anarchiste individualiste
26 Juillet 2015
Introduction par R. Dangeville
La publication des œuvres de Marx-Engels représente un véritable thermomètre de la situation politique et sociale de chaque époque. Aux yeux d’Engels, le nombre d’exemplaires du Manifeste diffusés dans la langue de chaque pays ne mesurait pas seulement la force du mouvement ouvrier, mais encore le développement de l’industrie. Depuis queLénine a dénoncé les coupures ou mutilations opérées dans les écrits de Marx-Engels, voire la mise sous le boisseau des textes les plus accablants pour la politique suivie par les chefs ouvriers opportunistes, nous savons que le rapport de forces joue de manière encore plus complexe dans l’édition des œuvres des grands classiques.
Vers la fin de sa vie, Engels vit clairement que la publication de l’œuvre intégrale serait seule capable d’assurer une authentique vision du système complexe et multiple de Marx, et serait chose ardue. Exposant les obstacles auxquels il se heurtait lui-même dans cette publication, il écrivait le 15-4-1895 à R. Fischer : « Ce à quoi je ne saurais me résigner, c’est de faire subir aux travaux de Marx et aux miens des opérations de castration pour les adapter aux conditions momentanées de l’édition. Comme nous avons écrit avec un certain sans-gêne et avons constamment défendu des idées qui constituent un délit et un crime contre l’Allemagne impériale, la publication ne pourrait se faire à Berlin [1],à moins de procéder à de nombreuses omissions. J’ai l’intention de publier les écrits de Marx ainsi que mes petites contributions en édition complète, non par livraisons successives, mais par volumes entiers. »
Si nous ne cessons de revendiquer — sans illusion aucune face à l’actuel révisionnisme russe — l’œuvre intégrale de Marx-Engels, c’est qu’à nos yeux elle représente la synthèse de l’expérience des luttes arrières et sanglantes du prolétariat international, bref, le patrimoine théorique et le programme communiste de la classe ouvrière mondiale. De fait, par suite des luttes des classes ouvrières des générations successives de tous les pays, le marxisme est devenu un acquis que l’histoire a amplement confirmé, en dépit des échecs successifs du prolétariat, suivis d’autant de tentatives nouvelles, toujours plus massives. On constate même qu’il sert aujourd’hui, par opposition, de référence à l’argumentation du moindre idéologue bourgeois ou sous-bourgeois.
De nos jours, les révolutionnaires de tous les pays du monde tirent leur action pratique des écrits fondamentaux de Marx-Engels, avec hélas, il est vrai, plus ou moins de cohérence ou de fidélité. D’une manière ou d’une autre cependant, le marxisme représente maintenant le fonds commun des révolutionnaires de tous les pays du monde, une sorte de manière, devenue instinctive, de réagir aussi bien qu’un système, hélas plus ou moins complet, de pensée et d’action. Dans les contacts et les discussions avec les révolutionnaires de tout pays, il établit d’emblée une familiarité : une simple référence à tel ou tel chapitre du Manifeste ou du Capital suffit souvent à marquer ou bien l’accord ou le désaccord, et permet le mieux de situer les intentions et l’action.
Cette diffusion générale et ces succès ne signifient pas encore — et de loin — le triomphe théorique et pratique du marxisme, car le plus souvent, 99 fois sur 100, il est revendiqué par bribes, se trouve mêlé à d’autres conceptions, ou bien il lui manque, même si l’on prétend être parfaitement marxiste, un simple petit mot — par exemple, celui que soulignait Lénine : la dictature du prolétariat. L’expérience des multiples générations a montré, en effet, que le marxisme doit être intégral en théorie et en pratique pour être lui-même, c’est-à-dire révolutionnaire. Mille fois il a été revendiqué pleinement en paroles, mais abandonné juste sur un point dans l’action précise du moment, et à chaque fois on a constaté qu’irrésistiblement, par sa dialectique matérielle, cette action a déterminé le cours ultérieur du mouvement, appelant d’autres actions à sa suite et adaptant finalement tout le programme à l’opportunisme.
S’il est donc une conclusion que le marxiste devrait tirer de l’expérience historique — et non de l’exemple du dernier grand homme —, c’est la nécessité d’un marxisme plein et entier, en théorie comme en pratique, car les deux sont inséparables pour avoir leur sens.
Les quatre recueils de Marx-Engels sur Le Parti de classe démontrent à l’évidence que la théorie du prolétariat est indissolublement liée à une action, à une force — à l’activité du parti politique par lequel les ouvriers se constituent en classe, en se donnant un programme unique, sous peine de se diviser en fractions catégorielles ou nationales et de mener des actions qui se contrarient les unes les autres ; bref, le programme doit être unique et invariable, sous peine que le prolétariat cesse d’être une seule et même classe depuis ses origines et que le mouvement d’hier soit coupé de celui d’aujourd’hui et de demain. Le marxisme représente ce programme fondamental, dont le parti, dans les hauts et les bas (qui affectent ses effectifs et sa puissance physique, puisqu’il est praxis et force), est le garant par-dessus les frontières et les générations successives.
Les problèmes du communisme ne se résolvent pas en quelques principes. L’œuvre de Marx-Engels tient compte de toute la complexité et de la multiplicité des situations réelles qu’elle systématise et coordonne en un ensemble qui forme le programme d’action de la révolution mondiale.
D’où l’insistance d’Engels pour la publication de l’intégralité de l’œuvre marxiste. Cet ensemble théorique, si complexe et si monumental soit-il, est à la mesure des tâches pratiques gigantesques de la révolution internationale de demain. Certes, il ne s’agit pas d’une tâche d’un individu ou d’un comité d’individualités, pas plus que d’un problème technique de compétence ou de facultés intellectuelles. C’est une question de force, d’orientation et de conscience, et cela a été et sera l’œuvre collective du véritable parti de classe du prolétariat international.
Le prolétariat a souvent tenté une révolution et celle-ci réussit même parfois momentanément, sans que l’œuvre de Marx-Engels fût entièrement découverte. Mais il saute aux yeux que son succès a été d’autant plus grand que sa conscience était plus ample, plus cohérente et plus claire, et qu’elle dictait le plus fidèlement et le plus énergiquement l’action révolutionnaire. Dans la conception marxiste, la révolution n’est pas un simple fait physique, l’explosion spontanée des antagonismes de classes : avant de se constituer en classe dominante en conquérant le pouvoir politique, le prolétariat doit se constituer en classe autonome, donc en parti distinct, avec son programme et ses buts propres. Dans ce parti ouvrier, les niveaux de formation, d’ancienneté, les capacités, la disponibilité, la force des individus varient considérablement, et il ne peut en être autrement dans cette société de classes, surtout quand il s’agit de la classe la plus basse et de la plus exploitée.
Le parti, en tant qu’organe centralisé, doit donc avant tout se donner le plein programme marxiste fondamental. Et c’est ce qui fut fait tant que le prolétariat agissait effectivement comme classe, en faisant trembler toute la société, et n’était pas cette masse informe du peuple (version gauchiste) ou de la nation (faux communistes de Russie ou de France). À la suite d’un travail inlassable, Marx-Engels avaient réussi à donner leur programme à la Ire Internationale et, par ce truchement, au futur parti ouvrier allemand, français, russe, etc. ; de sorte que le marxisme fut d’emblée le programme fondamental de la Seconde Internationale, et Lénine créa la Troisième « simplement » en restaurant le plein marxisme, reliant ainsi toutes les luttes du passé à celles du présent, et soudant le prolétariat de tous les pays en un parti communiste mondial.
Dans ce processus, ce ne sont pas les personnes qui l’emportent, mais la fidélité au programme intégral de la collectivité ouvrière : les merveilleux militants que furent lesKautsky (tant qu’il fut révolutionnaire) et Lénine confrontaient au texte de Marx-Engels chaque fait, chaque idée qu’ils analysaient, et dans la polémique ils se référaient toujours, pour avoir raison de l’adversaire et mieux encore des difficultés de l’histoire, à un écrit des classiques. Les autres militants n’avaient sans doute ni le temps ni l’énergie de s’assimiler l’énorme masse des textes classiques, mais les dirigeants citaient leur source, en développant leur argumentation à la face de tout le parti qui, à tout moment, avait tous les éléments, non pas pour s’ébahir sur le chef génial, mais pour juger sur pièces, en se formant et en assimilant les connaissances dès lors toutes pratiques.
C’est ce rôle irremplaçable de guide suprême de l’action du parti que jouent les écrits complets de Marx-Engels. Dans cet après-guerre, un parti international ouvrier — issu de la Gauche communiste italienne — s’est constitué sur cette base pour nouer le FIL entre le passé et le futur révolutionnaires, entre prolétariat des pays développés et sous-développés. Les réunions centrales traitaient les problèmes au plus haut niveau théorique, en exhibant les textes jaunis de Marx-Engels ; les militants les plus anciennement formés rapportaient ensuite la parole dans leurs groupes respectifs, au niveau des autres militants qui, à leur tour — comme tous les autres —, les exposaient à l’extérieur dans le travail pratique. Le mouvement de préparation des réunions centrales repartait ensuite des points de la périphérie : le tout fonctionnait comme un organisme vivant, unitaire, coordonné, centralisé au maximum, mais de manière impersonnelle, bref, classiste. Groupe sans importance ? Mais d’où Mai 1968 — ce 1905 de notre temps — est-il donc venu ? En tout cas, non des partis « ouvriers » aux effectifs éléphantesques, qui ont tout fait, pendant et après, pour exorciser ces journées de désordre et de violence.
Dans la phase de préparation révolutionnaire, par la restauration du marxisme et l’organisation des forces ouvrières, qui a suivi le premier heurt de 1968, le thermomètre a singulièrement monté, et les œuvres de Marx-Engels se sont diffusées à une échelle jamais encore vue. En ce qui concerne la propagation de l’œuvre de Marx-Engels — dont chaque texte nouvellement publié révèle une lacune ou une incompréhension du mouvement du passé, donc une victoire du mouvement actuel qui renoue avec ses sources vives —, nous ne pouvons, hélas, avoir accès aux manuscrits qui dorment encore dans les tiroirs ou dans ces éteignoirs que sont les instituts. Nous ne pouvons donc que traduire le plus possible ce qui existe déjà dans l’une ou l’autre langue dans lesquelles écrivaient Marx-Engels. Pour cela, nous relions les textes entre eux et à ceux qui sont déjà bien connus, car il faut à tout prix éviter une discontinuité artificielle dans l’œuvre et la pensée marxistes. C’est donc en un sens très modeste que nous « complétons » peu à peu l’édition « incomplète » de Marx-Engels.
Nous avons commencé par la traduction des Fondements de la critique de l’économie politique (Grundrisse, Éditions 10/18) qui sont l’ébauche originale — et non le brouillon ou double — du Capital resté inachevé, ainsi que le VI° Chapitre inédit du Capital (Éditions 10/18). Tous deux forment à chaque fois un tout, entièrement inédit et mis pour la première fois à la portée des lecteurs de langue française.
Bientôt, cependant, la question des recueils s’est posée avec les Écrits militaires [2] de Marx-Engels, qui constituent le quart de leur œuvre connue et restent ignorés du public français, au point que celui-ci ne sait même pas que ces sujets font partie intégrante du marxisme.
Il nous faut donc aborder la question de savoir quelle est la signification des recueils traitant de sujets particuliers, surtout si l’on sait qu’Engels souhaitait que l’on publiât les œuvres complètes.
Les Fondements qui constituent un seul bloc de plus de mille pages, peuvent être considérés comme complétant l’œuvre déjà publiée en français. D’ailleurs, ils faisaient partie des Œuvres complètes (mega), créées par Riazanov au lendemain de la révolution d’Octobre. À la rigueur on peut en dire autant du recueil d’articles de Marx-Engels sur la Guerre Civile aux États-Unis (Éditions 10/18, 1970, 318 p.) qui rassemble les articles sur cette question.
Mais il faut placer à un autre niveau les trois volumes, présentés ici, sur Le Parti de classe. Ils sont une construction de textes et passages épars dans l’œuvre de Marx-Engels, et correspondent à des besoins et une activité déterminée de la lutte de classe. Nous dirions que c’est un travail de militant.
Marx lui-même a inauguré le système de l’édition de recueils sur des thèmes déterminés pour les besoins de la lutte politique, pour systématiser et clarifier des questions particulières en vue de la formation révolutionnaire ou, enfin, pour servir d’armes théoriques contre l’idéologie adverse. Pauvre émigré politique en Angleterre, sans droits civiques, Marx se permit néanmoins d’attaquer le chef du gouvernement le plus puissant du monde, Lord Palmerston. Pour les besoins de la lutte, il fit reproduire ses articles pamphlets de la New York Tribune contre Palmerston dans le journal chartiste People’s Papers, puis le Glasgow Sentinel qui reproduisit Palmerston et la Pologne, enfin Tucker diffusa le recueil contre Palmerston à une vingtaine de milliers d’exemplaires. Eléanore, la fille de Marx, reprit le tout, complété par d’autres articles, en 1899, sous le titre L’Histoire de la vie de Lord Palmerston.
À l’instigation de Marx-Engels, Deville — d’une manière, hélas, maladroite — a même conçu un abrégé du Capital. De tels textes alimentent la lutte pratique, notamment syndicale, et leur maniement permet aux militants d’accéder à des ouvrages plus complexes.
Le recueil traitant d’un thème déterminé, la chronologie peut y apporter un élément de clarté, mais il doit surtout s’ordonner en fonction de son sujet. Il est inévitable qu’il contienne des fragments et des extraits. A vouloir recueillir à chaque fois le texte tout entier, on y introduirait d’incessantes digressions qui gonfleraient démesurément le recueil et ferait perdre le fil du sujet. En fait, plus un recueil est complet, plus il doit accueillir jusqu’aux fragments les plus petits sur le thème donné.
Tout cela montre les limites étroites des recueils. Ceux-ci seront toujours imparfaits et susceptibles d’être complétés. Mais de toute façon ils s’insèrent dans l’œuvre déjà publiée ou préparent les publications à venir. Cela nous amène au cœur du problème: c’est parce qu’ils forment une théorie, dont toutes les parties sont cohérentes, que les écrits de Marx-Engels peuvent être mis en recueils, ceux-ci formant eux-mêmes à chaque fois un tout et s’encadrant dans la doctrine générale.
C’est ce qui permet de tirer les textes aussi bien d’ouvrages publiés qu’inédits, de manuscrits d’études que de la correspondance, de notes privées que de discours publics. Dès lors, le critère pour juger d’un recueil est politique, et n’a plus rien de pédant : les textes sont-ils conformes à la pensée révolutionnaire de Marx-Engels, ou sont-ils opportunistes, déformants, incohérents et servent-ils une cause non révolutionnaire ?
La question du parti de classe est au centre de toute la pensée de Marx-Engels — elle en est même la clé. Pour être saisie, elle suppose chez le lecteur une adhésion, un engagement et une action politique. De même, les textes sur le parti sont le fruit de l’action politique de Marx-Engels. Bref, c’est un ouvrage de classe au sens le plus fort du terme, il échappe à la compréhension aussi bien bourgeoise que populaire. Beaucoup de choses ont été écrites sur la notion de parti chez Marx-Engels ; mais seuls des militants actifs et, de surcroît, théoriquement en règle ont pu saisir le sens de classe du parti. Et comment pourrait-il en être autrement, puisque dans leurs textes de parti Marx-Engels n’ont pas seulement écrit, mais agissaient encore. Un bourgeois éclairé peut toujours s’ébahir sur tel ou tel aspect du marxisme, mais il ne comprendra jamais que, pour se constituer en classe, le prolétariat s’organise en parti. Il ne le pourra pas, car il sépare dans le marxisme la théorie de la pratique.
Les textes de Marx-Engels sur le parti montrent le plus clairement que l’œuvre théorique — même si elle fournit la doctrine achevée du prolétariat moderne, qui n’a plus à être complétée, ni à être révisée ou améliorée — est cependant inachevée au sens où l’activité théorique introduit l’activité pratique, où la théorie n’est qu’un mouvement initial vers l’action, un premier pas, une première victoire qu’il reste à parfaire dans l’action. En ce sens, les textes sur le parti donnent forcément l’impression, plus que tous les autres, d’une ébauche, puisqu’ils sont un début, et portent sur une première activité pratique, celle de la théorisation et de l’organisation du prolétariat.
Le recueil sur le parti se rattache au précédent publié par les éditions Maspero : Marx-Engels, Le Syndicalisme. En effet, l’organisation économique forme la base du parti politique de classe. Cependant, le sujet était trop vaste pour être épuisé en quatre tomes, et c’est pourquoi, après avoir rassemblé les textes sur la théorie générale du parti et l’activité militante de Marx-Engels, nous présenterons dans des recueils ultérieurs les textes de Marx-Engels sur Le Mouvement ouvrier français et La Social-Démocratie allemande.
Les textes sur le Mouvement ouvrier français fournissent l’anneau, qui manque actuellement, entre les luttes de préparation révolutionnaire et les héroïques tentatives révolutionnaires du prolétariat de 1848 et 1871 (Les Luttes de classes en France. 1848-1850 et La Guerre civile en France. 1871), bref ils donnent l’indispensable liaison entre luttes pour la conquête du pouvoir d’État et luttes pour l’organisation du prolétariat en parti.
Distinguer entre des pages « vraiment importantes » (par exemple, les Fondements et le VIe Chapitre inédit du Capital) et les « ouvrages de circonstance » (par exemple, les Écrits sur Palmerston et le recueil sur La Guerre civile aux États-Unis), comme le fait L’Humanité du 5-5-1972 déjà citée, c’est non seulement agir en marchand de tapis ou en professeur qui annote et sanctionne, mais c’est surtout opposer la théorie à la pratique. C’est ne pas comprendre que la théorie doit imprégner aussi bien l’action que la polémique. Bref, c’est ne pas voir que toute l’œuvre de Marx-Engels est activité de parti.
Notes
[1] L’une des conditions préalables à la révolution bolchevique de 1917 fut la restauration de marxisme révolutionnaire par Lénine face au révisionnisme international : ce n’est donc pas par hasard si c’est dans le Moscou révolutionnaire qu’a commencé la publication des œuvres complètes de Marx-Engels (MEGA) et aussi si elle fut interrompue vers les années 1930, lorsque la contre-révolution stalinienne l’eut emporté, étant alors poursuivie par une édition populaire, c’est-à-dire mutilée.
On nous promet aujourd’hui pour… l’an 2000 une édition complète, préparée par les instituts de Berlin et de Moscou. Elle comprendrait près de cent volumes, soit environ le double de l’actuelle édition populaire, mais « elle ne sera terminée que dans 25 ou 30 ans », cf. l’Humanité, 5-5-1972 (« Les Éditions de Marx-Engels en France »). On repousse ainsi aux calendes grecques la possibilité de connaître enfin l’œuvre de Marx-Engels, sans cesser pour autant de revendiquer l’héritage des grands classiques. Pour justifier ce retard, on argue de difficultés « scientifiques » de préparation d’une telle édition complète — ce, au pays des réalisations « socialistes » et des spoutniks !
[2] Certes, on préfère — et c'est plus populaire, plus dans le vent et, en apparence, plus révolutionnaire — parler de théorie de la violence marxiste. Mais il faut être net, car, dans ce domaine, les réalités sont terribles et les illusions énormes : la violence doit être organisée, il faut affronter l'adversaire armé, et, étant l'État de la dictature du prolétariat, elle devra être institutionnalisée (temporairement), donc militaire. Cf.Écrits militaires, Éditions de l’Herne, 1970, tome I, 661 p.
Aux yeux de Marx-Engels, rien n’est moins abstrait que la fameuse condition « subjective » de la révolution : le parti de classe. De tous les textes où il en est question, il ressort dès l’abord que le parti fait charnière — ou mieux, levier — entre le travail productif et l’activité révolutionnaire du prolétariat, entre l’économie et la politique, et surtout entre la théorie et la pratique. Il plonge des racines profondes dans la classe ouvrière, voire dans le mode de production, puisque sa tâche est de diriger la transformation de la société, en s’appuyant sur tous les ressorts de l’activité économique, politique et organisationnelle.
Le Capital, dans la structure que lui a donnée Marx, nous permet d’abord de suivre la genèse de la classe dans la base économique.
Dans le premier livre, Marx analyse le devenir de la force de travail ouvrière. Sur le marché, dans la circulation, elle prend la forme marchande du salaire ; elle passe ensuite dans le procès de production pour y créer de la plus-value, autrement dit, se reproduire elle-même comme capital variable, et créer le capital à une échelle croissante. Dans ce procès sans cesse élargi, la manufacture devient grande industrie, et la lutte entre travail et capital prend plus d’ampleur et d’acharnement.
Dans le deuxième livre, Marx étudie le procès social de la circulation du capital entre les diverses branches de distribution et de production, en suivant la course du capital dans ses divers éléments constitutifs. Enfin, dans le troisième livre, il analyse le procès d’ensemble du mode de production capitaliste, y compris l’agriculture, en en dégageant les lois essentielles avec — entre autres — la loi de la baisse tendancielle du profit et ses contradictions croissantes. Et il achève l’étude de la base économique par l’analyse des trois revenus capitalistes fondamentaux et leurs sources qui culmine dans le chapitre inachevé—et ce n’est pas un hasard—sur les classes :les entrepreneurs capitalistes, les propriétaires fonciers et les propriétaires de la simple force de travail.
Ce n’est que dans les ouvrages ultérieurs de critique politique que Marx étudieral’action des superstructures politiques et idéologiques, par exemple la lutte des partis et de l’État dans Le Dix-huit Brumaire, Les Luttes de classes en France, prenant cette fois non plus l’Angleterre comme modèle classique, mais surtout la France. C’est à ce niveau, mais en liaison indissoluble avec la base économique du mode de production donné, que se situent les textes de Marx-Engels sur le parti. L’originalité de cette conception, c’est qu’elle relie solidement la lutte, économique et politique, des masses révolutionnaires à celles idéologiques de l’avant-garde, dont Marx-Engels eux-mêmes en tant que théoriciens et organisateurs de la lutte du prolétariat.
Dans les textes sur le parti, plus que dans tous les autres, la théorie rejoint la pratique dans l’action révolutionnaire. C’est pourquoi l’essentiel y côtoie mille détails, incidents, manifestations de groupes et de personnes, l’activité du parti s’effectuant toujours dans le rapport des forces complexes du moment. Ces textes sont donc, en un très large sens, historiquement circonstanciés, et ils ne peuvent être autrement que touffus. Dans les notes en bas de page, nous situons à chaque fois brièvement les écrits dans le contexte historique et politique de l’activité donnée de parti. En ce qui concerne les multiples personnages, nous renvoyons le lecteur à l’index des personnes. Cela nous permettra d’alléger les notes en bas de page.
La moindre difficulté n’a pas été de sélectionner les écrits qui portent plus précisément sur le parti . Nous nous sommes efforcés de relier entre eux, au moyen de notes historiques, tous les articles, comptes rendus d’activité, protocoles, adresses, correspondances et passages relatifs à cette question. La tâche nous a été grandement facilitée par le fait que nous suivons en général l’ordre chronologique grâce auquel la logique du développement ressort le mieux.
Ainsi, la première partie traite avant tout de l’activité de parti de Marx-Engels : d’abord, leur travail de militants dans l’organisation de la Ligue des communistes, puis la coordination internationale du mouvement démocratique et ouvrier, et la préparation idéologique des différentes organisations aux tâches de la révolution de 1848-1849. On passe ensuite à l’activité révolutionnaire de Marx-Engels dans le mouvement allemand, les clubs ouvriers, la presse et la Ligue de 1848 à 1850 ; l’organisation du repli des forces révolutionnaires vaincues, et l’intense activité théorique déployée durant la période contre-révolutionnaire de 1850 à 1863, dans laquelle Marx-Engels tirent en quelque sorte les conclusions de toute la période historique écoulée, comme base d’action de la suivante.
La seconde partie porte, d’une manière plus étroite, sur les questions propres au parti : la création du Conseil central de l’internationale ouvrière, la préparation des congrès, les problèmes d’affiliation et d’organisation ; la liaison avec les syndicats, les coopératives, les mouvements nationaux ; les rapports avec les autres partis bourgeois ou petits-bourgeois, et en général : l’activité organisatrice du prolétariat en lutte sur le plan économique et politique, les questions de l’internationalisme prolétarien, sans parler des rapports du Conseil central avec les différentes sections de l’Internationale dans tous les pays, ses polémiques avec les trade-unionistes aussi bien qu’avec les autres sectes, proudhoniennes etbakouniniennes. Comme dans la première partie, Marx-Engels sont amenés à tirer les enseignements les plus frappants de toute cette nouvelle phase d’organisation du prolétariat, lors du reflux de la vague révolutionnaire après la défaite de la Commune, à l’occasion de la polémique avec les anarchistes. Ils portent sur la manière d’organiser la retraite des combattants, de sauver les principes et le prestige de l’Internationale de la débâcle générale, afin d’être préparé au mieux lorsque les conditions générales pousseront de nouveau à la création d’une nouvelle Internationale, plus forte et plus consciente encore que la première.
Cette période constitue en quelque sorte le sommet de ce recueil sur le parti, puisque l’activité théorique de Marx-Engels y rejoint la pratique, dans l’effort d’organisation du prolétariat international en classe, donc en parti, qui débouche sur la révolution, avec la tentative héroïque du prolétariat parisien de se constituer en classe dominante lors de la Commune.
Les textes sur le parti ne manquent pas pour la période consécutive à la dissolution de la Ire Internationale, au contraire. Ils sont même si nombreux qu’il eût fallu plusieurs tomes pour les reproduire. Nous nous sommes donc contentés, pour l’heure, de rassembler quelques textes autour des points particulièrement significatifs. Le centre de gravité du mouvement ouvrier international s’étant déplacé vers l’Allemagne après 1871, nous reproduisons d’abord les textes de Marx-Engels sur la formation du parti social-démocrate allemand et la question de la fusion avec les éléments lassalléens qui, si elle a renforcé du point de vue numérique le parti allemand, n’a pas eu le même effet du point de vue révolutionnaire puisqu’il aggravait son caractère social-démocrate et rendait plus difficile — c’est le moins qu’on puisse dire — son développement vers le communisme.
Les textes sur la formation du parti en Angleterre et en France témoignent de ce que l’avant-garde se heurta à des difficultés non moins grandes dans ces pays . Les rapports de Marx-Engels avec les révolutionnaires russes témoignent également de ce que l’aggravation des conditions matérielles de la Russie permettait d’y aborder les problèmes du parti avec un esprit et une volonté plus révolutionnaires que dans les pays où l’histoire mettait encore à l’ordre du jour un parlementarisme révolutionnaire évoluant dans des conditions générales de moindre tension économique et politique.
Enfin, nous reproduirons des textes sur des questions «particulières»,la presse du parti, la violence, les chefs, les intellectuels et la popularité, la « question agraire », la corruption parlementaire, la reconstitution de l’Internationale, etc..
S’il a été difficile pour Marx de faire un « tout esthétique»de ses études économiques dans Le Capital, une telle prétention n’aurait aucun sens pour les textes sur le parti qui sont inextricablement reliés à toutes les parties de l’œuvre théorique ainsi qu’à l’action quotidienne et historique. Certes, un fil solide et cohérent les relie tous, mais plus que tous les autres écrits, ils sont semi-élaborés et attendent l’heure révolutionnaire pour devenir limpides aux yeux de tous et retrouver leur meilleure écriture: l’action révolutionnaire.
Notes
[1] Comme la forme salariée se noue d'abord dans la circulation, la catégorie des salariés est plus large que celle des ouvriers, des travailleurs productifs ou des prolétaires conscients et organisés. De fait, certaines catégories de salariés n'ont rien à voir avec la classe prolétaire. Pour déterminer celle-ci, il faut faire appel à des éléments complémentaires, tirés de la production, de la politique et même de la conscience, notamment à l'organe du parti, essentiel dans la conception des classes de Marx-Engels.
[2] Marx analyse la liaison entre classe prolétarienne et procès de production au sein de la base économique dans un chapitre inédit du « Capital » (10/18. Paris. 1971). Il commence par la genèse du travail salarié à partir du procès de circulation (cf. Vente et achat de la force de travail sur le marché, p. 162-170), puis il étudie le rapport entre capital et force de travail salariée au sein du procès de production (p. 170-185), pour conclure que ce procès bouleverse non seulement les structures de la société, mais encore le procès de production lui-même, celui-ci étant historiquement caractérisé, d'abord, par la prédominance du travail vivant sur le travail mort (p. 191-199) ; à la suite d'une production constante de plus-value (surproduction de capital), l'antagonisme se crée entre les rapports sociaux de production bourgeois (privés, mercantiles) et la production des ouvriers sous forme sociale, associée, rationnelle, scientifique (p. 199-223). Enfin, Marx définit les porteurs de la future société collectiviste, les travailleurs productifs (de plus-value sous le régime capitaliste), en opposition aux travailleurs improductifs, voire antisociaux, nuisibles, parasitaires (p. 224-240). Ainsi le prolétariat se définit d'abord du point de vue économique dans la base productive.
[3] Pour la période allant de 1842 à 1845, nous n'avons pas repris, dans ce recueil sur le parti en général, les écrits se rapportant plus particulièrement à des mouvements locaux — ceux, par exemple, sur le mouvement ouvrier d'Angleterre et des pays du continent, l'agitation socialiste, les actions de grève ou émeutes, etc. Pour ne citer que les articles d'Engels de la période de 1842 à 1845 : « Les Crises Intérieures »[anglaises], 9-12-1842 ; « Position du parti politique», 24-12-1842 ; « Situation de la classe ouvrière en Angleterre », 25-12-1842 ; « Lettres de Londres », 16 et 23-5-1843, 9 et 27-6-1843 ; « Progrès de la réforme sociale sur le continent » [en France, Allemagne et Suisse]. 4-11-1843 ; « Mouvements sur le continent », 3-2-1843 ; « La Situation de l'Angleterre : Past and Present de Thomas Carlyle », 1844 ; « La Situation anglaise », 31-8-1844 ; « Le Socialisme sur le continent », 5-10-1844 ; « Rapide Progrès du communisme en Allemagne », 13-12-1844, 8-3-1845 et 10-5-1845 ; « Description de colonies communistes surgies à l'époque moderne et subsistant encore », 1845 ; « Deux discours à Elberfeld » [sur le même thème], 8 et 15-2-1845 ; « La Récente Tuerie de Leipzig — le mouvement ouvrier allemand », 13-9-1845 ; « La Condamnation des charpentiers parisiens », 20-8-1845 ; « Conditions allemandes », 25-10-1845 et 8-11-1845 ; « Histoire des lois céréalières anglaises » [qui fournit le cadre de l'action du parti chartiste dans la question du libre-échange et de la politique à adopter vis-à-vis des autres classes anglaises], décembre 1845. Un grand nombre de ces articles sont traduits en français dans marx-engels, Écrits militaires, éd. del'Herne (recueil parallèle et complémentaire à celui sur le parti révolutionnaire, en ce qu'il ajoute au niveau des luttes politiques celui de l'emploi de la violence de classe).
[4] Les recueils sur le mouvement ouvrier français et la social-démocratie allemande sont en préparation.
Marx-Engels : Le parti de classe (I) - Avertissement
1843-50 "On remarquera que, dans tous ces écrits, et notamment dans ce dernier, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, mais de communiste... Pour Marx, comme pour moi, il est donc absolument
https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/parti/kmpc001.htm
Dans cette introduction, nous nous efforçons de grouper en ordre logique les formulations de Marx-Engels sur le parti, celles-ci étant éparses dans leurs écrits les plus divers — ouvrages publiés ou inédits, études, notes, correspondance, discours, manifestes, exposés et interventions dans des réunions publiques ou de parti, etc. Elles jaillissent, ici, en conclusion de la critique économique, philosophique ou historique, là, de l’activité politique, syndicale ou organisatrice, de Marx-Engels, comme synthèse et guide de l’action du prolétariat.
Pour esquisser la conception générale du parti, de son mode d’action, de sa nature, de sa fonction et de son but historiques, tout au long de cette introduction, nous reproduirons donc les citations de Marx-Engels qui forment, chaque fois, les points de repère ou jalons de l’exposé.
Pour définir les classes, la science moderne bourgeoise procède selon la vieille méthode métaphysique : elle prend un instantané de la société à un moment donné, et analyse ensuite ce modèle ou tableau pour cataloguer les divers groupes d’individus qui forment la collectivité. Puis les statisticiens, sociologues et démographes — gens à courte vue s’il en est — y effectuent mille divisions, faisant observer qu’il n’y a pas deux, trois ou quatre classes, mais qu’on peut en déceler dix, vingt, voire cent, séparées entre elles par des gradations successives et des zones intermédiaires indéfinissables.
À l’instar de la bonne vieille dialectique, la critique marxiste voit l’histoire comme un film qui déroule ses tableaux les uns après les autres : c’est dans les caractères saillants de ce mouvement que la classe doit être cherchée et reconnue. On obtient alors des éléments bien différents pour distinguer le protagoniste du drame social qu’est la classe, et en fixer les caractéristiques, l’action, le but, qui se précisent d’une manière concrète par une uniformité évidente au travers des changements d’une multitude de faits. Alors que la photographie n’enregistre qu’une froide série de données dépourvues de vie, la dialectique marxiste permet de distinguer la classe dans sa dynamique.
Pour dire qu’une classe existe et agit à un certain moment de l’histoire, il ne suffit donc pas de connaître, par exemple, le nombre des marchands de Paris sous Louis XVI, ou des landlords anglais au XVIII°, ou encore celui des ouvriers des manufactures belges à la veille du XIX° siècle. Il faut soumettre toute une période historique à une analyse logique pour y retrouver un mouvement social, donc politique, qui cherche sa voie à travers des hauts et des bas, des erreurs et des succès, mais dont l’adhésion au système d’intérêts d’un groupe ou d’une masse d’hommes placés dans une position déterminée par le système de production soit évidente [1]. Friedrich Engels a donné une première démonstration de cette méthode dans La Situation des classes laborieuses en Angleterre (1845), en expliquant le sens de toute une série de mouvements économiques et politiques d’une masse d’hommes placés dans des conditions semblables.
La conception marxiste trouve la clé du mouvement historique, en suivant le processus de genèse, de développement et de transformation des classes. Au lieu de photographier, elle cinématographie la réalité ; au lieu d’une image fixe, achevée et définitive, elle saisit le mouvement, le lien, la relation.
Que l’on nous pardonne une petite parenthèse « philosophique ». Dans l’analyse de la société, comme dans celle des classes, ce qui compte c’est l’étude des rapports (qui ne déterminent pas tant la production en Soi que la forme sous laquelle celle-ci s’effectue). Car l’essentiel n’est pas de reconnaître la quantité ou la matière brute de la classe ou de la production, mais son mode d’activité, la forme sous laquelle la « matière » se meut, puisque dans la nature tout est mouvement — donc rapport, échange ou métabolisme.
Ce rapport entre la masse et le mouvement que l’on retrouve à un niveau plus complexe dans le rapport masse-parti, dont la synthèse forme la classe, Marx l’explicite dans le passage suivant à propos de la production : « En se réalisant dans la matière, le travail vivant en modifie la forme : cette transformation est déterminée par la finalité du travail et l’activité efficace de celui-ci ; il ne s’agit pas de l’impression d’une forme extérieure à la matière, simple apparence fugitive de son existence comme dans les objets inertes. La matière du travail se conserve sous une forme déterminée en étant transformée et soumise à la finalité du travail. Le travail est un feu vivant qui façonne la matière. Il est ce qu’il y a de périssable et de temporel en elle, c’est le façonnage de l’objet par le temps vivant [2]. »
De même, la classe se distingue par sa forme et son mode spécifique d’activité, c’est-à-dire d’abord par ses conditions de vie et de rémunération, ses créations matérielles et intellectuelles, puis son mode d’organisation et d’ordonnancement dans la distribution, les échanges, la production et la société civile et politique. Sur cette large base, il s’agit enfin de découvrir ce qui constitue le moteur du développement.
Dans le chapitre sur les bourgeois et prolétaires du Manifeste, Marx le découvre en retraçant le cours historique de la classe ouvrière, depuis sa naissance, avec la formation de l’industrie capitaliste, son développement en plusieurs périodes de croissance, jusqu’à son extinction ou abolition avec le mode de production collectiviste. Après avoir mis en évidence le rapport de la classe avec le mode de production, Marx souligne que le prolétariat traverse les stades successifs de son développement grâce à son activité et sa forme d’organisation dans la lutte de classe.
Or, le développement de l’industrie n’a pas pour seul effet d’accroître le prolétariat, mais encore de l’agglomérer en masses de plus en plus compactes. Le prolétariat sent sa force grandir. Les intérêts, les situations se nivellent de plus en plus en son sein à mesure que le machinisme efface les différences dans le travail [non la production] et ramène presque partout le salaire à un niveau également bas. La concurrence accrue à laquelle se livrent les bourgeois et les crises commerciales qui en découlent rendent le salaire des ouvriers de plus en plus instable. Le perfectionnement incessant et toujours plus poussé du machinisme rend leur condition de plus en plus précaire. Les heurts individuels entre les ouvriers et les bourgeois prennent de plus en plus un caractère de collision entre deux classes. Bientôt les ouvriers s’efforcent de monter des coalitions contre les bourgeois ; ils se groupent pour défendre leur salaire. Ils vont jusqu’à fonder des associations durables pour constituer des réserves en vue de révoltes éventuelles. Ça et là, la lutte éclate sous forme d’émeutes. »
Nous interrompons ici cette citation pour dégager une première conclusion, d’abord de Marx lui-même : « Les conditions économiques ont d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est-elle déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même [3]. »
Une première phase de la formation de classe du prolétariat est donc atteinte, toute déterminée par l’économie, les besoins de la production et de l’exploitation capitalistes. Ce résultat historique reste acquis en gros même si les prolétaires ne se considèrent pas eux-mêmes comme faisant partie d’une classe autonome et opposée aux capitalistes et aux propriétaires fonciers. Pour des raisons qui ne doivent certes rien à la volonté, mais au déterminisme social et à la pression adverse, ils n’en restent donc pas moins, dans cet état, une classe, exploitée par les capitalistes, une classe certes inconsciente, mais néanmoins potentiellement révolutionnaire. Ne travaillent-ils pas comme esclaves salariés dans les entreprises capitalistes, leur sueur et leur surtravail y créant la plus-value, donc la surproduction, la concentration et, à terme, les crises qui ébranlent périodiquement les bases mêmes du mode de production capitaliste ? Le travail associé, d’innombrables prolétaires sans réserve aggrave, en outre, sans relâche la contradiction fondamentale entre appropriation privée des moyens de production et socialisation croissante de la production [4].
Reprenons à présent la citation du Manifeste sur la formation historique du prolétariat :
Ainsi, Marx a mis au jour deux phases de développement du prolétariat en classe : la première toute économique, dans laquelle le prolétariat devient une classe pour les capitalistes qui l’exploitent, et où l’activité des ouvriers se ramène essentiellement à une forme de lutte économique, de revendications pour des conditions meilleures de travail, de rémunération et de vie. Et de souligner que même ces luttes économiques nécessitent une certaine organisation déterminée des prolétaires, ceux-ci se groupant en coalitions, associations, puis en syndicats, et que cette activité et ces associations économiques se transforment enfin à un certain niveau, de par leur propre dialectique, en des formes d’activités et d’associations nouvelles, supérieures, politiques [5]. C’est alors que le prolétariat devient une classe socialement révolutionnaire, existant non seulement pour le capital, mais encore pour elle-même. Dès lors la classe ouvrière tient une clé qui lui ouvre des champs d’action et des horizons sociaux nouveaux — ceux de son auto-émancipation. C’est dire qu’en se forgeant un parti, et ce grâce à cette activité politique et sociale supplémentaire, elle amorce une nouvelle phase de son développement [6].
Cette conception dialectique, basée sur l'histoire et l'économie, et culminant dans la sphère politique et sociale, se place carrément au-dessus des ternes objections du statisticien. D'emblée, elle s'interdit de voir, sur la scène historique, des classes opposées à la façon des choristes sur les planches d'un théâtre, et elle n'est pas contredite par l'existence, çà et là, de zones entières de contact formées de couches stagnantes, indéfinissables, à travers lesquelles il se produit un mouvement d'osmose, car la physionomie historique des classes qui se font face l'une à l'autre n'en est pas altérée.
Aux yeux de Marx-Engels, la classe trouve son aboutissement dans le parti, forme d'organisation suprême de la classe, qui y puise une existence originale et dynamique, et détermine, en retour, l'évolution de la société tout entière. C'est également dans le parti que le prolétariat trouve son activité la plus haute et rassemble son énergie la plus concentrée. C'est encore par le parti politique que les syndicats deviennent révolutionnaires, en formulant la revendication directement sociale qui annonce la mort du mode de production capitaliste et l'instauration de la société communiste, libérée des entraves de l'argent, du marché des classes, à savoir l'abolition du salariat [7].
Quand on a découvert une forme d'activité spécifique, une tendance sociale, un mouvement poursuivant une finalité propre, on a reconnu une classe dans le véritable sens du terme. C'est alors qu'existe aussi en substance, sinon du point de vue de la forme (organisée), le parti de classe. Ce parti vitensuite quand existent une doctrine —théorisation des traits saillants et systématisation des intérêts collectifs et des buts de la classe —ainsi qu'une méthode d'action, soit une pensée politique et une organisation de lutte. Ces deux éléments ne peuvent vraiment se condenser, puis se concrétiser, que dans la forme parti.
Le jeu des intérêts d'une classe suscite par degrés une conscience plus précise, et cette même conscience commence à se dessiner dans de petits groupes qui ont la prévision du but à atteindre. En exprimant le sens général des poussées de la base économique, ils « entraînent » et dirigent le gros de la classe. (Notons que ce processus se réalise précisément lorsque la classe ouvrière n'agit pas comme une catégorie professionnelle, mais comme un ensemble.) La vision d'une action collective qui tend à des buts généraux intéressant toute la classe, et qui se concentre dans l'intention de changer tout le régime social, ne peut apparaître de manière claire et continue qu'à une minorité avancée. Vision léniniste certes, mais d'abord marxiste :
La seconde partie de ce passage témoigne de ce qu'à l'époque du Manifeste le communisme n'existait en fait que comme petite tendance, aux côtés, d'autres partis ouvriers, dans des groupes ou individus disséminés parmi les masses et les divers pays, et non encore organisés dans un parti autonome, ample et stable, parfaitement distinct de tous les autres.
La constitution du prolétariat en classe révolutionnaire, consciente et agissante, dotée d'un parti, est un processus infiniment long et difficile, et même lorsqu'elle est conquise, elle est souvent remise en cause. L'état d'isolement et de dispersion des éléments communistes se retrouve donc non seulement dans toute la période de faible développement général du capitalisme et dans les pays qui accèdent tout juste à la production moderne, mais jusque et y compris dans les pays développés au cours de longues périodes de triomphe de la contre-révolution et de reflux du mouvement prolétarien.
Notes
[1] Ainsi Marx-Engels définissent la classe bourgeoise par ses traits les plus caractéristiques : « À mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer ont pris de l’essor, la bourgeoisie s’est épanouie, multipliant ses capitaux et refoulant à 1’arrière-plan tontes les classes léguées par le Moyen Age [telle est sa base économique : puissance monétaire mercantile et Industrielle]. « Nous voyons donc que la bourgeoisie moderne est elle-même le produit d’un long développement, de toute une série de révolutions survenues dans les Modes de production et d’échange. « Chaque étape de l’évolution parcourue par la bourgeoisie s’est accompagnée d’un progrès politique correspondant. État ou ordre opprimé par la domination des seigneurs féodaux; association en armes s’administrant elle-même dans les communes médiévales ; ici, république urbaine autonome, là, tiers état taillable par la monarchie ; puis, à l’époque de la manufacture, contrepoids de la noblesse vis-à-vis de la monarchie féodale ou absolue ; soutien principal des grandes monarchies en général. La bourgeoisie a enfin réussi à conquérir de haute lutte le pouvoir politique exclusif dans l’État représentatif moderne : la grande Industrie et le marché mondial lui y avaient frayé le chemin. Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de toute la classe bourgeoise. » (Manifeste du parti communiste, chap. « Bourgeois et prolétaires ».)
[2] Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, éd. 10/18, t. Il, p. 313.
[3] Marx, Misère de la philosophie, Éd. sociales, 1946, p. 134. Arrivé à ce point de la maturation de ce corps ou organisme que constituent les prolétaires, on passe de la prépondérance des facteurs économiques à celle des facteurs politiques pour la détermination de la classe.
[4] C’est, ni plus ni moins, l’élaboration par le prolétariat des conditions matérielles, économiques, du socialisme : « Les hommes se construisent un monde nouveau [...] avec des conquêtes historiques qui ébranlent le monde dans lequel ils vivent. Il leur faut, au cours de l’évolution, commencer par produire eux-mêmes les conditions matérielles d’une nouvelle société, et nul effort de l’esprit ni de la volonté ne peut les soustraire à cette destinée, » (MARX, « La Critique moralisante et la morale critisante », Deutsche Brüsseler Zeitung, 11-11-1847.) Toutes les théories récentes sur les nouveaux types de classes ou de sociétés inconnues de Marx-Engels— société des managers, classe et société bureautiques, etc. —, avec les innombrables variantes ; fonctions nouvelles des couches intellectuelles et techniciennes etc., échouent sur cet écueil, simple, mais essentiel : pour être porteuse d’une forme de société ou de rapports de production nouveaux, il faut une classe jouant un rôle fondamental et décisif dans la production, et non des improductifs, voire des parasites.
[5] Engels fait l’historique de ce passage au parti politique dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (Éd. sociales, 1961, p. 283-292), et Marx le théorise dans les dernières pages de Misère de la philosophie (Éd. sociales, 1946, p. 129-136) au chapitre des « Grèves et coalitions des ouvriers ». Le mouvement est indissolublement lié: « La formation de ces grèves, coalitions et syndicats marcha simultanément avec les luttes politiques des ouvriers qui constituent maintenant un grand parti politique sous le nom de chartistes. » (P. 134.) Dans sa lettre à Bolte (23-11-1871), Marx définit le moment où la lutte ouvrière devient politique : « Pour devenir politique, un mouvement doit opposer aux classes dominantes les ouvriers agissant en tant que classe pour les faire céder au moyen d’une pression de l’extérieur. Ainsi l’agitation est purement économique lorsque les ouvriers tentent, par le moyen de grèves, etc., dans une seule usine ou même dans une seule branche d’industrie, d’obtenir des capitalistes privés une réduction du temps de travail ; en revanche, elle est politique lorsqu’ils arrachent de force une loi fixant à huit heures la journée de travail, etc. De tous les mouvements économiques isolés des ouvriers [qui sont donc nécessaires, étant le prélude et la condition du mouvement plus général] se développe partout un mouvement politique, autrement dit un mouvement de classe, en vue de réaliser ses intérêts sous une forme générale qui ait force de contrainte pour la société entière. Ces mouvements supposent une certaine organisation préalable en même temps qu’ils sont à leur tour un moyen de développer cette organisation. »
[6] Sur ce point comme sur tant d’autres, Marx n’a pas « Inventé » la formule selon laquelle le prolétariat se constitue en classe en s’organisant en parti, puisqu’on la trouve déjà chez la communiste utopiste française Flora Tristan qu’Engels défend contre les attaques d’Edgar Bauer dans La Sainte famille, chap. IV, 1 : « L’Union ouvrière de Flora Tristan », Éd. sociales, p. 27-29, Cependant, toute la différence entre Flora Tristan et Marx est que, pour la première, ce n’est qu’une formule politique de rassemblement, tandis que, pour le second, c’est un mouvement s’intégrant dans un système économique, politique et social, qui à son tour s’en trouve fondamentalement modifié au cours d’une révolution historique complexe. L’extrait suivant d’un tract rédigé par Flora Tristan montre, de par lui-même, la portée aussi bien que les limites de sa formule : « 1. Constituer la classe ouvrière au moyen d’une union compacte, solide et indissoluble ; 2. Faire représenter la classe ouvrière devant la nation par son défenseur choisi par l’Union ouvrière et salarié par elle, afin qu’il soit bien constaté que cette classe a son droit d’être, et que les autres classes l’acceptent ; 3. Réclamer, au nom du droit, contre les empiétements et les privilèges ; 4. Faire reconnaître la légitimité de la propriété des bras (en France, 25 millions de prolétaires n’ont pour toute propriété que leurs bras) ; 5. Faire reconnaître la légitimité du droit au travail pour tous et pour toutes ; 6. Examiner la possibilité d’organiser le travail dans l’état social actuel, etc. »
[7] Cf. MARX-ENGELS Le Syndicalisme. Petite Collection Maspero, Paris, 1972, vol. l, chap. VI : « Critique des limites syndicales », p. 171-216. Ce recueil de textes consacrés aux revendications et à l'organisation du prolétariat en syndicats rend compte de la phase économique de constitution du prolétariat en classe. Il forme donc une sorte de base ou d'introduction aux textes de Marx-Engels sur le parti proprement dit.
[8] Manifeste du parti communiste (1848), chap. « Prolétaires et communistes ».