Mais ceci suffit-il à incriminer le Qatar ? Ce serait ignorer la temporalité de l’enchaînement des faits qui, entre les années 2012 et 2014, a profondément recomposé le théâtre syro-irakien. C’est un an après le début du soulèvement de mars 2011 que la situation en Syrie vire au drame. Le calvaire que vit la population des zones contrôlées par l’opposition exacerbe peu à peu chez elle le sentiment de trahison de ses sponsors occidentaux et initie une irrésistible dynamique de désenchantement et de radicalisation. Au cours de l’année 2012, le centre de gravité de la rébellion se déplace ainsi en direction de Jabhat Al-Nosra qui commence à faire figure de meilleur rempart contre les violences d’un régime que l’Iran, la Russie et le Hezbollah ne cessent de renforcer. Et lorsqu’en décembre 2012, les États-Unis la classent sur la liste des organisations terroristes, cette décision est largement dénoncée par les forces de l’opposition, y compris dans sa composante laïque.
Sur le terrain en effet, la réputation de Jabhat Al-Nosra, dont la stratégie et les méthodes la rendent hostile à l’incorporation massive de combattants étrangers, est alors relativement bonne dans les rangs de l’Armée syrienne libre (ASL) et dans une large frange de l’opinion arabe. Relayant cette perception, Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères, déclare fin 2012 que l’organisation fait du « bon boulot ». Afin de sortir de son isolement et mieux se fondre dans la résistance nationale, Al-Nosra va alors, comme le démontre le chercheur Thomas Pierret2, amorcer une phase de réorientation doctrinale, en renonçant progressivement à sa rhétorique d’exclusivisme religieux. À l’appui de son aggiornamento, le groupe annonce de surcroît ne pas vouloir frapper l’Occident et s’allie avec d’autres factions modérées dans la gestion de certaines portions de territoires libérés. Toujours courant 2012, cette dynamique de convergence émerge comme l’une des plus à même à faire tomber le régime et c’est autour de cette coalition en gestation que se forme une alliance militaire du nom de Front islamique de Syrie (FIS).
Dominé par la puissante faction islamo-nationaliste Ahrar Al-Cham, ce nouveau groupe ne s’interdit pas des collaborations tactiques sur le terrain avec le groupe d’Abou Mohamed Al-Joulani, fondateur de JAN. Dans un moment où les opinions du monde arabe sont traumatisées par les massacres à grande échelle perpétrés par le régime (à l’instar de celui de la Ghouta causant plus de 1 000 morts à l’été 2013), les réseaux de soutien à l’opposition syrienne redoublent d’activisme dans les pays du Golfe. C’est à ce moment qu’Abderrahmane Al-Nouaymi fait parvenir d’importantes sommes à un certain Abou Khalid Al-Souri. Chef d’Ahrar Al-Cham dans la région d’Alep et vétéran d’Afghanistan, Al-Souri est de ceux qui prônent la coordination de tous les groupes armés, en se refusant à exclure JAN. C’est dans ces transactions que le Trésor américain croit pouvoir déceler la preuve de l’implication d’agents qataris dans le financement de Jabhat Al-Nosra et donc « du terrorisme ». Pourtant en ce début d’année 2013, non seulement la filiation entre JAN et sa maison-mère Al-Qaida n’a pas encore été rendue publique mais en plus, l’accusation de « terrorisme » n’a pas de sens pour une large partie de l’opposition syrienne qui voit dans la sauvagerie des forces loyalistes la cause première de toutes les radicalisations.
Obsédés par la chute du régime qu’ils pensent imminente, les pays du Golfe sont à ce moment (premier semestre 2013) déterminés à porter l’estocade finale. Alors qu’au Koweït, une campagne publique prône le financement de 12 000 combattants pour le front syrien, Doha livre aux groupes évoluant dans l’orbite du FIS une première cargaison de missiles sol-air de fabrication chinoise (de type FN6). Achetées au Soudan, ces armes d’un nouveau genre sont destinées à inverser le rapport de forces. Au sein des élites du Golfe, l’objectif est de faire tomber le régime avant que l’organisation de l’Etat islamique (OEI) ne vienne faire voler en éclat l’idéal révolutionnaire syrien. Mais la décision des Etats-Unis de faire cesser l’acheminement des missiles sol-air qui coïncide avec l’inexorable montée en puissance de l’organisation d’Abou Bakr Al-Baghdadi réaménage au cours du second semestre 2013 les priorités des acteurs. Pour Doha, l’arrêt de la fourniture des armes sophistiquées n’empêche pas de poursuivre le financement des groupes qui luttent désormais à la fois contre les soldats du régime et les forces de l’OEI, dont le sectarisme ultra-violent est condamné jusque dans les rangs d’Al-Nosra. Lorsqu’en février 2014, des groupes rebelles alliés à Ahrar Al-Cham et Al-Nosra lancent une offensive violente contre l’OEI, l’opération est naturellement bien vue à Doha. Ironie du sort, Al-Souri, symbole de la supposée connivence terroriste du Qatar aux yeux des services américains, est tué par un kamikaze de l’OEIcontre lequel il mène alors le combat dans la région d’Alep. Son cas illustre on ne peut plus clairement à lui seul la divergence d’approches entre l’administration Obama et les émirats du Golfe ; alors que pour la première, Al-Souri est jugé infréquentable, l’urgence de « libérer » le peuple syrien pris en tenaille entre l’horreur du régime et la terreur de l’OEI pousse les seconds à soutenir indistinctement toutes les factions de la résistance. Pour eux, le fait de venir en aide à la branche inclusive d’Al-Nosra (représentée un temps par son « mufti » Abou Mariya Al-Qahtani avec qui Al-Jazira fait de réguliers entretiens) ne saurait être criminalisé étant donné sa centralité militaire au sein de l’opposition et le réaménagement doctrinal qui lui fait désormais circonscrire son engagement à l’intérieur des frontières de l’État syrien. Tout au plus, l’émirat, par la voix de son ex-Premier ministre Hamed Ben Jassem concédera-t-il dans une allocution télévisée (le 25 octobre 2017), que, citant notamment Al-Nosra, « un soutien a peut-être été apporté aux mauvaises factions ».
A partir de juin 2014, la montée en puissance de l’OEI en Syrie suite à son blitzkrieg irakien va modifier la donne sur le terrain. Alors qu’il s’était engagé dans un mouvement de rapprochement avec d’autres groupes plus modérés, le Front Al-Nosra prend le chemin d’une surenchère idéologique. Il entend ainsi concurrencer l’annonce par l’OEI de la restauration du califat. Cette radicalisation pousse la Turquie à le qualifier, fin 2014, d’organisation terroriste. S’ajoutant à la pression grandissante de Washington, ce climat de confusion va forcer le Qatar à restreindre la liste des groupes qu’il soutient. Concomitant de l’arrivée au pouvoir du nouvel émir Tamim Ben Hamad Al-Thani, ce tournant se manifeste par une surveillance accrue des acteurs qui opèrent en Syrie depuis son territoire. Signe de ce virage, Hajjaj Al-Ajami, familier de longs séjours à Doha, est invité à rentrer chez lui au début de l’été 2014. Au même moment, le gouvernement prend une série de mesures destinées à contrôler davantage les flux financiers transitant par ses établissements bancaires. Et tout en affirmant sa réserve à l’égard d’une possible normalisation avec Bachar Al-Assad limite sa diplomatie en Syrie au seul terrain humanitaire.
1Réprouvant le tournant libéral des années 1990, il a passé trois ans en prison avant d’être libéré suite à des pressions internationales en 2001.
2Ahmad Abazeid et Thomas Pierret, « Les rebelles syriens d’Ahrar al-Sham : ressorts contextuels et organisationnels d’une déradicalisation en temps de guerre civile ? », Critique internationale (à paraître).
