Sur le débat estival grenoblois de la légalisation du cannabis, on entend beaucoup les politiques et un peu les consommateurs enthousiastes. Mais il existe des personnes particulièrement concernées dont on ne connaît pas l’opinion : les dealers. Le Postillon a décidé de faire témoigner l’un d’entre eux.
On l’appellera Ali. Il est quarantenaire et « dans le business » depuis le collège. L’ancien petit dealer de cannabis d’une cité grenobloise, installé maintenant dans un autre quartier, a gravi progressivement les échelons, au point de gérer désormais son propre réseau, en partenariat avec quelques associés. Polyconsommateur - « coke et shit, occasionnellement MDMA » - mais « petit consommateur », insiste-t-il, il vend « de tout sauf de l’héroïne » : cannabis, cocaïne, ecstasy, amphétamine, LSD, kétamine... Avec ses plus de 25 ans d’expérience dans ce milieu, il nous donne son avis à propos de la légalisation, mais surtout « raconte l’histoire d’un destin ».
Comment êtes-vous devenu dealer ?
Avant de parler de mon cas personnel, il faut replacer les choses dans le contexte. On ne peut pas comprendre sans connaître l’histoire du crime organisé à Grenoble. Avant, on avait des entités mafieuses, généralement liées aux différentes vagues d’immigration arrivées dans la région – souvent des gens qui travaillaient pour des salaires ridicules et qu’on a laissés se débrouiller. Après-guerre, c’est le milieu corse qui dominait Grenoble, puis il y a eu la guerre avec les Italiens qui se sont débarrassés des Corses à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Ensuite, les Italiens se sont battus entre eux ou contre les Gitans de l’Abbaye et du centre-ville. Et la fin des années 1980 met quasiment un terme au règne des Italiens : la plupart d’entre eux [NDR : ceux qui ne sont pas morts dans les règlements de compte] sont devenus des notables. Du coup, on assiste à l’émergence des petits voyous de cité, souvent issus de l’immigration maghrébine. Ceux-ci ont compris qu’ils pouvaient être les chefs de quelque chose et dans les années 1980 et 1990, ils tentent d’implanter un système mafieux. C’est une phase qui va durer jusqu’en 1999-2000 à peu près.
Que se passe-t-il ensuite ?
Le début des années 2000 marque un vrai tournant : on passe de grosses structures aux indépendants ! On a toute une génération charnière – dont je fais partie –, née entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, qui va prendre petit à petit les commandes du trafic de drogue. Cette jeune génération s’est instruite dans les foyers, les MJC, les internats, et a compris que le pouvoir était à elle, à portée de main. Fini les grandes familles, les caïds, les structures hiérarchisées ; nous sommes devenus totalement indépendants, plus rien ne nous faisait peur !
Cette prise de pouvoir ne s’est pas faite sans violence...
Oui, la conclusion logique de tout ça, c’est la guerre des gangs dans les années 2000, avec notamment des vagues d’assassinats en 2001-2002 et 2007-2008. Un par un, les membres des familles mafieuses grenobloises (les Morival, les M’Sallaoui, le clan de Fontaine, etc) sont exécutés, mis sur la touche ou s’éliminent entre eux. La guerre des gangs, c’était une guerre d’indépendance ! Les jeunes de ces familles-là et les jeunes comme moi qui s’en sont sortis vivants se sont dit qu’entre faire rentrer 50 000 euros dans l’année ou alors 150 000 euros en tuant ses rivaux, ils préféraient la deuxième option.
Pour revenir à votre cas, comment vous êtes-vous fait votre place, à l’époque ?
J’ai commencé par vendre du shit au collège, quand j’étais en cinquième : lorsque tu comprends que tu peux avoir tout un collège pour toi, que tout le monde te mange dans la main, tu n’as surtout pas envie d’arrêter. Et puis un jour, tu te retrouves avec des gamins à nourrir, et donc avec un choix à faire. Du coup, une fois que tu connais tous les rouages, tu passes du 25 grammes de shit au kilo puis aux drogues chimiques. Ensuite, tu prends des associés et tu grandis. Le deal, je suis un peu né dedans quelque part, la société m’a conduit naturellement sur cette voie.
Par la suite, vous avez dû construire votre réseau. De quelle manière ?
À la fin des années 1990, les indépendants comme moi ont commencé à aller se fournir en Espagne et aux Pays-Bas. On n’était plus fournis par les Lyonnais et les Parisiens, comme le milieu d’avant. Il a donc fallu aller s’approvisionner directement à la source, pour avoir de grandes quantités et de la bonne qualité. Mais pour cela, il faut avoir les bonnes connexions, ce qu’on a réussi à faire au fur et à mesure avec mes associés. Les sources sont différentes selon les drogues. Ma cocaïne vient soit de Saint-Martin pour la commerciale, soit de Guyane pour l’artisanale. Pour la faire venir, chacun a son système. Moi, j’ai mon propre voilier, acheté 40 000 euros, avec un skipper qui travaille pour moi : il ramène la coke en bateau d’Amérique du Sud vers l’Europe. Je fais une marge d’environ 30 000 euros par kilo. Pour le cannabis, c’est Marbella : on traite avec des familles grenobloises implantées en Espagne. Quant aux drogues chimiques (ecstasy, speed, kétamine, LSD), on les ramène de Hollande ou Belgique, notamment avec des trafiquants indonésiens et surtout marocains à Rotterdam. La seule drogue qu’on ne fait pas, c’est l’héroïne : c’est souvent le cas pour les gens de ma génération qui ont vu l’hécatombe des années 1980-1990 dans les cités. Ce business-là est tenu par les « Muslims » – ça peut surprendre mais certains sont connectés aux Talibans en Afghanistan – et les Albanais. Les Albanais, ce sont les plus cinglés avec les Tchétchènes ! Ces deux groupes-là, on ne travaille ni avec eux ni contre eux : quand t’as connu la guerre et la torture comme eux, ce ne sont pas des règlements de compte dans une cité française qui vont te faire peur...
Comment faites-vous pour blanchir l’argent de la drogue ?
Je blanchis dans l’immobilier en investissant dans la pierre. Je suis propriétaire de plusieurs biens immobiliers (maisons, appartements), dans différents endroits, mais pour ça, il faut être malin et ne pas laisser de traces : j’ai dû utiliser des prête-noms. Ce sont des personnes qui sont au courant de la combine et qui en profitent financièrement en échange.
Vous avez mentionné la violence liée à la guerre des gangs et aux règlements de compte ? Y avez-vous été confronté de près ?
Oui, pour les gens de ma génération, comme mes cousins et moi, on a souvent été « élevés » par des bandes rivales qui se sont tiré dessus dans les années 2000. Pourtant, on se connaît tous, on a tous fait des bouffes ensemble au resto, mais ça ne nous a pas empêchés de nous tirer dessus et même, pour certains d’entre nous, de nous tuer. Je dis « nous » mais je n’ai pas été directement impliqué, même si je l’ai échappé belle une ou deux fois. Cette guerre des gangs, c’était la conquête de l’indépendance et une fois que tu as tué le pouvoir, tu ne te retrouves qu’avec des jeunes impulsifs. Maintenant, les gens se tirent dessus de partout dans la ville alors qu’avant, tu ne pouvais pas faire ça pour des dettes ridicules comme aujourd’hui, en tout cas pas sans avoir l’accord des boss. Il y a quand même eu une vingtaine de morts dans notre génération. Tout le monde a peur de cette « violence des indépendants » car elle est incontrôlable. L’exemple typique, c’est Mehdi Chine, le mec parti d’en bas et qui a gagné sa place tout seul [NDR : cet ancien caïd du quartier Teisseire a été assassiné en 2010, à 24 ans, sans doute par ses propres lieutenants].
Cette violence suscitée par le trafic de drogue a conduit le procureur Jean-Yves Coquillat, cet été, à rouvrir le débat sur la légalisation, dans lequel se sont engouffrés Éric Piolle et une partie de la classe politique locale. Y êtes-vous favorable, pour le cannabis et pour les drogues en général ?
Sur ce sujet, je vais être assez contradictoire car mes souhaits et mes intérêts ne sont pas toujours compatibles. En tant que citoyen, je suis pour la légalisation du cannabis car il faut rendre au citoyen son droit de disposer de son corps comme il l’entend. Et plus largement, je suis pour la légalisation de toutes les drogues sous forme naturelle, comme la feuille de coca ou le khat [NDR : plante traditionnelle mâchée pour ses effets stimulants et euphorisants dans la Corne de l’Afrique et au Yémen, et classée comme stupéfiant en Europe]. Par contre, pour les drogues sous forme synthétique, sans savoir ce qu’il y a dedans et sans connaître les produits de coupe, je suis plus réservé. Ou alors il faudrait une forme de contrôle médical. Tout dépend comment c’est fait en réalité. Mais je rappelle que les amphétamines, par exemple, n’étaient pas destinées aux civils à l’origine mais à la guerre. Après, en tant que dealer, est-ce que la légalisation nuirait à mon business ? Évidemment, ça ne m’arrangerait pas mais j’ai déjà préparé l’étape suivante : me reconvertir en producteur et fournisseur. Ce serait juste un changement de patron : je pourrais bosser pour l’État et fournir le cannabis et la cocaïne avec mes connexions.
Après, ça implique de rentrer dans le système avec les taxes, la TVA, tout ça... Pas trop mon délire quoi.