistes du Sud (leurs partenaires dans le capitalisme global), et la solidarité des ouvriers anglais avec l’insurrection émancipatrice venue du Nord — et cela en dépit de la concurrence à attendre de cette armée d’esclaves, futurs prolétaires3. C’est sur cette base, évidemment, qu’il faut reprendre ces questions. Si la migration touche aujourd’hui plus de 60 millions de personnes à l’échelle mondiale, c’est là le contrecoup, sur un champ de bataille ouvert par la colonisation et la mise en dépendance, d’une agression globale multiforme des centres financiers sur les richesses et populations du « Sud global », croisée à une militarisation qui prolifère en affrontements guerriers incessants. C’est là l’arrière-fond sur lequel se posent ces questions de « concurrence », que l’on ne peut inclure dans leur seule dimension économique.

Quelle est la pertinence, en 2018, de ce que Marx décrivait ? Sachant que la conséquence aujourd’hui invoquée est la « pression à la baisse sur les salaires ».

« On ne peut lutter contre la mise en concurrence que par des législations qui permettent aux exilé·e·s, économiques ou politiques, de jouir des mêmes droits sociaux et politiques que les nationaux. »

Certains découvrent aujourd’hui que, contrairement à ce qu’on peut lire dans certains manuels élémentaires de marxisme et aussi à ce qu’un certain sens commun pourrait imaginer, le « mode de production capitaliste » ne suppose pas la « reproduction de la force de travail ». En effet, n’ayant d’autre logique que le profit, n’ayant aucune vocation à « reproduire la société » au sens où celle-ci est faite de la vie des gens, ni à reproduire la vie en général, il lui est parfaitement indifférent que certains disparaissent et soient remplacés par d’autres, moins exigeants. Or, il doit cependant faire face à un corps de travailleurs salariés héritiers de « luttes séculaires ». Si donc il lui apparaît possible de les affaiblir en les remplaçant, partiellement du moins, par de nouveaux venus ou de nouvelles venues qui n’ont pas immédiatement la même capacité de s’organiser, c’est là une opportunité dont il s’empare spontanément. Mais ce qu’il vise frontalement c’est la désorganisation du salariat dans son ensemble, sa pulvérisation : tel est l’objectif des politiques de sous-traitance, des lois-travail et autres job acts aujourd’hui mis en vigueur un peu partout dans le monde selon une logique de financiarisation, marchandisation et dérégulation. C’est essentiellement sur cette grande opération de police qu’il compte pour faire baisser les salaires et précariser les emplois. Le patronat n’attend pas les immigrés pour « faire pression ». À l’international, le grand levier de mise en concurrence est la délocalisation. Pour ce qui n’est pas délocalisable (bâtiment, restauration, etc.), une main-d’œuvre « irrégulière » peut faire l’affaire ; mais dès qu’elle est régularisée, l’affaire cesse d’être juteuse.

Face à la migration, le patronat joue sur deux tableaux. D’une part, il tend à favoriser la venue de personnels hautement qualifiés et cependant — étant de nationalité étrangère ou détenteurs de diplômes moins reconnus — en moindre capacité d’exiger les mêmes conditions d’emploi que les nationaux : voilà ce qu’on appelle élégamment « l’immigration choisie ». D’autre part, il cherche à profiter de l’arrivée, par les chemins de l’exil, de personnes éventuellement moins bien préparées et dont on pourra dénier les compétences pour les réduire à des conditions d’emploi misérables. Les mesures qui sont proposées par les pouvoirs publics sous prétexte d’endiguer leur flot supposé ont principalement pour objectif et pour effet de fixer cette population dans une situation sociale incertaine, clandestine ou marginale, pour les rendre plus exploitables. Sur ce point, comme sur d’autres, je me permets de renvoyer au bel article de Roger Martelli, publié sur le site de Regards. Il est clair qu’une politique populaire d’émancipation ne peut pas s’inscrire dans cette perspective d’endiguement. Car les effets de ces mesures sont les mêmes, qu’elles soient arrêtées au nom de la gauche ou au nom de la droite. On ne peut lutter contre la « mise en concurrence » que par des législations qui permettent aux exilé·e·s, économiques ou politiques, de jouir des mêmes droits sociaux et politiques que les nationaux.

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Entretien  inédit pour le site de Ballast

Socialismes et immigration : les divergences ne sont pas seulement d’actualité. En 1845, Engels avançait que l’immigration irlandaise à contribué, en Angleterre, à « abaisser le salaire et avec lui la classe ouvrière elle-même » ; un demi-siècle plus tard, Jean Jaurès faisait l’éloge du « socialisme douanier » pour mieux « protéger la main d’œuvre française contre la main d’œuvre étrangère » bon marché ; au début des années 1910, Lénine évoquait, pour s’en féliciter cette fois, la « transmigration des peuples » créée par le capitalisme : si le leader communiste convenait volontiers du fait que les capitalistes « exploitent de la façon la plus éhontée les ouvriers émigrés », il estimait que seuls « les réactionnaires » pouvaient s’en offusquer tant celle-ci, brouillant les étroits cadres chauvins, contribuait à rassembler les ouvriers du monde entier dans une perspective, à terme, révolutionnaire. Une analyse de Marx est ainsi fréquemment mobilisée au sein de la gauche anticapitaliste — partagée qu’elle est, pour le dire à grands traits, entre sa volonté d’accueillir inconditionnellement, d’abolir les frontières, d’encadrer, de réguler ou de remettre en cause les mouvements migratoires : « l’armée de réserve » du capitalisme. Un concept tiré du chapitre 25 du Capital. Mais que recouvre-t-il vraiment ? Que devient le « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » ? Pour y voir plus clair, nous avons posé la question au philosophe Jacques Bidet, coauteur du Dictionnaire Marx contemporain et exégète marxiste.


Récemment, suite à certains articles et pétitions parus dans la presse après les déclarations de Sarah Wagenknecht en Allemagne, ou deresponsables de la France Insoumise, le grand public à pu se rendre compte des nuances voire des désaccords au sein de la gauche anticapitaliste quant à la question de l’accueil des migrants. Revenait plusieurs fois l’expression « armée de réserve du Capital ». Que recouvre exactement cette expression de Marx ?

Chez Marx, la notion d’« armée de réserve » désigne ces fractions de la classe ouvrière qui se trouvent en surnombre par rapport aux besoins momentanés du capital, mais qui sont éventuellement disponibles pour être exploitées. Cette théorie de la « surpopulation relative » est exposée dans le Livre 1 du Capital1. Marx distingue une surpopulation flottante : ce sont les personnes que les capitalistes peuvent embaucher quand ils en ont besoin et licencier en cas contraire, et qui se trouvent alors renvoyées sur des espaces de survie précapitalistes, ruraux ou familiaux. Ce concept se relie à l’idée qu’il y a dans le capitalisme une tendance historique à l’élévation de la productivité et qu’il en découle, dans les diverses branches, par à-coups successifs et plus massifs en cas de crise, des phases de surnombre temporaire de salariés, « surnuméraires » au regard de l’objectif de la maximisation du profit. L’armée de réserve est donc ce qui permet à l’ogre capitaliste de digérer à son rythme la force de travail dont il a besoin sur le chemin de l’accumulation. Mais il existe aussi une « surpopulation latente », notamment rurale, en situation économique précaire, susceptible d’être, au besoin, intégrée à ce mode d’exploitation. Une « surpopulation stagnante », autour de la grande industrie, par exemple dans le travail à domicile, qui n’a même pas la perspective d’occuper un jour un emploi stable. Au-delà, c’est le lumpenprolétariat, qui survit misérablement sans être intégré dans un circuit de production : vagabonds, mendiants, prostituées, infirmes, etc. Dans ce chapitre, Marx argumente notamment contre Malthus : contre sa « loi », supposée naturelle, de surpopulation. Pour Marx, les grands mouvements de population à l’époque moderne sont le fait des mécanismes du capitalisme et des interventions impérialistes. Ainsi en va-t-il des relations entre l’Angleterre et l’Inde (ruine mortifère des petits producteurs), ou l’Irlande, sa première colonie, réservoir de main-d’œuvre à bon marché2. Analysant la Guerre de Sécession, il met en contraste l’alliance des capitalistes anglais — mobilisés pour le maintien de leur approvisionnement en coton — avec les esclavagistes du Sud (leurs partenaires dans le capitalisme global), et la solidarité des ouvriers anglais avec l’insurrection émancipatrice venue du Nord — et cela en dépit de la concurrence à attendre de cette armée d’esclaves, futurs prolétaires3. C’est sur cette base, évidemment, qu’il faut reprendre ces questions. Si la migration touche aujourd’hui plus de 60 millions de personnes à l’échelle mondiale, c’est là le contrecoup, sur un champ de bataille ouvert par la colonisation et la mise en dépendance, d’une agression globale multiforme des centres financiers sur les richesses et populations du « Sud global », croisée à une militarisation qui prolifère en affrontements guerriers incessants. C’est là l’arrière-fond sur lequel se posent ces questions de « concurrence », que l’on ne peut inclure dans leur seule dimension économique.

Quelle est la pertinence, en 2018, de ce que Marx décrivait ? Sachant que la conséquence aujourd’hui invoquée est la « pression à la baisse sur les salaires ».

« On ne peut lutter contre la mise en concurrence que par des législations qui permettent aux exilé·e·s, économiques ou politiques, de jouir des mêmes droits sociaux et politiques que les nationaux. »

Certains découvrent aujourd’hui que, contrairement à ce qu’on peut lire dans certains manuels élémentaires de marxisme et aussi à ce qu’un certain sens commun pourrait imaginer, le « mode de production capitaliste » ne suppose pas la « reproduction de la force de travail ». En effet, n’ayant d’autre logique que le profit, n’ayant aucune vocation à « reproduire la société » au sens où celle-ci est faite de la vie des gens, ni à reproduire la vie en général, il lui est parfaitement indifférent que certains disparaissent et soient remplacés par d’autres, moins exigeants. Or, il doit cependant faire face à un corps de travailleurs salariés héritiers de « luttes séculaires ». Si donc il lui apparaît possible de les affaiblir en les remplaçant, partiellement du moins, par de nouveaux venus ou de nouvelles venues qui n’ont pas immédiatement la même capacité de s’organiser, c’est là une opportunité dont il s’empare spontanément. Mais ce qu’il vise frontalement c’est la désorganisation du salariat dans son ensemble, sa pulvérisation : tel est l’objectif des politiques de sous-traitance, des lois-travail et autres job acts aujourd’hui mis en vigueur un peu partout dans le monde selon une logique de financiarisation, marchandisation et dérégulation. C’est essentiellement sur cette grande opération de police qu’il compte pour faire baisser les salaires et précariser les emplois. Le patronat n’attend pas les immigrés pour « faire pression ». À l’international, le grand levier de mise en concurrence est la délocalisation. Pour ce qui n’est pas délocalisable (bâtiment, restauration, etc.), une main-d’œuvre « irrégulière » peut faire l’affaire ; mais dès qu’elle est régularisée, l’affaire cesse d’être juteuse.

Face à la migration, le patronat joue sur deux tableaux. D’une part, il tend à favoriser la venue de personnels hautement qualifiés et cependant — étant de nationalité étrangère ou détenteurs de diplômes moins reconnus — en moindre capacité d’exiger les mêmes conditions d’emploi que les nationaux : voilà ce qu’on appelle élégamment « l’immigration choisie ». D’autre part, il cherche à profiter de l’arrivée, par les chemins de l’exil, de personnes éventuellement moins bien préparées et dont on pourra dénier les compétences pour les réduire à des conditions d’emploi misérables. Les mesures qui sont proposées par les pouvoirs publics sous prétexte d’endiguer leur flot supposé ont principalement pour objectif et pour effet de fixer cette population dans une situation sociale incertaine, clandestine ou marginale, pour les rendre plus exploitables. Sur ce point, comme sur d’autres, je me permets de renvoyer au bel article de Roger Martelli, publié sur le site de Regards. Il est clair qu’une politique populaire d’émancipation ne peut pas s’inscrire dans cette perspective d’endiguement. Car les effets de ces mesures sont les mêmes, qu’elles soient arrêtées au nom de la gauche ou au nom de la droite. On ne peut lutter contre la « mise en concurrence » que par des législations qui permettent aux exilé·e·s, économiques ou politiques, de jouir des mêmes droits sociaux et politiques que les nationaux.

 

(Extrait d’une peinture de Piero Dorazio)

Outre l’accusation de naïveté et de posture morale, on peut entendre qu’assouplir l’accueil des migrants signifierait que l’on cède aux exigences du patronat. Est-ce effectivement donner un levier supplémentaire aux forces capitalistes pour détruire les acquis sociaux ?

Assouplir l’accueil des migrants, c’est leur permettre de bénéficier eux aussi de ces « acquis sociaux ». C’est donc renforcer le camp de ceux qui peuvent prendre conscience qu’il faut se solidariser face au patronat et qui acquiert ainsi un peu plus de capacité de le faire. Le patronat les préfère sans papiers et sans droits, introduisant ainsi une « division au sein du peuple ». Une division perverse. Serait-ce là une posture « morale » ? Mais peut-on se passer de morale ? Et pourquoi la morale serait-elle naïve ? Je n’ai pas, personnellement, de théorie morale à proposer, mais je suis tout prêt à entendre les moralistes. Le problème est plutôt que l’on ne saurait légitimer l’emploi de la force au nom de la morale, laquelle n’a de sens que si elle est librement vécue. Par contre, on peut, pour lutter contre l’oppression, faire appel à des normes de droit inscrites dans des textes internationaux, que les grandes puissances, pour maintenir une façade « libérale » ou « sociale », se voient obligées de signer. Car, même si elles s’empressent le plus souvent d’oublier leurs signatures, ce sont là des engagements qui peuvent se retourner contre elles dans l’espace public. En ce sens, le droit possède une puissance subversive, à condition que l’on s’en empare avec force. Et il existe, bien au-delà, tout un ensemble de droits à faire reconnaître.

Quels pourraient en être les principes ?

Assurément, des principes mondiaux et non simplement internationaux. La solidarité internationale ne peut en effet s’argumenter désormais qu’à partir de l’idée que le monde est également à nous tous. En langage plus rigoureusement écologiste : la nature environnante n’est nullement « à nous », mais sous notre égale responsabilité quant à l’usage qui peut en être fait. Paradoxalement, ce sont les capitalistes qui donnent l’exemple, considérant que le monde est à eux, ce qui est corroboré par le droit qu’ils ont de s’approprier — par une simple procédure d’achat — n’importe quelle parcelle, sauf rapport de force en leur défaveur. Il y a donc une réalité du droit mondial. Mais, si tel est le droit reconnu, pourquoi ne vaudrait-il pas tout autant pour l’ensemble des humains, y compris pour ceux qui sont dépourvus de privilèges de propriété ? Pourquoi seraient-ils moins fondés à prétendre « circuler » à travers le monde que ne le sont les capitalistes, qui circulent par capitaux interposés ?

 

« La solidarité internationale ne peut s’argumenter désormais qu’à partir de l’idée que le monde est également à nous tous. »

Toute migration, cependant, bouleverse les dispositifs d’appropriation des territoires, à comprendre comme des territoires socialisés par des communautés. À quelles conditions la migration sera-t-elle légitime ? Il me semble que la seule argumentation universellement recevable ne soit celle qui part du plus grand bénéfice pour les plus mal lotis. Personne ne peut publiquement prétendre avoir droit à une situation meilleure que celle d’autrui — c’est là un point énoncé depuis Spinoza, selon moi irrécusable. On admettra que les personnes menacées dans leur pays — dans leur sécurité ou leur intégrité — par des mécanismes politiques ou économiques, soient absolument fondées à faire valoir leur droit de se rendre ailleurs. Et l’on peut pousser très loin le raisonnement dans cette direction. Mais on doit aussi considérer l’idée que toute personne a droit à une nation, à une identité nationale capable de fonder une solidarité concrète, établie autour de « biens communs », et donc à ne pas voir son territoire national envahi par d’autres populations. On peut aussi argumenter sur les droits des nations les plus pauvres face aux nations les plus riches — sans parler des pillages dont ils font l’objet. Le débat actuel se développe au croisement de ces diverses considérations. Il reste pourtant à savoir dans quelles conditions concrètes de tels principes, dont on perçoit aisément les tensions auxquelles ils donnent lieu, sont à considérer.

Mais Jaurès, que l’on cite souvent lors de ces débats, ne parlait-il pas d’un « socialisme douanier » visant « à protéger la main d’œuvre française » afin « de ne pas substituer l’internationale du bien-être à l’internationale de la misère » ?

Il faudrait se reporter aux diverses conjonctures historiques et aux divers contextes rhétoriques dans lesquels ont pu jouer tels ou tels arguments. Je connais un peu mieux le cas français, notamment le rôle qu’y a joué le parti communiste — auquel j’ai autrefois appartenu, tout au long de la décennie 1970… voici un demi-siècle —, où l’internationalisme a largement prédominé. Dans l’après-guerre, les travailleurs algériens ont adhéré massivement à la CGT (où ils se retrouvaient dans une proportion plus grande que les ouvriers français), défilant au premier mai sous leurs propres couleurs, nationalistes, du moins jusqu’en 19554. Après cette date, avec la guerre de libération en Algérie, la solidarité ouvrière ne pourra plus prendre la même forme. Les luttes populaires qui suivent dans les années 1960 culminent en 68 par le relèvement de 35 % du SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti), avec mensualisation, ce qui concernait une majorité d’ouvriers spécialisés maghrébins. Dans les années 1970, la problématique du Programme commun de gouvernement entre les socialistes et communistes se réfère, chez ces derniers du moins, à des accords entre les organisations syndicales de l’ex-colonie (algérienne) de l’ex-métropole (française). « L’union du peuple de France », chère au PCF, n’est pas mise en avant comme une union du peuple français : les familles de « travailleurs immigrés », comme on les appelle alors, en font manifestement partie, intégrées au « communisme municipal » (HLM, dispensaires, écoles, sports, etc.) dans un esprit anti ghetto favorable aux métissages. On ne peut pas en tirer la conclusion que tout ait été parfaitement clair. Le diable nationaliste, hypocrite, se cache dans les détails.

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