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SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

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Slavoj Žižek, la proposition anarchiste en contrepoint

Slavoj Žižek, la proposition anarchiste en contrepoint
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Bien des inexactitudes sont dites et écrites à propos de Slavoj Žižek, souvent par des gens qui ne l’ont pas lu, ou mal lu. Il faut dire que le personnage, par ses provocations médiatiques à propos du communisme, de la dictature du prolétariat, de la terreur, etc., les a entretenues et en a favorisé de plus graves qui, bien que malveillantes ou simplement idiotes, tels son antisémitisme ou son fascisme, n’en font pas moins leur œuvre.
La philosophie politique de Žižek mérite mieux que des jugements définitifs, des condamnations péremptoires.

Dans le cadre de ses lectures militantes (http://www.autrefutur.net/_Pierre-Bance_), Pierre Bance montre que Žižek pose des questions qui contrarient la pensée anarchiste, qui obligent ceux qui aspirent à une société sans État à un effort de conceptualisation, à un renforcement de l’argumentaire pour expliquer que le communisme est un monde souhaitable et possible. Un monde qui n’a pas grand-chose à voir avec la démocratie radicale suggérée par Žižek dont les postulats, les préjugés, les abstractions, les diversions… éclairent en contrepoint la pertinence du projet d’un autre futur sans État.
L’article est rédigé pour être lu sans être obligé de se reporter systématiquement aux notes, lesquelles, pour une réflexion plus approfondie, donnent les références des citations, des compléments bibliographiques et des approfondissements ou observations de l’auteur. 

Très long pour une lecture à l’écran, le texte est également proposé au téléchargement. 
Il est libre de droits avec mention de l’auteur : Pierre Bance, et de la source : Autrefutur.net.

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Slavoj Zizek-la proposition anarchiste en contrepoint. (Autrefutur)

Slavoj Žižek ne serait connu que de quelques spécialistes de la philosophie marxiste et de la psychanalyse lacanienne s’il n’avait commis quelques excentricités lui procurant une notoriété inespérée qu’il gère comme un patrimoine [1]. Prétendre que c’est « le philosophe le plus dangereux d’Occident » est ridicule [2]. Á la différence de Badiou, avec son De quoi Sarkozy est-il le nom ?, ce ne sont pas les écrits de Žižek qui font scandale mais ses déclarations hautes en couleur dans les journaux, à la radio ou à la télévision lesquels l’encouragent dans cette voie. Beaucoup en parle, peu l’ont lu, si bien que sa pensée politique cède à sa caricature. Si l’on se plonge dans ses textes politiques, on constate qu’il en dit plus qu’il n’en écrit et certainement qu’il n’en pense [3]. Doté de connaissances encyclopédiques qui lui permettent de combiner maints sujets sous l’angle philosophique, psychanalytique, culturel et politique, il étourdit le lecteur par une production foisonnante, sans craindre les « copier-coller », les digressions et les blagues [4]. Žižek développe sa pensée par progression. De livre en livre, il reprend une idée, la prolonge, la corrige, revient dessus, sa lecture exige un éveil constant. Voici l’avertissement du professeur belgo-américain Bruno Bosteels :

« Il peut sembler que Žižek campe sur une série orthodoxe de co

 

 

 

ncepts lacaniens, mais en réalité ces termes changent souvent assez dramatiquement de signification. Enfin, le dialogue de Žižek avec des penseurs contemporains offre un superbe exemple de l’“art de la guerreˮ machiavélique en philosophie – souvent présentant comme position d’un adversaire ce qui est en réalité sa propre position, avant de l’attaquer pour des raisons qui sont parfaitement valables pour une de ses propres positions antérieures. Aussi beaucoup des critiques dans les livres de Žižek peuvent et doivent-elles se lire comme des autocritiques. Le résultat de ce style de pensée tout à fait unique dans le panorama contemporain est qu’une lecture compréhensive de l’œuvre de cet auteur prolifique est en passe de devenir une fascinante impossibilité » [5].

Il ne sera pas ici question d’étudier la philosophie de Žižek organisée autour de quatre penseurs : Hegel, Marx, Lacan, Badiou sur les abstractions desquels il disserte, selon le mode et dans la langue marxistes vernaculaires, à longueur de pages difficiles pour l’étranger à la dialectique hégéliano-marxiste, à la rhétorique freudo-marxiste, à la psychanalyse lacanienne. Pour ce qui est de ses prises de positions politiques qui en seraient issues, point n’est besoin de savoir lire le marx ancien ou le marx post-moderne pour comprendre que Žižek ne mérite pas l’étiquette stalinienne que lui collent, avec délectation, les chroniqueurs ; pas plus qu’il ne mérite d’être considéré comme un philosophe révolutionnaire, encore moins un idéologue innovant. Sa doctrine moins sophistiquée que celle d’un Rancière, moins élaborée que chez Negri, moins déconcertante qu’avec Badiou et sans les abus de confiance d’Holloway [6], n’est pas très éloignée de la démocratie radicale de Laclau et Mouffe [7]. Deux mots ont tué Žižek comme théoricien de la pensée politique et ont fait sa gloire comme acteur de la scène médiatico-intellectuelle : « dictature-du-prolétariat » et « terreur ». À l’écrit, Žižek se défend d’avoir entretenu ces malentendus.

Žižek s’affirme communiste. Mais, il ne suffit pas d’être opposé à l’exploitation et à la domination capitaliste pour être communiste, il faut se déterminer sur la question de l’État. Á l’instar des autres philosophes contemporains, Žižek se retient d’en dire trop sur ce que pourrait être une société communiste [8] parce que « si le communisme est vraiment une Idée “éternelleˮ ; il fonctionne donc comme une “universalité concrèteˮ hégélienne : il est éternel non pas au sens où il s’agirait d’une série de caractéristiques universelles abstraites pouvant être appliquées partout, mais au sens où il doit être réinventé dans chaque situation historique nouvelle » [9]. Ce qui lui laisse du répit avant d’en venir aux moyens de l’hypothèse communiste et lui permet de se concentrer sur la critique du capitalisme.

Le nouvel esprit du capitalisme

Slavoj Žižek considère que la domination du capitalisme est plus forte que celle de l’État parce que le capital « menace notre liberté d’une façon beaucoup plus retorse, en pervertissant le sens que nous donnons à la liberté » ; le capital nous bombarde de « ”libres choix” imposés », nous oblige à « prendre des décisions à propos desquelles nous ne sommes bien souvent même pas compétents » [10]. Dans l’idéologie quotidienne notre servitude est présentée comme notre liberté avec pour seul but de nous faire consommer, « acheter des choses revient […] à voter continuellement avec notre argent » pour la pérennité du système [11]. L’hégémonie du capital finit par donner « l’illusion que l’État disparaîtrait de lui-même » [12]. Cette société du chantage – elle ou le chaos, elle ou la dictature – tient par l’apparence de son indestructibilité et sa capacité à « s’accommoder de toutes les civilisations, de la chrétienté à la bouddhiste, de l’Occident à l’Orient » [13]. « Visiblement, constate Žižek, il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme » [14]. La question de l’État libéral et de la démocratie représentative ne viennent qu’en second car ils ne sont que des rouages.

« De l’analyse de Marx, il ressort essentiellement que la matrice idéologico-juridique du binôme liberté-égalité n’est pas un simple “masqueˮ dérobant le binôme exploitation-domination, mais la forme même où ce dernier est mis en exercice » [15].

Žižek a le mérite de rappeler ce postulat au moment où les sociaux-libéraux abreuvent les citoyens, électeurs potentiels, de leur capacité à valoriser et garantir les principes de liberté et d’égalité dans une société de marché ; de rappeler ainsi que les partis socialistes, les partis de la gauche parlementaire sont bien le dernier rempart du capitalisme, et qu’il ne suffit pas de parader au Forum social mondial de Dakar pour casser le cadre « transcendantal » de l’appareil idéologique dominant [16].

Et voilà que de nos jours, « c’est le capitalisme qui est proprement révolutionnaire » et met plus encore l’État à son service par une construction d’apparence contradictoire [17]. Ayant vaincu l’U.R.S.S. et ce qu’il dit être le communisme, le capitalisme se trouve une nouvelle dynamique idéologique. Sans coup férir, il « a triomphalement récupéré la rhétorique égalitaire et antihiérarchique de 1968, en se présentant comme une révolte libertarienne réussie » [18] : liberté de la société civile contre liberté d’entreprendre, moins d’État pour plus de marché, ce que Žižek appelle « le nouvel esprit du capitalisme » [19]. Un nouvel esprit dont la logique dérégulatrice, anti-étatique, nomade, déterritorialisante « coexiste avec (et repose sur) des interventions toujours plus autoritaires de l’État et ses appareils juridiques ou autres. Ce qu’on peut discerner à l’horizon de notre devenir historique est donc une société où le libertarianisme et l’hédonisme personnel coexistent avec (et son alimentés par) une toile complexe de mécanismes régulateurs mis en place par l’État. Aujourd’hui, loin de disparaître, l’État rassemble ses forces » [20]. Rassemble et renforce ses moyens au service et sous la direction d’un capitalisme régulé pour ses seules pérennité et prospérité, exaltant le mythe de la « fin de l’histoire » qui l’autoriserait à se présenter comme le système le plus efficace pour œuvrer dans l’intérêt général ; nouvelle entreprise de lessivage des cerveaux qu’il souhaiterait finale [21]. Heureusement pour l’humanité, la « meilleure des sociétés possibles » est aveugle, elle ne voit pas qu’elle « approche un point zéro apocalyptique » [22]. S’y développent des antagonismes, terreaux du communisme, qui finiront par faire douter de son éternité. Žižek discerne « quatre cavaliers de l’apocalypse » [23] :
- la marchandisation effrénée qui se heurte à la difficulté d’appliquer le concept juridique de propriété privée aux produits résultant du travail intellectuel notamment à partir des nouvelles technologies [24] ;
- l’inquiétude soulevée par les développements des techno-sciences spécialement la biogénétique et le contrôle numérique sur nos vies ;
- la catastrophe écologique mondiale ;

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Que faire ?

L’affaire n’est pas simple et le raisonnement de Slavoj Žižek non plus. La phase préparatoire à la révolution, au passage à la société anticapitaliste prendra la forme d’une triade : il faut un mouvement, un parti et un dirigeant liant le mouvement au parti [46]. Celle-ci constituée, le moment favorable venu, la prise du pouvoir sera possible pour un communisme dont on ignore beaucoup. Si tant est qu’il s’agisse de communisme puisqu’il n’y est jamais question de la disparition de l’État.

Même si l’acte de rébellion compte « pour une réussite dans la mesure où il instaure l’immortelle idée de liberté » [47], les mouvements sociaux tels que nous les voyons sont sans avenir. Leur succès est souvent une illusion car il « doit être évalué sur la base de ce qu’il en reste une fois qu’ils sont passés » [48]. Pour le projet révolutionnaire, il n’en reste rien, à moins qu’ils ne soient qu’« une provocation hystérique, adressée au maître, sans programme positif permettant de substituer un nouvel ordre à l’ancien » et traduire « comme un appel (désavoué, bien sûr) à un nouveau maître » [49]. L’individu comme les masses se heurtent à une aporie [50], une incapacité à mesurer leur force :

« Nous (les agents individuels ou collectifs) avons beau savoir que tout est entre nos mains, il nous est impossible de prédire les conséquences de nos actes – loin d’être impuissants, nous sommes omnipotents, sans être capables de déterminer l’étendue de nos pouvoirs. L’écart entre les causes et les effets se révèle irréductible, et aucun “grand Autre” n’est là pour garantir l’harmonie entre les niveaux, pour assurer que le résultat global de nos interactions sera satisfaisant » [51].

Cet énoncé du problème psychologique cache une solution. Oh ! Žižek n’en dira pas trop et commence par caricaturer l’embarras dans laquelle se trouvent les libertaires et quelques autres :

« Au lieu de considérer l’exigence populaire d’un nouveau Maître comme un signe d’“immaturité” et d’impuissance à constituer un pouvoir politique par un processus de démocratie directe, il faudrait héroïquement assumer ce rôle et offrir au peuple ce qu’il veut, même si cela équivaut parfois à contrarier ses attentes directes » [52]

Ce maître nécessaire sera quelque chose comme… un parti [53]. Ce parti sera différent du parti politique démocratique ordinaire qui tient sa légitimité des élections. Le « Parti “renforcé” » la tiendra de la dynamique politique des mouvements, l’élection restant secondaire. Mieux, le parti exprimera la volonté des mouvements sans même négocier avec eux puisqu’il est « un mouvement transsubstantié dans la forme de l’universalité politique, prêt à assumer le pouvoir d’État en sa totalité [un mouvement qui], en tant que tel, ne s’autorise que de lui-même » [54]. Un peu de charabia pour faire passer le bon vieux Parti communiste d’autrefois ? On ne le saura pas car, pour l’instant, c’est un parti qu’il faut inventer et Žižek dit ne pas savoir comment [55]. Par contre, il fait intervenir un troisième acteur entre le peuple en mouvement et le parti : le dirigeant. Un nom propre qui va favoriser cette « transsubstantiation » incarnant la fusion du Parti et du peuple [56].

Si le dirigeant occupe une position particulière qui lui permet d’établir et de garantir l’égalité entre les sujets « qui sont égaux en raison de leur identification commune au leader », il « doit dissoudre sa position spéciale au sein de cette égalité » [57]. Le dirigeant est tout et rien. Tout parce que sans lui peuple et parti ne peuvent s’unir. Rien parce qu’il n’est qu’un symbole, un nom mobilisateur [58]. L’idée n’est pas facile à saisir tant il est dur de trouver des exemples dans l’histoire, qui répondent à cette définition, Žižek se garde bien, d’en donner [59]. Il se retranche derrière Alain Badiou qui cite, entre autres, Robespierre, Lénine, Mao, Che Guevara. Mais Badiou ne retient que le nom mobilisateur lui-même sans considération du reste : l’exercice du pouvoir par le dirigeant-nom propre, ce qu’il illustre par la critique de Joseph Staline et du culte de la personnalité par Nikita Khrouchtchev qui « était mal venue, et annonçait sous couvert de démocratie, le dépérissement de l’Idée du communisme auquel nous avons assistées dans les décennies qui suivirent » [60]. On ne retrouve pas chez Badiou cette idée de dissolution du leader dans l’ensemble. Buenaventura Durruti correspondrait-il du paradoxe de Žižek ? Certains le penseront, Michael Hardt et Antonio Negri pourraient être de ceux-là [61].

u sens de la dictature du prolétariat

 

 

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