anarchiste individualiste
6 Janvier 2018
par Eric Timmermans - 06/01/2012
1.3.2.c. L'accablement de Job.
Vous n'avez pas voulu comprendre que dans le "Nouveau Monde", il vous faut être un "Homme Nouveau", et donc, tout-à-fait naturellement, il a fallu vous chasser (isolement social, perte d'emploi, marginalisation politique), avant que votre mauvaise attitude et vos pensées négatives ne contaminent le reste du troupeau. Ceux dont vous pensiez naïvement qu'ils allaient prendre votre défense –syndicats, politiques démocratiquement élus et autres "acteurs sociaux"- approuveront alors le dit de la nouvelle divinité. "C'est comme ça et point autrement. Il faut bien s'adapter au Monde", laisseront-ils tomber sentencieusement mais l'air contrit, ayant vraisemblablement oublié que le "monde" n'est jamais rien d'autre que ce que nous en faisons. Mais soit parce que vous n'avez jamais cru aux invraisemblables fadaises véhiculées par le "Nouveau Monde" -le Système du moment- soit parce qu'à la manière de ce bon vieux Job, vous jugez que votre bel enthousiasme originel, quoique s'étant révélé bancal et quelque peu naïf, a été jugé par trop sévèrement par le Système, vous vous révoltez. Autant dire que vous vous retrouverez bientôt dans la peau dudit Job sur son fumier, victime de l'exécuteur des basses œuvres de Dieu, et que l'on vous accablera, vous l'incroyant, l'impie, le renégat, des pires reproches. N'as-tu pas compris que le Système multiculturel voulait te faire connaître l'Autre, tant pour ton bien que pour le sien (et tant pis si la politique dite "multiculturelle" s'est finalement révélée être une source de standardisation "subculturelle", de déracinement et d'appauvrissement pour les uns, comme pour les autres) ? Ne sais-tu pas que notre globalité démocratique ne vise qu'à promouvoir l'Egalité des Chances (et peu importe si, dans les faits, cette politique n'a abouti qu'à plus d'inégalités, doublée d'une non-reconnaissance des qualités individuelles particulières) ? Ne comprends-tu pas que le Manager est ton Ami, ton Guide, mieux encore, ton Père bienveillant, dont le seul but est de te voir t'épanouir socialement et économiquement (devenir un consommateur pavlovien), et que c'est pour cela que tu dois suivre son enseignement distillé par moult formations onéreuses (et cela même si, en, définitive, l'élévation du Travail au rang d'élément fondamental de la Vérité Suprême n'a abouti qu'à notre appauvrissement social, à une exploitation économique inégalée depuis des décennies et à l'enrichissement exponentiel d'une minorité d'incultes et d'ineptes) ? Qu'as-tu affaire de ces débats excessifs, de ces contestations, de ces manipulations d'idées auxquelles tu n'entends rien ? As-tu seulement les compétences requises pour les aborder ? As-tu fréquenté nos écoles, nos universités, où l'on t'aurait appris, non cette erreur du passé que l'on nommait "esprit critique", mais la manière de penser positive et bonne (et voilà que surviennent l'information "proximiteuse", le "show" télévisuel remplaçant l'authentique débat, les jeux télévisés et l'abrutissement organisé) ? Comment peux-tu ne pas savoir que la démocratie est le plus beau Système au monde, tout entier placé au service de l'Homme, et que nous avons le devoir de la faire connaître à nos frères du monde entier (et voilà la presse subventionnée, les hommes d'Etat potentiels écartés d'emblée au profit de Guignol, l'endettement général à l'égard de la toute-puissance bancaire et les élections réduites à l'état de coquille vide). Ne sais-tu donc pas que nous aimons l'Homme, qu'il est pour nous, loin des superstitions et des crimes du passé, l'Être Suprême, l'objet de la Morale divine, la Vérité incontestable (et tant pis si l'élévation de l'Homme, en tant qu'abstraction spirituelle et alibi moral, aboutit à l'enrégimentement des individus humains, réduits à l'état de troupeau servile et laborieux) ? L'on distillera donc savamment ce "divin message", jour après jour, dans la presse écrite, sur Internet (et via une multitude de gadgets électroniques soudainement devenus "absolument indispensables" à notre bonheur), au travers du prisme de cet écran désormais plat qui tient lieu depuis longtemps de foyer, et jusque sur votre lieu de travail (entreprises, administrations…) où l'on vous fera suivre des cours, des formations (de plus en plus souvent obligatoires) qui vous apprendront ce qui est "éthique", "égalitaire", "multiculturel", "bon pour l'entreprise", "moral", "dans la norme", en un mot, beau entre tous : "Bien".
Refuser de se prosterner devant Dieu c'est, certes, apprendre à ne pas se prosterner devant un roi. Mais il faudrait aussi apprendre enfin à ne plus se prosterner devant l'Homme élevé au rang de Dieu. Qu'on le comprenne bien, tous les systèmes totalitaires, qu'ils se réclament d'une forme de surnaturalisme (religions) ou non (idéologies matérialistes), se réfèrent à un "Bien absolu", à une "Morale incontestable". Ils placent l'Homme-Dieu au cœur de celle-ci et font de l'humain qui refuse de se conformer à cette image de l'Homme-Idéal qu'ils veulent imposer à l'univers entier -"Saint" chez les religieux, "Humain" (au sens moral du terme) chez les matérialistes- un paria, un marginal, voire un être relevant du monde démoniaque. A éliminer, donc. Chez les religieux, l'Homme ne peut évidemment être considéré comme l'Être suprême lui-même, place qu'occupe la Divinité, mais il peut néanmoins être élevé au rang de "Sommet de la Création", du moins s'il accepte, en faisant sienne la forme la plus achevée d'Imitatio, de s'agenouiller devant le dogme social que représente la Divinité créée par l'humain lui-même pour les besoins de la cause du pouvoir. La proclamation de la "mort de Dieu" fut certes enivrante dans un contexte purement européen de christianisme et de post-christianisme, mais elle fut de toute évidence passablement prématurée au vu de la réalité de notre "Village Global". Et alors que nous sommes bien loin, hélas, d'en avoir fini avec le dieu surnaturaliste des religieux, voilà qu'il nous faut également prendre en compte les menaces totalitaires qui émanent de l'Homme-Dieu créé par les idéalistes matérialistes. Ainsi, nous savons que le "Prolétarien égalitaire" mena des peuples entiers au goulag et que le "Surhomme fasciste", qui résulta, pour l'essentiel, de la plus totale incompréhension du message nietzschéen, complètement dévergondé par le crétinisme nazi, fut lui aussi, un avatar de l'Homme-Dieu, même s'il ne s'appliquait qu'à un cadre national bien particulier ; pour être non-internationalistes, les fascismes n'en n'avaient pas moins pour but de diviniser l'Homme, fut-ce sous une multitude de formes particulières, à l'échelle universelle, quitte à déclencher ensuite, à cette échelle, un gigantesque "Crépuscule des Dieux". L'Homme-Dieu vivant dans un Paradis d'Eternelle Félicité, paradis céleste ou paradis terrestre, peu importe, voilà le projet dément de tous les totalitarismes, qui en viennent toujours, tôt ou tard, à justifier les enfers qu'ils créent, par leurs bonnes intentions d'origine. Et voilà qu'on nous propose aujourd'hui de bâtir pour l'Homme-Dieu "démocratique", "politiquement correct", "managérial", "global", "socialement domestiqué", un Village Global Paradisiaque, nouvelle fin de l'Histoire toute empreinte d'absolutisme bienveillant, dont seraient évidemment exclus les "mauvais esprits", entendez les Esprits Libres. Et si l'Homme-Dieu de l'ère des "Droits de l'Homme" était l'ultime avatar de l'humain élevé au rang de Divinité ? Cela ne rendrait-il pas les écrits de Max Stirner (1806-1856) bien plus visionnaires qu'ils ne le sont déjà et cela ne devrait-il pas nous inciter à abandonner, pour peu que nous en ayons encore, nos ultimes illusions à l'égard de toutes les promesses paradisiaques et idéalistes ? Que le lecteur juge par lui-même.
"L'être jusqu'ici subordonné à l'Être suprême, l'homme, a escaladé les hauteurs de l'absolu, et nous nous comportons envers lui comme envers l'Être suprême, nous devenons religieux. Morale et piété sont désormais synonymes, comme au commencement du christianisme, seulement l'Être suprême est devenu autre, une sainte manière de vivre n'est plus "sainte" mais "humaine". Quand la morale a vaincu, le changement de maître est consommé. Ayant anéanti la foi, Feuerbach s'imagine pouvoir se réfugier au port présumé sûr de l'amour. "La loi première et supérieure doit être l'amour de l'homme pour l'homme. Homo domini deus est –tel est le principe pratique supérieur, le point tournant de l'histoire du monde" (L'Essence du christianisme, 2e éd., p. 402). A proprement parler il n'y a ici que le Dieu de changé, il est devenu amour ; là amour du Dieu surhumain, ici amour du Dieu humain, de l'homme devenu Dieu. Ainsi l'homme m'est sacré, et tout ce qui est "véritablement humain" m'est sacré ! "Le mariage est saint par soi-même. Il en est ainsi de tous les rapports moraux. Sacrée est et doit être pour moi l'amitié, sacrée la propriété, sacré le mariage, sacré le bien de tout homme, mais sacré en soi et pour soi" (ibid., p. 403). Ne retrouve-t-on pas le prêtre ? Quel est son Dieu ? L'Homme ! Qu'est-ce que le divin ? L'humain ! Ainsi le prédicat n'a fait que se transformer en sujet ; au lieu de la proposition "Dieu est amour", on dit "l'amour est divin". Au lieu de "Dieu s'est fait homme", on dit "l'homme s'est fait Dieu", etc. Il n'y a qu'une nouvelle religion. C'est seulement quand les rapports moraux ont une valeur religieuse par eux-mêmes (sans consécration religieuse donnée par le prêtre) qu'ils sont cultivés dans un sens moral, qu'ils sont véritablement moraux. La proposition de Feuerbach : la théologie est anthropologie signifie seulement : "La religion doit être éthique, l'éthique est la seule religion." (…) Y a-t-il une différence avec l'amour moral ? Cet amour aime-t-il l'homme, cet homme que voici pour cet homme en lui-même, ou par amour pour la morale, pour l'homme, et ainsi, puisque –homo homini Deus- pour Dieu ?" (L'Unique et sa propriété, Max Stirner, La Table Ronde, 2000, p. 69-70).
A l'exemple d'Iblis, l'avatar coranique de Satan, l'Esprit Libre consacre sa Révolte contre Dieu, c'est-à-dire contre toute Morale sociale, organisée, en refusant de se prosterner devant la créature d'argile qu'est l'homme divinisé, l'Homme-Dieu.
Eric Timmermans