anarchiste individualiste
20 Mai 2018
Il n’existe « aucun espoir d’établir la paix » au Moyen-Orient « sans résoudre la question palestinienne », lançait l’essayiste et romancier afro-américain James Baldwin, né à Harlem au début des années 1920. C’est une lecture croisée que l’auteur propose dans les présentes lignes : l’Amérique suprématiste qu’a connue Baldwin et la Palestine sous occupation israélienne — si les contextes diffèrent, les processus de ségrégation mentale et spatiale à l’œuvre résonnent tragiquement. ☰ Par Sylvain Mercadier
Sans sous-estimer les spécificités de chaque contexte, certaines réalités du malheur afro-américain éclairent la condition du Palestinien aujourd’hui. Pour reprendre Baldwin, « Ce que les étudiants [des manifestations de 1960] demandent, n’est ni plus ni moins qu’une révision totale de la manière dont les Américains voient le Noir, et cela n’est rien d’autre, en somme, qu’un réexamen de la manière dont les Américains se voient eux-mêmes14 ». Transposons un instant ce cas de figure dans le contexte palestinien : nous aurons une des clés de la résolution de ce conflit inique. Mais pour le Splendide, une fois de plus, remettre son identité en question, et donc son support, soit l’essence des institutions qui orchestrent l’oppression, va bien au-delà de sa volonté. « La question de l’identité implique une panique profonde — une terreur aussi archaïque que le cauchemar d’une chute mortelle. […] Il serait faux de penser que le Splendide ait quelque intention d’abandonner sa Splendeur. Une identité n’est remise en question qu’à partir du moment où elle commence à s’effondrer15. » Comme le dit un jour le cinéaste Eyal Sivan : « La société israélienne se sentira dans l’obligation de changer de paradigme à partir du moment où les moyens par lesquels elle se maintient dans sa position de supériorité ne seront plus en place. Lorsque les Israéliens ne pourront plus se regarder en face lorsqu’ils voyagent, lorsque le monde leur renverra d’une manière suffisamment forte au visage l’horreur de l’entreprise sioniste, ils se résigneront, peu à peu, à renoncer à leurs privilèges, comme les Blancs de l’Afrique du Sud l’ont fait. » Mais il faut garder à l’esprit que ce chavirement ne peut pas n’être qu’un ensemble de concessions faites par le dominant. « Aussi lourd à porter ce fardeau de la liberté fût-il, avance Baldwin, ce n’est pas quelque chose que l’on peut donner à quelqu’un. La liberté est quelque chose dont on se saisit, et les hommes sont libres tant qu’ils souhaitent l’être16. » Par définition, la liberté se doit d’être totale, et l’effort constant jusqu’à son obtention — la semi-liberté n’étant que la gestation de l’injustice de demain. La question palestinienne restera insolvable tant que la totalité des griefs (retour des réfugiés, compensation, liberté de mouvement, etc.) n’aura pas été traitée ; la liberté des Afro-Américains en Amérique ne sera complète que lorsqu’ils ne seront plus perçus comme une menace du simple fait qu’ils marchent dans la rue.