« Le CCIF ne devrait pas exister. Mais il existe car l’islamophobie ne devrait pas exister. »
L’un des arguments fréquents – probablement l’un des plus faibles – des critiques et des adversaires du CCIF est que les organisations antiracistes existantes suffiraient à traiter les problèmes de discrimination existants ; s’il s’agit vraiment de discriminations, nul besoin de la catégorie d’islamophobie ni d’une association spécifique. Or c’est justement l’insuffisance, voire l’autodéclaration d’incompétence de certaines organisations antiracistes traditionnelles, ainsi que l’expérience humiliante des victimes ainsi laissées sans aide, qui ont motivé et justifié la création du CCIF. Qui assiste ces personnes, sans conditionner son soutien à l’a-religiosité des victimes ? Qui met en œuvre tout le travail de médiation et d’action juridique pour qu’elles recouvrent leurs droits, sans les juger dans leurs choix vestimentaires ou spirituels ? Qui sillonne la France des associations, des écoles, des mosquées, des salles municipales pour éduquer, expliquer, convaincre du nécessaire respect des libertés les plus fondamentales, si ce ne sont des associations comme la nôtre ? Nous serons donc tous au moins d’accord sur un point : le CCIF ne devrait pas exister. Mais il existe car l’islamophobie ne devrait pas exister.
L’expérience des dernières années et les observations que nous avons pu en tirer nous ont amenés à enrichir la stratégie du CCIF. Tout en préservant et en renforçant notre capacité d’assistance juridique et de soutien psychologique, ainsi qu’en améliorant la qualité des données que nous collectons, nous adoptons une approche systémique du fait islamophobe. Qu’est-ce que ça veut dire ? Pour le comprendre, revenons au service d’assistance avec un exemple.
La première fois qu’une femme est refusée lors d’une demande d’inscription à l’université ou dans un organisme de formation, pour port du foulard par exemple, cela constitue un cas spécifique de discrimination pour le CCIF. Il faut découvrir et étudier toute la spécificité du cas nouveau. À ce titre, nous mettons en place un travail juridique qui peut nous prendre deux à trois semaines : examen du dossier, constitution des pièces, appels et courriers de médiation, etc., jusqu’à la résolution du dossier.
Mais lorsque ce type de situation se reproduit dix fois pour des personnes différentes (dans notre exemple, le refus d’inscription dans une formation dans l’enseignement supérieur, au motif du port du foulard), il ne s’agit plus d’une situation spécifique mais d’un cas générique. Entre-temps, il faut qu’on ait appris à gérer ce type d’affaires de manière rapide et efficace, par la mise en place d’un protocole d’action ou la préparation de courriers génériques, sans repartir de zéro dans l’examen juridique du dossier. Au lieu d’y passer deux ou trois semaines, nous pouvons ainsi obtenir un résultat en l’espace de quelques jours. Les médiations et les rappels à la loi se font alors de manière optimale. De ce point de vue, les avis rendus par l’Observatoire de la laïcité et par le Défenseur des droits ont permis d’agir utilement sur un grand nombre de dossiers, en rappelant tout simplement l’état du droit.
« La prévention, lorsqu’elle est mise en œuvre efficacement, transforme les discriminations en non-événements. »
Si, sur une année donnée, on observe quarante ou cinquante cas de ce type, qu’il s’agisse des sorties scolaires, de l’accès aux services publics ou dans des centres de formation médicale, cela signifie qu’ils pourraient être anticipés et évités, par des mesures préventives ou par une simple alerte auprès des autorités de tutelle. Dans ce type de situations récurrentes, les cas ne sont plus à considérer comme une collection d’événements aléatoires et isolés, mais comme des séries. C’est alors une approche systémique qu’il faut adopter. Les pouvoirs publics peuvent agir par le biais de la formation continue ou par des circulaires internes, en rappelant les règles de base et en rendant disponibles les guides de bonnes pratiques, notamment les avis et documents produits par la CNCDH, l’Observatoire de la laïcité ou le Défenseur des droits. Il s’agit aussi d’adapter les pratiques administratives aux jurisprudences actuelles.
La prévention, lorsqu’elle est mise en œuvre efficacement, transforme les discriminations en non-événements, tandis que la répression des actes produit un effet dissuasif. L’une altère positivement les conditions de possibilité des comportements racistes, l’autre les régule. L’approche du CCIF combine les deux mécanismes, en cherchant, au fil du temps, à privilégier la prévention. Hélas, ce n’est pas toujours possible. [...]
Du côté des associations et institutions musulmanes, la réaction à la montée de la vague islamophobe et à nos propres initiatives est contrastée. En une phrase : les imams et la base nous soutiennent immédiatement, tandis que les notables ont une réaction au départ mitigée.
Les imams, les dignitaires religieux, les enseignant-e-s et les savant-e-s musulman-e-s voient immédiatement l’enjeu : ils sont très régulièrement interrogés par les fidèles, qui leur font part de situations d’islamophobie, sans pouvoir leur apporter de réponses concrètes. En plus des fonctions cultuelles, les imams sont très (voire trop) souvent sollicités sur toutes sortes de questions connexes, de la vie de couple à l’éducation des enfants, en passant par l’économie et les questions de mœurs. Ils comprennent donc la nécessité du CCIF, qui prend en charge tout l’aspect lié aux droits humains et leur permet de mieux se consacrer à l’essentiel de leur mission, sur le plan religieux.
La base, l’immense majorité des membres des communautés musulmanes locales, qui ont dans leur entourage quelqu’un qui a été affecté par une situation d’islamophobie (ou ont eux-mêmes été affectés), soutiennent la mission du CCIF, même si les adhésions ne décollent pas immédiatement, car l’association détonne avec ce qui s’était fait jusque-là, dans sa gestion plurielle, son approche juridique, sa distance vis-à-vis des questions partisanes et la volonté d’adopter une démarche professionnelle.
En revanche, les « notables » musulmans sont souvent beaucoup plus réticents. Il s’agit des administrateurs de grandes associations, gérant les finances ou la représentation de certaines communautés locales [1]. Pour des raisons culturelles, politiques ou personnelles, ils ne souhaitent pas prendre le moindre risque d’entrer en désaccord avec les autorités – mairie, préfecture, etc. – avec lesquelles ils ont parfois leurs petits arrangements. Or prendre position contre l’islamophobie est, aux débuts du CCIF et encore parfois aujourd’hui, perçu comme un acte de dissidence. D’autres organisations confessionnelles perçoivent bien l’existence du phénomène mais, pour des raisons diverses, ont souhaité garder le contrôle de leurs propres canaux de mobilisation.
Ainsi, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) a créé ses propres organes de lutte contre l’islamophobie : le « Comité 15 mars et libertés », qui militait contre les interprétations abusives et les discriminations liées à la loi de mars 2004 puis plus tard les Enfants de la Patrie, créés à partir de Villeurbanne sous la même impulsion. Autour de 2008 nait aussi la Coordination contre le racisme et l’islamo- phobie (CRI), puis toute une série de structures à partir de 2013 : Mamans toutes égales (MTE), la Ligue de défense judiciaire des musulmans (LDJM), la Campagne abrogation des lois islamophobes (ALI), l’Association de lutte contre l’islamophobie et le racisme (ALCIR) ou encore l’Organization Racism & Islamophobia Watch (ORIW). Cette pluralité organisationnelle – qui n’a rien de problématique en soi, au contraire – s’explique par des différences d’approche sur le plan politique, stratégique ou répond tout simplement à des enjeux locaux.
De manière très majoritaire, les musulmans en sont venus à considérer l’islamophobie comme une question majeure, à adresser par une approche du juste milieu, sans tomber d’une part dans l’intériorisation et le défaitisme face à une forme de racisme contemporaine qui les visait spécifiquement, ni en faire un sujet de défiance identitaire et de rejet de l’autre.
Toutefois subsistent, de manière minoritaire mais audible, deux attitudes qui ont, à mon sens, un rapport symétrique l’une avec l’autre : d’une part, des personnes qui ont fait de l’islamophobie un sujet de différenciation, de distance et de rejet vis-à-vis du reste de la société. Au « vous, les musulmans », elles ont répondu par « nous, les musulmans », validant ainsi la construction de catégories clivées et homogènes. Sauf que le « nous » ne répond plus ici au sentiment fédérateur de faire communauté entre des personnes partageant une même foi, une même espérance ou une même condition, mais plutôt l’attitude de rejet et de défiance, réciproquement à celle dont ils font l’objet. À cette fin, certains font une lecture presque « suprématiste » de passages du Coran qu’ils auront invoqués de manière soigneusement partielle et partiale, sans avoir le plus souvent eux-mêmes l’autorité scientifique ou religieuse pour les commenter.
À titre d’exemple, un passage très régulièrement cité est le suivant : « Vous êtes certes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes [2] », d’où ils tirent l’idée que les musulmans seraient, par essence, meilleurs que les autres. Allons au bout du raisonnement : si des êtres humains devaient avoir un supplément d’âme, la suite de la phrase coranique est immédiatement là pour en préciser les conditions : « Vous êtes certes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes : vous recommandez le Bien, vous luttez contre toutes les injustices et vous croyez en Dieu. » En d’autres termes, ce n’est pas le simple fait d’être croyants qui donnerait aux musulmans cette reconnaissance particulière, mais la réalisation pleine et entière, à la fois d’une dimension spirituelle (« vous croyez en Dieu ») mais aussi sociétale (« vous recommandez le Bien et luttez contre toutes les injustices »). On voit donc, à travers cet exemple, comment le même passage coranique peut, en fonction de l’interprétation, soit être instrumentalisé pour légitimer une attitude de repli et de rejet, soit compris comme une invitation aux musulman-e-s à se réaliser pleinement, spirituellement et socialement, y compris en s’engageant de manière citoyenne et humaniste. Fort heureusement, c’est cette seconde lecture qui prévaut au sein des communautés musulmanes.
D’autre part, à l’opposé de ces postures de repli, on trouve également des personnes qui ont totalement intégré l’assignation islamophobe. Sommées de signaler leur loyauté à la France ou de se désolidariser du terrorisme, elles estiment nécessaire et utile de donner, non pas spontanément mais en réponse aux injonctions qui leur sont faites, des gages de citoyenneté et des preuves de patriotisme. Une telle attitude, légitimant les actes islamophobes par l’idée que « c’est parce qu’on donne une mauvaise image que les islamophobes nous visent », valide en réalité la catégorisation problématique des musulmans.
