Cette sortie d’Al Qaradawi devait non seulement couper l’herbe sous le pied aux idéologues de l’État islamique mais également donner la légitimité religieuse aux autorités du Qatar pour asseoir leur politique de lutte contre la mouvance djihadiste. Néanmoins, même si Al Qaradawi a clairement montré son aversion envers le discours et les méthodes de l’État islamique, il a aussi exprimé son refus de couvrir la nouvelle coalition militaire sous l’égide des États-Unis.
C’est dans ce contexte que l’émirat a également multiplié les déclarations officielles stigmatisant les méthodes terrifiantes de l’État islamique. Dans plusieurs tribunes ou réponses publiées dans la presse occidentale, le ministre qatari des affaires étrangères, Khaled Al Attiyah, a tenu à rappeler que non seulement le Qatar ne soutient en aucun cas le terrorisme, mais qu’il souhaite jouer un rôle de médiateur dans la résolution des conflits. À l’appui de son propos, le diplomate mentionne les différentes missions de bons offices menées par ses services dans les affaires de libération d’otages, du journaliste américain Theo Curtis aux Casques bleus fidjiens enlevés dans le Golan. Al Attiyah prend soin de pointer le fait que son pays participe activement à la lutte contre le terrorisme par le biais de diverses instances et que les dons en faveur des ONG qui œuvrent au Qatar sont systématiquement contrôlés. Et note au passage qu’il y a d’autres groupes terroristes qui sévissent en Syrie, telles les milices armées qui soutiennent les forces de Bachar Al-Assad, au sujet desquelles la « communauté internationale » reste silencieuse.
Davantage qu’au Qatar, c’est certainement au Koweït que la société civile a été la plus en pointe dans le soutien aux groupes armés de l’opposition syrienne, notamment du fait du fort engagement de certaines figures politiques et religieuses. En plus de Al ‘Ajmi, il faut noter la position incontournable du cheikh Nabil Al ‘Awadi qui, du haut des millions de suiveurs qu’il draine sur les réseaux sociaux et grâce à son accès privilégié aux différentes chaînes religieuses et d’information du Golfe est certainement devenu l’ouléma koweitien le plus connu dans le monde arabe. Dès le début des révoltes arabes, il s’est exprimé en faveur des populations. C’est surtout à propos de la Syrie qu’il va s’illustrer par d’intenses campagnes de sensibilisation au cours desquelles il n’hésitera pas à fustiger la pusillanimité des régimes de la région tout en pourfendant la collaboration active des forces chiites (du Hezbollah et de l’Iran) dans le dispositif répressif du régime syrien. Ce franc-parler lui a d’ailleurs sans doute valu le retrait de nationalité dont il a été victime il y a quelques semaines.
Aux côtés de Nabil Al ‘Awadi, d’autres personnalités religieuses se sont prononcées en faveur du financement direct des groupes djihadistes, tel le cheikh Chafi Al ’Ajmi, connu pour sa participation à plusieurs mobilisations controversées devant l’ambassade du Liban dans la capitale koweïtienne. Quant à Hajjaj Al ‘Ajmi, pointé dans un rapport du Trésor américain comme participant activement au financement de Jabhat Al Nusra (branche syrienne d’Al-Qaida et organisation djihadiste rivale de l’État islamique), des vidéos le montrent en Syrie apportant une aide directe aux opposants armés. Cette impressionnante liberté de ton accordée aux laudateurs de la mouvance djihadiste au Koweït a même engendré la démission d’un ministre du gouvernement, lui aussi accusé par l’administration américaine de financer Al-Nosra.
Cet espace d’expression de la mouvance djihadiste tranche avec la posture beaucoup moins laxiste du Qatar, bien décidé à tordre le cou aux supputations persistantes d’une partie de la presse occidentale qui le considère comme un parrain du djihadisme international.
1NDLR. L’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn ont décidé, le 5 mars 2014, de rappeler leurs ambassadeurs au Qatar, auquel il était reproché, notamment, sa position sur les dossiers sécuritaires et son soutien aux Frères musulmans.
2« Rôle du Qatar en Syrie : entretien avec Romain Caillet », L’Observatoire du Qatar, 2 novembre 2013.
3NDLR. Youssef al-Qaradawi est un religieux musulman sunnite d’origine égyptienne. Il a notamment occupé les fonctions de président de l’Union Internationale des Savants Musulmans (oulémas) et a été membre des Frères musulmans ainsi que du Conseil Européen pour la Recherche et la Fatwa et consultant religieux sur Al Jazeera. Il est cité en référence par les membres égyptiens de la confrérie, qu’il continue à défendre.
