anarchiste individualiste
5 Janvier 2018
Merrill avait finement joué. Il détenait déjà les noms de la dizaine ou douzaine d’hommes qui avaient préparé l’attaque. Il aurait pu se contenter d’envoyer un détachement de ses hommes pour les arrêter. De même, il aurait pu renforcer la sécurité autour du camp de manière discrète. Mais au lieu de cela, il mit ses forces en scène de manière à ce que le Klan sache qu’il savait qu’ils allaient venir.
Deux scénarios étaient possibles. Le premier: les assaillants allaient «cheviller leur courage au point résistant» (comme l’écrivit Merrill, en contemplant le côté dramatique du moment et en citant Macbeth) et lancer l’attaque, ce qui permettrait à Merrill de «n’en faire qu’une bouchée». Merrill confessa que c’était le scénario qu’il espérait en raison de son «exaspération face à la lâcheté de leurs méfaits, ainsi qu’à l’impassible et couarde indifférence, au manque de moyens, d’honnêteté et d’énergie des autorités civiles». En un mot comme en cent, il voulait une occasion de les affronter vraiment.
Et puis, il y avait le deuxième scénario. Si un ou plusieurs «honorables citoyens» venaient lui demander des renseignements sur ses informateurs, il aurait de bonnes raisons de penser qu’ils appartenaient au Klan et que, par conséquent, ils faisaient partie de ceux qui étaient derrière l’attaque avortée, ou alors qu’ils cherchaient à punir les dissidents qui avaient décidé d’une action allant contre des ordres. Les klansmen qui prêtaient serment puis trahissaient le Klan étaient, selon les règles de l’ordre, exécutés. Merrill avait appris les termes exacts du serment:
«Je jure solennellement de soutenir, défendre et porter une sincère allégeance au cercle invisible. De garder religieusement tous les secrets que l’on m’aura transmis ou qui parviendraient à ma connaissance au sujet du cercle invisible et si je venais à trahir mon serment ou à révéler les secrets de l’ordre, que l’on me réserve le sort des traîtres: La mort! La mort! La mort!»
La délégation de citoyens inquiets qu’avait rencontrée Merrill au tribunal voulait en savoir plus: qui étaient ses informateurs? Merrill venait de voir tomber les cagoules des leaders du Ku Klux Klan. Il les regarda droit dans les yeux. Les yeux du docteur Rufus Bratton, des commerçants James Avery et Thomas Graham, du juge Beatty, remplis d’inquiétude face à la détermination de Merrill pour faire régner la loi et l’ordre. Merrill leur dit qu’il n’avait pas la possibilité de leur dévoiler les noms des assaillants contrecarrés, ni des informateurs, mais il leur promit que l’heure viendrait où ceux qui avaient prévu l’attaque seraient punis et tint à les rassurer sur le fait qu’il connaissait parfaitement bien son ennemi.
Les membres de base du Klan n’étaient pas les seuls à être impatients de passer à l’action. Le sergent Winfield Scott Harvey ne pouvait s’empêcher d’être déçu que l’attaque prévue contre leur camp n’ait pas eu lieue. «Nous étions prêts à les accueillir, écrivit le maréchal-ferrant, mais ils furent trop lâches pour venir.»
L’animosité des soldats était aussi adressée à la population de Yorkville dans son ensemble. Le jour de la fête nationale fut célébré avec beaucoup de ferveur et de cris chez les militaires, mais les soldats découvrirent rapidement que les rues de la ville étaient étonnamment calmes. La colère et la suspicion des habitants envers le gouvernement étaient telles qu’ils refusaient de célébrer le 4 juillet.
Merrill nomma des espions pour surveiller tous les habitants qu’il soupçonnait d’être à la tête du Klan, y compris le docteur Bratton. Il préparait ses plans pour attaquer l’ennemi, mais il lui restait une grosse étape à franchir: convaincre Washington que les choses étaient encore pires que ce qu’avaient rapporté les témoignages les plus alarmistes. Les opposants politiques du Klan avaient joué leur rôle à Washington, en réussissant notamment à faire passer une loi autorisant le président à dissoudre le Ku Klux Klan et à arrêter ses membres sous certaines conditions. Il était désormais du ressort de Merrill de démontrer que sa mission dans le comté de York lui avait permis de rassembler assez de justifications pour mettre ces paroles en pratique.
Merrill voyait chaque jour un peu plus à quel point il était cerné. Lorsqu’il télégraphiait des informations à Washington, le Klan obtenait instantanément la totalité de l’échange: l’opérateur télégraphiste faisait partie de l’ordre. Le contrôleur du train était, lui aussi, membre du Klan; il espionnait les mouvements des tuniques bleues délivrant des messages à Merrill. Le shérif était assisté de juges, d’avocats et de fonctionnaires municipaux –ils étaient tous membres du Klan. Comme le fit amèrement remarquer un jour l’un des soldats de Merrill:
«Si l’on sortait dans la rue et que l’on abattait tous les Blancs qui passent, on serait certains de tuer un Ku Klux à chaque fois.»
La connaissance qu’avait Merrill des signaux du Klan pouvait transformer une simple promenade dans Congress Street en expérience surréaliste –si deux hommes qui se serraient la main croisaient leurs petits doigts et se touchaient la paume avec l’index, ils étaient du Klan. Si un homme se couvrait l’oreille gauche avec la main gauche trois fois et qu’un autre qui passait mettait alors la main droite dans sa poche en laissant dépasser le pouce, il s’agissait d’hommes du Klan qui se saluaient. C’était comme si le major était entré dans une sorte de conte gothique à la Edgar Allan Poe dans lequel un héros vient chasser des monstres et se rend compte que la moitié des habitants de la ville en sont.
Merrill eut enfin l’occasion de mettre à profit les renseignements qu’il avait si soigneusement compilés avec la visite d’une délégation de quatre membres du Congrès: les députés de l’Ohio Job Stevenson et Philadelph Van Trump, ainsi que le sénateur John Scott, de Pennsylvanie, escortés par le député Wallace, du district local.
Merrill, qui se tenait d’habitude autant que possible à l’écart des politiques, dîna avec les parlementaires le soir même de leur arrivée au Rawlinson’s Hotel, dans le centre-ville. En se montrant publiquement avec la délégation, il rappelait au Klan, après leur attaque avortée, qu’il avait toujours le soutien de l’État fédéral et il les incitait donc à cesser leurs attaques tant qu’ils en avaient encore le choix. Merrill avait beaucoup de choses à dire à ces législateurs, représentants d’un comité plus important qui souhaitait enquêter sur les violences commises dans le Sud.
Merrill décrivit comment ses doutes initiaux quant aux pouvoirs du Klan avaient totalement disparu. La violence du Klan était partout et le comté de York n’avait ni la volonté, ni la capacité d’agir.
«Je n’aurais jamais imaginé, rapporta Merrill, qu’un tel état de désorganisation sociale soit possible dans une communauté civilisée.»
Les trois quarts de la population blanche des environs faisaient partie du Ku Klux Klan ou de ses complices. Merrill estimait que le Klan comptait près de 2.000 membres dans le seul comté de York. Il y avait bien entendu des Blancs qui avaient les actions du Klan en horreur, mais ils étaient trop effrayés pour pouvoir y faire quelque chose –des Blancs avaient été pendus ou avaient eu la gorge tranchée parce qu’ils s’étaient opposés à l’ordre. «Il n’y a jamais eu beaucoup de candidats au martyre», comme l’écrivit Merrill. Un ancien membre qui avait «craché» (comme le dit le Klan) des informations à Merrill se trouvait désormais obligé de se cacher sous la protection de l’armée.
Peu de temps après le début du dîner, un dénommé James Berry, ivre, tenta de renverser un pot de crème sur le député Wallace, un politicien progressiste qui, dans la région, était caricaturé comme un démon maléfique. Le maître d’hôtel s’interposa au dernier moment et la crème atterrit sur le député Stevenson. Berry était heureusement revenu sur son premier choix: du café brûlant.
Wallace et plusieurs autres hommes à table plongèrent immédiatement leurs mains dans leurs poches. Dans le restaurant, plusieurs témoins s’attendirent à voir sortir des armes tant la tension était palpable et la violence solidement ancrée dans tous les esprits du comté de York. En fait, si le New York Times rapporta bien qu’un pistolet fut brandi, les seules choses à sortir des poches de vestes furent des mouchoirs.
Cette violence n’était qu’un avant-goût de ce qui allait se passer ensuite. Alors que Merrill poursuivait sa réunion avec la délégation, un groupe de musiciens noirs se rassembla dans la rue pour jouer en l’honneur des visiteurs de Washington. Cela attira une foule de Blancs hostiles, qui encerclèrent les musiciens. Alors que Merrill et les visiteurs finissaient leur dîner, l’attroupement à l’extérieur vira au chaos le plus total. Bousculé par la foule, un policier du nom de William Snyder tenta d’arrêter Tom Johnson, l’un des musiciens noirs, au motif qu’il bloquait le trottoir. Johnson essaya de s’enfuir, l’agent police lui tira dessus à bout portant.
Merrill était en pleine conversation avec le sénateur Scott lorsque les coups retentirent. Après les coups de pistolet, l’oreille entraînée de Merrill distingua le coup d’une arme plus longue: celle d’une de ses propres sentinelles, qui tirait en l’air pour alerter la troupe. Merrill se précipita dans la rue et courut vers l’attroupement. Lorsqu’il atteignit le centre de la mêlée, il trouva Johnson gisant au sol, le visage couvert de sang. Dans la foule, l’ambiance irréelle du comté de York apparaissait à nouveau. Le policier qui tenait l’arme au canon encore fumant était du Klan. Le maire de Yorkville, debout parmi la foule, était lui aussi du Klan.
Merrill demanda à la foule furieuse des témoins noirs de l’événement de se disperser. Ayant appris à avoir confiance en Merrill et à croire en sa mission, ils l’écoutèrent. Merrill demanda alors au maire de disperser les Blancs. En écartant le risque de nouvelles effusions de sang ou d’une véritable émeute, Merrill donna aussi à la victime assez de place pour être soigné. Snyder avait tiré sur Johnson dans le dos (la balle avait traversé l’épaule), dans la main, dans le coude, dans le bras et en plein visage.
Bien entendu, les autorités locales ne retinrent aucune charge contre Snyder. Johnson ayant miraculeusement survécu à ses blessures, Merrill l’interrogea afin que son témoignage aille grossir l’épais dossier sur les violences raciales dans le comté de York. On n’aurait pu trouver meilleure démonstration des violences du Klan pour les députés en visite: non seulement des coups de feu visant un homme noir avaient retenti à quelques mètres d’eux, mais il était en outre établi que leur auteur ne serait jamais puni.
Le docteur Bratton et James Avery craignaient les conséquences de la visite du comité parlementaire. Les leaders du Klan avaient peur que la nervosité accrue de leurs membres ne finisse par les pousser à révéler des secrets. Aussi, ils leur rappelèrent que la punition était la mort (comme si un tel rappel était nécessaire). Plusieurs membres du Klan, apparemment très inquiets de ce qui pouvait les attendre, proposèrent d’accoster les parlementaires en visite et de leur voler leurs rapports afin qu’ils ne puissent parvenir jusqu’à Washington. Mais d’autres de leurs camarades, sans doute plus réalistes, rejetèrent le projet.
Le sénateur Scott envoya le rapport de la délégation à la résidence d’été d’Ulysses S. Grant, à Long Branch, dans le New Jersey. Dans toute la classe politique, certains considéraient que la politique de reconstruction menée par Grant dans le Sud allait trop loin, engendrant un climat de controverse en plein milieu de la troisième année de son premier mandat. Mais Grant considérait que la campagne pour sa réélection pouvait attendre. Il était consterné par ce qu’il lisait dans les documents transmis par Scott.
Wallace et plusieurs autres hommes à table plongèrent immédiatement leurs mains dans leurs poches. Dans le restaurant, plusieurs témoins s’attendirent à voir sortir des armes tant la tension était palpable et la violence solidement ancrée dans tous les esprits du comté de York. En fait, si le New York Times rapporta bien qu’un pistolet fut brandi, les seules choses à sortir des poches de vestes furent des mouchoirs.
Cette violence n’était qu’un avant-goût de ce qui allait se passer ensuite. Alors que Merrill poursuivait sa réunion avec la délégation, un groupe de musiciens noirs se rassembla dans la rue pour jouer en l’honneur des visiteurs de Washington. Cela attira une foule de Blancs hostiles, qui encerclèrent les musiciens. Alors que Merrill et les visiteurs finissaient leur dîner, l’attroupement à l’extérieur vira au chaos le plus total. Bousculé par la foule, un policier du nom de William Snyder tenta d’arrêter Tom Johnson, l’un des musiciens noirs, au motif qu’il bloquait le trottoir. Johnson essaya de s’enfuir, l’agent police lui tira dessus à bout portant.
Dispersion
Merrill était en pleine conversation avec le sénateur Scott lorsque les coups retentirent. Après les coups de pistolet, l’oreille entraînée de Merrill distingua le coup d’une arme plus longue: celle d’une de ses propres sentinelles, qui tirait en l’air pour alerter la troupe. Merrill se précipita dans la rue et courut vers l’attroupement. Lorsqu’il atteignit le centre de la mêlée, il trouva Johnson gisant au sol, le visage couvert de sang. Dans la foule, l’ambiance irréelle du comté de York apparaissait à nouveau. Le policier qui tenait l’arme au canon encore fumant était du Klan. Le maire de Yorkville, debout parmi la foule, était lui aussi du Klan.
Merrill demanda à la foule furieuse des témoins noirs de l’événement de se disperser. Ayant appris à avoir confiance en Merrill et à croire en sa mission, ils l’écoutèrent. Merrill demanda alors au maire de disperser les Blancs. En écartant le risque de nouvelles effusions de sang ou d’une véritable émeute, Merrill donna aussi à la victime assez de place pour être soigné. Snyder avait tiré sur Johnson dans le dos (la balle avait traversé l’épaule), dans la main, dans le coude, dans le bras et en plein visage.
Bien entendu, les autorités locales ne retinrent aucune charge contre Snyder. Johnson ayant miraculeusement survécu à ses blessures, Merrill l’interrogea afin que son témoignage aille grossir l’épais dossier sur les violences raciales dans le comté de York. On n’aurait pu trouver meilleure démonstration des violences du Klan pour les députés en visite: non seulement des coups de feu visant un homme noir avaient retenti à quelques mètres d’eux, mais il était en outre établi que leur auteur ne serait jamais puni.
La missive
Le docteur Bratton et James Avery craignaient les conséquences de la visite du comité parlementaire. Les leaders du Klan avaient peur que la nervosité accrue de leurs membres ne finisse par les pousser à révéler des secrets. Aussi, ils leur rappelèrent que la punition était la mort (comme si un tel rappel était nécessaire). Plusieurs membres du Klan, apparemment très inquiets de ce qui pouvait les attendre, proposèrent d’accoster les parlementaires en visite et de leur voler leurs rapports afin qu’ils ne puissent parvenir jusqu’à Washington. Mais d’autres de leurs camarades, sans doute plus réalistes, rejetèrent le projet.
Le sénateur Scott envoya le rapport de la délégation à la résidence d’été d’Ulysses S. Grant, à Long Branch, dans le New Jersey. Dans toute la classe politique, certains considéraient que la politique de reconstruction menée par Grant dans le Sud allait trop loin, engendrant un climat de controverse en plein milieu de la troisième année de son premier mandat. Mais Grant considérait que la campagne pour sa réélection pouvait attendre. Il était consterné par ce qu’il lisait dans les documents transmis par Scott.
Enquêtes et délibérations cédèrent la place à l’action. La troupe K était bien préparée. Les hommes s’étaient entraînés à tirer avec leurs nouveaux fusils sur de nouvelles cibles. Le supérieur de Merrill, le général Alfred Terry, envoya des soldats des troupes D et L de la 7e cavalerie pour venir grossir les rangs de la troupe K, en plus de la troupe C du 18e régiment d’infanterie, qui était déjà arrivée en renfort. L’augmentation du nombre de soldats impliquait des besoins administratifs plus importants.
Un sénateur de Caroline du Sud affecta donc à Yorkville un dénommé Louis Post (qui se considérait lui-même comme un «carpetbagger», «parachuté» de l’Est) pour servir de secrétaire, auquel vint prêter assistance un autre secrétaire, Dick Clinton, travaillant déjà pour les militaires et réputé pour son intelligence.
Les communications télégraphiques de Merrill avec la capitale étaient désormais codées, et les intermédiaires de Washington recommandaient vivement à Merrill de ne divulguer à personne la clé du code «car sa perte ou une trahison entraînerait la modification de la totalité du système». Ils avaient appris qu’en plus des espions qui se trouvaient au bureau des télégraphes, le KKK possédait une machine qui pouvait se brancher sur les câbles et intercepter le contenu des messages.