ncepts lacaniens, mais en réalité ces termes changent souvent assez dramatiquement de signification. Enfin, le dialogue de Žižek avec des penseurs contemporains offre un superbe exemple de l’“art de la guerreˮ machiavélique en philosophie – souvent présentant comme position d’un adversaire ce qui est en réalité sa propre position, avant de l’attaquer pour des raisons qui sont parfaitement valables pour une de ses propres positions antérieures. Aussi beaucoup des critiques dans les livres de Žižek peuvent et doivent-elles se lire comme des autocritiques. Le résultat de ce style de pensée tout à fait unique dans le panorama contemporain est qu’une lecture compréhensive de l’œuvre de cet auteur prolifique est en passe de devenir une fascinante impossibilité » [5].
Il ne sera pas ici question d’étudier la philosophie de Žižek organisée autour de quatre penseurs : Hegel, Marx, Lacan, Badiou sur les abstractions desquels il disserte, selon le mode et dans la langue marxistes vernaculaires, à longueur de pages difficiles pour l’étranger à la dialectique hégéliano-marxiste, à la rhétorique freudo-marxiste, à la psychanalyse lacanienne. Pour ce qui est de ses prises de positions politiques qui en seraient issues, point n’est besoin de savoir lire le marx ancien ou le marx post-moderne pour comprendre que Žižek ne mérite pas l’étiquette stalinienne que lui collent, avec délectation, les chroniqueurs ; pas plus qu’il ne mérite d’être considéré comme un philosophe révolutionnaire, encore moins un idéologue innovant. Sa doctrine moins sophistiquée que celle d’un Rancière, moins élaborée que chez Negri, moins déconcertante qu’avec Badiou et sans les abus de confiance d’Holloway [6], n’est pas très éloignée de la démocratie radicale de Laclau et Mouffe [7]. Deux mots ont tué Žižek comme théoricien de la pensée politique et ont fait sa gloire comme acteur de la scène médiatico-intellectuelle : « dictature-du-prolétariat » et « terreur ». À l’écrit, Žižek se défend d’avoir entretenu ces malentendus.
Žižek s’affirme communiste. Mais, il ne suffit pas d’être opposé à l’exploitation et à la domination capitaliste pour être communiste, il faut se déterminer sur la question de l’État. Á l’instar des autres philosophes contemporains, Žižek se retient d’en dire trop sur ce que pourrait être une société communiste [8] parce que « si le communisme est vraiment une Idée “éternelleˮ ; il fonctionne donc comme une “universalité concrèteˮ hégélienne : il est éternel non pas au sens où il s’agirait d’une série de caractéristiques universelles abstraites pouvant être appliquées partout, mais au sens où il doit être réinventé dans chaque situation historique nouvelle » [9]. Ce qui lui laisse du répit avant d’en venir aux moyens de l’hypothèse communiste et lui permet de se concentrer sur la critique du capitalisme.
Slavoj Žižek considère que la domination du capitalisme est plus forte que celle de l’État parce que le capital « menace notre liberté d’une façon beaucoup plus retorse, en pervertissant le sens que nous donnons à la liberté » ; le capital nous bombarde de « ”libres choix” imposés », nous oblige à « prendre des décisions à propos desquelles nous ne sommes bien souvent même pas compétents » [10]. Dans l’idéologie quotidienne notre servitude est présentée comme notre liberté avec pour seul but de nous faire consommer, « acheter des choses revient […] à voter continuellement avec notre argent » pour la pérennité du système [11]. L’hégémonie du capital finit par donner « l’illusion que l’État disparaîtrait de lui-même » [12]. Cette société du chantage – elle ou le chaos, elle ou la dictature – tient par l’apparence de son indestructibilité et sa capacité à « s’accommoder de toutes les civilisations, de la chrétienté à la bouddhiste, de l’Occident à l’Orient » [13]. « Visiblement, constate Žižek, il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme » [14]. La question de l’État libéral et de la démocratie représentative ne viennent qu’en second car ils ne sont que des rouages.
« De l’analyse de Marx, il ressort essentiellement que la matrice idéologico-juridique du binôme liberté-égalité n’est pas un simple “masqueˮ dérobant le binôme exploitation-domination, mais la forme même où ce dernier est mis en exercice » [15].
Žižek a le mérite de rappeler ce postulat au moment où les sociaux-libéraux abreuvent les citoyens, électeurs potentiels, de leur capacité à valoriser et garantir les principes de liberté et d’égalité dans une société de marché ; de rappeler ainsi que les partis socialistes, les partis de la gauche parlementaire sont bien le dernier rempart du capitalisme, et qu’il ne suffit pas de parader au Forum social mondial de Dakar pour casser le cadre « transcendantal » de l’appareil idéologique dominant [16].
Et voilà que de nos jours, « c’est le capitalisme qui est proprement révolutionnaire » et met plus encore l’État à son service par une construction d’apparence contradictoire [17]. Ayant vaincu l’U.R.S.S. et ce qu’il dit être le communisme, le capitalisme se trouve une nouvelle dynamique idéologique. Sans coup férir, il « a triomphalement récupéré la rhétorique égalitaire et antihiérarchique de 1968, en se présentant comme une révolte libertarienne réussie » [18] : liberté de la société civile contre liberté d’entreprendre, moins d’État pour plus de marché, ce que Žižek appelle « le nouvel esprit du capitalisme » [19]. Un nouvel esprit dont la logique dérégulatrice, anti-étatique, nomade, déterritorialisante « coexiste avec (et repose sur) des interventions toujours plus autoritaires de l’État et ses appareils juridiques ou autres. Ce qu’on peut discerner à l’horizon de notre devenir historique est donc une société où le libertarianisme et l’hédonisme personnel coexistent avec (et son alimentés par) une toile complexe de mécanismes régulateurs mis en place par l’État. Aujourd’hui, loin de disparaître, l’État rassemble ses forces » [20]. Rassemble et renforce ses moyens au service et sous la direction d’un capitalisme régulé pour ses seules pérennité et prospérité, exaltant le mythe de la « fin de l’histoire » qui l’autoriserait à se présenter comme le système le plus efficace pour œuvrer dans l’intérêt général ; nouvelle entreprise de lessivage des cerveaux qu’il souhaiterait finale [21]. Heureusement pour l’humanité, la « meilleure des sociétés possibles » est aveugle, elle ne voit pas qu’elle « approche un point zéro apocalyptique » [22]. S’y développent des antagonismes, terreaux du communisme, qui finiront par faire douter de son éternité. Žižek discerne « quatre cavaliers de l’apocalypse » [23] :
la marchandisation effrénée qui se heurte à la difficulté d’appliquer le concept juridique de propriété privée aux produits résultant du travail intellectuel notamment à partir des nouvelles technologies [24] ;
l’inquiétude soulevée par les développements des techno-sciences spécialement la biogénétique et le contrôle numérique sur nos vies ;
la catastrophe écologique mondiale ;

