anarchiste individualiste
21 Décembre 2017
Les voiles de plus en plus visibles des musulmanes agacent ceux qui voudraient que les religions ne se montrent pas dans l'espace public autant que les énervaient hier les processions catholiques. Les religieux, eux, supportent de moins en moins ce qu'ils considèrent comme un État liberticide, coupable d'autoriser non seulement l'athéisme, mais le mariage homosexuel, l'avortement, voire, craignent-ils, la gestation pour autrui. Même si les fondamentalistes comme les athées militants sont minoritaires, la lutte est engagée. Et même si les indifférents ne se sentent pas vraiment concernés, ils devraient se méfier. La liberté religieuse est d'autant plus fragile qu'elle est récente, et sur ce terrain, les religions ont l'avantage de l'histoire.
Car il a toujours été plus facile en Occident de croire que de ne pas croire. Sorti le 15 décembre, le nouveau numéro Point Références « Vivre sans Dieu » en témoigne : dans cette anthologie qui présente les grands textes de l'athéisme comme ceux qui ont contribué à son émergence, de fait, rares sont les écrits qui nient ouvertement l'existence de Dieu avant le XVIIe siècle. Encore faut-il attendre le tournant du XVIIIe pour que s'affirme un réel athéisme avec les écrits de l'abbé Meslier ou plus tard de La Mettrie. Certes, cela ne signifie pas que des esprits critiques ne se sont pas interrogés plus tôt sur l'origine du monde et des dieux, la légitimité des dogmes ou l'hypocrisie des religions dominantes. Ainsi, contrairement à ce que l'on pense souvent, le Moyen Âge a eu ses non-croyants. Mais ces voix étaient très isolées.
Ce n'est en fait qu'au XIXe siècle que commence à s'exprimer et s'organiser l'athéisme, sous l'influence de la Révolution française, le développement des sciences, mais aussi du socialisme. L'Église cependant demeure puissante et les non-croyants ont besoin de maîtres-penseurs qui légitiment l'incroyance. Devant la rareté des candidatures, on va ratisser large. Seront ainsi enrôlés les atomistes et les épicuriens, même si ni Démocrite ni Épicure nient l'existence des dieux. Ils se contentent de comprendre différemment le rapport de l'homme à la nature, à la création, à la sagesse et au développement de soi. Pourtant, ils deviennent des phares de l'incroyance, et c'est pour cela qu'ils sont présents dans le « Vivre sans Dieu » du Point Références. Comme d'autres faux athées : Pomponazzi, qui a eu le mérite de s'interroger publiquement sur l'immortalité de l'âme, mais sans la nier explicitement. Comme Montaigne, sceptique devant la solidité des dogmes et choqué par l'hypocrisie et la violence des religions.
Ces « faux athées » ont par leurs œuvres permis l'autonomisation progressive de l'homme face à la religion en refusant les réponses toutes faites. Ainsi, Pierre Bayle était un protestant sincère, mais il fut le premier à démontrer qu'être athée n'était pas un crime. Les libertins de son temps, menacés de brûler sur les bûchers, lui en ont su gré.
Et après ? On dit souvent qu'avec les Lumières puis la Révolution française, tout s'arrange. Vrai ? Oui et non. Car même critiquée et bridée, l'Église continua d'exercer sur les esprits un pouvoir immense, aux dépens des protestants, des juifs, mais aussi des non-croyants plus ou moins revendiqués. Dans ce XIXe siècle qui révolutionne tout, et surtout les sciences, le rapport au religieux demeure ainsi ambigu, en témoigne l'étonnant parcours d'un Auguste Comte, amené à créer une religion athée. Un oxymore ? Oui, et pourtant, il y a cru.
On ne se libère pas aisément de la croyance, peut-être parce qu'elle constitutive de l'espèce humaine. Certains athées d'ailleurs sont d'une intolérance qui ressemble étrangement à celle, religieuse, qu'ils prétendent combattre. C'est ce qu'entend montrer ce hors-série, en même temps que toutes les manières dont on peut « vivre sans Dieu ». Et ne pas le penser ? N'est-ce pas la solution la plus élégante pour régler les problèmes d'intolérance et de violence qui accompagnent trop souvent les religions ? Les Chinois, les Indiens s'y sont essayés, sans pouvoir s'empêcher d'inventer d'autres croyances… Vivre sans croire, c'est peut-être cela le plus difficile, donc respect à ceux qui y parviennent.