« Je me considère comme un bon wahhabite, ce qui ne m’empêche pas d’être moderne, d’avoir une compréhension ouverte de l’islam. Nous prenons en compte les changements dans le monde, et nous n’avons pas la mentalité fermée de l’Arabie saoudite », expliquait en 2002 au Wall Street JournalAbdelhamid Al-Ansari, doyen de la faculté de charia de l’université du Qatar et l’un des principaux avocats du changement de paradigme. En Arabie saoudite, les dirigeants religieux ont longtemps refusé l’évolution de la société, du moins publiquement. Un débat discret s’était toutefois installé depuis longtemps sur de possibles évolutions, comme le droit des femmes à conduire. Les religieux s’inquiétaient toutefois aussi de voir certains membres de la famille royale jouer avec des idées radicales comme la séparation de la religion et de l’État. Mais le prince n’a laissé d’autre choix à l’élite religieuse ultraconservatrice que de soutenir ses réformes. Il alimente ainsi les craintes des savants islamiques opposés au changement. Il risque aussi de susciter une opposition parmi les jeunes générations contre son mode de gouvernement autocratique, et contre le grand écart de ceux parmi leurs aînés qui veulent s’en accommoder, au risque de voir les représentants de la religion privés du peu d’influence qu’il leur reste.
Le modèle du Qatar, comme celui des Émirats, se rapproche également de la vision de MBS dans le domaine politique. Comme le cheikh Tamim et le prince Mohamed Ben Zayed des EAU, le prince est déterminé à adapter l’autocratie au XXIe siècle. Il s’agit de répondre aux attentes de l’économie et de la société tout en maintenant un contrôle politique absolu et en réprimant toutes les formes de dissidence. Avec les arrestations en septembre 2017 de savants, de juges et de militants islamiques puis en novembre de la même année la purge frappant des membres de la famille royale, des hauts fonctionnaires et des hommes d’affaires de premier plan, le prince héritier saoudien marche dans les pas du précédent émir du Qatar, Cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani, qui avait fait taire l’opposition aux réformes. Le dirigeant qatari avait par exemple arrêté en 1998 Abdulrahman Al-Nuaimi, un savant religieux qui critiquait sa promotion du droit des femmes. Al-Nuaimi a été libéré trois ans plus tard, à condition de ne plus s’exprimer publiquement. Il a depuis été désigné par le Trésor américain comme « financier et facilitateur terroriste basé au Qatar, qui a fourni un soutien financier et a communiqué avec Al-Qaida et à ses affiliés en Syrie, en Irak, en Somalie et au Yémen »2.
L’Arabie saoudite et les EAU ont inclus le nom d’Al-Nuaimi dans la liste des 59 personnes contre lesquelles le Qatar aurait dû agir pour obtenir la levée du boycott.
Le poète qatari Mohamed Ben Al-Dhib Al-Ajami a été condamné en novembre 2011 à la prison à vie, un « procès manifestement inéquitable qui viole de manière flagrante le droit à la liberté d’expression » selon les défenseurs des droits humains ; le poète était accusé d’ « incitation au renversement du régime en place ». Sa peine a ensuite été réduite à 15 ans de prison et il a finalement été gracié en 2016. Le crime d’Al-Ajami était apparemment d’avoir récité devant un auditoire des poèmes comportant des allusions négatives à certains membres importants de la famille régnante du Qatar, puis d’avoir écrit un poème intitulé « Jasmin tunisien ». Le texte célébrait la « Révolution de jasmin » qui a renversé en 2011 le président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali.
Plus récemment, les autorités du Qatar auraient investi le domicile du cheikh Sultan Ben Souhaim Al-Thani, 33 ans, neveu de l’ancien émir Khalifah Ben Hamad Al-Thani, qui avait été destitué par le cheikh Hamad en 19953. Le cheikh Sultan, opposant déclaré à Cheikh Tamim soutient les exigences saoudiennes et émiriennes.
Pourtant son alignement tacite sur le modèle qatari n’a pas empêché MBS d’instrumentaliser l’establishment religieux wahhabite saoudien pour lancer la crise du Golfe. En mai 2017, deux cents descendants de Mohamed Ben Abdelwahhab ont exigé que « le nom de la mosquée soit changé » car elle « ne suit pas la véritable voie salafiste » de leur aïeul. Leur communiqué a été publié quelques jours après un « piratage organisé par les EAU »des médias d’État qataris, selon des membres des services de renseignement américains. De fausses déclarations de politique étrangère incendiaires avaient été publiées et attribuées à Cheikh Tamim, déclenchant le boycott mené par l’Arabie saoudite et lesEAU.
Toutefois le principal problème à venir pour Mohamed Ben Salman, ce n’est sans doute pas la colère sourde des religieux manipulés, ni l’opposition au sein de la famille régnante saoudienne. Le prince héritier devrait découvrir, selon la politologue Calvert W. Jones une faille fondamentale dans le modèle de développement qatari et émirien : l’ingénierie sociale est plus facile à décréter qu’à appliquer. Les projets tape-à-l’œil comme la construction de villes nouvelles du XXIe siècle, les universités ou les musées de niveau mondial et la promotion de la tolérance ne suffiront pas.
« Le problème est que les modernisateurs autoritaires ne peuvent pas simplement ordonner à leurs citoyens de changer de comportement. L’ouverture des cinémas et l’assouplissement de la ségrégation des sexes peuvent faire impression sur la jeunesse saoudienne, mais il en faut beaucoup plus pour installer une nouvelle économie. Les réformateurs des EAU se sont finalement rendu compte, comme bientôt les dirigeants saoudiens, qu’ils devaient adapter à la fois les mentalités et les compétences de la génération montante. Dans des pays où les gens considèrent comme un droit d’obtenir un emploi dans le public, il faut remodeler la nature même de la citoyenneté », écrit encore Calvert W. Jones dans cet article paru dans le Washington Post.
La promotion du savoir, de la culture et de l’innovation visant à créer des citoyens mondialisés a réussi à développer un certain civisme, notamment la tolérance et le volontariat, mais elle n’a pas modifié la vision de l’État rentier comme principal créateur d’emplois, avant le secteur privé. Sur la base d’un sondage réalisé auprès de 2 000 étudiants émiriens, Jones relève que les efforts du gouvernement les avaient encore plus convaincus du droit du citoyen à un emploi d’État, et diminué leur intérêt pour l’entrepreneuriat. Ils avaient fait de meilleures études grâce à l’amélioration du système éducatif ; ils estimaient que cela leur donnait droit à des postes de haut niveau dans la fonction publique. « La libéralisation sociale ne débouche pas forcément sur l’accroissement de la productivité économique », conclut-elle.
La découverte la plus importante de la politologue est le défaut fondamental de la formule des réformes qataries, émiraties et saoudiennes. Les changements décrétés d’en haut et mis en œuvre par le gouvernement, la réécriture unilatérale du contrat social entraînent toujours des résultats décevants. Il manque un ingrédient dans cette formule. C’est précisément celui que les dirigeants qataris, émiriens et saoudiens veulent éviter : le changement politique. « S’ils veulent la réussite à long terme d’une ingénierie sociale promondialisation, ils devront peut-être permettre une participation politique plus large. Les jeunes Émiriens que j’ai étudiés désiraient beaucoup plus contribuer à la prise de décision politique que leurs pairs ayant reçu une éducation anachronique. En d’autres termes, l’ingénierie sociale “top-down” ne peut pas mener très loin les modernisateurs autoritaires », écrit-elle, ajoutant : « Pour construire des mentalités favorables au développement et prêtes à affronter la mondialisation, les dirigeants saoudiens vont probablement découvrir qu’ils doivent aller bien au-delà de la planification gouvernementale, et renégocier un contrat social plus transparent et plus inclusif. »
1« Seeds of Change : Comparing State-Religion Relations in Qatar and Saudi Arabia », in Arab Studies Quarterly, vol. 33, n° 2, printemps 2011 ; p. 96-111.
2« Treasury Designates Al-Qa’ida Supporters in Qatar and Yemen « , communiqué du 18 décembre 2013.
3James M. Dorsey, « Saudi-UAE Push to Mobilize Tribes Against Qatari Emir », blog Middle East Soccer (mideastsoccer.blogspot.fr), 19 novembre 2017.
