anarchiste individualiste
26 Juillet 2015
Pour que la classe existe pleinement, il faut, d'une part, une homogénéité immédiate des conditions économiquesde ses membres et, d'autre part, une pensée, une méthode et une volonté communes permettant de regrouper et d'orienter leur action. Le parti prolonge, au niveau politique, l'homogénéité économique en assurant la continuité d'action et de pensée de la classe.
En premier, le parti est déterminé par les conditions économiques de maturation générale, mais ce de manière complexe, puisqu'il ne se développe pas directement au fur et à mesure de la croissance de la production. Comme il ne représente qu'un seul pôle — négatif et négateur — du rapport capitaliste, celui du prolétariat, le parti se manifeste le mieux et le plus pleinement dans les périodes de crises économiques et sociales, à condition qu'existent des facteurs politiques d'organisation et de conscience qui assurent à la classe son unité et sa continuité d'action dans le temps et dans l'espace.
Tous ces différents facteurs de formation et de développement du parti prolétarien font que, non seulement par rapport à la masse prolétarienne, mais encore, par rapport aux différents cycles historiques successifs, le cours du parti n'est ni continu ni régulier, mais passe, nationalement internationalement, par des phases très complexes de croissance, marquées par des périodes souvent aiguës de progrès et de régression.
Ainsi pourrait-on dire que la classe et le parti d'une période de maturité générale plus grande peuvent être moins révolutionnaires que ceux d'une période de maturité moindre. Cependant, au moment de la révolution, ils doivent avoir une organisation et un programme d'action plus fermes et radicaux dans la période de maturité plus grande, ne serait-ce que pour avoir une action efficace dans une société plus antagonique, plus concentrée, plus internationale, plus armée et plus totalitaire.
En 1871, malgré l'existence de la I° Internationale — centre ouvrier général, mais embryon d'organisation pratique du point de vue de ses structures et de son implantation territoriale —, la Commune de Paris ne fut pas préparée, commandée et déclenchée par une organisation de parti du genre de celle des bolcheviks en 1917, qui fut un véritable facteur de l'histoire. L'action du parti est ainsi liée aux conditions pratiques de l'époque : « Le Conseil général est fier du rôle éminent que les sections parisiennes de l'Internationale ont assumé dans la glorieuse révolution de Paris. Non point, comme certains faibles d'esprit se le figurent, que la section de Paris ni aucune autre branche de l'Internationale ait reçu un mot d'ordre d'un centre. Mais, comme dans tous les pays civilisés, la fleur de la classe ouvrière adhère à l'Internationale et est imprégnée de ses principes, elle prend partout, à coup sûr, la direction des actions de la classe ouvrière [1]. »
En théorie, comme en pratique, la formation du prolétariat en classe passe par diverses phases de développement : organisation en parti politique, puis érection en classe dominante avec la conquête de l'État. La Commune de Paris a pu suggérer qu'un prolétariat qui ne s'est pas encore constitué en classe, donc en parti, puisse, dans un pays donné, s'ériger en classe dominante — phase suivante de la constitution du prolétariat en classe — en se lançant directement à l'assaut de l'appareil d'État bourgeois. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que l'Internationale existait alors depuis six ans, que le prolétariat est une classe internationale, liée aux conditions générales du système capitaliste, que la crise internationale éclate pour commencer dans un seulpays, et que le prolétariat continue de s'organiser au cours du processus révolutionnaire lui-même. De fait, dans la vision marxiste, la « révolution ne se fait pas », puisqu'elle est le résultat matériel inévitable des contradictions de classes qui prennent la forme aiguë et violente d'un cataclysme naturel, indépendant de la volonté humaine. Au cours de la révolution de 1848 aussi bien que de celle de 1871, le prolétariat s'est donc battu sans un parti véritablement organisé et structuré. C'est dire que le passage de la phase de constitution du prolétariat en classe, donc en parti, à celle de sa constitution en classe dominante n'est ni mécanique ni simultané. Même s'il ne se réalisera jamais au même degré dans les cent pays, grands ou petits, de la planète, il n'en demeure pas moins que : « Pour qu'au jour de la décision le prolétariat soit assez fort pour VAINCRE il est nécessaire qu'il se constitue en un partiautonome, un parti de classe conscient, séparé de tous les autres [2]. »
Face aux anarchistes et avant que la Ire Internationale ne disparaisse en brandissant bien haut ses principes, Marx fera adopter dans les statuts de l'organisation mondiale un article précisant de manière lumineuse le rôle et la fonction du parti :
Cette conception toute organique, révolutionnaire, dynamique et agissante de la classe, écarte d'emblée la vision ouvriériste selon laquelle le prolétariat ne serait, comme le prétendent les statisticiens, que la somme des ouvriers ou des salariés. De même, elle écarte toute vision formelle ou constitutionnaliste (démocratique ou électoraliste), selon laquelle statutairement le parti devrait agir toujours et partout en accord formel avec la majorité du prolétariat (en déterminant ses projets et ses buts d'après l'issue d'une consultation plus ou moins démocratique, plus ou moins copiée du suffrage universel bourgeois).
Marx-Engels ont une conception de classe profondément antidémocratique : d'abord, elle implique de toute nécessité l'existence d'un parti, et donc l'idée qu'une minorité peut avoir une vision plus conforme aux intérêts du mouvement révolutionnaire que la majorité ; ensuite, elle s'ancre solidement dans la réalité matérielle et ne dépend pas uniformément en tous temps et en tous lieux de la volonté, de l'intelligence et de la culture du plus grand nombre. C'est Marx lui-même qui le dit dans les deux passages suivants. Le premier est peut-être brutal, mais il est clair: « Ce qui importe, ce n'est pas ce que tel ou tel prolétaire, voire le prolétariat tout entier, se figure comme but aux différents moments. Ce qui importe, c'est ce qu’il est et ce qu'il doit faire historiquement, conformément à sa nature : son but et son action historiques lui sont tracés de manière tangible et irrévocable [donc définitive et non révisable] dans sa situation d'existence comme dans toute l'organisation de l'actuelle société bourgeoise. Le prolétariat exécute le jugement que, par la production du prolétariat, la propriété privée bourgeoise prononce contre elle-même [4]. »
Une dernière citation de Marx encore montre que, dès sa naissance, le prolétariat est par nature anticapitaliste, facteur révolutionnaire de dissolution du mode de production bourgeois, « une classe de la société bourgeoise, qui n'est pas de la société bourgeoise, une classe qui est dissolution de toutes les classes, une sphère qui a un caractère universel par ses souffrances universelles et ne revendique pas de droit particulier, parce qu'on ne lui a pas fait de tort particulier, mais un tort en soi, une sphère qui ne peut plus s'en rapporter à un titre historique, mais simplement à un titre humain, une sphère qui n'est pas en opposition particulière avec les conséquences, mais en opposition générale avec toutes les prémisses du système politique allemand, une sphère, enfin, qui ne peut s'émanciper de toutes les autres sphères de la société sans les émanciper en même temps qu'elle-même, une sphère qui est, en un mot, la perte complète de l'homme et ne peut donc se reconquérir elle-même que par la réappropriation complète de l'homme. La décomposition de la société en tant que classe particulière, c'est le prolétariat. [5]»
Ainsi le parti qui exprime et revendique, toujours et partout, par-delà les générations successives et les frontières des multiples pays, le but ultime et lointain du prolétariat se relie aux conditions réelles et fondamentales de l'actuelle classe ouvrière. Toute la conception communiste perd dès lors son caractère utopique et devient, selon la formule de Marx-Engels, socialisme scientifique et praxis historique.
Notes
[1] Marx, « Deuxième ébauche de La Guerre civile en France », in MARX-ENGELS,La Commune de 1871, 10/18, p. 151.
[2] Cf. Engels à G. Trier, 18 décembre 1889.
[3] Cet article fut incorporé aux Statuts par décision du Congrès de La Haye (septembre 1872) : Il résume le contenu de la résolution de la Conférence de Londres de l'année précédente.
[4] MARX-ENGELS, La Sainte Famille, chap. IV, § 2. Cf. Werke, 2, p. 38.
[5] MARX, « La Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel », Introduction, Oeuvres philosophiques, t. l, p. 105. Dans une formule lapidaire, Marx met encore les points sur les i : « En annonçant la dissolution de l'ordre social tel qu'il existe jusqu'à ce jour, le prolétariat ne fait qu'exprimer le secret de sa propre existence, car il est la dissolution en acte de cet ordre du monde. » (Ibid.) Dans le Manifeste, Marx-Engels évoquent le processus par lequel les autres classes de la société sont dissoutes par l'Industrie capitaliste. Les paysans parcellaires, les artisans, les petits bourgeois, voire les capitalistes petits et grands, tombant dans le prolétariat, seule classe désormais véritablement révolutionnaire.
Si le prolétariat, dans la vision marxiste, se manifeste comme décomposition, désagrégation de la société bourgeoise, le réformisme, en révisant le marxisme, voit le prolétariat, au contraire, comme régénérant progressivement la société capitaliste au moyen de réformes pour passer insensiblement au socialisme, bref, il abstrait des secousses, des antagonismes croissants, de la violence révolutionnaire. Aux yeux de Marx-Engels, le prolétariat suscite le heurt et la désagrégation du capitalisme de même qu’il instaure le socialisme grâce à la révolution qui érige la classe ouvrière en classe dominante de la société avec l'État de la dictature du prolétariat — violence concentrée s’il en est. Le parti de classe prélude ainsi à l'État de la dictature du prolétariat, comme la constitution du prolétariat en classe pour soi prélude à son érection en classe dominante. La violence se trouve donc au sommet de l'action historique de la classe ouvrière, en même temps qu'au centre de son mode d'existence.
Marx concluait la Conférence de Londres de l’Internationale avec l'article 7 a des statuts par cette directive centrale : « La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière. »
Au sens strict du terme, une classe n'est véritablement une classe que dans la perspective de la conquête de l’État : ce n'est qu'une couche, un ordre, un état, si elle n'est pas capable de prendre en main le pouvoir politique pour dominer toute la société.
Parvenu au stade de sa constitution en classe, donc en parti — non seulement objectivement, économiquement, en soi, mais pour soi, c'est-à-dire en étant conscient de son existence, de ses intérêts et de ses buts propres, en opposition à toutes les autres classes —, le prolétariat n'est pas encore parvenu au terme de sa course. Il lui faut encore conquérir le pouvoir politique, en brisant le règne du capital pour imposer la domination du travail. C'est alors seulement que le prolétariat parvient au point où toutes ses tâches historiques peuvent trouver leur solution, le prolétariat ayant surmonté l'obstacle suprême et fondamental, l'État bourgeois.
Comment Marx-Engels ont-ils pu parler avec une telle assurance en 1848 d'un fait qui ne se réalisera que dans un futur lointain ?
Voyons comment Marx-Engels ont découvert — et non construit, est-il besoin de le dire ? — la « ligne ». Tout d'abord, ils ont établi un parallèle logique entre l'évolution et les révolutions de la bourgeoisie et celles du prolétariat [2]: ordre ou état qu'elle était aux côtés de la noblesse foncière et du clergé, la bourgeoisie devient une classe en se constituant en parti dans sa lutte contre les autres états, puis s'érige en classe dominante en évinçant du pouvoir les autres puissances féodales. «Déjà la bourgeoisie centralise considérablement. Loin d'en être désavantagé, le prolétariat se trouve mis en état par cette centralisation de s'unifier, de se sentir comme classe, de s'approprier dans la démocratie une conception politique adéquate et pour finir de vaincre la bourgeoisie. Le prolétariat démocrate [c'est-à-dire de la période durant laquelle certaines tâches bourgeoises sont encore progressives] n'a pas seulement besoin de la centralisation amorcée par la bourgeoisie, il devra la pousser bien plus avant. Pendant le court moment où le prolétariat a été à la tête de l'État durant la Révolution française, lors du règne de la Montagne, il a réalisé la centralisation par tous les moyens, avec la grenaille et la guillotine. S'il revient maintenant au pouvoir, le prolétariat démocratique devra centraliser non seulement chaque pays pour lui-même, mais encore tous les pays civilisés dans leur ensemble, et ce aussi rapidement que possible [3]. »
Mais là s'arrête l'analogie avec la bourgeoisie : « La condition d'affranchissement de la classe laborieuse, c'est l'abolition de toute classe, tandis que la condition d'affranchissement du tiers état, de l'ordre bourgeois, fut l'abolition de tous les états et ordres [4]. »
Arrivée au pouvoir, la bourgeoisie cesse son évolution, elle devient une classe conservatrice, s'agrippant à ses privilèges et au pouvoir jusqu'à ce que le prolétariat les mette en pièces.
Au contraire, « la classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leurs antagonismes, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile » (ibid.). Le Manifeste dira que le prolétariat abolit alors les classes en général et, par là même, sa propre domination en tant que classe.
La ligne est clairement tracée, et les interminables analyses du Capital en fixeront le détail. Le train peut rouler plus ou moins vite, mais il est lancé — et pourquoi n'arriverait-il pas à bon port ? Déjà la révolution de 1848-1849, mais plus encore la Commune de Paris, par ses premières réalisations et ses tendances profondes, ont confirmé, dans la pratique, ces déductions scientifiques, tirées par le parti de classe de toute l'évolution de l'économie et de la société, ainsi que des conditions de vie et de travail du prolétariat moderne [5].
Notes
[1] Manifeste, chap. « Prolétaires et communistes »
[2] Cf. Marx, Misère de la philosophie, chap. II, « La Méthode », 7e observation, Éd. sociales, p. 97-100. En conclusion du volume Marx dit expressément « Dans la bourgeoisie, nous avons deux phases à distinguer : celle pendant laquelle elle se constitua en classe sous le régime de la féodalité et de la monarchie absolue, et celle où, déjà constituée en classe, elle renversa la féodalité et la monarchie, pour faire de la société une société bourgeoise [se constituant dès lors en classe dominante]La première de ces phases fut la plus longue et nécessita les plus grands efforts. Elle aussi avait commencé par des coalitions partielles contre les seigneurs féodaux : on a fait bien des recherches pour retracer les différentes phases historiques que la bourgeoisie a parcourues, depuis la commune jusqu'à sa constitution comme classe. » (P, 135.)
[3] Engels, « La Guerre civile suisse », Deutsche Brüsseler Zeitung, 14-11-1847. 21. marx, Misère de la philosophie, Éd. sociales, p. 135.
[4] Marx, Misère de la philosophie, Éd. sociales, p. 135.
[5] La finalité du mouvement prolétarien détermine, dès à présent, les caractéristiques principales de la lutte et le processus de la révolution, comme Engels l'indique dans son introduction aux Luttes de classes en France : « Toutes les révolutions ont abouti jusqu'à présent à 1'évincement de la domination d'une classe déterminée par celle d'une autre, mais toutes les classes qui ont régné jusqu'ici n'étaient que de petites minorités en face des masses opprimées du peuple. Une minorité dominante était ainsi renversée par une autre minorité qui s'emparait du pouvoir d'État à sa place et modelait les institutions étatiques conformément à ses intérêts. À chaque fois, c'est le niveau du développement économique qui désigne tel groupe minoritaire et le rend capable de dominer, et c'est uniquement pour cela qu'à chaque révolution la majorité opprimée ou bien participait à celle-ci au profit de la minorité, ou bien se laissait tranquillement imposer ce processus. Or donc, si nous faisons abstraction du contenu concret de chacune de ces révolutions, la forme commune en était d'être des révolutions de minorités. Même lorsque la majorité y collaborait, elle ne le faisait — consciemment ou non — qu'au service de la minorité ; mais par là, et déjà aussi du fait de l'attitude passive et sans résistance de la majorité, la minorité avait l'air d'être le représentant de tout le peuple. » Évoquant, par opposition, la révolution prolétarienne en analysant les révolutions de 1848 et de 1871, Engels poursuit : « II ne s'agissait pas ici de faux-semblants, mais de la réalisation des intérêts les plus propres à la grande majorité qui, aux yeux de la grande majorité, n'étaient certes pas du tout clairs [en 1848 notamment], mais devaient devenir de plus en plus évidents, au point d'arracher la conviction, au cours de leur réalisation pratique. » (Werke, 22, p. 513-514.)
Le rôle du parti ne s'arrête pas à la conquête du pouvoir politique qui instaure la domination du prolétariat : il se poursuit jusqu'à l'instauration de la société communiste et à l'abolition du prolétariat avec l'extinction de l'État et des classes.
Nous en arrivons ainsi à une question que l'on n'a pas coutume d'aborder, voire que l'on ignore tout simplement, à savoir le rapport entre l'élément politique et les éléments économique et social au sein du parti.
La question, quoique difficile, de cette corrélation est pourtant fondamentale. En effet, le but communiste — c'est-à-dire les éléments économique et social qui ne peuvent être que théoriques, programmatiques, tension, effort, tant que subsiste le mode de société capitaliste, ou qui se manifestent négativement dans les conditions d'existence du prolétariat dissolvant la société bourgeoise — doit toujours orienter et diriger l'action du prolétariat. Mais c'est précisément parce que les éléments social et économique communistes du parti ne peuvent être que théorie ou effort tant que subsiste le capitalisme, que le parti doit avoir un caractère politique, c'est-à-dire doit réaliser son programme avec la révolution, la violence, bref les armes que l'on trouve dans la société actuelle. C'est dire que l'élément politique est strictement lié à l'organisation des sociétés divisées en classes (ce qu'implique encore la dictature du prolétariat).
Ce qui fait l'originalité de la conception marxiste du parti (et des classes), c'est qu'elle pose la priorité de l'élément communiste (social et économique) de l'avenir sur les moyens politiques du présent. Tout parti opportuniste tend à inverser ce rapport, en sacrifiant les principes à l'action immédiate, en faisant passer les intérêts du mouvement actuel avant les intérêts généraux de l'avenir.
Rejetant tout élément utopique, le socialisme scientifique marxiste part du mouvement réel de la société actuelle et fait appel aux moyens qu’il y trouve, notamment auxarmes politiques. Marx reconnaît sans ambages que la société bourgeoise est la société politique par excellence, et il va même jusqu’à affirmer qu'en ce sens aussi elle est condition matérielle préalable de la société communiste dans la succession des formes de production de la société humaine.
Il s'agit donc tout d'abord de se délimiter nettement de la politique bourgeoise, surtout dans la phase où la bourgeoisie dispose du pouvoir politique d’État. En conséquence, Marx critique ce qu’il appelle l’« unilatéralité de l'esprit politique » «Plus un État est puissant, donc plus un pays est politique, moins il est disposé à chercher dans le principe de l’État — par conséquent dans l'organisation actuelle, dont l’État est lui-même l'expression active, rationnelle et officielle — la raison des maux sociaux et d'y voir la cause principale. L'espritpolitique est précisément esprit politique, parce qu'il pense dans les limites de la politique. Plus cet esprit est aigu et vivace, moins il est capable de saisir les tares de la société : la période classique de l'esprit politique est la Révolution française [1]. »
Et Marx de prévenir le prolétariat contre les suggestions de l'actuelle société bourgeoise qui le poussent à donner une forme politique trop exclusive à une lutte qui est pour une large part économique dans ses fondements et sociale dans ses buts : « Les premières explosions de révolte du prolétariat français nous fournissent un exemple sur ce point. Parce qu’il pense dans la forme politique, il voit l’origine de tous les maux dans la volonté, et tous les moyens d’y remédier dans la force et le renversement d'une forme d’État déterminée. Ainsi, les ouvriers de Lyon se figuraient [se mystifiant eux-mêmes, ce qui n'est pas sans résultat sur le cours et l'issue de la lutte] ne poursuivre que des buts politiques, n’être que des soldats de la république, alors qu’ils étaient en réalité des soldats du socialisme : leur intelligence politique les illusionnait sur la source de la misère sociale, faussait chez eux la conscience de leur véritable but et trompait leur instinct social. » (Ibid.)
Cependant, Marx ne songe nullement pour autant à rejeter les formes politiques de la lutte du prolétariat : il les remet simplement à leur véritable place. Autrement dit, il relie dialectiquement le mouvement économique et social au mouvement politique qui trouve son dénouement dans le socialisme. Les anarchistes rejettent purement et simplement cette méthode, tandis que les social-démocrates réformistes la tronquent. À première vue, il peut sembler paradoxal que le réformisme, qui fleurit surtout dans la sphère politique et plus particulièrement au parlement, rejoigne ainsi la position anarchiste qui rejette toute action et organisation politiques. En fait, à partir d'un angle différent, tous deux nient la nécessité, réelle et actuelle, d'une politique indépendante et antibourgeoise du prolétariat : les anarchistes en abandonnant la sphère politique toute entière aux partis et à l’État bourgeois, les réformistes en adoptant une politique finalement bourgeoise, puisqu’elle reste en pratique dans le cadre des institutions capitalistes et revendique en paroles seulement les buts — lointains pour eux — du socialisme et de la révolution.
Aux yeux de Marx-Engels, la forme politique du parti est un élément historique déterminé par la nécessité de la lutte dans les conditions données par la société actuelle. Cette forme politique permet au prolétariat de se constituer d'abord en classe autonome, puis en classe dominante. Une fois achevées les tâches que doit assumer le prolétariat érigé en classe dominante — abolition des vestiges des sociétés de classe —, le parti perdra ses caractéristiques politiques, tout comme la classe prolétarienne aura cessé d'exister, tout homme devenant producteur au même titre et dans les mêmes conditions. Mais la forme politique de l'action prolétarienne ne doit aucunement altérer le caractère social du mouvement prolétarien. Au contraire, elle doit lui permettre de réaliser ses revendications sociales et économiques. L'opposition entre mouvement politique et mouvement social de la classe ouvrière n'existe qu'aux yeux de ceux qui embrouillent ces deux notions.
La structure organique du parti est l'autre face de son unité de doctrine et de programme d'action. Son organisation n'obéit donc jamais à des critères formels et abstraits.
Toute leur vie durant, Marx et Engels eurent à lutter pour défendre le paradoxe historique selon lequel, pour abolir la violence sociale, les classes et l’État, les communistes sont obligés d'utiliser eux-mêmes des moyens « impurs [2]», notamment l’État de la dictature du prolétariat. Après la Commune, toute leur lutte pour la défense de la Ire Internationale contre les attaques des anarchistes tournera autour du thème de la nécessité de l'action politique [3].En situant exactement le rôle de l'élément politique dans la dialectique du développement historique, Marx en trace du même coup les limites : « Conquérir l'émancipation économique grâce à la conquête du pouvoir politique et utiliser cette force politique pour la réalisation des buts sociaux [4]. »
La bourgeoisie est et reste politique, parce qu'elle a besoin de l'État avec son système de lois, d'institutions superstructurelles de force, pour protéger ses privilèges et les différences économiques. Dans la vision marxiste, la victoire sociale du prolétariat, arrachée par des moyens politiques, dissout, en revanche, la forme politique en même temps que les barrières économiques et sociales qui séparent les hommes en classes.
Cette question centrale, Marx l'abordait déjà lors de discussions préalables à la création des Annales franco-allemandes de 1844 en vue de déterminer la ligne directrice que devait suivre cette publication. En réponse à Ruge qui voulait en bannir la politique et s'opposait à toute action concrète, pour se cantonner dans le domaine des principes du communisme (au-dessus et par-delà les classes), Marx démontra que, de nos jours, la politique exprime précisément les oppositions existant au sein de la société et permet le mieux de prendre conscience desréalités. Fort de ses études sur le droit et l’État de Hegel, il expliquait à Ruge :
Dans Misère de la philosophie, Marx écrit en conclusion : «Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique : il n'y a jamais de véritable mouvement politique qui ne soit social en même temps. » (P. 137.) Et comme toujours Marx procède pour commencer par analogie, en citant l'exemple de la bourgeoisie qui a fait sa révolution politique pour faire prédominer son mode de production sur tous les autres, en étendant et en imposant ses conceptions idéologiques, juridiques et politiques à toute la société.
Toujours à l’intention de Ruge, Marx définit tout d'abord ce qu’il faut entendre par pure révolution politique : « L'âme politique d'une révolution [Marx reprend la, terminologie de Ruge] consiste dans la tendance de classes sans influence politique à mettre fin à leur isolement vis-à-vis de l'État et du pouvoir. Son point de vue est donc celui de l'État existant, c’est-à-dire de l’État qui n'existe précisément que parce qu’il est séparé de la vie réelle et qu'on ne saurait imaginer sans la contradiction organisée entre l'idée générale et l'existence réelle de l'homme. Selon sa nature bornée et double, la révolution à âme politique organise dans la société une fraction dominante aux dépens de la société [7]»
Si le prolétariat voulait effectuer une révolution uniquement politique, en laissant complètement de côté ses revendications sociales propres, il s'enfermerait purement et simplement dans le cadre de l'actuelle société bourgeoise et ne ferait que se mystifier lui-même. En utilisant, par exemple, un moyen purement politique (bourgeois), tel que le chiffon de papier qui se met dans l’urne tous les quatre ans, il se grugerait lui-même.
Marx définit ensuite le caractère de la révolution prolétarienne en mettant chaque élément à sa place exacte : «Autant c'est une paraphrase et une absurdité de parler d'unerévolution sociale à âme politique, autant il, est juste de parler d'une évolution politique ayant une âme sociale. La révolution elle-même — c'est-à-dire le renversement du pouvoir existant et la dissolution des rapports sociaux anciens — est un acte politique : le socialisme ne peut se réaliser sans révolution. Il a besoin de cet acte politique dans la mesure où il doitdétruire et dissoudre. Cependant, le socialisme repousse l'enveloppe politique là où commence son activité organisatrice, là où il poursuit son but propre, là où il manifeste son âme. » (Ibid.)
Pour expliquer à ses contemporains la nature réelle de la Commune de Paris, Marx utilisera la même argumentation quelque vingt-cinq années plus tard, mais en termes moins hégéliens :
Le parti est la médiation entre la classe — qui acquiert avec lui une conscience, une volonté et une force sociale concentrées —- et la société communiste — dont il accélère la naissance par l'utilisation de la violence du pouvoir politique.
Marx disait de l'Internationale : « Son sort est indissolublement lié à la progression historique de la classe qui porte dans ses flancs la régénération de l'humanité [9]. » À l’instar de la classe, mais d'une manière qui lui est propre, le parti se transforme profondément au cours du long processus historique où il finira par perdre sa forme politique. Il est social, de par les rapports sociaux de la future société communiste (dont le prolétariat est déjà l'agent productif à un pôle de l'actuelle économie et sur lequel le parti de classe s'appuie dans son action), tout comme de par son but (collectivisation de la production et de la distribution par l'association et la coopération). Il est politique dans sa lutte pour la réalisation de son but.
Cependant, pour Marx, le parti qui porte et véhicule — trägt — les rapports sociaux communautaires domine, dans l'Internationale, l’État coercitif de la dictature du prolétariat, moyen politique de violence concentrée en vue de la « dissolution et de la destruction » des vestiges de classe dans telle ou telle nation ou groupe de nations. Les rapports sociaux communistes que le parti revendique partout et toujours dans son programme comme but de l'action prolétarienne s'étendent, après la destruction des vestiges de classes, à l'ensemble de la production et de la société. Le parti politique n'a alors plus de raison d'exister, Les classes aussi bien que les institutions de contrainte (politiques) n'ayant plus de base objective. Cependant, on peut dire qu'alors ce qui fait l'essentiel du parti — et du parti tel qu'il existe dès le début — se diffusera à l'humanité entière.
Il faut donc bien poser la priorité de l'élément théorique et social, voire économique du parti, de tout ce qui fait son communisme, sur l'élément politique, actuel, contingent. Cette caractéristique fera qu'un parti communiste ne sera jamais un parti comme un autre, s'il est vraiment communiste, puisqu’il ne déterminera jamais son action d’après les seuls critères du moment, d’efficacité à n’importe quel prix.
Cette priorité étant posée, c'est en polémique avec l'anarchisme que Marx-Engels ont établi les limites du politique et du social dans le parti. Pour Engels, c'est seulement en partant des contradictions de l'économie capitaliste et en organisant le prolétariat comme classe, donc en parti, que l'on peut envisager d'abolir finalement l'État : « L'abolition de l'État n'a vraiment de sens que chez les communistes comme résultat nécessaire de l'abolition des classes : avec l'abolition des classes disparaît tout seul le besoin de la force organisée[l'État] d'une classe pour opprimer d'autres classes [10]. » Dans une lettre du 28 janvier 1884 à Bernstein, Engels déclare tout nettement que « Marx a proclamé l'abolition de l'État avant même que les anarchistes n'existent ».
En écartant de leur champ de vision le problème de l'État, les anarchistes effacent du même coup celui du parti, des classes et, plus généralement, des causes économiques. C'est dire qu'ils agissent en doctrinaires et versent dans l'utopie. De fait, Bakounine et ses partisans voulaient organiser des communes et une production communautaire abstraction faite de l'État, et donc finalement avant même la destruction du pouvoir politique et de la forme sociale bourgeoise. Faisant uniquement mine de s'organiser, ils tentèrent d'exploiter l'internationale pour promouvoir directement, sans intermédiaire ni médiation, leurs communes productives librement fédérées, en forgeant — ou plus exactement en déformant — l'Association internationale des travailleurs à l'image de leur société future : « La société future ne doit être rien d'autre que l'universalisation de l'organisation que l'internationale se sera donnée. Nous devons avoir soin de rapprocher le plus possible cette organisation de notre idéal [...] L'internationale, embryon de la société future de l'humanité, est tenue d'être,dès maintenant, l'image fidèle de nos principes de liberté et de fédération, et nous devons rejeter de son sein tout principe tendant à l'autorité et à la dictature [11]. »
Après avoir dénoncé cet immédiatisme opportuniste qui met la charrue devant les bœufs et démobilise le prolétariat face aux attaques forcenées d'une bourgeoisie en pleine orgie répressive après la Commune, Engels revendique l'Internationale marxiste, parti politique et organe de lutte discipliné et centralisé du prolétariat de tous les pays face à l'Internationale anarchiste, simple bureau de statistique et de correspondance.
Notes
[1] Marx, article du Vorwärts, 7-8-1844, contre Ruge, intitulé : « Notes critiques relatives à l'article Le Roi de Prusse et la Réforme sociale. Par un Prussien ».
[2] Le fouet utilisé par le Christ au temple contre les marchands a sans doute montré que le dieu était un homme au cœur farouchement bardé, mais il n'en a pas fait pour autant un homme d'argent comme ceux au contact desquels il se « salissait » les mains. L'affirmation selon laquelle la violence discrédite une cause et la ravale au niveau de celle qu'elle combat est une pure et simple mystification basée sur un faux raisonnement d'identification. Ce serait bien plutôt l'absence de réaction qui serait une approbation, une identification.
[3] Toute la Conférence de Londres de la I° Internationale du 17 au 23 septembre 1871 tournera autour de l'action politique que la classe ouvrière doit mener. Nous reproduisons amplement les textes sur cette question à leur place dans la succession chronologique.
[4] Interview de Marx au correspondant du journal in Woodhull and Claflin's Weekly, 12-8-1781.
[5] Marx à Arnold Ruge, septembre 1843, Annales franco-allemandes
[6] Marx fait allusion au parti libéral ou démocrate bourgeois qui revendique le système représentatif en opposition au système des trois ordres ou états de la monarchie absolue féodale.
Au moment où le parti de classe bourgeois conquiert le pouvoir politique. Il se dissout dans l'État, « Sa victoire est en même temps sa perte. » Par la suite donc, les partis politiques bourgeois ne sont plus, en somme, que des prolongements ou appendices de l'État bourgeois dominant, et ils ne représentent plus que des fractions d'intérêts (la bourgeoisie marchande ou financière, industrielle ou «agrarienne, etc.) ou un parti d'opposition qui tend à devenir gouvernemental. Comme on le verra, cette évolution ne s'applique pas au parti de classe du prolétariat qui doit tout d'abord unifier et centraliser le « mouvement de toute la classe, puis émanciper tout le prolétariat en même temps que l'humanité entière. En ce sens, il (dépasse l'état de la dictature du prolétariat, local, contingent et transitoire.
[7] Cf. l'article du Vorwärts déjà mentionné.
[8] Le mot « déjà » ne figure pas dans la traduction française de La Guerre civile en France, 1871, Éd. sociale, 1953, p. 46. Nous l'avons repris de la traduction allemande d'Engel, pour bien marquer l'existence réelle, immédiate, de la société communiste dans les entrailles de la vieille société capitaliste, qu'il s'agit par un acte politique non pas de construire (selon le jargon de Staline) mais de libérer par la force, d'accoucher, selon l'expression de Marx dans Le Capital.
[9] Marx, Quatrième rapport annuel au Conseil général de l'A. I. T., 1-9-1868.
[10] Cf. Engels, La Nouvelle Gazette rhénane — Revue, IV, 1850, p. 58.
[11] Extrait de la Circulaire à toutes les fédérations de l'Association des travailleurs, préparée par le Congrès de Sonvilier (novembre 1871) de la fédération bakouninienne du Jura suisse, contre les décisions de la Conférence de Londres de l'A.I.T. sur la nécessité de l'action politique de la classe ouvrière. Reproduit dans l'article d'Engels intitulé « Le
Marx-Engels : Le parti de classe (I) - Introduction - 6
1843-50 "On remarquera que, dans tous ces écrits, et notamment dans ce dernier, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, mais de communiste... Pour Marx, comme pour moi, il est donc absolument
https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/parti/kmpc007.htm