anarchiste individualiste
10 Novembre 2017
Mon histoire à moi, elle est collective : c’est l’histoire de beaucoup de gens qui sont dans les mêmes conditions que moi. C’est une vie de fugitif. Il faut être très fort. Je pense que les gens sont très forts, quand vous imaginez ce qu’ils vivent pendant des années… Moi, ça fait onze années que je suis ici. Tu as vraiment l’impression d’être un fugitif ; c’est comme si tu avais commis un crime et que tu fuyais la prison : tu dois vivre en cachette. C’est pas notre cas, pourtant, mais on vit dans les mêmes conditions. Avec la peur, la peur de l’autre, de l’autorité. On passe de réfugié à fugitif. De réfugié sans-papiers — on appelle ça des « sans-papiers » —, on devient un clandestin. Et pour moi, le mot « clandestin », ça sonne « fugitif ». Beaucoup de choses se cachent derrière le mot « clandestin » ; c’est quelqu’un qui se cache et qui peut juste sortir sa tête parfois pour voir ce qu’il se passe au-dehors. C’est très difficile. Je me rappelle une fois où j’ai été embarqué pour la prison du centre ville. Il y avait un vieux là-bas qui gardait la prison la nuit. À côté de moi, il y avait une femme qui pleurait, en face un jeune qui pleurait et qui hurlait. À un moment donné, j’ai entendu les pas du gardien et je lui ai dit « Monsieur, il fait froid » ; c’était l’hiver et il n’y avait pas de chauffage dans les cages où on était. C’était humide, ça puait fort. Il y avait les toilettes pleines, juste à côté de là où tu dors. Tu sais, quand tu fais tes besoins, tu ne peux pas tirer la chasse d’eau. C’est eux qui peuvent la tirer, depuis un bouton derrière ta porte. Il faut appeler le gardien, qu’il vienne appuyer pour que ça parte. Et des fois, tu appelles et il ne vient pas. Tu comprends ? Alors ce soir-là, quand le vieux est passé, je lui ai dit que j’avais froid et il m’a répondu qu’il s’en foutait, que c’était pas son problème, et il a ajouté « De toute façon, vous êtes des criminels ». Je lui ai dit « Mais c’est vous qui êtes des criminels ! », et il m’a répondu « Non c’est vous, vous volez partout ». Je n’ai jamais rien volé à personne. Je m’étais dit dans ma tête « mais ces gens-là ils nous prennent pour qui ? pour des délinquants ? des voleurs ? ». Ça m’avait tellement choqué… Ça, c’est la première fois où j’ai été en centre fermé, où on m’avait transféré le lendemain de cette nuit en prison.
« Tu as vraiment l’impression d’être un fugitif ; c’est comme si tu avais commis un crime et que tu fuyais la prison : tu dois vivre en cachette. »
Quand on t’attrape comme ça, même si tu as un recours1 en cours, c’est comme si tout s’annulait parce qu’on te donne un « ordre de quitter le territoire ». On te demande de signer et on t’embarque en centre fermé. Moi, j’avais refusé de signer. On m’a emmené avec trois flics, qui m’avaient demandé sur la route ce que j’avais fait. Quand j’ai répondu « Rien », il y en a un qui avait semblé étonné. Il n’avait rien dit et il me regardait, je crois que c’était bizarre pour lui. Cette première fois, on m’avait libéré rapidement, du monde m’avait soutenu dehors, mon avocat aussi. Mais c’est très dur, c’est pas possible de comprendre ce qui se passe pour quelqu’un à ce moment-là si tu n’as pas subi ça. Imaginez : vous êtes à la maison, ils viennent vous chercher, ils vous menottent et ils vous mettent en prison, alors que vous n’avez rien fait. C’est trop dur, surtout quand tu crois que tu es dans un pays où tous les droits humains sont respectés. Tu comprends alors que quand tu es un réfugié, tu n’as aucun droit. Ils viennent et ils t’attrapent quand ils veulent. Ils peuvent débarquer tôt le matin, à 4 ou 5 heures, alors que tu dors. Ils cognent fort à la porte, tu ouvres et ils te menottent. Ils t’embarquent. Il y a du monde autour de toi et les flics te parlent mal quand ils viennent te prendre. Ils te disent que de toute façon tu vas rentrer chez toi, que tu n’as « rien à foutre ici ». Direct. Je me rappelle la première fois que les flics sont venus, ils sont entrés en me disant « On est venus te chercher ». Je leur avais demandé de me laisser juste le temps de m’habiller et d’éteindre la télé. J’éteins mon ordinateur aussi, je débranche tout et je commence à m’habiller. L’autre, il était déjà furieux. J’étais en train de mettre ma ceinture quand il tire dessus, me la prend de force et la jette à côté. Il me crie « Mets tes mains derrière, nous on n’a pas le temps ! ». J’ai vu qu’il commençait à être violent, je suis parti sans mettre ma ceinture. Ils m’ont embarqué comme ça au commissariat, où ils ont pris mes empreintes, fait des photos, tout, tout de suite. J’ai demandé à appeler un avocat et ils ont refusé. Ils ne te laissent appeler personne.
Quand tu arrives en centre fermé, si ton téléphone a une caméra, on te le retire. Seuls les téléphones sans caméra peuvent entrer, ils ne veulent pas que tu filmes dedans. Si c’est ton cas, alors ils te remettent juste ta puce, et comme ça tu cherches dedans que quelqu’un te prête son téléphone, pour appeler tes proches ou ton avocat. Et ça peut prendre des jours avant que tu puisses le faire. Ce n’est pas eux qui te permettent d’appeler ton avocat, c’est à toi de te débrouiller. Sinon, ils ont des téléphones à vendre dedans, sans caméra ; tu peux leur en acheter un si tu veux et si tu as de l’argent, ça te coûte environ 35 euros. Moi, je ne leur en ai jamais acheté, c’est toujours quelqu’un de dehors qui m’en a apporté un. Quand on peut et qu’on a quelqu’un dehors qui nous aide, on fait comme ça. Mais si tu n’as personne et que tu n’as pas d’argent, ils te disent que tu peux travailler pour eux dedans. Ça peut prendre deux semaines pour réunir les 35 euros. Ils te font nettoyer les toilettes, les chambres, la cuisine. Il y a des professionnels qui viennent pour ça, mais pas assez. Tu nettoies les couloirs, la cour où tu ramasses les mégots de cigarettes, etc. Moi, j’ai refusé de travailler pour eux. Ils te payent avec des tickets, et une fois que t’as beaucoup de tickets, tu peux aller les voir et ils te donnent de l’argent. Comme je n’ai jamais voulu, je ne sais pas combien ils payent, mais je crois que ça doit être autour de 50 centimes de l’heure. Les gens qui fument beaucoup font ça pour avoir des cigarettes.

Illustration : Hélène Aldeguer
La deuxième fois, ils m’ont embarqué à Liège, ils m’ont gardé deux semaines. On était quatre dans la chambre, sur des lits superposés. J’étais avec un Mauritanien, un Sénégalais et un Congolais. La dernière fois où ils m’ont enfermé, on était vingt par chambre, dans des dortoirs, comme une caserne militaire. Il y avait dix lits superposés, une seule toilette et pas de douche. Là où j’étais, tu pouvais te doucher deux fois par semaine, à 7 heures du matin. Ou sinon, tu allais à la salle de sport parce qu’après le sport, on te laisse te doucher. Tous les matins, à 7 heures, ils allument la lumière, avec des lampes fortes. Tu entends un bruit, « PAM ! », tellement fort que ça te réveille tout de suite, que tu le veuilles ou non. Ils entrent, et avec des bâtons, ils tapent sur les lits, en criant « Levez-vous, levez-vous, levez-vous ! ». T’es obligé de te lever. T’es ensuite obligé d’aller au réfectoire. Même si tu ne manges pas, tu dois rester avec eux là-bas. Après, tu sors dans la cour pour trente minutes ou une heure. Puis on te met dans une salle, tout le groupe, pour toute la journée et tu n’as plus le droit de sortir. Tout est organisé par groupe, avec les vingt personnes d’une chambre. Les gens des autres groupes, tu ne les vois jamais, tu peux juste les entendre. Mais tu sens qu’il y a beaucoup, beaucoup de groupes ; des groupes de femmes qui sont à part, aussi. Mais on ne peut pas se voir. Chaque groupe passe à tour de rôle dans la cour pour la récréation. Nous, on était dans une pièce au deuxième étage, on voyait les autres groupes par la fenêtre, passer en bas dans la cour. C’est pareil pour le passage en cuisine, c’est un groupe après l’autre, on ne peut jamais croiser les autres. Ils font tout pour qu’on ne se rencontre pas. Ils ne veulent pas nous regrouper, pour que ça ne pète pas. Les gens, s’ils sont nombreux, ils pourraient se jeter sur les gardiens. Si on est 100 ou 200 ensemble, on pourrait faire quelque chose. Et puis il y a aussi des bagarres entre les gens, parce qu’il y a des personnes agressives, des gens qui ont déjà fait de la prison. C’est dur d’être mélangé avec des criminels, si on nous met tous ensemble, c’est qu’ils nous considèrent tous pareils.
Quand des gens se bagarrent, ils sont sanctionnés. On les isole. On m’a mis en cellule d’isolement une fois, c’était terrible. J’ai fait des cauchemars toute la nuit, je ne voulais plus dormir là-bas. La première chose qui m’avait choqué, c’est qu’il y avait la toilette, pleine, qui puait, juste à côté du lit. Là-bas aussi, il faut les appeler pour tirer la chasse, et ils le font s’ils le veulent. Il n’y a pas de fenêtre ; quand ils éteignent la lumière, il fait un noir total. La veille de ton jugement en justice, tu es emmené en isolement, à chaque fois, et c’est pareil pour tous. Ils ne te laissent pas dormir avec les autres détenus. Pareil les veilles d’expulsion. C’est leur tactique, ils te séparent du groupe. Puis ils viennent tôt le matin, vers 5 heures, ils te réveillent et ils te menottent pour t’emmener soit au tribunal, soit à l’aéroport. J’ai beaucoup réfléchi à ça, à me demander pourquoi ils font ça. Je me suis dit que c’est peut-être pour ne pas déranger l’esprit des autres détenus, pour qu’ils ne se révoltent pas. J’ai encore un ami dedans, ça fait un mois qu’il y est. Son avocat lui demande toujours de l’argent. Il paye, il paye, il paye. Il prend des crédits avec des gens pour payer son avocat. Je lui ai dit que ça n’allait pas, que ce n’était pas normal qu’il lui demande autant d’argent. Son avocat sait qu’il ne travaille pas, qu’il n’a aucun revenu. Récemment, il m’a demandé d’aller le voir, justement, j’y suis allé et il m’a dit : « Faut encore payer ». J’ai dit : « Payer quoi ? », il m’a dit : « Dis-lui de payer encore. – Il n’a pas les moyens, comment il va payer encore ? – Il a des amis. ». Il disait que pour passer encore un jugement, il fallait donner de l’argent. C’est de l’arnaque, ça : à chaque procédure il lui demande 500 euros. J’en ai entendu d’autres, des cas comme ça, même avec des gens qui ont des avocats en pro deo2, mais qui leur demandent quand même de l’argent. La nuit que j’avais passée en isolement, c’était si terrible que j’avais demandé à voir le psychologue. Je lui avais dit que je ne pouvais pas rester dedans, sinon j’allais me suicider. J’avais eu tellement peur la nuit, je m’étais réveillé après un cauchemar terrible et j’étais resté comme ça, tétanisé dans le noir jusqu’à ce qu’ils allument la lumière le matin. Tu sais pas quelle heure il est quand tu es dedans, on te prend ta montre aussi à ton arrivée. On m’avait mis en isolement parce que je m’étais plaint de la chambre où j’étais, parce qu’il y avait trop de monde et que certains fumaient — mon lit était juste à côté des toilettes, où les gens allaient fumer la nuit. J’ai expliqué que je ne supportais pas la fumée, ni les cris des gens toute la nuit. Alors un jour, ils m’ont dit qu’il y avait une chambre où je pouvais dormir tout seul. J’étais content, mais quand j’ai vu ce que c’était, je ne l’étais plus. C’était bizarre… (silence)
Au centre fermé, tu as un numéro. On ne t’appelle pas par ton nom, ça m’a choqué ! On est au temps des nazis ou quoi, où on appelait les gens par des numéros ? On était au réfectoire, ils étaient venus contrôler qu’on était tous là. Le gardien vient avec sa feuille et il appelle les gens par un numéro. Celui qu’on m’avait donné, c’était A12, « A » étant le nom donné au compartiment où on était, et moi j’étais le 12. Il crie « A1, A2, A3… » et les gens répondent « Présent ». Arrive A12, et moi je ne l’ai même pas regardé, j’étais furieux. Il répète « A12 ! ». Il savait bien que c’était moi ; il s’arrête juste devant moi, il me regarde et il crie « A12 ! ». Je ne réponds rien. Mon collègue à côté de moi me tape dans le dos et me dit : « Hé, c’est toi qu’on appelle ! » Je lui dit : « Non, je ne m’appelle pas A12. Qu’il m’appelle par mon nom ». Et là, le gardien me dit : « Monsieur, ce n’est pas vous ? – Non, ce n’est pas moi. – Ah bon, A12 ce n’est pas vous ?? » Je lui ai dit : « Regarde le nom qui est écrit devant A12, ça c’est mon nom. Si tu ne m’appelles pas par mon nom, je ne réponds pas. » Alors il a menacé de me sanctionner si je ne répondais pas. J’ai tenu bon. Puis ses collègues sont venus et lui ont dit de me laisser. Il s’est éloigné, mais il a continué de me fixer longtemps. Quand nos regards se sont croisés, il m’a fait le signe du couteau sous la gorge. Ils ont continué de m’appeler « A12 » à chaque fois, j’en revenais pas. C’est bizarre, ils ont des tactiques qui ne changent jamais. Ils ont ton nom écrit sous les yeux, mais ils vont t’appeler par un numéro. Même quand ils viennent chercher quelqu’un dans la cellule, ils l’appellent par un numéro. J’avais un ami avec qui j’avais été enfermé — lui a été expulsé ; un jour, il m’a appelé pour me donner des nouvelles. Quand j’ai décroché, il m’a appelé par mon numéro. Sans doute pour me rappeler ces événements passés, mais moi, tout ce que je voulais, c’était oublier. Ça m’a fait mal.