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SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

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Contester dans l’Armée

Contester dans l’Armée
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Comités de soldats, antimilitarisme et syndicalisme dans les années 70 : en avril 1974, 100 appelés signent publiquement un appel revendiquant de nouveaux droits pour les soldats, une meilleure solde ou la gratuité des transports par exemple, mais aussi des réformes démocratiques de l’institution militaire. De cet appel, rapidement rejoint par des milliers d’appelés, allait naître le mouvement des comités de soldats. Fin 1975, deux de ces comités se constituent en sections syndicales CFDT. L’État va alors frapper fort…

Au delà du climat propice à la contestation des années 68, l’extension du champ de la lutte sociale à la « question militaire » ne vient pas de nulle part dans cette première moitié des années 1970. Deux luttes emblématiques ont marqué le retour de l’antimilitarisme sur le devant de la scène. Celle du Larzac, à l’été 1973, où le combat contre l’extension du camp militaire au détriment des exploitations paysannes devient une lutte nationale d’ampleur. Et le mouvement des lycéens contre la Loi Debré au printemps 1973 : ce projet de loi qui vise à abroger les sursis au service militaire pour les jeunes scolarisés se heurte à une mobilisation massive et dynamique de la jeunesse, qui descend dans les rues, met en place des coordinations lycéennes et popularise largement les mots d’ordre antimilitaristes.

Le contexte international n’y est pas pour rien non plus. Outre la mobilisation contre la guerre du Vietnam, deux événements attestent que les questions militaires sont déterminantes pour toutes celles et tous ceux qui cherchent alors à changer la société : le coup d’État au Chili en septembre 1973 contre le gouvernement d’« Unité populaire » de Salvador Allende, qui pose crûment le rôle d’une « armée de guerre civile » et, en miroir, la révolution des œillets au Portugal d’avril 1974 qui, renversant l’Estado novo de Salazar, témoigne de la possibilité de faire basculer le contingent du côté des travailleurs et travailleuses. L’extension du mouvement social en France dans les années 68 imposait donc de ne pas laisser l’institution militaire dans l’angle mort des mobilisations.

Dessin de Siné dénonçant l’armée de coup d’état

« Minorités agissantes » et mouvement social : lancement des comités de soldats

L’agitation dans l’Armée est au départ clairement propulsée par des organisations d’extrême gauche, au premier rang desquelles la Ligue communiste (LC, future LCR). Il est important de le souligner car cela comptera dans la suite des événements. Cette organisation trotskyste, sortie de la marginalité avec 68, met sur pied fin 1972 un petit Front des soldats, marins et aviateurs révolutionnaires (FSMAR), destiné à être « une “fraction rouge”, la coordination des noyaux communistes » dans l’armée1. Un cortège, très symbolique, de ce FSMAR défile masqué le 1er mai 1973 à Paris. À côté de ce début d’activité militante dans les casernes, l’antimilitarisme « civil » s’organise dans deux grandes associations : le Comité de défense des appelés (CDA, plutôt lié à la LC) et le Comité antimilitariste (CAM, plutôt lié à une organisation rivale, « Révolution ! », et aux libertaires). Pour autant, il est bien clair que ce ne sont pas les effectifs de l’extrême gauche qui peuvent permettre, à eux-seuls, d’impulser un mouvement social.

C’est au printemps 1973 que les premiers comités de soldats se constituent. Pour partie spontanés, pour partie animés par des militants, ils visent à dénoncer les conditions du service militaire. Et on peut dire que la situation s’y prête. L’encadrement fraîchement sorti des guerres coloniales (Indochine, Algérie) ne voit bien souvent dans cette génération des années 1970 qu’une bande de jeunes dégénérés qu’il faut mater et n’hésite pas à user et abuser du « trou » et de brimades diverses. Ainsi, dans la nuit du 23 au 24 janvier 1974, un groupe de soldats du 51e régiment d’infanterie, réfugié dans un tunnel lors d’un exercice de nuit, est fauché par un train à Chézy-sur-Marne dans l’Aisne : huit appelés meurent sur le coup. Les divers groupes antimilitaristes ne manquent pas à cette occasion de faire campagne sur les 7 % de pertes humaines auxquels aurait droit l’armée.

Les organisations syndicales, particulièrement la CFDT, sont vite interpellées par cette agitation et ne souhaitent pas forcement passer à côté de l’occasion de s’adresser à cette jeunesse ouvrière, embrigadée dans la « Grande Muette », si celle-ci vient à ruer dans les brancards.

Il faut ici s’attacher à la structure sociale de l’Armée. La CFDT publie plusieurs années un Guide des appelés. Dans son édition de 1975, il donne les chiffres suivants : sur 585 403 hommes dans ses rangs, l’Armée compte 275 797 appelés, soit 47 % des effectifs militaires. Les appelés y ont donc un poids véritable et un mouvement qui s’ancrerait en leur sein pourrait avoir des incidences sur l’évolution de l’institution militaire. Et cette jeunesse qui fait son service en 1973, 1974 ou 1975, c’est aussi celle qui a manifesté lorsqu’elle était lycéenne en 68 et après, ne l’oublions pas. Le climat dans les casernes comme dans la société est donc propice à une agitation de masse.

De l’Appel des cent au Procès de Draguignan

Le 16 mai 1974, dans l’entre-deux tours des élections présidentielles, un appel, « Cent soldats prennent la parole », est publié simultanément dans Rouge (l’hebdomadaire de la LCR) et Libération. Signé nominativement par cent appelés, il formalise un certain nombre de revendications concrètes : solde égale au Smic, gratuité des transports, permission hebdomadaire, suppression des brimades… mais va aussi plus loin quand il exige le libre accès à la presse dans les casernes, la liberté totale d’expression politique et la dissolution de la sécurité militaire et des tribunaux des forces armées2.

« L’Appel des cent » prend vite de l’ampleur : mille appelés sont signataires début juillet et le cap des 2000 est franchi à la mi-août. En 1976, entre 5.000 et 6.000 soldats l’auront signé. Indéniablement, le choix de porter des revendications concrètes garantit une audience dans les casernes allant bien au-delà des rangs les plus militants. Le gouvernement tente d’endiguer le mouvement avec « dix mesures » portées par le ministre de la défense, Jacques Soufflet, qui prétendaient « libéraliser » le service militaire (activités de plein air, cours de natation…), assurer plus d’égalité entre appelés, limiter le nombre de publications interdites dans les casernes en passant leur nombre de 250 à 10 et assouplir le régime de permission. Pour les antimilitaristes, cette réforme est une diversion.

D’autant que de son côté, la hiérarchie militaire, persuadée quant à elle d’un complot, fait le choix de la répression : arrêts de rigueur et mutations disciplinaires sont réservés aux « meneurs ». Ce qui, loin d’éteindre le foyer de contestation, ne fait que l’attiser. Le 10 septembre 1974, fait spectaculaire, deux cents soldats, un quart des effectifs du 19e régiment d’artillerie, défile en manifestation dans les rues de Draguignan, sur la base des revendications de l’Appel des cent. Nombreux sont aussi les appelés antillais à manifester pour protester contre les insultes et brimades racistes dont ils sont victimes de la part de l’encadrement. Trois soldats de Draguignan sont désignés par les autorités militaires comme les organisateurs de la manifestation : Robert Pelletier (alors syndiqué au Sgen-CFDT, militant LC et CDA et signataire de l’Appel des cent, il avait déjà été muté du fait de son engagement), Serge Ravet et Alex Taurus3.

Un mouvement de solidarité prend corps : des pétitions sont signées, des courriers de soutiens envoyés, notamment par des structures syndicales CFDT (sections, syndicats, unions locales)4. Le procès devant le Tribunal permanent des forces armées de Marseille les 7 et 8 janvier 1975 tourne à la pantalonnade pour l’armée et les trois de Draguignan ressortent libres. PCF, PS, CGT et CFDT ont témoigné en faveur des accusés. Cette dernière organisation n’hésite pas à étriller une armée « confisquée par la classe dominante » dans un communiqué du 13 janvier 1975 : « École de conditionnement des travailleurs, briseuse de grève, hantée par le soi-disant “ennemi intérieur”, voilà l’armée que connaissent les soldats ». Pour autant, elle lui oppose l’attente qu’auraient les appelés d’une « armée vivante, attachée au service de la nation, en union avec le peuple et les travailleurs »5.

 

La dynamique enclenchée par l’Appel des cent continue de se manifester sur la base de revendications matérielles ou face aux brimades et dérives criminelles : à Karlsruhe, en Allemagne, trois cents soldats sur les cinq cents que comptent les 521e et 535e groupes de transport manifestent le 13 janvier 1975 pour une meilleure solde, plus de permissions, et des tarifs de chemins de fer moins élevés. À Perpignan, dans la nuit du 23 au 24 janvier, un appelé du 24e RIMA6 est violé par trois militaires dont deux officiers. Le Comité de soldats local, qui publie le bulletinTam-Tam, tient conférence de presse et Le Monde relaie l’affaire.

« Sous l’uniforme, tu restes un travailleur »

Même si la répression et, plus simplement, les retours à la vie civile rendent fragiles voire aléatoires les comités, la stratégie à donner au mouvement est âprement discutée entre 1975 et 1976. Deux lignes se dessinent : celle qui considère que les comités doivent tenir des assises nationales et décider de leur structuration et de leurs revendications, et une autre qui en appelle à la transformation des comités en syndicats de soldats, en s’appuyant notamment sur les positions censées plus « ouvertes » de la CFDT. Impulsée par des militants d’extrême-gauche issus de l’Alliance marxiste révolutionnaire qui a rejoint le PSU8, l’association Information pour les droits du soldat (IDS) est créée en 1975 qui milite activement pour un syndicat de soldats. IDS peut s’appuyer pour cela sur l’exemple du syndicat de soldat néerlandais VVDM, créé en 1966 et qui avec 30 000 membres en 1975, regroupe 70 % des appelés. Ce syndicat a pu obtenir des avancées telles que l’abolition du salut militaire, le droit de porter les cheveux longs, une solde équivalente au salaire minimum ou le « réveil libre » (le droit de fixer soi-même son heure de réveil)9.

Mais du côté des syndicats en France, justement, tout n’est pas si simple. La CFDT a déclaré dans son communiqué de presse du 13 janvier 1975 vouloir pour les soldats « le plein exercice de tous leurs droits constitutionnels et notamment les libertés syndicales », qu’ils soient « appelés mais aussi officiers et sous-officiers ». Une position que reprend Edmond Maire, son secrétaire général dans la presse nationale, avec même plus de force en déclarant le 14 janvier 1975 sur Antenne 2 : « il faut transformer les conditions de vie, d’expression et de liberté́ dans l’armée et nous sommes tout à fait d’accord pour l’organisation au plus vite de syndicats au sein de l’institution militaire. »Cette position publique, assez audacieuse, fait toutefois l’impasse sur la nature du syndicat : confédéré ou non ? Peu importe, des structures CFDT s’engagent dans la brèche ainsi ouverte : les Unions locales CFDT de Noisy-le-Sec et Sevran, l’Union départementale CFDT de Gironde, la CFDT-PTT de Seine-Saint-Denis sont parmi les plus actives. Le 29 juin, une délégation de la CFDT-PTT de Seine-Saint-Denis s’invite aux journées portes-ouvertes de la caserne de Tübingen et obtient un entretien avec le lieutenant-colonel (qui fut relevé des ses fonctions peu après). L’Union départementale de Gironde prend la même initiative le 5 octobre, lors des portes ouvertes de la Base aérienne de Mérignac. Par ailleurs, il n’est pas rare de voir des structures CFDT, souvent des interprofessionnelles locales ou départementales, prendre le parti d’aider matériellement les comités de soldats en imprimant leurs bulletins par exemple.

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Du côté de la CGT, si au début il s’agit de soutenir la proposition de statut démocratique du Soldat portée par le PCF, la confédération prend position lors de son 39e congrès de juin 1975 : elle récuse catégoriquement toute idée d’un syndicat de soldats, tout en évoquant la possibilité de désigner des délégués parmi les appelés, aptes à négocier avec la hiérarchie militaire11. Pourtant, quelques structures CGT soutiennent des comités de soldats, le plus souvent dans le cadre d’un lien intersyndical avec la CFDT, et il est quand même fort probable que des syndiqués de base participent à l’action des comités12.

L’irruption du fait syndical

Sauf que cette question syndicale saute le pas de la théorie à la pratique dans la nuit du 4 au 5 novembre 1975. C’est en effet cette nuit là, dans les locaux de l’Union locale CFDT de Besançon qu’est annoncée par une conférence de presse la création d’une section syndicale de soldats au 19e Régiment du Génie, soutenue par l’antenne locale d’IDS. Besançon, ce n’est pas n’importe quelle ville : c’est celle de la grève des LIP13. Charles Piaget, un des principaux animateurs des LIP, est d’ailleurs présent lors de la conférence de presse, accompagné de Gérard Jussiaux, secrétaire de l’Union locale. À la veille des cérémonies du 11 novembre, l’annonce est de taille et ne va pas sans remous dans la CFDT.

S’ils se présentent bien comme une section syndicale CFDT, les soldats du 19e RG de Besançon s’inscrivent tout de même dans une perspective plus large dans l’appel qu’ils rendent public ce début novembre : « Nous appelons l’ensemble des comités de soldats à s’organiser eux aussi en sections syndicales. Nous appelons le mouvement des soldats, marins et aviateurs, à se coordonner, s’unir dans des états généraux avec pour objectif la création d’un syndicat de soldats indépendant de la hiérarchie militaire et en liaison avec toutes les organisations syndicales ouvrières ». Ce qui n’est pas si éloigné de la position confédérale diffusée en janvier 75. Malgré tout, le Bureau national publie un communiqué le 7 novembre qui prend ses distances avec cette initiative : « En raison de leur situation particulière, les appelés ont besoin pour la reconnaissance et l’exercice de leurs droits, d’une forme d’organisation et d’expression qui puisse les rassembler tous. De ce fait, dans les circonstances actuelles, la CFDT n’a pas l’intention de créer des syndicats parmi les appelés. Elle n’est donc pas à l’origine de cette initiative »14.Bien évidemment, un tel communiqué va semer le trouble parmi nombre d’équipes militantes tant il tranche avec la position affirmée en janvier de la même année !

Car c’est bel et bien dans un local CFDT qu’a été déclarée cette section syndicale de soldats, et en présence de militants représentatifs de la CFDT. Les archives confédérales ont conservé trace de près d’une quarantaine de courriers de soutiens à ses sections syndicales émanants de structures CFDT diverses (sections, syndicats, Unions locales, départementales ou régionales), certaines allant jusqu’à s’indigner de ce qui apparaît comme un désaveu public de la confédération à l’encontre de ses propres militants. À l’inverse, moins nombreuses, certaines structures soutiennent la distanciation opérée par le Bureau national. Mais ce sont des structures « qui comptent » : les Unions régionales Pays-de-Loire et Nord-Pas-de-Calais, l’Union départementale de la Loire, assez influentes, en font notamment partie.

Cela n’empêche pas, le 24 novembre 1975, qu’une nouvelle section syndicale de soldats CFDT soit rendue publique au 403e Régiment d’artillerie de Chaumont : la conférence de presse est tenue par trois soldats-syndicalistes, masqués comme c’est devenu l’usage lors des apparitions publiques des militants agissant dans l’Armée, photographiés sous les drapeaux CFDT dans les locaux de l’Union locale. Cette fois l’Armée sort les grands moyens. Le 27 novembre 1975, le ministre de la Défense du Gouvernement Chirac, Yvon Bourges, saisit la Cour de sûreté de l’État15 et porte plainte contre X pour « entreprise de démoralisation de l’Armée ». Dans les sphères militaires, obnubilées par la guerre froide, on n’est pas loin de crier à la subversion internationale, voire de parler ouvertement de complot de l’étranger. Le 29 novembre, 14 appelés sont arrêtés et inculpés dans la foulée.

Face à la Cour de sûreté de l’État

La CFDT réagit par un communiqué de presse le 1er décembre exprimant sans ambiguïtés sa totale solidarité avec les inculpés. Dans une note interne aux instances et structures publiée dès le lendemain, le Secteur politique confédéral rappelle toutefois les orientations de la CFDT sur la question de l’Armée et appelle à une grande prudence vis-à-vis de l’action des comités et des antimilitaristes (même s’ils ne sont pas cités explicitement, le terme de « groupes » étant préféré). Cette note conseille fermement de n’associer en aucun cas le sigle CFDT à une organisation de soldats. Surtout elle incite à la vigilance : « Dans cette période, il est certain que tout sera mis en œuvre par le Gouvernement pour rendre possibles toutes les provocations (utilisation de la police, de la Sécurité militaire, de la DST, des Renseignements généraux, etc.) »16

Au plan national, la CFDT, loin de se désolidariser, propose une riposte unitaire de masse. Dans un second communiqué publié à 23h15, si elle tient à préciser « refuser tout antimilitarisme » lui préférant « une conception démocratique de l’armée », elle dénonce quand même fermement la provocation gouvernementale ainsi que l’entrave « à l’exercice des droits constitutionnels, y compris des libertés syndicales dans l’armée pour les appelés et les militaires de carrière. ». Dans ce moment à haut risque, la position de la CFDT est en quelque sorte de ne pas lâcher sur la revendication syndicale et l’exigence de démocratisation de l’armée, en tempérant cependant ses propos de janvier (mais on a vu que le processus était déjà largement entamé) ; et de se distinguer des « groupes radicaux » antimilitaristes animés par l’extrême gauche, tout en soutenant sans réserves tous les interpellés et inculpés, ce qui est une manière de dire qu’on a quand même le droit de l’être, antimilitariste.

 

 

 

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