ous, est le soupçon, puis l’indice, puis la preuve. Ainsi s’échafaude l’enquête, ainsi se construit la vérité judiciaire, ainsi s’établissent au final les peines ou les relaxes. Au soupçon correspond la garde à vue ; à l’indice la mise en examen ; à la preuve, la peine prononcée.
Valmy, c’est rigoureusement l’inverse. C’est le Droit dé-gradé, parcouru en panique à l’envers sous la pression colossale et croisée de la colère policière (pression interne) et de l’opinion publique choquée (pression externe), laquelle reçoit vite l’amplification frénétique des réseaux sociaux (vidéo virale) derrière laquelle courent, essoufflés, les vieux vampires des médias classiques. Autrement dit, c’est la machine judiciaire sévèrement prise en étau entre sa base (les flics qui crient vengeance) et son sommet (les politiques qui vont pouvoir parader), ce sommet qui dès le lendemain, ventriloque à qui-mieux-Valls qu’on va retrouver et châtier les coupables. Mieux, qu’on les a déjà retrouvés !
Sauf qu’à ce moment-là, ils n’ont rien. Nib. Walou. Quedal. Vent et mousse. Peau de zébu. Rien, mais un rien photogénique et storytellable : les vidéos des touristes de l’émeute, les déchets des caméras de surveillance. Ça suffit pas ? Ça ne prouve rien ? À ce stade, c’est clair. Parce qu’il faut des noms, des noms tout de suite, que seule une longue enquête, inévitablement incertaine dans ses résultats, menée hors du tempo médiatique, pourrait donner.
Valls n’a pas le temps : il fait de la politicom, comme tous. Il obéit à ses clients, les électeurs. La colère est trop forte, trop publique déjà, trop pulsive. Alors il pressure de haut en bas. Ça, ils savent faire. Un type de la DRPP passe un coup de fil. Il balance quatre noms. Des noms de militants qu’il suit depuis un bout de temps et qu’il a vu le jour J dans la manif. Et sur cette base, juridiquement sans fondement — pure délation policière, pure lettre de cachet new-age d’une petite main des RG — sans un soupçon de preuve, on met quatre jeunes en garde-à-vue. En garde-à-vue illégale. Si bien que le lendemain, pour donner à la procédure une assise qui lui fait cruellement défaut, on convoque le délateur anonyme, un certain T142. Ce n’est pas un robot, attention ! C’est un homme. Un drôle d’homme, on le verra. On le somme gentiment de cracher un témoignage. Qui servira rétroactivement de caution juridique… vingt-quatre heures après. Hop, hop, bonneteau !
Là où toute la presse se plante, continue Assous, très concentré, Le Mondeen tête, est qu’elle confond le renseignement anonyme du 19 avec le témoignage officiel (mais secret) du 20. Le second pouvait justifier une garde-à-vue. Le premier invalide tout, toute la démarche, car il ne repose sur rien. Derrière, la police va empiler les procédures et multiplier les perquisitions, afin d’apporter à rebours et après-coup les fameuses preuves qui auraient pu ou dû amorcer le vrai travail d’enquête.
T142 est un témoin policier. Pourquoi pas ? dit Assous, avec sa voix qui enfle et s’éteint subitement en clausule. Au moins, son métier est d’observer, au moins il est assermenté, la base est solide. Sauf que « normalement », pour qu’un témoin soit recevable, il doit pouvoir être interrogé à la fois par l’instruction… et par la défense ! On doit pouvoir confronter son témoignage à la réalité des faits et des accusés. Sinon, sous la pression administrative (il est salarié de la DRPP), il ne témoignera évidemment qu’à charge, ne serait-ce que par crainte hiérarchique ou solidarité de corps. Un témoin qui reste « secret » empêche le travail de la défense et donc du droit, lequel, pour se déployer sainement, ne peut être que contradictoire.
Mais il y a pire, pour nos prévenus : c’est que le témoignage se révèle erroné. Il s’avère même à plusieurs reprises carrément faux. Il est contredit sans discussion par les images. Ce qui est un brin gênant pour T142, mais las ! La machine judiciaire est lancée. Dans le sillage bourbeux des approximations de T142, une armée de collègues s’activent pour orpailler les vidéos, quêter des indices épars, disserter sur des gardes-robes de manif et agripper fièvreusement le graal de quelque preuve.
Pour Bryan, l’accusation frôle le néant et l’on se demande comment il peut même être ici, à cette barre. Pour Antonin, ils fabriquent un golem d’indices avec de la terre vidéale, un regard cerné, des chaussures à virgule blanche et un caleçon moule-boule, un sac à dos banal, une veste jamais retrouvée et un double anneau pour les gouverner tous. Ils n’ont pas d’ADN et pas le moindre visage ? Qu’importe, c’est lui ! Il faut que ce soit lui ! Sinon le témoignage de T142 s’écroule. Et T142-le-témoin-caché, ici, décide de toute la crédibilité de la chaîne.
Par un tour de magie piteux et révélateur, le faisceau d’indices du procureur (je reviens au matin, excusez le zigzag), dont il précise bien au début de sa harangue qu’ils ne sont « que des indices », deviendra, en fin de réquisitoire, un « faisceau de preuves ». On hallucine.
Assous est proche de terminer. Il est 18h. Il s’adresse maintenant aux juges, dans un face à face serré. Il dit de Bryan — mais ça vaut évidemment pour tous les accusés : « vous allez le condamner sur un simple renseignement ». Même pas sur une note blanche, non signée. Peut-être juste… sur un coup de fil.
Et il pointe clairement une responsabilité historique. Si la chambre d’instruction valide une telle procédure, elle entérine de fait la fin de l’État de droit. Elle légitime l’entrée discrète et féroce dans un État de Police. Un État où il suffira désormais à un policier d’accuser anonymement, sans jamais être confronté à la défense, pour mettre au trou ceux que le pouvoir offensé souhaite y mettre. Au premier rang desquels les ennemis de la police, à savoir les antifascistes, plus largement l’extrême-gauche — plus largement encore tout citoyen qui pense que la République ne consiste pas à frapper au sol des jeunes qui rêvent d’un monde plus juste, et qui ont la dignité de se battre pour le faire advenir.
Vous me direz : tu t’emballes Damasio ! Tu as vu les images comme nous tous. Tu les as vu frapper le policier à la barre de fer et défoncer le véhicule de police, non ? Bien sûr. Il ne s’agit pas d’absoudre toute violence, même au nom et en réponse à la violence, autrement routinière et injustifiable à mes yeux, des professionnels de l’Ordre. Il ne s’agit pas de légitimer l’incendie pour la beauté des flammes, ni d’excuser la colère aveugle, fut-elle la mieux fondée politiquement en ce printemps 2016 qui a vu une explosion des excès de la BAC, laquelle se prolonge indéfiniment aujourd’hui.
Il s’agit juste d’être froid face à un film dont le registre pulsif est trop évident pour qu’il ne court-circuite pas toute rigueur et toute pensée. Il s’agit de se demander si l’identification-réflexe au policier attaqué, l’empathie générale qu’il suscite par son statut de victime, doit empêcher que le travail de l’enquête et du droit, lent et minutieux, garant de sa sérénité, soit bafoué et bâclé au point qu’on mette au mitard cinq ans des jeunes qui ont pété, sans aucune gravité physique, les plombs.
Car derrière cette honte d’une procédure indigne qui humilie le droit, au-delà même d’une méthode qui relève clairement de l’État policier, la lucidité commande de dire ça : tout part d’un court film viral qui a fait l’effet d’une bombe. Tout part d’un récit vidéo que l’État n’avait ni prévu ni maîtrisé mais dont il a fallu très vite, en 24 heures, recadrer le storytelling pour le rendre conforme à l’attente supposée du public, ici de l’opinion, très majoritaire, des citoyens que la police rassure (tant mieux pour eux) : à savoir que toute agression sur un flic doit se payer d’une vengeance implacable. Surdimensionnée. « Jupiterienne » allez, pour sacrifier à la novlangue actuelle. De sorte que c’est moins l’État policier qui commande en réalité toute cette procédure que l’État-Spectacle, qui le chapeaute et l’instrumentalise, que l’État dans sa fonction narrative d’assurer et de sécuriser les récits sociaux qui le sauvent et le confortent, le réhabilitent aux yeux de ceux qui ont troqué leur liberté pour sa sécurité. L’État-Mytho.
Il n’y a pas de complot en vérité, pas de propagande. Rien d’obscur ni de caché. Il y a juste la production limpide d’un récit étatique qui doit à la fois réécrire et achever le script équivoque amorcée par une vidéo d’émeute qui finit trop bien (le policier se montre digne et héroïque) et trop mal (la voiture brûle et les coupables s’évaporent). L‘État n’est et ne reste crédible que s’il peut venger la victime qui incarne idéalement sa fonction régalienne. Et la venger spectaculairement, plus spectaculairement encore que la menace, finalement assez modeste, qui a fragilisé sa symbolique de « force de l’ordre ».
C’est contre ce récit que se battent admirablement les avocats de la défense. Que le droit, qu’ils activent et ressourcent, reprend toute sa noblesse. Celle de décomposer et d’invalider séquence par séquence les étapes d’un scénario cousu de fil rose. Enfin violet. Peut-être rouge. Les juges jugeront. On les espère lucides et glacés, comme la vérité.
T142, lui, boit un petit blanc devant son écran plat, les pieds sur sa table basse. Son chat miaule. Il est fatigué mais heureux. Ou il est triste. On ne sait pas. Un jour prochain, T142 sera un robot. Une IA de reconnaissance d’images ultraprécise et pourtant aveugle. Pour l’instant, ça reste un homme, un homme anonyme. Un homme qui aurait pu être un homme, au sens noble. Et qui restera à jamais un outil. Une pièce. Une pièce glissée dans la fente d’un jukebox judiciaire pour nous faire Vallser sur un air de Collombe.
J’ai vraiment du mal avec l’orthographe en ce moment, c’est bizarre. Et avec notre justice.
— Alain Damasio