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SERPENT -  LIBERTAIRE

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Olivier Grojean : « Le PKK n’est pas une institution monrojean : « Le PKK n’est pas une institution monolithique »

Olivier Grojean : « Le PKK n’est pas une institution monrojean : « Le PKK n’est pas une institution monolithique »
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Pour revenir à votre question, si le PKK et le PYD sont aujourd’hui des acteurs de premier plan, ils sont également dans une situation très délicate en raison des incertitudes de l’après-État islamique. La Turquie pourrait-elle envahir le Rojava, comme le laisse penser le progressif encerclement du canton d’Afrin ? Le régime de Bachar el-Assad ne se retournera-t-il pas contre les Kurdes une fois sa viabilité assurée ? Ces questions dépendent notamment du soutien politique et militaire américain et de la capacité de Washington à contenir les velléités turques, iraniennes et syriennes. Jusqu’à présent, la plupart des observateurs étaient persuadés que les États-Unis chercheraient à se désengager rapidement de Syrie afin de ne pas répéter la même erreur qu’en Irak après 2005. Or, début décembre, un porte-parole du Pentagone a affirmé que les États-Unis pourraient rester « un bon moment » en Syrie afin d’« empêcher le retour de groupes terroristes » — évoquant même une durée de 10 ans. Il a également assuré que Washington n’abandonnerait pas les FDS et les aiderait à devenir des « forces de sécurité locales durables, auto-suffisantes et ethniquement diverses ». Ce qui n’empêche pas le PKK de se rapprocher également de la Russie, qui a déployé des soldats dans le canton d’Afrin et a bombardé des positions de l’État islamique à Deir ez-Zor en soutien aux YPG… Les Kurdes syriens sont donc au centre de nombreuses tractations, mais qui ne les concernent qu’indirectement. C’est aussi pour cette raison qu’il est extrêmement difficile de prévoir leur place, leur rôle et leur poids dans l’avenir du pays…

Le représentant du Rojava en France, Khaled Issa, nous disait qu’en dépit de l’aide circonstanciée de Washington, « On ne nous impose rien, et ça ne changera pas » : l’appui américain aura-t-il un impact sur le processus révolutionnaire en cours ?

Depuis la bataille de Kobanê, la coopération avec les États-Unis concerne presque exclusivement les questions sécuritaires et la lutte contre l’État islamique. Je ne crois pas que Washington ait eu des exigences particulières et directes concernant l’ordre économique, social ou politique en train de se construire au Rojava. En revanche, un certain nombre de questions sécuritaires ont évidemment des répercussions sur les relations entre les institutions kurdes et la société. Comme je le disais, ce sont bien les États-Unis qui ont préconisé la création des FDS, et l’existence de cette entité a évidemment permis une meilleure acceptation des forces kurdes parmi les populations arabes sous son contrôle, mais aussi une plus grande légitimité à l’international. Les États-Unis ont sans doute également cherché à s’assurer de la présentabilité de la mouvance PKK/YPG/FDS en termes de droits humains, ce qui a pu avoir des conséquences positives sur la contre-insurrection menée notamment à l’égard des Arabes (souvent soupçonnés d’avoir collaboré avec l’État islamique). De fait, ces conséquences indirectes concernent surtout les forces kurdes en zones majoritairement arabes et le PKK lui-même a pris contact avec des ONG européennes spécialisées dans la résolution des conflits pour apprendre à mieux gérer les populations non-kurdes passées sous son contrôle. Néanmoins, une fois les questions sécuritaires réglées, nul ne sait quelle influence pourraient avoir les États-Unis sur les institutions du Rojava. Peut-on imaginer une promesse de protection en échange de la mise en place d’un véritable pluralisme politique (alors que le PKK est aujourd’hui toujours obnubilé par son hégémonie) ? Ou en échange de contrats pétroliers (ce qui, évidemment, viendraient quelque peu édulcorer l’image de cette révolution) ? Pour l’instant, d’un point de vue sécuritaire, la question réelle est celle du maintien de la présence américaine, dont dépendent directement les nouvelles institutions kurdes. Et d’un point de vue plus politique, c’est la Russie qui porte les espoirs kurdes, car c’est elle qui peut faire pression sur Damas et Téhéran.

Début novembre, Bernard-Henri Lévy a rassemblé, à Paris, de nombreuses personnalités autour d’une soirée en soutien aux Kurdes et on assiste régulièrement à la dépolitisation totale du Rojava socialiste, au nom d’une certaine lutte contre l’islamisme ou d’un certain féminisme. Comment l’entendre ?

« Les dynamiques politiques sont surtout impulsées par le haut et les politiques économiques et sociales mises en œuvre ne remettent pas frontalement en cause l’économie capitaliste. »

Depuis la fin des années 1980, les soutiens français aux Kurdes sont davantage orientés vers les Kurdes d’Irak : de Danièle Mitterrand ou Frédéric Tissot à Bernard Henri-Lévy, de Bernard Kouchner à aujourd’hui Manuel Valls et Caroline Fourest, toutes, toutes et tous s’intéressent davantage aux dynamiques kurdes irakiennes — même si Ségolène Royal et François Hollande avaient, dans les années 1990 puis 2010, affiché un réel intérêt pour les questions kurdes de Turquie et de Syrie. Ce phénomène est d’ailleurs très différent en Allemagne, où les projets du PKK et du PYD sont bien davantage relayés par la gauche, qu’elle soit radicale ou social-démocrate. De fait, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, les intellectuel.le.s et les politiques français.e.s se sont toujours senti.e.s plus proches du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Barzani ou de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Talabani que du PKK — et maintenant du PYD. Il faut d’abord y voir des stratégies d’internationalisation différentes : si les Kurdes irakiens ont avant tout cherché des contacts institutionnels avec la France et se sont engagés dans du lobbying, le PKK a davantage misé sur la mobilisation de la diaspora kurde de Turquie et la stratégie de la rue face aux États européens. De même, dans les années 1980 et 1990, l’Irak de Saddam Hussein, qui a lancé la campagne Anfal contre les Kurdes en 1988, a bénéficié de beaucoup moins de soutiens en Europe que la Turquie, dont la candidature à une adhésion à l’Union européenne a finalement été acceptée en 1999. Enfin, le modèle de militantisme propre au PKK, la place d’Öcalan dans l’imaginaire politique du parti ainsi que l’utilisation de la technique des attaques-suicides à la fin des années 1990 ont parfois quelque peu « refroidi » ses soutiens potentiels, et en premier lieu les intellectuel.le.s s’intéressant aux Kurdes et les femmes et hommes politiques engagé.e.s au PS ou au PCF. En conséquence, il faut attendre la guerre civile syrienne puis la bataille de Kobanê pour observer un nouvel intérêt pour cette mouvance et pour son projet, mais autour d’acteurs moins médiatiques — ou moins reconnus — comme l’« écrivain-aventurier » Patrice Franceschi ou l’intellectuel libertaire Pierre Bance

Vous expliquez que la thèse d’une mutation du PKK (du marxisme-léninisme rigide au fédéralisme écologiste à tendance libertaire) doit être « fortement nuancée ». En quoi ?

J’ai failli revenir là-dessus, lorsque vous avez parlé de « Rojava socialiste ». En effet, je ne suis pas du tout certain que les pratiques du PKK se soit radicalement transformées au milieu des années 2000, de même que je ne suis pas sûr que la révolution en cours au Rojava soit d’ores et déjà « socialiste » ou « libertaire ». En fait, si Öcalan a effectivement contribué à radicalement transformer l’idéologie du parti quelques années après son incarcération, la plupart de ces « nouvelles » questions possédaient une histoire longue au sein de l’organisation : les rapports entre les hommes et les femmes sont abordés dès le milieu des années 1980, la question de l’environnement — d’abord associée à la culture et aux traditions kurdes — émerge suite à la contre-insurrection des années 1990, le caractère libertaire de la révolution peut être relié à une certaine théorie de l’émancipation de soi et de la responsabilité personnelle observable dès la fin des années 1980, et les revendications d’autonomie en lieu et place d’indépendance sont d’ores et déjà présentes au début des années 1990, même si le concept d’autonomie a été fortement revisité par Öcalan au milieu des années 2000. De fait, le PKK n’est pas une institution monolithique et, au contraire, il faut insister sur le caractère très malléable des discours idéologiques d’Öcalan, en constante évolution depuis la fondation du PKK. Pourtant, il faut bien distinguer les discours des pratiques. Et il me semble que les pratiques du PKK restent aujourd’hui fortement marquées par une certaine théorie de l’Homme nouveau (engagement total, obéissance, autocritique, rupture avec son ancienne vie, etc.), l’idée d’avant-garde éclairée (s’assurer que les sympathisants et la population suivent les recommandations du parti, ce qui vient remettre en cause l’idée d’une « démocratie par le bas »), ou encore l’idée d’une violence qui serait libératrice (la lutte armée, le combat intérieur, etc.). C’est donc aussi pour cette raison que je nuancerais le caractère socialiste ou libertaire de la révolution au Rojava : les dynamiques politiques sont en effet surtout impulsées par le haut et les politiques économiques et sociales mises en œuvre, toujours embryonnaires et dépendantes d’une économie de guerre, ne remettent pas frontalement en cause l’économie capitaliste, du moins pour le moment.

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