anarchiste individualiste
5 Octobre 2017
Nous avons appris l’importance d’être informés sur ce qui se passe ailleurs, autant par vrai souci pour la vie d’autrui que pour mieux comprendre ce qui nous arrive, ici et maintenant. Nous savons aussi que les grands médias nous offrent une vision du monde qui correspond, presque exclusivement, aux points de vue culturels et aux intérêts matériels et symboliques de la classe que les possède. C’est pourquoi les gens qui ne partageons pas ces points de vue, ces intérêts, cherchons à prendre des nouvelles du monde aussi, quoique souvent avec difficulté, par d’autres moyens. On réussit ainsi à trouver des informations sur les vies et les parcours des migrants qui arrivent ou tentent d’arriver aux portes de notre forteresse, sur les résistances kurdes, palestiniennes, sahraouis et autres, sur les luttes des peuples africains et amérindiens contre les fléaux combinés des inégalités, de l’oppression, de l’extractivisme, sur celles en Grèce contre l’asphyxie économique et culturelle programmée par les technocrates de l’UE.
On peut se dire que nous avons en France assez de problèmes, et cela sans tenir compte des problèmes personnels qui peuvent être déjà assez lourds. Nous avons l’état d’urgence permanent, la casse du droit du travail au profit du capital, le démantèlement progressif des services publics, du système de santé… C’est trop pour, en plus, tout vouloir savoir d’ailleurs. Alors, s’informer un peu, ça va, ça enrichit nos conversations au passage, mais après il faut se focaliser sur ce qu’on peut envisager de résoudre localement. Soit, sauf qu’à y regarder de près, ces problèmes « d’ici » ne sont pas tout à fait nouveaux dans le monde, y compris pas très loin de nous. Allez enquêter en Grèce, au Portugal ou en Espagne à propos de ces questions, vous aurez un bon aperçu des effets des mesures connues déjà là-bas, celles qui viennent au galop en France, dans les ordonnances d’un autre docteur Folamour.
On se dit également que ce sont trop d’informations, qu’on ne peut pas toutes les intégrer : trop d’information tue l’information, vous savez. Mais le monde est grand et complexe et s’il est vrai que nul ne peut tout savoir, il ne l’est pas moins que nous avons besoin de ces récits et de leur mémoire, accessibles, si l’on veut que l’intelligence collective puisse en faire quelque chose d’utile le moment venu.
Eh bien, je vais vous parler de ce qui se passe en Catalogne, ce sujet passé à la trappe, même pour des gens qui s’efforcent à être informés. En fait, je pourrais m’étendre sur la superficialité avec laquelle on passe trop souvent sur ce qui concerne un pays pourtant voisin comme l’Espagne. Je ne le ferai pas, mais je vais vous donner un exemple : j’entends souvent le terme « extrême-gauche » collé à Podemos ou à la maire de Barcelone, Ada Colau. Mais Podemos se définit lui-même comme « ni de gauche, ni de droite », cela vous dit quelque chose ? Et Ada Colau gouverne la ville de Barcelone en coalition avec le PSC, le parti “socialiste” catalan. Si elle a pris quelques bonnes décisions, vis-à-vis du tourisme de masses par exemple, elle a aussi continué la répression contre les migrants qui essaient de gagner leur vie par la vente à la sauvette. Bref, si ces partis politiques présentent un certain renouveau et ont des prises de position défendables, on risquerait moins de se tromper à propos de leur vrai nature en les qualifiant de sociaux-démocrates. Car c’est cet espace politique-là qu’ils ont occupé après la fuite vers la droite des partis qui traditionnellement s’en réclamaient. Corollaire : mon mensuel préféré, CQFD, avait consacré en 2015 un dossier au « pari municipaliste » en Espagne. Il y était question des différents parfums de Podemos et, surtout, des partis dits des “communs”, comme celui d’Ada Colau. Par contre, pas un mot sur les CUP (« candidatures d’unité populaire ») présentes surtout en Catalogne depuis le début des années 2000, bien avant le 15M (sigle par lequel on connaît en Espagne le mouvement des “indignados”) Contrairement à Podemos ou aux “communs”, les CUP sont un mouvement ouvertement anti-capitaliste, qui est contre la monnaie unique, contre les programmes dits « d’austérité » de la troïka, qui fonctionne et prend les décisions en assemblée(s) et dont les élus répondent en tout moment devant la base et ne se présentent qu’à un seul mandat. Un parti qui malgré tout cela a 7 % des sièges du parlement catalan. Dans mon innocence, j’avais pensé qu’il y en avait assez pour attirer l’attention de la « gauche-de-gauche » en France. J’ai même fait un courrier à CQFD pour montrer ma déception et les inviter à s’y intéresser. Ma lettre est restée sans réponse, ce que je peux toutefois comprendre et qui me permet de la reprendre en partie ici. Je pense que les CUP ont, hélas, un stigmate difficilement acceptable en France : elles sont aussi ouvertement pour la constitution d’une république catalane indépendante. Et là, c’est le blocage : parce que vu d’ici, on se dit, à raison, que les kurdes ont le droit de réclamer un ou des états propres et ainsi sous-diviser trois états existants, à savoir l’Iran, l’Irak, la Turquie. Mais l’Espagne, ah non, c’est différent, sa sacrée constitution dit qu’elle est « une et indivisible », tout comme la République Française.
’ai l’impression, quand j’en parle avec les amis, que le sentiment ici est que la Catalogne essaie de faire un peu comme ce qu’on nous dit du nord de l’Italie, c’est-à-dire, d’échapper un État qui “oblige” ces régions relativement plus riches, à une certaine forme de solidarité avec des régions moins prospères. Je ne vais pas nier que pour une partie des indépendantistes catalans il s’agit bien de cela. Mais en Catalogne vous ne trouverez pas l’équivalent de la Ligue du Nord italienne : la majorité des fascistes catalans sont pour l’union avec l’Espagne. D’autre part, Barcelone a été la première grande ville européenne où des dizaines de milliers de gens sont sorties à la rue pour réclamer que l’état accepte et organise la venue et l’accueil de son quota de réfugiés, voire davantage. Mais la vision économiste du « problème catalan » est, on ne saurait espérer autrement, véhiculée et mise en avant par les grands médias, en Espagne et ailleurs. Il est plus inattendu qu’elle reste presque le seul point de vue des gens qui sont pourtant capables d’aller au-delà des idées reçues concernant d’autres sujets. Je n’accuse personne, j’ai exposé plus haut des raisons qui peuvent expliquer cette méconnaissance. Des raisons que j’accepte en un premier temps, mais que je pense qu’il faut dépasser.
Que se passe-t-il donc en Catalogne ? Je commence un peu à côté, pour vous dire que je ne suis pas nationaliste. Ni catalan, ni espagnol, ni européen. Lorsqu’on me demande d’où je viens, je réponds invariablement par le fait géographique de base : Barcelone. Si j’étais sûr d’être compris, je donnerais la latitude et la longitude, à la place du nom de ma ville. Pourtant, je n’ai pas honte d’être né là-bas, c’est que pour moi, cela n’est qu’une partie, la plus contingente qui soit, de mon histoire. Ne me sentant donc pas partie de la nation catalane, les arguments “historiques” pour son indépendance me sont étrangers, insuffisants, très discutables. Je suis par contre pour l’autodétermination de toute société qui voudrait se gouverner par elle-même. Qu’elle s’appelle “nation” ou non m’est secondaire, je ne me suis jamais posé la question de savoir si les communautés zapatistes s’en considèrent une. Ceci dit, je ne pourrais pas accepter n’importe quelle forme de gouvernement, en particulier ceux basés sur la haine, la violence, l’exclusion. Mais ce seraient alors la haine, la violence et l’exclusion que je combattrais, non leur volonté de se gouverner par eux-mêmes.
Voici donc ce que je pense à propos du « problème catalan ». Ce “problème” vient de loin, les nationalistes vous diront 300 ans, ceux qui se sont passés depuis la fin de la guerre de succession espagnole. Il a connu différents formes en différents moments, il a été nourri par l’attachement des catalans à leur langue et à leurs traditions, ainsi que par les narratives héroïques de son histoire, plus ou moins fausses, comme souvent le sont ce type de récits. Jusqu’ici, le cas typique d’une « nation sans état », une parmi d’autres que dans la formation des états modernes en Europe n’a pas réussi à construire le sien. On ne peut donc nier que c’est bien un sentiment nationaliste qui a cherché avec plus ou moins de force l’autonomie, voire l’indépendance. On ne peut pas non plus nier, comme les gouvernements espagnols l’ont toujours fait, qu’il y a une nation en Catalogne, vu que le sentiment d’en constituer une a été constant et souvent majoritaire chez les catalans. J’ai quitté Barcelone il y a 18 ans. À ce moment-là, une majorité des catalans se disaient nationalistes, mais je dirais que moins de 20 % étaient pour l’indépendance. Je n’étais pas parmi eux. Aujourd’hui, près de la moitié, dont moi, sommes pour l’indépendance. Une si rapide évolution montre que le « problème catalan » a dû quelque part changer de nature. H. L. Macken, par ailleurs assez peu fréquentable, écrivit « il y a toujours une solution bien connue pour chaque problème humain : claire, plausible et fausse ». Il serait facile d’expliquer la montée de l’indépendantisme par la crise. Ce serait oublier la partie symbolique du problème, celle du mépris du peuple “démocratiquement représenté”. En 2005, avant que la crise éclate, le gouvernement catalan est dirigé par une coalition « de gauche », avec les “socialistes” en tête, et dont seulement un parti, ERC (gauche républicaine catalane) se déclare indépendantiste. La droite nationaliste, alors non ralliée à l’indépendantisme, est en minorité au parlement catalan. Ce parlement approuve, en septembre 2005, un nouveau « statut d’autonomie » avec 90 % des voix de ses députés. Deux ans avant, en décembre 2003, alors candidat “socialiste” au poste de premier ministre, Rodríguez Zapatero, avait promis, lors d’un meeting à Barcelone, qu’il soutiendrait toute proposition de statut approuvé par le parlement catalan. En 2006, avec une majorité suffisante au Congrès espagnol, en bonne partie grâce aux députés “socialistes” catalans, Zapatero non seulement ne tient pas sa promesse, mais il oblige à raboter le statut de ses demandes les plus fédéralistes et nationalistes. Abandonnant ces alliés de gauche et même les propres socialistes catalans, il s’allie à la droite nationaliste catalane et arrive à un compromis au Congrès espagnol. Le statut ainsi dénaturalisé est pourtant approuvé en Catalogne par un referendum (74 % pour, 21 % contre, participation 49 %) que le gouvernement d’Espagne a accepté à contrecœur, craignant que la population refuse le statut : la commission électorale et la cour suprême avaient interdit de promouvoir la participation. Quelques jours plus tard la droite espagnole (PP) dépose un « recours d’inconstitutionnalité » auprès de la cour constitutionnelle, contre 187 des 223 articles du nouveau statut. Le PP arrive au pouvoir en 2008, la cour constitutionnelle ne s’est toujours pas prononcée, le renouvellement de ses juges est un enjeu majeur de la législature et ce sont des juges très à droite qui, en juin 2010, donnent raison à la plupart des demandes du PP. Moins de deux semaines plus tard, le 10 juillet, entre un million et un million et demi de personnes manifestent à Barcelone derrière le slogan « Nous sommes une nation. Nous décidons », la première d’une longue série de manifestations massives. La crise, certes, était arrivée entre temps, mais ce n’est pas elle qui a sorti ces gens à la rue. Le premier point de bascule dans cette histoire est, à mon avis, ce 10 juillet 2010. En ce moment ce sont surtout des nationalistes de droite, jusqu’ici pour la plupart commodes avec le système dit « autonomique », qui commencent à pencher pour le camp de l’indépendance.