Il n’est jamais bon d’écrire trop à chaud, quand on n’a pas pu prendre le temps de laisser sédimenter un peu les mauvaises nouvelles qui s’abattent comme la grêle. Mercredi 10 juin au soir, huit jours après l’expulsion-destruction initiale du camp de La Chapelle, une épidémie de gale a été détectée parmi les migrants hébergés en catastrophe dans un jardin associatif à deux pas de la rue Marx-Dormoy. Ne manquait plus que ça. Normal, après tous ces jours passés dehors. Cette saloperie arrive comme un complément aux coups de trique reçus deux jours plus tôt rue Pajol, à l’évacuation policière subie cinq jours auparavant devant l’église Saint-Bernard et à tant d’autres épreuves issues du génie de l’hospitalité française qu’il serait fastidieux de les énumérer toutes.

Pas de répit. L’association de riverains qui les a accueillis sur ce petit terrain d’arbres et de verdure ne peut plus faire face aux problèmes inévitablement créés par la présence d’une centaine de personnes à bout de forces. La promiscuité, les conditions de couchage, la santé fragile des réfugiés qui n’ont pas fermé l’œil depuis des nuits et sont sous le choc d’une opération policière violente (dix-sept personnes passées par les urgences de Lariboisière, l’un avec un pied fracturé, un autre avec un testicule explosé, selon les soutiens qui ont assuré la pêche aux informations), sans parler de la distribution des repas et du va-et-vient incessant des journalistes et des caméras, qui déboulent de partout et écrasent les derniers brins d’herbe encore disponibles. Pas facile pour un jardin de quartier doté d’une seule toilette sèche.

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9 juin, au jardin associatif du Bois-Dormoy.
Un coin de verdure pour se remettre des gaz et des gants de la police. ©paris-luttes.info

La mort dans l’âme, leurs hôtes les ont donc priés de quitter les lieux pour le lendemain à 17 heures. « À la mairie de Paris et à l’État de prendre leurs responsabilités », disent-ils. Ce n’est effectivement pas leur boulot de pallier la répugnante inertie des pouvoirs publics, qui font la sourde oreille et ne paraissent bons qu’à envoyer les CRS. « Ça nous a fait tellement de bien quand on est arrivé ici après l’expulsion de Pajol, confie, en anglais, un grand Soudanais tout maigre aux yeux rougis par la fatigue. Quand j’ai vu l’endroit, je me suis dit : c’est si calme ici, si vert, si différent de tout le reste. Regardez maintenant, c’est devenu un dortoir. Il faut qu’on s’en aille, mais on ne sait toujours pas où nous dormirons demain. »

FAIRE DE PARIS UNE NO-GO ZONE POUR LES MIGRANTS

Leurs camarades de Pajol internés deux jours plus tôt dans les centres de rétention de Vincennes, du Mesnil-Amelot et du dépôt de Paris ne le savent pas davantage. Ils sont une trentaine, enfermés dans l’attente d’un possible « éloignement du territoire ». De quoi leur lendemain sera-t-il fait ? Mystère. Veut-on vraiment les renvoyer dans des pays qu’ils ont pris tant de risques à laisser derrière eux, pour beaucoup en jouant leur vie à bord d’une coque de noix sur la Méditerranée ? Ou veut-on seulement les intimider, leur pourrir la vie un peu plus, « lancer un signal » aux populations qui songeraient à chercher leur survie dans l’exil qu’elles seraient bien mal avisées de frapper à nos portes ? Éviter le fameux « appel d’air » qui ne manquerait pas d’aspirer sur le territoire français tous les affamés de la planète dans l’hypothèse où l’on offrirait un abri à peu près digne à quelques centaines de grands voyageurs exténués ? Allez savoir… Le ministère de l’Intérieur vient tout juste de renforcer les contrôles de police à la frontière franco-italienne, tandis que l’agence européenne Frontex annonce des moyens accrus aux frontières grecques en vue de mieux « surveiller les flux migratoires en provenance de la Turquie » (AFP, 10 juin 2015), alors il faut s’attendre à tout.

Ne pas oublier non plus les autres, mis de côté pour quelques nuits à l’issue du démantèlement du camp de La Chapelle le 2 juin. Un groupe de quarante expulsés a ainsi été déposé à l’hôtel Formule 1 de Conflans-Sainte-Honorine (78), dans une zone paumée en bordure de la riante N184, à 40 kilomètres de la capitale. Il était prévu qu’ils y restent quatre jours, puis qu’on les remette à la rue, merci, au revoir. La préfecture a dû finalement leur accorder un sursis de trois nuits supplémentaires, le temps pour elle de « régler le problème » posé par l’occupation du parvis de la halle Pajol, c’est-à-dire de disperser à nouveau, et par tous les moyens contondants et gazeux nécessaires, ceux qu’elle n’avait pas réussi à caser le 2 juin. Retour à l’errance donc, une semaine plus tard, pour les quarante de Conflans. Même chose, très probablement, pour ceux de Beauvais, de Créteil et d’ailleurs. Et où iront-ils, sinon dans le seul quartier où ils ont leurs repères et leurs camarades, celui de La Chapelle ?

« WE STAY TOGETHER ! »

Ces hommes et ces femmes venues de pays différents (Érythrée, Éthiopie, Soudan et Sud-Soudan, Guinée, Tunisie...) qui ne parlent pas les mêmes langues et ne pratiquent pas les mêmes façons de faire, ne forment pas un groupe homogène. Les difficultés d’échange entre les communautés de langue ne facilitent pas les prises de décision collectives. Sur un point cependant ils semblent tous d’accord : on ne les éparpillera pas aux quatre coins de la région parisienne. « We stay together ! » (on reste ensemble), cette affirmation souvent entendue à Saint-Bernard et à Pajol est le moteur de leur mouvement. Les épreuves vécues en commun et la conscience bien trempée qu’on survit mieux en se serrant les coudes assure à cette mosaïque humaine une cohésion qui a pris les pouvoirs publics au dépourvu.

L’exigence de dispersion qui obsède la mairie et le gouvernement se heurte à un problème : en face, même chassés à coups de fourche, ils s’entêteront, encore et encore pour la plupart, à revenir à La Chapelle et à s’y regrouper. Il en découle que la demande de mise à disposition temporaire d’un gymnase – ou de tout autre lieu de taille suffisante pour tous les accueillir – ne constitue pas une doléance humanitaire, mais une revendication politique au sens fort. Ce n’est pas grand-chose, un gymnase pour quelques semaines, c’est même dérisoire. Et c’est pourtant bien sur cette question-là qu’Anne Hidalgo, la maire de Paris, et Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, se raidissent comme des maréchaux d’empire devant une révolte de gueux.

 
Le maréchal Bernard Cazeneuve et son état-major célèbrent la prise de la Chapelle.

Certes, il n’est pas exclu que tôt ou tard les autorités finissent par céder. Compte tenu du retentissement obtenu par la brillante opération de police à Pajol, qui a fait jaser jusque dans les pages du New York Times, Hidalgo va peut-être devoir sortir un lapin de son chapeau. Son entourage a beaucoup daubé sur les « no-go zones » de Fox News, mais l’image, bien réelle celle-là, de réfugiés évanouis, traînés tête en bas dans les bétaillères de la préfecture, ne constitue pas non plus la meilleure carte de visite pour la Ville Lumière. Faire de Paris une no-go zone pour les migrants, oui, voilà, mais discrètement, gentiment, sans lésiner sur la chantilly humanitaire – tel était le deal passé avec le ministère de l’Intérieur. « La mairie de Paris accompagne l’évacuation et la mise à l’abri des migrants de La Chapelle. Ceux-ci bénéficieront d’un accompagnement personnalisé », avait twitté la patronne de l’Hôtel de Ville le 2 juin. Cette bonne blague ! Imaginez qu’on vous colle un coup de poing en pleine figure et qu’on vous annonce qu’il s’agit en fait d’un gommage facial à effet assouplissant : le plan com’ de l’Hôtel de Ville fonctionne exactement sur le même principe.

Une semaine plus tard donc, alors que l’« accompagnement personnalisé » des migrants était assuré par le parasite de la gale, Hidalgo signait les permis de construire pour l’extension de Roland-Garros. Un chantier imbécile à 400 millions d’euros et toujours pas le moindre gymnase pour les réfugiés de La Chapelle. S’ils jouaient au tennis, on se serait peut-être donné la peine de leur trouver un semblant de solution ?

Au soir du 10 juin, on voudrait pouvoir attendre que leur calvaire prenne fin pour en faire le récit détaillé et esquisser une analyse à tête reposée. Pour les migrants, hélas, l’extravagante semaine qui vient de s’écouler ne constitue qu’une étape à peine plus corsée que d’autres au milieu de leur longue traversée des bas-fonds de l’hospitalité républicaine. Certains ont déjà tenté le départ pour l’eldorado britannique. Ils racontent qu’à Calais c’est encore dix fois pire qu’à Paris. D’autres sales moments sont devant eux. Pour nous, cependant, qui avons la chance de ne rien partager de leur sort, si ce n’est un peu de temps passé sur le bitume et quelques bouffées de lacrymo, ces quelques journées représentent un voyage en soi : une descente dans cette folie politique sidérante qui consiste à vouloir dissoudre le « problème » des migrants sous les rangers des CRS et les bobards de la communication politique. À vouloir les effacer du paysage, à les soustraire aux regards du passant, de l’électeur, du touriste.

Il n’y a certes pas de quoi s’étonner. À la façon dont elle fut menée, on se doutait que l’« évacuation sanitaire » par laquelle tout a commencé, à l’aube du 2 juin, n’était qu’une appellation cosmétique pour maquiller une entreprise policière de dislocation. Mais on n’imaginait pas que deux autres expulsions allaient suivre aussi vite, ni que rien de tout cela ne suffirait à venir à bout des migrants et de leur détermination à faire bloc et à rester visibles. On ne mesurait pas l’ampleur de la cagade politico-policière à venir.