En s’efforçant de donner au marxisme ses lettres de scientificité et en versant du vinaigre dans la coupure épistémologique, Althusser prétendait libérer la théorie de la tutelle tatillonne du Parti. Il délivrait ainsi les intellectuels marxisants du temps, encore proche, de la guerre froide, celui des « philosophes armés », « philosophes sans œuvres, mais faisant politique de toute œuvre »[6]. A l’écart des péripéties de la crise ouverte du stalinisme, « la pratique théorique » devenait « à elle-même son propre critère ». Elle « contenait en elle des protocoles définis de validation de la qualité de son produit, c’est-à-dire les critères de la scientificité des produits de la pratique scientifique ». Pour des étudiants communistes en conflit avec la figure tutélaire du parti, cette émancipation de la théorie semblait donner le signal d’une liberté de penser retrouvée.

Du même coup, Althusser parut conférer au marxisme une nouvelle dignité scientifique. Fini le temps des intellectuels mercenaires et pétitionnaires, confinés aux chaires de l’Université nouvelle, mais indésirables dans l’Université officielle. Dès l’introduction au Pour Marx, Althusser exprimait cette longue frustration de l’intellectuel communiste d’alors : « Il n’était pas d’issue pour un philosophe. S’il parlait ou écrivait philosophie à l’intention du parti, il était voué aux commentaires, et à de maigres variations à usage interne sur les Célèbres Citations. Nous n’avions pas d’audience auprès de nos pairs. » Passant de la lutte à l’arme blanche idéologique, à la sérénité majestueuse des lois scientifiques, le marxisme militant espérait gagner enfin cette précieuse reconnaissance de la paierie académique.

Pour une génération en herbe, portée par le boom universitaire et confusément soucieuse de la compatibilité entre l’engagement politique et la carrière, ce fut une aubaine. Servants d’une science toute puissante, puisque « vraie », ces intellectuels déculpabilisés face au « parti de la classe ouvrière » et des fusillés, devenaient eux-mêmes des producteurs, puisque, disait le maître, il fallait désormais « concevoir la connaissance comme production » et non comme vision. Ils pourraient donc jouir sans complexes à la fois de la puissance pratique de cette science et de la bonne conscience de cette cause.

Le geste althussérien parut donc libérateur. Mais cette liberté avait un prix. Une théorie émancipée de la politique ? Au point de s’enfermer dans le huis clos de sa propre « pratique théorique » et de prendre ses distances avec la pratique pratique. Quel rapport, en effet, entre la prétention révolutionnaire de cet aggiornamento théorique et la politique effective du Parti en 1968 ? Dans cette paix armée entre théorie et pratique, la politique restée confiée en gérance à la poigne autoritaire du Parti et de son appareil bureaucratique.

Rêvant d’un marxisme enfin élevé aux dignités académiques par la reconnaissance des pairs, Althusser ouvrait les fenêtres et aérait les cellules étudiantes embrumées par les fumées refroidies du « diamat » orthodoxe. Il invitait au dialogue avec la psychanalyse, avec la linguistique saussurienne ou avec l’anthropologie structurale. Il encourageait une curiosité pluridisciplinaire enthousiaste. En même temps, le couple maudit du matérialisme historique et du matérialisme dialectique, célébré par Manuel populaire de sociologie marxiste[7]de Boukharine (étrillé par Gramsci dans ses cahiers de prison et sanctifié par Staline en personne dans une immortelle brochure[8]) continuait à légitimer au nom de la science un passé plus que douteux, qui passait de plus en plus mal.

Une science de l’histoire d’un côté, une « science de la distinction de la vérité et de l’erreur » (une méta-logique et une méta-science) de l’autre ? Quant à la politique, le dernier mot resterait donc à la sagesse du parti et de ses bonzes..

La déculpabilisation des intellectuels avait enfin pour contrepartie le texte de janvier 1964 sur Les problèmes étudiants[9], qui constituait une intervention directe dans la crise de l’Union des Étudiants communistes. À la relecture, cet article fait encore froid dans le dos : « Toute discussion entre communistes est toujours une discussion scientifique : c’est sur cette base scientifique que repose la conception marxiste-léniniste de la critique et de l’autocritique ; le droit à la critique et le devoir d’autocritique ont un seul et même principe : la reconnaissance réelle de la science marxiste-léniniste et de ses conséquences. » La distinction entre division technique et division sociale du travail justifiait, au-delà du rapport pédagogique, un certain ordre universitaire et mandarinal. Il fallait repérer, dans les contenus de l’enseignement, « la ligne de partage permanente entre la division technique et la division sociale du travail », « ligne de partage de classe la plus constante et la plus profonde » entre « vraie science » et « pure idéologie ». Cette approche pouvait conduire aussi bien à la soumission pénitente devant les verdicts de la vraie science, qu’aux rebellions purement idéologiques contre la fausse science bourgeoise !

« Le marxisme que nous avions appris à l’école althussérienne, écrivait Jacques Rancière en 1975, c’était une philosophie de l’ordre, dont tous les principes nous écartaient du mouvement de révolte qui ébranlait l’ordre bourgeois (…) En 1964, Althusser avait trouvé, pour justifier l’ordre universitaire, le concept “marxiste” de “division technique du travail”. Par là, toute la hiérarchie dans l’usine, la séparation du travail manuel et intellectuel, et l’autorité des professeurs se trouvaient “théoriquement” assurées… Marx peut bien avoir tort, et Althusser raison de le corriger. Seulement, il ne peut le faire sans l’affronter franchement. Mais l’histoire lui a appris qu’il valait mieux laisser Marx tranquille ; à vouloir le toucher on ne sait jamais ce qu’on peut déclencher. D’où sa fuite en avant : mieux vaut parler de Gramsci que de Marx, de Lukacs que de Gramsci, de Graraudy que de Lukacs et de John Lewis que de Garaudy : fuite en avant, toujours plus loin ; plus loin de la question : où en sommes nous avec Marx ? C’est-à-dire, en dernière instance : où en sommes nous avec la révolution ? [10] »

En 1980, Althusser a basculé dans le silence.

Armé du scalpel redoutable de la science, il avait cru pouvoir congédier l’histoire. Et l’histoire s’était rebiffée. « Son univers de pensée était aboli », confessait-il pathétiquement.

Paradoxalement, son geste théorique inaugural se charge aujourd’hui de nouvelles significations posthumes. Nous ne pouvons plus lire Le Capital comme il le lisait. Les sinistres dénouements du siècle écoulé exigent un autre regard. Mais relire Le Capital, avec et contre Althusser, demeure le point de passage obligé de nos révoltes logiques.

Les textes antérieurs à son « autocritique » de 1972-1974 firent de « l’althusserisme » une école de pensée, mais aussi une référence politique, positive ou négative, pour la génération intellectuelle de l’après-guerre, révoltée contre le vieux monde[11]. La politique d’Althusser a plus mal vieilli que son œuvre théorique, mais le problème du lien entre l’une et l’autre reste à élucider.

La pensée politique d’Althusser vient buter, comme un insecte captif, sur la vitre du stalinisme. Pour lui, il ne s’agit pas d’une formidable contre-révolution bureaucratique, pesant de tout le poids non conceptuel de ses purges et de ses camps, mais de la conséquence fâcheuse d’une « déviation théorique ». Dans sa Réponse à John Lewis, aux balances du matérialisme dialectique, le (globalement) positif l’emporte sur le négatif : « Staline ne peut, pour des raisons évidentes et fortes, être réduit à la déviation que nous lions à son nom (…) Il a eu d’autres mérites devant l’histoire. Il a compris qu’il fallait renoncer au miracle imminent de la révolution mondiale et donc entreprendre de construire le socialisme dans un seul pays, et il en a tiré toutes les conséquences : le défendre à tout prix comme la base et l’arrière de tout socialisme dans le monde, en faire, sous le siège de l’impérialisme, une forteresse inexpugnable et, à cette fin, le doter en priorité d’une industrie lourde dont sont sortis les chars de Stalingrad qui ont servi l’héroïsme du peuple soviétique dans une lutte à mort pour libérer le monde du nazisme. Notre histoire passe aussi par là. Et à travers les caricatures et les tragédies même de cette histoire, des millions de communistes ont appris, même si Staline les enseignait comme des dogmes, qu’il existait des principes du léninisme[12]. »

Que les chars staliniens aient aussi écrasé Prague et à Budapest, qu’il y ait eu le pacte germano-soviétique, les caves de la Loubianka et les camps de la Kolyma, tout cela n’était donc que poignée de sable, crissant à peine sous la botte de principes raidis par le dogme ? Althusser s’attaquait – tardivement – à « la déviation stalinienne » pour mieux en sauvegarder les « acquis », au prix d’une épuration théorique de l’histoire et de ses regrettables bavures. Pour lui, la « seule critique de gauche » de cette déviation, c’était encore « la critique silencieuse mais en actes accomplie par la révolution chinoise ». Il est vrai que la révolution chinoise l’a emporté en 1949 contre la volonté et les consignes de Staline. Mais en 1973, après la révolution culturelle et ses millions de morts, comment voir encore dans Chine une patrie de rechange du socialisme et en Mao un Staline amendé !

Prenant ses précautions, Althusser donnait d’avance la justification de cette cécité persévérante. Les « déviations théoriques », qui ont conduit aux grands échecs historiques prolétariens, s’appellent chez lui : économicisme, empirisme, dogmatisme, etc : « En leur fond, ces déviations sont philosophiques, et elles ont été dénoncées préventivement comme telles par les grands dirigeants ouvriers, Engels et Lénine les tout premiers. Nous sommes alors bien près de comprendre pourquoi elles ont submergé ceux-là même qui les dénonçaient : est-ce que, d’une certaine manière, elles n’étaient pas inévitables en fonction même du retard nécessaire de la philosophie marxiste ». Heureuse philosophie, qui se permet de poser son regard crépusculaire sur un champ de ruines, après avoir laissé la pauvre politique, la misérable pratique profane, patauger toute la journée dans le sang et la boue des batailles !

Une époque n’est certes jamais immédiatement transparente à ses contemporains. Mais l’oiseau de Minerve a l’excuse philosophique facile. Il existe pourtant assez de dissidences et d’oppositions liquidées pour affirmer que l’histoire qui s’est faite n’était pas – n’est jamais – la seule possible. Staline n’était pas son démiurge obligé, et encore moins le « philosophe extraordinairement perspicace », dont Althusser célèbrait l’incomparable mérite d’avoir osé rayer la négation de la négation des « lois de la dialectique »[13]. Il vrai que Staline préféra souvent la négation tout court, sans retour et sans phrase.

 

En 1978, Ce qui ne peut plus durer dans le Parti communiste vint un peu tard. Deux ans plus tôt, Althusser saluait encore son 22e congrès comme « un événement décisif, un tournant capital dans l’histoire du Parti communiste et du mouvement ouvrier français ».

Ce qui ne pouvait plus durer, n’avait déjà que trop duré.

Trop tard ! Une fois encore, la chouette écarquillait les yeux au crépuscule. Dix ans avant que ne tombe le Mur de Berlin et que l’Union soviétique ne se désintègre, Althusser sombrait avec son « univers aboli », espérant jusqu’au bout un miracle gorbatchévien.

Tiraillé entre la soumission à la hiérarchie bureaucratique et une sourde hérésie tempérée par une cléricale prudence, il avait pourtant contribué à mettre en branle une mécanique infernale. D’une part, il avait œuvré à retenir au bercail du Parti des brebis fugueuses ; d’autre part, il avait favorisé un authentique gauchisme maoïste. « La double vérité althussérienne, après mai 1968, se trouve éclatée en deux pôles : le gauchisme spéculatif des appareils idéologiques omnipotents et le jdanovisme spéculatif de la lutte des classes dans la théorie qui interroge chaque mot pour lui faire avouer sa classe… Voilà où menaient les détours de cette orthodoxie paradoxale : il fallait la médiation de la philosophie pour ramener Mao à Marchais[14]. »

Avant 68, Althusser crut pouvoir faire le choix politique d’un apolitisme tactique. Après 68, sa vérité s’est retrouvée écartelée entre le gauchisme des (micro)appareils maoïstes et le jdanovisme de la lutte des classes dans la théorie. Sa Réponse à John Lewis de 1973 est alors apparue comme « l’annexion à l’orthodoxie communiste de thèses qui étaient le patrimoine du gauchisme »[15]. D’un certain gauchisme, du moins, qui allait bientôt vomir son stalinisme mal digéré, pour passer sans transition ni bagages, mais avec armes, du col-mao au Rotary-club, puis aux nouvelles philosophies anti-totalitaires, aux croisades néo-libérales et aux réchauffements d’une mystique recuite.

Au vu de ce triste bilan, on s’étonne de lire, sous la plume de Sylvain Lazarus, qu’Althusser fut le premier à « ouvrir la pensabilité de la politique ». En fait, le succès d’Althusser auprès de l’élite normalienne tint beaucoup au fait qu’il lui permettait de gagner sur tous les tableaux. En s’émancipant de l’étouffante tutelle du parti au nom de la compétence ès marxisme, les aspirants maîtres penseurs, futurs oursons savants de la social-démocratie, se proclamaient experts scientifiques en la lutte des classes, convaincus que le magistère du savoir méritait bien quelque pouvoir. Ainsi s’épousèrent, sur la double scène de l’École et du Parti, le prestige de la théorie et la misère de la politique.

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