Au pays des hommes de Hisham Matar, écrivain d’origine libyenne élevé aux États-Unis, décrit à travers l’histoire du petit Suleiman la Libye des années 1970 et la répression dans le sang des tentatives de rébellion contre le régime. Le père du jeune protagoniste est arrêté, battu et laissé pour mort, accusé d’actions subversives contre la révolution et son guide. La Libye de Kadhafi était désormais devenue un pays dans lequel il était nécessaire de baisser la tête ou bien de s’en aller pour survivre.
— Il est de notre devoir d’appeler l’injustice par son nom.
— […] Ici, tu ne peux choisir qu’entre le silence et l’exil, entre marcher le long des murs ou t’en aller. Va faire le héros autre part.
— Jusqu’à quand, et pour combien de temps encore devrons-nous baisser la tête ?
— Jusqu’à ce que Dieu vienne nous sauver, rien n’est éternel.(Hisham Matar, Ibid.)
Afin de le protéger de cette folie, la famille de Suleiman choisira pour lui l’exil, destin commun à beaucoup de Libyens, l’exil qui sauve la vie, mais étouffe l’âme.
Je souffre d’une absence, une absence omniprésente, comme un orphelin incertain de ce qu’il a perdu ou gagné dans un deuil qu’il n’a pas choisi. […] L’Égypte n’a pas remplacé la Libye. À sa place au contraire, il y a ce vide, cette absence que j’essaye de contrôler comme celui qui a peur du noir et cherche une allumette à craquer. […] Que nous sommes prompts et disponibles à nous procurer ces identités fictives, trompant le monde et ce que nous aurions pu être si seulement nous ne nous étions pas mis en travers, si seulement nous avions attendu de voir ce qu’il serait advenu de nous !
(Hisham Matar, Ibid.)
L’exil, la répression et la figure du père sont des éléments également présents dans le dernier travail de Hisham Matar, La terre qui les sépare (Gallimard, 2017), dans lequel l’écrivain raconte cette fois sa propre histoire et celle de sa famille, qui a fui le pays après la proclamation de la Jamahiriyya. Le roman débute en 2011, après la chute de Kadhafi, année durant laquelle Matar a enfin eu la possibilité de retourner en Libye pour essayer de découvrir le sort réservé à son père, Jaballa Matar. Opposant au régime, le père de l’écrivain est en effet enlevé en 1990, alors qu’il se trouve à Londres, puis enfermé dans la prison d’Abou Salim à Tripoli, connue comme « le dernier arrêt, le lieu où le régime expédiait ceux qu’il avait l’intention d’oublier. »
Depuis l’avion, la Libye apparait à Matar comme une terre offensée, dont les blessures pas complètement refermées pourraient encore saigner, une terre rêvée et idéalisée lors des longues années d’exil.
La voilà, la terre. Rouille et jaune. La couleur de la peau à peine cicatrisée. […] Et soudain, la mer de mon enfance. Bien souvent les exilés idéalisent le paysage de la patrie. J’ai toujours évité de le faire. Rien ne m’irrite plus qu’un Libyen qui divague à propos de « notre mer », « notre terre », « la brise de la terre natale ». Toutefois, je n’avais jamais cessé de penser au fond de moi que la lumière de là-bas n’a pas son pareil. À mes yeux, chaque mer, tout aussi belle qu’elle soit, semblait une imposture.
En évoquant l’histoire de sa famille, Matar raconte l’histoire de la Libye, depuis la colonisation italienne jusqu’à la révolution de 2011. L’émotion de retrouver les lieux de son enfance se mélange à un regard amer qui dévoile la condition de son peuple, jamais libre de s’autodéfinir et de s’autodéterminer, resté aussi « inachevé » que les immeubles du pays.
[…] l’inachèvement d’une grande partie de l’architecture moderne en Libye m’a toujours embarrassé. Cela exprime bien plus l’abandon que, par exemple, les ruines et les vieilles structures délabrées. […] Ces immeubles laissés en suspens me semblent un affront plus choquant et même plus oppressant qu’un immeuble terminé puis écroulé dans ces temps difficiles. C’est un phénomène tellement diffus – murs extérieurs sans peinture, bruts – qu’il est difficile de ne pas y voir un manque d’estime de soi. En d’autres termes, nos maisons inachevées sont un reflet de notre présent. Elles nous définissent, comme nous nous les avons définies.
En 1996, le régime de Kadhafi massacra plus de mille personnes à l’intérieur de la prison d’Abou Salim, et c’est dans ces circonstances que très probablement, selon les recherches de l’écrivain, son père Jaballa perdit la vie.
La violence politique interne des années 1980 et 1990 coïncida avec une politique extérieure tout aussi insensée et inconsidérée. En 1988, l’ONU reconnut le régime de Kadhafi responsable d’un attentat aérien dans lequel étaient mortes plus de deux cents personnes, et plaça la Libye sous embargo économique. À la fin des années 1990, le raïs, en difficulté à cause des restrictions économiques, opéra un astucieux changement de cap en politique étrangère et obtint la fin de l’embargo et la reprise des rapports diplomatiques avec l’Europe et les États-Unis. En revanche, l’attitude du régime envers le peuple libyen soumis à la répression et à la censure resta identique.
La violation constante et complète des droits humains n’a pourtant pas empêché l’Italie de signer en 2008 avec le régime de Kadhafi le Trattato di amicizia e partenariato (Traité d’amitié et de coopération). Cet accord prévoyait une « indemnisation » versée à la Libye pour les dommages coloniaux, en échange de laquelle le raïs s’engageait à assister la marine italienne dans ses patrouilles côtières pour arrêter les flux de migrants.
En 2011, le séisme des printemps arabes frappa également la Libye, et conduisit à l’effondrement de Khadafi et de son régime. Les bombardements européens et américains « entrèrent » à nouveau dans l’histoire libyenne. Pendant les journées d’agitation révolutionnaire, le bonheur et l’espoir en un futur libre imprégnèrent les vers d’Ashur Al-Tuwaibi, un des poètes libyens contemporains les plus célèbres et prolifiques. Les mots tabous durant le régime étaient enfin prononcés sans peur et à voix haute.
Depuis le balcon de ma chambre à coucher qui donne sur une palmeraie et une rue étroite et poussiéreuse, j’entends les voix de garçons entre 15 et 17 ans. Parmi elles, je distingue celle de mon fils, étudiant en dernière année de lycée. Leurs voix s’élèvent et se mélangent dans un fervent enthousiasme. Je me mets à écouter attentivement et je me rends compte qu’ils discutent de la Libye post-Kadhafi. Je note qu’ils répètent des mots comme : démocratie, justice, égalité, tolérance, injustice, dictature, révolution, rebelles, partis, idéologie, société civile.
L’un d’eux recherche le consensus général sur ce qu’il dit, et les autres sont divisés entre partisans et opposants. Sept mois plus tôt ou à peine plus, aucun d’eux n’aurait parlé de questions similaires — au mieux il y aurait pensé.
Aucune crainte pour le destin de ces futurs hommes.(Ashur Al-Tuwaibi, « Non restare ancora fermo alla mia porta con il vento alle spalle »)
Six ans après les événements de 2011, la profonde blessure libyenne peine à se refermer. Une blessure causée par une histoire en grande partie occultée et oubliée afin de cacher les fautes et dissimuler les responsables. La chute du régime n’a pas suffi à apporter la paix et la liberté au peuple libyen, car trop souvent « La liberté est un long chemin baigné de sang » (Ashur Al-Tuwaibi, Ibid.).
Aujourd’hui, c’est comme s’il ne s’était rien passé, comme si rien n’avait changé. Seuls les drapeaux et les slogans, les prisonniers et ceux qui sont assis derrière les armes ont changé.
Mais notre esprit et notre âme ont-ils évolué ? Certainement pas.
Cela n’est pas encore arrivé. La route qui nous mènera vers une société moderne sera longue et tortueuse. Une société qui dit honnêtement à celui qui se trompe qu’il s’est trompé, à celui qui vole qu’il est un voleur. Une société qui rend leurs droits à ceux qui en sont dépossédés.(Ashur Al-Tuwaibi, Ibid.)
1NDT. Poète italien né en 1855 et mort en 1912, figure emblématique de la littérature italienne de la fin du XIXe siècle. Le discours mentionné, prononcé à Barga en 1911 lors d’une manifestation en soutien aux blessés de la guerre de Libye, illustre son soutien à l’impérialisme italien, ultime évolution de sa pensée socialiste et patriotique.
2R. Derobertis, « Tripoli era dolce per gli italiani. Conflitti coloniali e cartografie post-coloniali nella trama italo-libica », Quaderni del Dipartimento di Pratiche Linguistiche e Analisi di Testi, Anno VIII, n° 2, 2009.
3NDT. Confrérie soufie fondée en 1837 par Mohammed Ben Ali El-Senoussi.
4NDT. Ecrivain, journaliste et historien né à Novare (Italie) en 1925, spécialiste de l’empire colonial italien.
