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SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

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Tarnac , une instruction française

Quelques mots sur «Tarnac»

Le 14 avril, le juge d’instruction du dossier dit «de Tarnac» a signifié au parquet et aux mis en examen la fin des investigations. Six ans quasiment jour pour jour après l’ouverture d’une enquête préliminaire pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste par le parquet de Paris contre ces jeunes gens issus de l’«ultragauche». Cinq ans et cinq mois après la mise en examen de neuf personnes - un dixième suivra quelques temps plus tard -, à la suite de sabotages de lignes TGV. Des années d’enquête, de médiatisation, de rebondissements. Une instruction typique de l’antiterrorisme à la française que ce blog a exploré, pas à pas.
L'auteur: Laurent Borredon, journaliste au Monde

ous arrivons au bout du feuilleton. Avant le dernier épisode, nous allons nous pencher pendant deux jours sur quelques points du dossier qui n'ont pu s'intégrer aux autres épisodes durant deux mois, et qui méritent notre attention. De A comme acétone à Z comme Zemmour. Deuxième partie aujourd'hui, de N comme notes, à Z comme Zemmour, donc.

N comme notes

Il y a celles attribuées à Yildune Lévy, rédigées en anglais dans un carnet retrouvé dans le sac de Julien Coupat par la gendarmerie canadienne :

« • Pas de réelle communication internationale

• Question de base révolutionnaire (question des luttes spécifiques)

• Grandeur contre désespoir

• Manque d'articulation

• Opportunités

• manque d'imagination (tactique ( théorie

• Coincé dans la pensée anarchiste

• Théorie de la banqueroute

• Déclin de la résistance habituelle

• Plus d'anarchie, plus d'infrastructure

• Factionnalisme (guerre de chapelle dans le milieu)

• Nouvelle théorie

• Guerre sociale (« gagner »)

• Construction/confrontation

• Effondrement écologique

• Discussion guerre sociale:

• Refus (??) car on n'est pas vraiment en guerre au sens où les gens ne meurent pas, on ne se tire pas dessus: « certains veulent vraiment la guerre ».

• Organisations — modèles — tactiques anciens/nouveaux

Anciens nouveaux

Groupes affinitaires

Consensus

Vert, jaune, rouge

Blocus/stop

Pas de vote

Black Block »

Elles sont supposées résumer la réunion conspirative de New York.

« L'annotation "Pas de gendarmerie proche" a été apposée à l'encre noire »

Il y a aussi les notes attribuées à Gabrielle H., dans « un petit cahier rouge de marque Clairefontaine dont la couverture supporte la mention manuscrite "Petit inventaire" », saisi sur une étagère de la bibliothèque de Tarnac, au milieu des 5000 livres. « Le cahier de l'association "Les Gouttes du Soleil" [créée pour reprendre la ferme du Goutailloux], contenant des notes prises en 2005 au moment de la création de la dite association », selon Gabrielle H., présente lors de la perquisition, le 11 novembre 2008. Le 9 juillet 2009, son contenu est exploité dans un procès-verbal.

« A l'intérieur du cahier, constatons que 17 pages comportent des annotations manuscrites soit directes sur le dit cahier soit par apposition de feuille "style post-it" agrafé au sein de ce dernier.

L'examen global du cahier nous indique que 10 des 11 premières pages ont trait vraisemblablement à la recherche d'un site et d'une habitation de type ferme aux fins d'installation. En effet divers lieux sont passés en revue dans le cahier : Lodève, le Vercors, Valence (Drôme), l'Ardèche, les Cévennes... et à chaque fois des annotations concernant les bâtisses à acheter et les personnes ou organismes à contacter sont notées. De plus des commentaires sur la topologie, le climat ou les richesses naturelles des secteurs sont ajoutés. Enfin les 7 dernières pages comportent des réflexions sur l'organisation matérielle et humaine à mettre en oeuvre lors de l'installation dans une ferme et sur les recherches entreprises pour identifier certains propriétaires de bâtisses.

Après une lecture minutieuse, constatons qu'aux pages 6, 7 et 8 sont notés des renseignements concernant la commune de Tarnac (Corrèze), dont les caractéristiques relevées sont "hiver rude", "environ 700 m alti", "agri =seigle, orge, sarrazin/élevage, Vache, un peu brebis, 4 chevrier". Sur ces pages les sites ruraux de la commune (…) sont passés en revue.

Ainsi selon le ou les rédacteur(s) des notes:

- le hameau X est : au "(Nord de Tarnac)", "16/17 – grande baraque- Toit neuf + grange et terrain (poss APL /Hameau habité), 55 ha". "min 800 000F", Mme X, (…) (famille très interessée). 04xxxxxxxx".

- la ferme Y est : "dans hameau - pas trouvé - 17 ha", "M. M. -> pt presque allié", "19170 TARN", "Mec disparu - L - 05xxxxxxxx ".

- la ferme de Z est : une "ferme moyenne isolée", 1 mot "isolée" étant souligné. "un bout bon état, champ alentour, très beau, 47 ha, légataire SPA PARIS, héritier – F. (à l'étranger)

La 8e page se termine par une liste de coordonnées téléphoniques concernant les propriétaires des diverses fermes repérées.

Mais remarquons surtout que sur la septième page, tout en haut, est inscrit à l'encre bleue : "Maire communiste allié" suivi en lettre rouge du nom et des coordonnées de ce dernier : "Jean Mazanet, N° Perso 05xxxxxxxx, 05xxxxxxxx (sf mercredi)" et que juste en dessous l'annotation "Pas de gendarmerie proche" a été apposée à l'encre noire.

Notons que sur la page 6, un post-it de couleur jaune est agrafé est reprend les coordonnées citées ci-dessus, de Mr Mazanet, Maire de Tarnac [en fait, le maire en question s’appelle Plazanet, peut-être le policier a-t-il confondu avec une figure du syndicalisme policier, Joaquin Masanet].

Cependant précisons que ces commentaires sur la tendance politique du maire et sur la présence éventuelle de force de l'ordre sur les secteurs visités sont uniquement indiqués dans le cahier pour les sites de la commune de Tarnac (Corrèze).

Or c'est sur cette commune de Tarnac où ils s'étaient établis, que plusieurs membres de la mouvance anarcho-autonome ont été interpellé le 11 novembre 2008.

Ainsi ces inscriptions portées dans ce cahier tendent à démontrer :

Qu'en précisant que sur la commune de Tarnac (Corrèze) il n'y a "pas de gendarmerie proche", la ou les personnes ayant porté ces inscriptions, ont effectué des repérages géographiques en s'intéressant plus particulièrement à la présence et à l'implantation des services de police sur place. Cet élément permet d'indiquer que ces personnes ciblaient une ferme "retirée" pour s'installer. La discrétion et l'absence d'autorité étatique sur le lieu choisi semblait être primordial, laissant supposé que leurs activités auxquelles ils se livraient étaient opaques voir conspiratives, supposant l'absence de proximité d'implantations des forces de l'ordre.

(...) Ces éléments sont à mettre en perspective avec les différentes surveillances physiques et techniques effectuées dans le cadre de l'enquête préliminaire (...), et les comportements suspicieux et précautionneux des différents individus observés à ces occasions. »

Conseil aux « anarcho-autonomes » cherchant une ferme : choisissez-là au milieu d’une ville avec un maire de droite, et si possible à côté du commissariat. Sinon, c'est louche.

O comme organisation

Les policiers ont aussi récupéré des notes qui témoignent des difficultés de l’organisation une fois le Goutailloux acquis, et également du caractère moyennement terroriste et clandestin des activités. Comme ce document, trouvé dans un ordinateur :

« Règles sur l'accueil :

En arrivant sur le plateau [des Millevaches], une des choses qui nous y a retenu est entre autres l'accueil pas trop hostile que nous y avons reçu. Une densité palpable sur le territoire de personnes et de structures déjà organisées, déjà pourvues de matériel et de quelque expérience et prêtes à les partager. Des vieux pleins d'histoires, et de savoirs (même si parfois pleins de fausses routes) à transmettre.

Quant à nous, une fois installés, nous avons pensé l'accueil de manière sporadique, au coup par coup. Les quelques tentatives pour inviter des gens rencontrés sur le plateau au Goutailloux ne furent jamais vraiment satisfaisantes. Entre le vernissage ou le banquet dans le noir, il y a eu quelques bons moments mais pas mal de ratés. Convier des végans à une soirée grillade, ou se jeter à cinquante sur le buffet préparé pour ceux qui purent à peine y gouter.

Par contre grâce à notre parano nous avons réussi en moins de quatre heures à débusquer une tentative d'infiltration par une secte obscure, c'était l'hiver dernier je crois.

Pour ce qui est de l'accueil de camarades, il y a plusieurs choses:

Dans ce lieu sont conviés ceux rencontrés dans les luttes, ou sur le chemin. Le lieu est un lieu du parti aussi dans le sens où son geste en inspire d'autre ailleurs, où il est pris dans la trame de ce sur quoi nos forces reposent, où ce qui nous y tient ne s'y réduit pas. Pratiquement, l'arrivée massive de camarades, doit être pensée avec beaucoup de minutie et sur un temps court. L'été dernier pour ce qui est de l'I, une semaine me semblait convenir dans la mesure où l'intendance suivait à peu près (pour cuisiner pour un grand nombre nous ne sommes toujours pas très doués). Manquait une plus ferme résolution quant à s'en tenir au campement ou à l'extérieur de la maison est ce qui concernait les dortoirs. La maison doit rester un espace respirable. Et jusqu'à temps d'avoir décidé si le grenier y est un espace de dortoir ou d'avoir bâti un baraquement dédié à cet usage, il faudra s'en tenir aux tentes et aux caravanes si nous voulons à nouveau une rencontre de ce type. La météo semble être un facteur non négligeable dans ce cas, pour choisir les moments d'arrivée massive. (...)

Pour nous-mêmes, pour des passants voyageurs camarades plus ou moins proches, curieux ou sectes en tout genre, nous pourrions quitter ce flou dû à notre va-et-vient, pas que ce dernier puisse s'arrêter, mais penser l'accueil pour les retours et les passages, puisque passage il y a. »

« Etre organisé est la même chose que pouvoir accueillir, c'est savoir où ce qui advient peut prendre place »

Suivent plusieurs propositions d’organisation, puis :

« L'accueil comme disposition existentielle, comme ouverture à l'inconnu. L'absence de cette disposition comme tare communautaire, comme ignorance de l'inconnu jusque dans le familier lui-même. L'attention exclusive pour le déjà-connu, le trop connu. Ce qui nous tient là ne réside pas là seulement, aussi bien la question de l'accueil est celle de l'ouverture à l'étranger parmi nous, en nous, comme à l'étranger qui arrive, au camarade venu de loin. Etre organisé est la même chose que pouvoir accueillir, c'est savoir où ce qui advient peut prendre place. »

P comme perdus

Le 9 avril 2009, un équipage de police de Caen est appelé dans un centre Colis Poste « où un colis suspect vient d'être retrouvé » :

« [Le responsable du centre] nous désigne un colis qu'il nous déclare avoir écarté sur instructions de sa hiérarchie. Que ce colis a été trouvé éventré lors de sa réception au centre de tri. Il nous avise que celui-ci était éventré par le dessous et que des objets s'en étaient échappés et qu'il ne pouvait nous garantir de l'intégralité du contenu. De même, les objets peuvent être avoir été manipulés par plusieurs personnes identifiées ou non, dont nous même lors d'un rapide inventaire. Lors de celui-ci, constatons que le dit colis contient des objets placés sous scellés judiciaires et portant tous les numéros de procédure suivant (…) contre X pour une affaire d'association de malfaiteurs en vue d'une action terroriste. Il mentionne également les noms des éventuels mis en cause. Le paquet provient de l'IGNA [Institut génétique Nantes-Atlantiques] à Nantes et était initialement destiné à la SDAT à Levallois-Perret. Avisons l'Officier de Police Judiciaire des faits et dans le même temps, découvrons dans le colis une enveloppe listant les objets placés sous scellés avec leur désignation et origine. »

Quarante-sept scellés d’objets saisis lors des perquisitions à Tarnac, Rouen et Paris manquent à l’appel : 23 brosses à dents, trois rasoirs et deux blaireaux, deux gobelets en plastiques blanc dans lesquels Benjamin R. et Mathieu B. ont bu en garde à vue, et qui ont été collecté pour prélever leur ADN malgré leur refus, un sac de couchage, un élastique à cheveux marron, 11 mégots de cigarettes, une serviette de toilette beige, 6 lampes frontales, un sac à dos, un manteau bleue, un blouson et un pantalon de jeans de couleur noire, une paire de chaussettes de couleur marron, un tee-shirt à manches longues rayé de couleur bleue.

« Certains de leurs colis n'arrivaient qu'avec beaucoup de retard soit n'arrivaient pas du tout »

L’enquête est vite menée : le paquet (qui pèse tout de même 12,8 kg), a donc été renvoyé par l’IGNA, chargé des tests ADN, à la SDAT. Mais arrivé à Levallois, il a été refusé. Le capitaine AL de la SDAT, s’en explique au policier normand :

« Il nous indique que suite à nos informations selon lesquelles le colis avait été refusé au moins une fois, il a pris contact avec le vigile chargé de la sécurité du bâtiment à l'accueil. Il apparaît que les colis supérieurs aux dimensions 50cm x 50cm ne peuvent passer dans le détecteur de métaux. Par conséquent soit il y a un nom marqué sur le colis et dans ce cas il est pris contact avec la personne qui vient chercher le colis, soit il n'y a pas de nom et le colis est retourné. Dans le cas présent le colis a été refusé à deux reprises. Monsieur L. nous informe qu'il sera remédié à cet état de fait qui explique par ailleurs, pourquoi certains de leurs colis n'arrivaient qu'avec beaucoup de retard soit n'arrivaient pas du tout. »

Conséquence, juge l’enquêteur de Caen :

« Rapportons qu'aucune infraction ne semble constituée. En effet il semble vraisemblable que, le colis pesant 12,8kg, à force de manipulations, ait fini par s'ouvrir. »

Quant au soin porté à l’accueil des colis par la SDAT, il laisse songeur. Qu’on se le dise : la police antiterroriste n'accepte pas plus de 50 cm sur 50 cm...

Q comme Que sont-ils devenus ?

Thierry Fragnoli a quitté le pôle antiterroriste parisien. Il a été nommé, le 6 août 2013, juge d’instruction à Bordeaux.

Les capitaines AL et BM, qui ont dirigé le groupe d’enquête de la SDAT chargé du dossier Tarnac, sont passés à la DCRI, devenue direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) en mai 2014. L’un est dans un groupe judiciaire, l’autre en renseignement pur. Policiers reconnus par l’institution, ils ont touché en 2013 une prime de résultat exceptionnel.

Les patrons successifs de la SDAT ont fait carrière : Frédéric Veaux, qui dirigeait le service lors de l’enquête préliminaire, est ensuite devenu directeur central adjoint de la PJ, puis numéro deux de la DCRI, et à nouveau directeur central adjoint de la PJ, Christian Sainte (2008-2010) est directeur interrégional de la PJ à Marseille, Eric Voulleminot (2010-2014) est l’autre directeur central adjoint de la PJ.

Le patron de la division nationale de répression du terrorisme international lors de l’enquête préliminaire, Fabrice Gardon, vient d’être nommé numéro deux de la PJ à Marseille, auprès de M. Sainte.

Jean-Claude Marin, procureur de la République à Paris lors de l’enquête préliminaire, est nommé procureur général près la Cour de cassation en 2011. Il est aujourd’hui président du conseil d'administration de l'Etablissement public du Palais de justice de Paris.

Anne Kostomaroff, qui a dirigé la section C1 du parquet (lutte anti-terroriste et sûreté de l’État) lors de l’enquête préliminaire et jusqu’en 2010, est avocat général près la cour d’appel de Paris.

Son successeur, Oliver Christen, a quitté la section C1 en janvier 2014, pour devenir sous-directeur de la justice pénale spécialisée à la direction des affaires criminelles et des grâces à l'administration centrale du ministère de la justice.

Le vice-procureur qui a assisté à la reconstitution tragicomique du 14 janvier 2011, Jean-Julien Xavier-Rolai, qui était à l’époque chef adjoint de la section C1 (janvier 2008-septembre 2012), est conseiller juridique du ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve. Il a participé à l’élaboration de la nouvelle loi antiterroriste actuellement en discussion au Parlement.

Enfin, le vice-procureur Patrick Laberche, de la section C1, qui a piloté les interpellations et les gardes à vue en 2008, a été détaché en 2010 comme commissaire de police. Il est numéro deux de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS).

R comme refus

Il y en a tellement… Une demande d’acte déposée par les conseils des mis en examen = un refus, serait-on tenté de dire. Toujours confirmé en appel. L’une des dernières concerne le policier infiltré anglais, Mark Kennedy, en janvier 2013 (voirépisode 7). Les avocats de Yildune Lévy souhaitent que le dossier de renseignement de leur cliente soit versé à la procédure :

« Il ressort de l'étude approfondie de la partie du dossier mise à la disposition des parties qu'un certain nombre d'informations ou d'allégations présentes tout au long de la procédure émane de la Direction Centrale des Renseignements Intérieur (DCRI), du fait de renseignements fournis par un policier "infiltré" anglais, Monsieur Mark Kennedy. L'existence même d'un tel dossier de renseignement au service d'une enquête judiciaire révèle de toute évidence un détournement de procédure, ainsi qu'une violation du principe de loyauté et de légalité dans l'obtention de la preuve. Dès lors, il est demandé que l'entier dossier de renseignement soit versé à la procédure d'instruction et, le cas échéant, d'en solliciter au préalable la déclassification auprès du ministre de l'intérieur. La communication de l'ensemble des éléments de renseignement ayant "abreuvé" la présente procédure est à ce stade de la procédure essentielle à la manifestation de la vérité. Il s'agit ici de démontrer que des éléments ont été délibérément dissimulés durant la procédure. »

« Les éléments constitutifs des infractions concernent exclusivement le territoire national »

Le 25 octobre 2013, refus des juges d’instruction :

« Attendu qu'il résulte du contenu même du rapport ayant servi à l'ouverture de l'enquête préliminaire (D1) que ce dernier est issu "des informations communiquées par la Direction Centrale des Renseignements Généraux";

que selon ce rapport, "il existerait sur le territoire national une structure clandestine anarcho-autonome entretenant des relations conspiratives avec des militants de la même idéologie implantés à l'étranger et projetant de commettre des actions violentes dans le but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation";

attendu qu'il n'est pas contestable qu'un tel rapport n'a pas en lui-même de valeur probante et qu'il est précisément destiné à permettre au procureur de la République puis au magistrat instructeur d'étayer par différents actes d'enquête effectués par des services de police judiciaire et consignés par procès-verbaux, l'éventuelle véracité des informations fournies;

qu'en ce cela, ce rapport ne diffère pas de ceux utilisés dans d'autres domaines d'infractions;

attendu qu'il convient de rappeler que la volonté ainsi manifestée de judiciariser un renseignement est seule de nature à permettre à l'autorité judiciaire d'entreprendre une enquête en vue d'établir la réalité des renseignements allégués;

que les investigations ultérieures réalisées dans ce cadre sont celles qui constituent le dossier de la procédure et permettent de déterminer tant l'opportunité d'une mise en examen que celle d'un renvoi devant une juridiction de jugement ou d'un non-lieu;

que dès lors, seules ces pièces de procédure accessibles à l'ensemble des parties doivent être retenues pour l'analyse des faits;

Qu'il apparaît à la lecture de la procédure que contrairement à ce qui est soutenu dans la note des conseils, il n'y a pas eu de "dissimulation" puisque tous les renseignements portés à la connaissance du magistrat instructeur ont fait l'objet de vérifications notamment par le biais de commissions rogatoires internationales dès lors qu'ils avaient été visés pour la mise en examen;

attendu qu'une demande d'acté ne peut avoir pour objet de discuter la pertinence d'investigations ou les "conclusions infondées" qui en seraient tirées ou encore "l'étonnant intérêt" qui y serait porté;

attendu que de surcroît, force est de constater que l'essentiel de la note présentée par les conseils a pour objet de dénoncer les conditions du recueil de renseignements axé sur des agissements éventuellement commis à l'étranger par les mis en examen, or à cet égard, il y a lieu de souligner que si dans la mise en examen sont visées des circonstances de lieu (Etats-Unis, Canada, Allemagne, Grèce et France), en revanche les éléments constitutifs des infractions pouvant être reprochées aux mis en examen concernent exclusivement le territoire national;

attendu donc que l'argumentaire développé à l'appui de la demande ayant seulement pour objet d'apporter des appréciations sur la validité des éléments mentionnés dans le rapport initial et sur les actes judiciaires ultérieurement accomplis, s'apparente à une discussion des charges pouvant ou non être retenues contre les mis en examen et non comme une demande de mesure d'instruction complémentaire fondée sur l'article 81 du Code de Procédure Pénale;

attendu qu'au surplus dans leurs conclusions les avocats consacrent un entier chapitre à la violation des principes fondamentaux (déloyauté dans l'administration de la preuve et violation du principe de l'égalité des armes); que ces développements ne sauraient être considérés comme venant au soutien d'une demande d'acte et que d'ailleurs les conseils eux-mêmes in fine indiquent qu'ils "se réservent également le droit de tirer toute conséquence judiciaire des procédés déloyaux utilisés dans l'administration de la preuve et irriguant l'entier dossier depuis la cote D1", démontrant par là-même que cet aspect évoqué est étranger à l'objet initial de la demande;

PAR CES MOTIFS:

REJETONS LA DEMANDE de versement de "l'entier dossier de renseignement" à la présente information. »

Pour le simple mortel, la phrase « il y a lieu de souligner que si dans la mise en examen sont visées des circonstances de lieu (Etats-Unis, Canada, Allemagne, Grèce et France), en revanche les éléments constitutifs des infractions pouvant être reprochées aux mis en examen concernent exclusivement le territoire national » reste assez cryptique. La mise en examen vise des « circonstances de lieu », mais les infractions sont commises en France… Surtout que, quelques mois plus tard, la juge d’instruction ne se privera pas d’interroger à nouveau Yildune Lévy sur son voyage américain, et donc sur les informations fournies par Mark Kennedy. Mais il s'agit donc d'une « circonstance de lieu ».

S comme soutien

Le 10 novembre 2009, la SDAT produit une synthèse sur les « dix jours d'agitation contre les lois antiterroristes », annoncés sur les sites anarchistes pour janvier 2009.

« Plusieurs actes de dégradations commis dans les nuits du 18 au 21 janvier 2009 à l'encontre d'établissements bancaires, de distributeurs automatiques de billets, du tribunal administratif de Grenoble (Isère), des locaux du média "France Bleue Isère", d'une agence de travail temporaire et d'une ANPE, actions commises en soutien aux surnommés "Isa, Juan, Damien, Yildune et Julien", individus mis en cause dans le cadre de procédures diligentées au service [les trois premiers dans l’affaire de la dépanneuse]. »

« Ces faits de dégradations par insertion de glue et d'acide dans les distributeurs de billets, bris de vitres au marteau et appositions de tags », sont pris en compte par la section antiterroriste du parquet de Paris, et la SDAT est cosaisie avec les services de PJ locaux. Sans succès :

« Les investigations classiques de police judiciaire concernant ces 19 faits menées après recueil de l'ensemble des plaintes des victimes ne permettaient de révéler aucun élément susceptible d'identifier les auteurs de ces dégradations. (…) Enfin, les investigations concernant le réseau Internet menées, tant dans le cadre du présent dossier que précédemment en exécution d'autre saisines relatives aux agissements de la mouvance anarcho-autonome, permettaient d'établir qu'aucune recherche menée au niveau national ne pouvait être effectuée, les serveurs abritant les "logs" de connexion nécessaires pour l'identification des adresses IP des machines s'étant connectées sur les sites de ce réseau étant localisées aux Etats-Unis ainsi qu'au Brésil. Dès lors, l'ensemble de ces investigations (…) ne permettait pas d'identifier l'auteur de ces dégradations. »

L’antiterrorisme français n’a pas résisté à la glue anarcho-autonome.

T comme terrorisme

Le 1er août 2011, le capitaine BM exploite le scellé d’une des caravanes du Goutailloux. Un « carnet à couverture noire d'environ 50 pages supportant des textes manuscrits traitant principalement du conflit entre l'Etat et la société ».

« Procédons comme suit à la synthèse des annotations manuscrites de ce carnet, dont il convient de constater qu'elles semblent toute, à la lumière des similitudes dans l'écriture, provenir du même scripteur. Constatons que ces annotations constituent un recueil de réflexions personnelles ou de citations, et concernant exclusivement la thématique de la critique, et de la lutte contre l'Etat et le capitalisme. Notons la présence au sein de celles-ci de plusieurs éléments mettant en évidence l'intérêt porté par le scripteur aux modalités concrètes de cette lutte. Il est ainsi noté :

"Agir, saboter, détruire",

"Qui veut la fin veut les moyens et les moyens sont inséparables de quelques risques",

"Le moins de hardiesse possible pour atteindre son but. Ne pas faire de la hardiesse le but de chacun",

"Lorsqu'on frappe, il convient de la faire avec objectivité, sérieux et justesse politique. Ce n'est qu'ainsi que nous aurons la solidarité et l'approbation de la population locale, c'est ainsi que nous serons combattants révolutionnaires communistes",

"Le terrorisme en ville ne doit viser que la police, administrative ?, les voies de communication et les dépôts",

Notons que ces phrases font écho à la thématique du sabotage des flux largement développée notamment dans l'ouvrage "L'insurrection qui vient" signé du "Comité Invisible", ainsi qu'à la mesure des risques à prendre pour saboter décrite dans cet ouvrage, notamment au sein de la phrase : "Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l 'action, un minimum de temps, un maximum de dommages." (page 100). Ainsi est-il possible de déterminer que le scripteur de ce texte, vraisemblablement la nommée Gabrielle H., ayant demeuré à la ferme du Goutailloux, a participé au développement de cette théorie ou pour le moins a été en relation avec certains de ces auteurs. »

Tout est dans le « vraisemblablement » : les enquêteurs savent pertinemment que Gabrielle H. n’habite plus là depuis quelques mois, mais ils ont trouvé quelques documents à son nom dans la même caravane… Ces notes éparses sont-elles des notes prises sur un livre ? Des réflexions ? Impossible de le savoir.

U comme utilité

Il y a eu, durant six ans, un certain nombre d’audition ou de prises de contacts improbables, comme ce retraité qui vient expliquer la dangerosité des sabotages en plein milieu des gardes à vue (voir épisode 28), la secrétaire d’un club nautique, contactée pour noyer le poisson de l’audition sous son propre nom du témoin sous X (voir épisode 36), le président du Centre d'histoire sociale de Rouen, car Charles T. y a fait une démonstration de forgeron (le lieu a été perquisitionné également).

Mais celle qui tient probablement la corde de l’audition la plus inutile dans un dossier judiciaire terroriste, c’est celle de Monsieur M., président de l'amicale des pêcheurs à la ligne de Trilport par un lieutenant de la SDAT, le 7 avril 2010, dans le cadre de l’enquête sur les tubes trouvés dans la Marne, et qui auraient pu servir aux sabotages (voir épisodes 40 et 41). Il est S-C-A-N-D-A-L-I-S-É, Monsieur M. Pas forcément par les sabotages, non. Mais qu’on ait pu jeter les tubes dans la Marne ensuite.

« Question: Depuis quand êtes-vous président de l'amicale des pêcheurs à la ligne de Trilport?

Réponse : J'ai été élu à l'assemblée générale au mois de janvier 2010, et j'habite ici depuis 24 ans. Je suis membre fondateur de l'association depuis 4 ans. Nous nous voyons presque tous les jours sur les bords de la Marne avec les autres membres, car nous habitons tous dans les parages. Notre association s'est vue attribuer comme baux de pêche tous les bords de Marne de la commune de Trilport et une partie des berges de la commune de Poincy, et comme nous aimons l'environnement dans lequel nous pêchons nous entretenons bénévolement les berges. Nous sommes très soucieux de la propreté du site. C'est un endroit calme, poissonneux, avec un niveau de difficulté élevé que nous apprécions. Je vous précise que nous pêchons uniquement sur les berges jamais en barque.

Question : Nous vous représentons une photo des scellés MAR/UN et MAR/DEUX, avez-vous une idée de la fonction de ces objets ?

Réponse : Je suis très étonné de ce que vous me montrez, je n'ai aucune idée de l'utilité que ces objets peuvent avoir. Ce qui me surprend surtout, c'est la présence de ces morceaux de bois à l'intérieur des tubes. Cela n'a en tout cas rien avoir avec l'activité de pêche.

Question: Nous vous représentons une photo du scellé MAR/TROIS, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Ce sont des tubes qui servent à la plomberie, je ne vois pas ce que cela fait dans la Marne. Cela me révolte de voir que l'on se sert de la Marne comme d'une poubelle.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/QUATRE, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Non une fois encore, je n'avais jamais vu ces objets à proximité de la Marne, si je les avais vus je les aurais ramassés et mis à la décharge. Cela n'a rien à voir avec la pêche.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/CINQ, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Ma réponse est la même concernant cet objet.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/SIX, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Ça ne me parle pas non plus, vous me dîtes que ce sont des tubes coniques, je ne m'en rends pas compte à partir de la photo, je ne peux même pas vous dire qu'il s'agit d'un morceau de canne à pêche car je ne distingue pas la texture. Les cannes à pêche d'aujourd'hui sont en carbone, les anciennes sont en fibre de verre.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/SEPT, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Pas plus que pour le tube précédent.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/HUIT, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Je ne sais pas, en tout cas ça ne sert pas à la pêche. D'une manière générale la matière PVC n'a aucun rapport avec la pêche.

Question : Avez-vous déjà personnellement aperçu des gens jeter des objets au sein de la Marne ?

Réponse : Non jamais, sauf parfois des jeunes qui traînent et qui jettent des canettes de bière. »

V comme verrouillées

Aucune des portes des lieux des interpellations, à Rouen ou à Tarnac, ne l’était. Ce qui a conduit, parfois, les policiers à enfoncer des portes ouvertes. Littéralement.

W comme Watts

C’est la suite de la liste de course de Julien Coupat retrouvé dans son sac au Canada. Dans son procès-verbal du 7 avril 2009, le capitaine AL est assez définitif, aidé de son responsable maintenance de la SNCF :

« En effet, concernant la mention "Gants 25 000 W (Raph)" l'audition de Monsieur B., responsable de maintenance caténaire à la SNCF réalisée dans le cadre de la présente enquête le 24 avril 2009 a permis de déterminer que cette mention fait référence à l'usage de gants isolants afin d'intervenir en toute sécurité sur la caténaire des lignes à grande vitesse du réseau ferré français de 25 000 volts, gants faisant partie du matériel en dotation de tout agent SNCF intervenant sur la caténaire. »

AL a légèrement tordu l’audition de Monsieur B., qui a simplement dit :

« Je suis en mesure de vous indiquer que les lignes caténaires visées par les dégradations citées ci-dessus sont effectivement alimentées par un courant électrique d'une tension de 25 000 volts et non Watts comme semble le signifier le "W" figurant sur la mention manuscrite. Il convient à ce titre de préciser que l'ensemble du réseau ferré français n'est pas électrifié selon la même tension, en effet le réseau ferré français dit "classique", en fait non à grande vitesse est alimenté 1500 volts continu pour les électrifications les plus anciennes et en 25 000 volts pour les plus récentes. Les lignes à grande vitesse sont donc toutes alimentées en 25 000 Volts »

Au fond, le responsable caténaire a presque dit le contraire, donc. Les Watts mesurent la puissance, les Volts la tension. Ce n’est pas la position des policiers et du juge, qui préfèrent penser à une erreur de l’auteur de la liste. Le 23 novembre 2010, le juge Fragnoli demande quand même à un expert à quoi pourrait correspondre 25000 W. Réponse, « une grande quantité d'appareils électriques ont une puissance égale ou supérieure à 25 000 W. Aucun ne s'achète dans les circuits usuels de distribution grand public. Ils sont utilisés dans des processus de type industriel ou artisanal ». Et, « dans les contrats EDF pour les abonnés à usage domestiques, les puissances disponibles dans une installation vont de 3 à 36 kW (kilowatts). Un pavillon avec un chauffage électrique a, de façon ordinaire, un contrat de 24 kW. » Le Goutailloux, lui, est à 16 kW.

Par ailleurs, il y a un éventuel « Raph » dans les Tarnacois, qui peut correspondre à celui indiqué sur la liste. Il a été écouté, surveillé, mais jamais interrogé sur ce point.

X comme plainte contre X

Quatre plaintes ont été déposées par les mis en examen dans le cadre de l’affaire : l’une pour « interception de correspondances et atteinte à l'intimité de la vie privée » (voir épisode 5) et une deuxième pour « faux et usage de faux en écriture publique » dans le cadre de la contestation du PV de filature D104. Les deux ont abouti à des non-lieux. Un appel est en cours pour cette dernière, dont la procédure a été jointe au dossier principal. Elle avait permis, après une longue bataille judiciaire, d’entendre les policiers de la SDAT présents dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008 et même ceux de la DCRI, anonymement (voir épisodes 16et 17).

Une troisième pour subornation de témoin (affaire du témoin sous X, voir épisode 36) n'a pas prospéré. Et la dernière, déposée pour « faux et usage de faux en écriture publique », concerne le forgeron (voir épisode 44) : pour pouvoir le poursuivre pour refus de prélèvement ADN, une policière de la SDAT a assuré que l'ADN de Charles T. n'avait pas pu être prélevé (et donc que son refus entravait l'enquête), ce qui était parfaitement faux puisqu'il avait été obtenu à son insu (grâce à la trace de ses mains sur la table et à quelques cheveux). Elle est en cours. Mais celle-ci n'a pas été déposée contre X, et vise nommément la fonctionnaire.

Y comme Yildune Lévy

Yildune Lévy, qui s'est retrouvée en photo, et dont une vue aérienne du domicile a été postée sur des blogs tenus par un policier de la DCRI, ancien des RG qui avait participé à l'enquête à ses débuts. (Lire L'Espion qui bloguait et Quand un agent de la DCRI refaisait l’enquête sur Internet)

Z comme Zemmour


Zemmour face à Gérard Coupat by prince_de_conde

Vous n’aviez pas envie d’avoir l’opinion d’Eric Zemmour sur l’affaire de Tarnac ? Nous non plus. Mais elle pourtant cotée au dossier, car Gérard Coupat était invité, le 20 décembre 2008, dans l’émission « On n’est pas couché », en compagnie de l’essayiste André Bercoff ou encore d’Arlette Laguiller. Magie de la télévision. Un brigadier-chef de la SDAT a donc retranscrit les échanges :

« Laurent Ruquier : Un mot de conclusion Zemmour ?

Eric Zemmour: Je voudrais dire que le seul point faible dans votre argumentation [de Gérard Coupat], que je comprends très bien, c'est quand vous avez l'air de dire que le ministre a fait ça délibérément pour essayer de monter une grande opération de com’ et pour effrayer les gens.

Laurent Ruquier : Vous, vous n'y voyez pas de complot ? Ça peut être l'addition d'erreurs ?

Gérard Coupat : Vous n'avez pas l'impression que depuis trois ans, et même plus, depuis le 11 septembre, progressivement, ces lois anti-terroristes qu'on a mises en place permettent à la police et au ministère de l'intérieur de considérer quiconque manifeste un peu fortement en groupe, de se retrouver, considéré comme un terroriste ?

Eric Zemmour : Cher Monsieur, cela existe quand même.

Laurent Ruquier : Bercoff n'est pas d'accord, il écrit tout le contraire dans son bouquin.

André Bercoff : Je vous signale quand même monsieur qu'il n'y a pas eu que le 11 septembre avec à Madrid avec 250 morts. Donc ça existe le terrorisme, si il n'a pas frappé ici, c'est parce que...

Gérard Coupat : Oui, mais le problème, c'est le problème...

Eric Zemmour : On ne fait pas d'amalgame, c'est lui qui en parle du 11 septembre.

Laurent Ruquier : S’il a pas eu lieu, c'est que la police fait son travail, c'est ce que raconte Bercoff en gros.

Gérard Coupat : Non, non, mais c'est à partir de là, que progressivement, on a commencé à considérer les gens qui contestent comme des terroristes, c'est ça le dangereux, mais ce marketing de la peur, là, moi, je le ressens profondément.

Laurent Ruquier : Naulleau, pour conclure.

Eric Naulleau : Ce à quoi il faut être attentif, c’est que cela ne devienne pas comme aux Etats-Unis, c'est-à-dire où la nécessaire vigilance contre le terrorisme aboutit à des monstruosités juridiques où là, c'est le règne le soupçon, et une fois que vous êtes en taule, vous n'en sortez jamais. Il y a autre chose, c'est le bon sens, il est vrai que dès le début, il y a quelque chose qui clochait dans cette histoire, et l'évolution de l'affaire confirme et conforte plutôt cette intuition du début.

Laurent Ruquier : Attendons plutôt la fin de l'enquête.

Gérard Coupat : La fin de l'enquête Laurent, la fin de l'enquête, c'est dans deux ans. Pendant deux ans, les enfants vont rester en prison, et c'est insupportable de penser ça. Actuellement, je connais une jeune fille qui avait un fumigène dans ses mains, ça fait dix mois qu'elle est en prison, et il faut savoir ce qu'est une prison pour te casser un adolescent.

Laurent Ruquier : Je ne suis pas prêt d'aller manifester avec vous Arlette, si cela se passe comme ça à la fin. On remercie Monsieur Gérard Coupat, le père de Julien Coupat et avec Yildune Lévy qui sont tous les deux en prison depuis l'arrestation de cette vague des neuf de Tarnac comme ont les appelle, qui auraient commis ces exactions sur les différents réseaux TGV fin octobre et début novembre, en tout cas, ce que la police les accuse, complicité de terrorisme. »

La fin de l’enquête, c’est dans deux ans, pense alors Gérard Coupat...

Laurent Borredon

Nous arrivons au bout du feuilleton. Avant le dernier épisode, nous allons nous pencher pendant deux jours sur quelques points du dossier qui n'ont pu s'intégrer aux autres épisodes durant deux mois, et qui méritent notre attention, des écoutes, aux expertises, en passant par les filatures. De A comme acétone à Z comme Zemmour. Première partie aujourd'hui, jusqu'à M comme minutages.

A comme acétone

Le nom du produit apparaît sur l’une des listes de course retrouvées par la gendarmerie royale canadienne dans le sac de Julien Coupat, en janvier 2008 :

« Ce feuillet est constitué d'un dessin représentant le magasin général de Tarnac en marge duquel il figure les mentions manuscrites suivantes : "Gants 25 000 W (Raph), Scotch, Pince, Barbour-Caban, Tubes + ficelles, Essai, 2 paires de gants, Frontale, Livres, Acétone et graissant/dégraissant". »

Le 7 avril 2009, le capitaine AL fait un procès-verbal d’exploitation de la découverte. Pour cela, il a fait appel à un responsable maintenance caténaire de la SNCF qui, assez logiquement, a interprété la liste exclusivement sous l’angle de sa spécialité : les caténaires. Et ça tombe bien, puisque le policier a très envie que la liste ait un rapport avec le sujet de son enquête : les caténaires.

« La mention "Acétone Graissant Dégraissant" semble, toujours selon Monsieur B., faire référence aux propriétés intrinsèques de ces produits l'intéressé déclarant "l'acétone est un dissolvant qui permet de dégraisser les pièces mais dispose d'autre propriétés notamment nettoyantes, (...) dans le cas qui nous occupe on peut penser que son utilisation corresponde à la volonté de rendre les crochets moins glissants, je sais de plus le crochet examiné sur la ligne "Paris-Strasbourg" avait fait l'objet d'un graissage au niveau du loquet pour favoriser son mouvement afin qu'il retombe en position basse se verrouillant ainsi que la caténaire". »

« Monsieur le juge d'instruction nous a posé 4 questions sans autre précision technique du cas qui nous est soumis »

Evidemment, M. B. est un peu limité comme expert. Alors le juge nomme un grand professeur, « expert près de la Cour Administrative d'Appel de Paris, expert près de la Cour d'Appel de Paris, expert agréé par la Cour de Cassation », le 12 juillet 2010. Entre-temps, des tubes en PVC qui auraient pu servir à la pose des crochets sur les caténaires ont été découverts. Le magistrat pose quatre questions :

« 1/ Indiquer quels sont les usages domestiques habituels de l'acétone

2/ Indiquer les effets de l'acétone sur les dépôts biologiques (empreintes papillaires et traces ADN)

3/ Indiquer les effets de l'acétone sur du PVC rigide (type tuyau de canalisation ou d'écoulement)

4/ Faire toute remarque ou observation utile à la manifestation de la vérité »

La suite donne lieu a une joute parfaitement improbable. Le problème du juge Fragnoli, c'est qu'il ne sait souvent pas vraiment ce qu'il cherche, ou qu'il ne l'assume pas complètement. Ses questions sont floues et très générales, et l'expert s'insurge :

« Monsieur le juge d'instruction Fragnoli dans son ordonnance de commission d'expert nous a posé 4 questions sans autre précision technique du cas qui nous est soumis. Les analyses déjà diligentées dans la recherche de la vérité n'ont pas été fournies à l'expert. Ce dernier n'a eu que quelques indications via Internet et des coupures de presse. Ni aucun rapport officiel de police de ce qui a été fait, ni aucune pièce technique n'ont accompagné la demande se résumant à 3 pages. L'expert pour répondre aux questions posées a consulté la littérature sur Internet et les banques de données scientifiques spécialisées dans la chimie Organique et biologique - Sci Finder - qui groupe environ 19 millions de références bibliographiques principalement sur le CAS (Chemical Abstract Service) et Medline. L'interrogation s'est effectuée par "mot clé". Ne connaissant pas le contexte exact de cette affaire, ni les faits exacts, l'expert n'a eu d'autre alternative que de répondre d'une manière générale aux questions posées par la mission du tribunal. »

« J'ai bien reçu, et pris connaissance avec une certaine stupéfaction, de votre rapport d'expertise »

De fait, le grand professeur imprime 195 pages de Wikipédia, de bibliographie et d’articles sur l’affaire. Et, bien-sûr, une facture de 1865 euros. Le juge Fragnoli lui répond sèchement :

« J'ai bien reçu, et pris connaissance avec une certaine stupéfaction, de votre rapport d'expertise daté du 23 septembre 2010 et de sa lettre d'accompagnement datée du 24, le tout posté le 20 du même mois. S'agissant de vos observations préliminaires sur "les analyses déjà diligentées" qui ne vous ont pas été fournies, ainsi que sur d'éventuels éléments du dossier dont vous auriez eu besoin, il vous était tout à fait possible de contacter mon cabinet par téléphone, ou tout autre moyen à votre convenance. Je relève, cependant, que vous dites vous-même, dans votre lettre d'accompagnement, que les quatre questions étaient "bien précises"; j'ajoute même pour ma part qu'elles étaient brèves, claires, concises et ne nécessitaient pas –à priori- de faire une recherche et une compilation d'informations des faits du dossier sur internet, dont la fiabilité n'apparaît pas des plus certaines, alors même que votre mission vous donnait accès à votre convenance au cabinet du juge mandant et au dossier lui-même. Concernant le reste du rapport, il s'agit pour l'essentiel d'une compilation d'informations recueillies toujours sur internet, incompréhensibles pour la plupart, et dont certaines sont en langue anglaise. Votre réponse à la seconde question posée me laisse ainsi tout à fait dubitatif, puisque vous expliquez tout d'abord que cette question ne relèverait pas de votre compétence, ce qui aurait dû vous conduire à me contacter immédiatement, mais vous poursuivez cependant en évoquant que "l'acétone n'est pas incompatible avec l'ADN", ce qui est parfaitement obscur et incompréhensible. S'agissant des traces papillaires, vous ne les abordez même pas, alors même que parmi les documents que vous avez compilés sur Internet il est indiqué que l'acétone dissout notamment les graisses. Je me vois donc dans l'obligation, d'une part de diligenter immédiatement un autre expert avec la même mission, et d'autre part de revoir très fortement à la baisse la taxation de votre mémoire de 1.865 euros, ce dont vous me voyez désolé. »

L'expert ne lâche pas, et se défend un mois plus tard :

« Vous m'avez nommé expert dans l'affaire référencée ci-dessus en me posant 4 questions. A la suite de mon rapport, vous m'avez signifié votre mécontentement concernant les réponses qui ne vous paraissaient pas toutes précises. Professeur d'université, auteur de 450 publications internationales et expert depuis plus de 20 ans, inscrit sur la liste nationale, j'ai l'habitude de répondre aux questions posées. Toutefois dans une affaire qui m'est inconnue sans pièce annexe et avec des questions générales, je ne pouvais honnêtement que répondre dans un contexte général. Je ne souhaite revenir sur vos critiques qui ne me paraissent pas toutes justifiées et vous montrer si vous le souhaitez qu'avec une ordonnance claire, je dépose un rapport qui donne satisfaction. Concernant ma note d'honoraires, votre appréciation m'engage fortement à considérer que ma prestation s'est faite à titre gracieux. »

Le 4 novembre 2010, l’Institut national de police scientifique (INPS), plus compréhensif, répondra donc au juge, que l’acétone « est un solvant très utilisé dans l'industrie et en laboratoire », son « action chimique sur les dépôts biologiques de type ADN ou empreintes papillaires est généralement inerte », sauf« l'action mécanique réalisée à partir de lavages abondants ou par essuyages à l'aide d'un tissu imbibé du solvant acétone [qui] peut entraîner une disparition partielle ou totale de ces traces biologiques. Cette action mécanique étant, par ailleurs, d'autant plus destructive que les supports sur lesquelles sont présentes ces traces biologiques sont lisses et non poreux. En effet, un support de type verre ou tube PVC rigide à surface lisse et non poreuse ne nécessitera que très peu de lavages ou d'essuyages par rapport à un support poreux de type tissu ou feuille de papier ou carton afin d'éliminer ces traces biologiques ».

En gros, l’acétone peut servir à des gens qui retapent une ferme. Il a aussi pu servir à laver les tubes en PVC utilisés pour les sabotages (mais quand, si l’on suit le PV de filature de la nuit du 7 au 8 novembre ?) mais pas les crochets en fer à béton qui ne sont pas lisses. Peut-être est-ce ce que le juge voulait savoir. Peut-être.

B comme balises

Le 12 avril 2011, le juge cède à une demande des avocats (c’est rare). Il s’agit de savoir si les policiers avaient posé une balise GPS sous la voiture de Julien Coupat et Yildune Lévy, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, comme certains l'ont laissé entendre aux journalistes pour justifier les incohérences du PV de surveillance :

« Dans le cadre de la commission rogatoire en cours, et selon les termes d'une demande d'acte des conseils, je vous prie de bien vouloir confirmer ou infirmer l'information selon laquelle les services de la sous-direction anti-terroriste de la direction centrale de la police judiciaire ont fait usage d'un dispositif de balise GPS fixé sur le véhicule Mercedes (…) le 7 et 8 novembre 2008. »

Sans surprise, le patron de la SDAT répond le 26 juillet (il lui a quand même fallu trois mois) :

« Pour faire suite à votre demande en date du 12 avril 2011, j'ai l'honneur de vous informer que la sous-direction anti-terroriste de la direction centrale de la police judiciaire, n'a pas été amenée à faire usage d'un dispositif "GPS" sur le véhicule "Mercedes" immatriculé (…) les 7 et 8 novembre 2008. »

Et la DCRI ? La question n’est pas posée.

C comme coûts

Soyons terre-à-terre un instant : combien a coûté l’affaire de Tarnac au contribuable ? Impossible à savoir : des milliers d’heures d’écoutes, des expertises, des déplacements à l’étranger, des surveillances et des policiers mobilisés 24/24… C’est vertigineux. Les dommages, eux, ont été chiffrés une dernière fois par la SNCF le 24 janvier 2014 : 418990,05 euros au total, dont 48957,15 euros pour celui de Seine-et-Marne et 92130,44 euros pour celui de Moselle.

D comme dépanneuse

Le 9 décembre 2013, le patron de la section antiterroriste du parquet de Paris transmet à la juge d’instruction Jeanne Duyé un jugement rendu le 25 juin 2012.« En effet, de nombreuses référence à ce dossier apparaissent dans cette dernière [procédure] », assure-t-il. Le jugement du tribunal correctionnel de Paris est joint. Il s’agit de l’affaire dite « de la dépanneuse » qui a conduit cinq personnes considérées par la police comme membres de la « mouvance anarcho-autonome » en procès pour « association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme ». L'ADN de trois d'entre-eux a été retrouvé sur un engin incendiaire placé sous un véhicule de police, le 2 mai 2007, à Paris. Une drôle d’histoire, dans laquelle ils ont été interpellés séparément et toujours fortuitement, les uns lors d’un contrôle de la BAC dans le Val-de-Marne, les autres par des douaniers au péage de Vierzon (avec dans leur voiture un fumigène et le fameux livre italien A chacun le sien, 1000 moyens pour saboter le monde, voir épisode 42). L'un a été relaxé, les quatre autres condamnés, pour « association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme », donc, mais aussi pour « détention sans autorisation de produit explosif » (les fumigènes...).

Le lien avec Tarnac ? Le tract distribué par Julien Coupat lors de la manifestation anti-Edvige d’octobre 2008 les concernait, des courriers envoyés par l’un d’eux depuis sa prison, ont été retrouvés chez Yildune Lévy. D’évidence, tout le monde se connaît un peu dans l’« ultragauche ». Surtout, ils sont les premiers militants de la mouvance condamnés pour « terrorisme » dans la foulée des instructions données sous Nicolas Sarkozy. En fait, en transmettant le jugement, le parquet indique la marche à suivre aux juges d'instruction de Tarnac.

« La mouvance anarcho-autonome peut se définir par ses modes d'action, lesquels sont accompagnés de violence et de destructions »

Le jugement du tribunal correctionnel s'interroge d'ailleurs sur la notion de « mouvance anarcho-autonome » :

« Ce dernier constat conduit inévitablement à s'interroger sur la définition de la mouvance anarcho-autonome, notion retenue pour qualifier l'appartenance politique et les motivations des prévenus et dont ces derniers dénient jusqu'à l'existence même.

Par nature, une mouvance est difficile à définir, à plus forte raison si elle réunit, comme c'est le cas en l'espèce, des personnes adhérant aux idées véhiculées par l'anarchisme et refusant d'appartenir à des institutions politiques ou associatives structurées.

Le tribunal a interrogé les prévenus pour savoir si compte tenu de l'intérêt qu'il portaient tous aux personnes incarcérées, aux sans-logis, aux sans-papiers, ils étaient adhérents ou avaient été adhérents d'associations ou d'organisations internationales se consacrant à ces mêmes causes particulièrement dignes d'intérêt. Ils ont tous répondu par la négative. C'est là que se situe l'autonomie.

En outre, loin d'être une création du pouvoir politique en place relayée par les services de police, la mouvance anarcho-autonome peut se définir par ses modes d'action, lesquels sont accompagnés de violence et de destructions. »

E comme écoutes

Des heures et des heures d’écoutes. Pour pas grand-chose. Prouver un relationnel, ou, plus certainement, surveiller les activités des membres des comités de soutien sous couvert d'enquête judiciaire. Celui-là, J., a été écouté deux mois, en 2009, avec sa copine, A. :

Date: 2009-03-24 Heure: 20:36:30 Durée: 35 Sens: Reçu

Numéro correspondant: 06xxxxxxxx Abonné: Xxx Xxxxx Utilisateur: A.

Transcription:

« J. : Allo.

A. : Ouais.

J. : Ouais.

A. : Eh, je ramène des pâtes.

J. : Très bien.

A. : Tu peux mettre de l'eau à chauffer ?

J. : Ok, tu es loin?

A. : Euh, non, non.

J. : Je la mets maintenant l'eau?

A. : Hein?

J.: Je mets l'eau maintenant ?

A. : Ah oui.

J. : D'accord.

A. : A tout de suite.

J. : A tout de suite. »

« Est-ce que par hasard, on en arriverait à l'exorbitante accusation que quelqu'un aurait voulu ouvrir un squat ? (Rires) »

Une deuxième conversation, une semaine plus tard:

Date: 2009-04-01 Heure: 12:35:34 Durée: 3182 Sens: Reçu

Numéro correspondant: Xxxxxxxxxx Utilisateur: non identifié

Transcription:

« (...) G. : Et pour l'affaire de Julien Coupat, est ce qu'il se passe des trucs nouveaux? Dans la presse, j'ai pas vu grand-chose.

J.: Heu, il s'est passé des choses un petit peu, notamment, pour lui, il y a un cycle incessant de demande de libération, d'appel, d'appel de l'appel, de machin, enfin bref, qui jusqu'ici n'ont abouti à rien. Lui est passé plusieurs fois d'avant le juge d'instruction. Il s'est exprimé sur les faits, sur autre chose, voilà, mais ce sont des prétextes pour pas le mettre dehors, qu'il faudrait l'entendre encore une fois, ou que il attend un retour de commission rogatoire à l'étranger, enfin, il y a toujours des trucs, toujours des raisons, notamment la première est totalement bidon dans la mesure ou notamment son avocate demande, ne cesse de réclamer qu'il soit entendu à nouveau pour qu'on en finisse et le juge fait la sourde oreille, donc ils prétendent qu'ils le gardent pour l'entendre à nouveau, mais il se presse pas du tout pour l'entendre. A côté de ça, ils continuent d'interroger les 8 autres qui sont toujours inculpés mais qui sont…

G. : Qui refusent de répondre.

J.: Voilà, t'as vu la lettre ?

G. : Oui, ça j'ai vu.

J.: Voila.

G. : C'est paru un moment dans Le Monde.

J.: Ouais, donc voilà, ça c'est un peu la dernière chose un peu récente, c'est ça. D'ailleurs, je l'ai raté, ce matin, il y avait, je sais pas, des élus de toutes sortes, qui faisaient une conférence de presse à 11 heures, et je l'ai pas écouté tiens, et voila, dans Le Monde, il y a quelques jours, il y a eu quelques révélations sur le dossier comme quoi c'était, qui tendaient à démontrer que c'était composé principalement d'air, avec peut être un peu de vapeur d'eau.

G. : Oui, je crois que j'ai lu ça.

J.: Et ce à quoi, les méchants ont riposté immédiatement en prétendant avoir découvert à l'instant des documents informatiques tout à fait compromettants.

G. : Un ordinateur, ouais.

J.: Après quatre mois, ils découvrent le soir même de la publication des trucs dans Le Monde.

G. : Oui, c'est bizarre.

J.: (inaudible) c'est vraiment.

G. : C'était pas un peu grotesque ce qu'ils ont trouvé (inaudible).

J.: Si, totalement grotesque, c'est il y a quoi, alors, il y a le truc le plus grave c'est un manuel de bombes.

G. : Oui, c'est ça, de bombes artisanales.

J.: Des manuels, tu sais, des trucs comme ça, il y en a sur internet partout, des cinquantaines, je sais pas ce qu'ils appellent manuel il y a des trucs ou t'as des espèce de manuel ou ils t'exposent, ou ils t’expliquent aussi bien comment fabriquer une bombe que comment, je ne sais pas moi, comment fabriquer ceci ou cela, enfin, il y a plein de noms je crois en plus que c'était un fichier qui était effacé, donc ça prouve rien, enfin, quelqu'un peut télécharger ça et l'effacer parce que cela ne l'intéresse pas, enfin, bref. Et puis quand bien même, comme le faisait remarquer un type très justement, qui faisait un commentaire sur internet, il disait, bon, moi, j'ai un manuel de bonzaï chez moi, et j'ai jamais fait de bonzaï (Rires).

G.: Ouais .

J.: Donc ça c'était la pièce la plus sérieuse qu'ils ont trouvé, et sinon, c'est un truc, je sais pas quoi, une facture EDF qui aurait pu servir à faire une fausse domiciliation. Alors, je sais pas, est-ce que par hasard, on en arriverait à l'exorbitante accusation que quelqu'un aurait voulu ouvrir un squat ? (Rires) Et l'autre truc, je sais plus ce que c'est, ou s'inscrire à la médiathèque d'une ville qui n'était pas la sienne, euh et, l'autre chose, je sais plus ce que c'était mais c'était encore plus ridicule. Donc c'est assez. Car ils ne cessent de dire qu'ils ont, que le dossier n'est pas vide, qu'ils ont des choses sous le coude, alors que ça évidemment, c'était des choses qui n'était pas au dossier, notamment, la ministre, à l'air très au courant de ce qu'il y aurait comme choses à charge mais qui ne figure pas dans les neuf tomes du dossier.

G. : Mais est ce qu'ils sont tenus de les...

J.: En principe, oui.

G. : Divulguer à la presse.

J.: A la presse non, mais aux avocats au moins.

G.: Hein hein.

J.: A la presse non, bien sur que non, c'est pas public tout ça.

G. : Ah oui, c'est ça.

J.: C'est le secret de l'instruction, mais les avocats par contre sont censés être au courant de tout ce qu'il y a comme document.

G.: Oui.

J.: (inaudible) Pour la défense. Ils ne cessent de prétendre qu'ils ont des trucs et pis voilà, en l'occurrence, ils étaient obligés de sortir quelque chose et ce qu'ils ont sorti n'est pas brillant et tend à prouver qu'effectivement.

G. : Ils n'ont rien.

J.: Ils n'ont vraiment rien quoi.

G. : Je ne sais pas ce qu'ils vont faire. C'était un peu bizarre.

J.: Ben ce qu'ils peuvent faire, c'est simplement laisser traîner.

G. : Ça oui, ils le font de toute façon.

J.: De toute façon, ils peuvent le garder quatre ans en taule sans procès donc heu la loi le permet, donc après, ils peuvent faire traîner indéfiniment avec des faux prétextes etc... Et attendre que l'affaire soit oubliée. La il se trouve que là, elle est pas tellement oubliée totalement, des médias, ce qui est étonnant car en général, ils ont la mémoire très courte mais.

G. : Mais, vous avez organisé des concerts, des trucs comme ça, d'importance, des événements qui…

J.: Ouais ouais, il y a eu beaucoup de choses en janvier notamment.

G. : Avec pas mal de monde

J.: Ouais, va y en avoir à nouveau. Pis il y a, je ne sais pas, en France, il y a 58 comités de soutien un truc comme ça dans différentes villes. »

« Oui bonjour, j'aurais voulu savoir le prix d'une ligne d'échappement pour une Supercinq diesel »

Une autre conversation soulève un point déterminant de l'enquête... ou pas:

Date: 2009-04-15 Heure: 14:58:56 Durée: 500

Sens: Emis

Transcription:

« Xh: Allo?

A.: Oui bonjour, j'aurais voulu savoir le prix d'une ligne d'échappement pour une Supercinq diesel.

Xh: Il faut compter quarante euros en occasion.

Suite de la conversation sans intérêt. »

C’est vrai que le début était passionnant.

F comme financement

Il est la cause du premier contact sérieux des occupants du Goutailloux avec la police. Le 10 novembre 2005, le secrétaire général de Tracfin, le service de renseignement du ministère de l’économie chargé de surveiller les flux financiers suspects, envoie un signalement au procureur de la République :

« L'analyse financière menée par Tracfin sur les comptes de l'association Gouttes de Soleil et de la SCI Le Goutailloux a révélé des mouvements financiers atypiques accréditant l'hypothèse d'un blanchiment du produit d'activités délictueuses. »

En fait, de gros dépôts en espèces (que les banques sont tenues de signaler à Tracfin) et des virements importants ont servi à acheter la ferme. Tracfin trouve le montage juridique « opaque », excipant notamment des liens mouvants entre l’association, la SCI et Julien Coupat, mais essentiellement de l’appartenance de tout ce petit monde à la « mouvance anarcho-libertaire », qualifiée « d’environnement sensible ».

Tracfin est un service de renseignement, il doit passer la main ensuite à la justice qui saisit la police judiciaire. C’est l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) qui s’y colle. Un an plus tard, l’affaire est classée sans suite. L’origine des fonds est établie, chacun a mis au pot, et c'est tout. Mais l'un d'eux a le malheur d'être Suisse (et être Suisse ET « anarcho-libertaire », ça ne rentre pas dans les grilles de compréhension de Bercy), ce qui explique des mouvements un peu complexes.

Le 28 novembre 2008, le juge Fragnoli joint toute la procédure à son dossier.

G comme guerre

Le 29 juillet 2011, le capitaine BM décide d’exploiter le fameux courrier adressé au « Parti imaginaire - comité invisible Le Goutailloux Javaud 19170 Tarnac » (voirépisode 35), considéré comme la preuve du lien entre Tarnac et le « Comité invisible » auteur de L’Insurrection qui vient, et donc Julien Coupat. A l’intérieur de l’enveloppe, un texte intitulé « C’est la guerre – djihad » :

« Procédons comme suit à l'examen du texte contenu dans cette enveloppe. Constatons que le texte dactylographié d'une quarantaine de lignes tourne en dérision le "Comité Invisible du Parti Imaginaire", ses options idéologiques et sa radicalité. Il se présente en effet comme un appel à la "guerre" émanant de l"Invisible Comité Jihad", référence sarcastique au "Comité Invisible", décrivant non seulement ses options idéologiques, mais développant également un programme. Plusieurs références font allusion aux ouvrages signés du "Comité Invisible" ou à d'autres pamphlets anonymes. Ainsi est-il écrit "Que les croyants répondent à l'Appel" ou "et sur nos ennemis s'abattront les foudres de l"Insurrection qui Vient" ou encore "les Vraies stratégies de la Guerre Civile En Cours", faisant référence aux ouvrages L'Appel, anonyme,L'Insurrection qui vient, signé du "Comité invisible", et "contribution à la Guerre civile en Cours", ensemble de textes anonymes parus dans la revue "Tiqqun - Organe de liaison au sein du Parti Imaginaire" et édités aux édition La Fabrique. Ce texte se livre à une critique acerbe de la radicalité du "Parti imaginaire", indiquant ainsi "qui n'est pas avec nous est contre nous, qui est contre nous est notre ennemi", ou encore "L'invisible Comité Jihad, qui représente la seule voie Vraie à gauche de l'ultra-gauche, en appelle ici à la chasse aux traîtres et aux réformistes souillant la seule voie Vraie et l'Unique Parti" (....) "Nous seuls sommes les vrais dans la Vérité de la raison Radicale".

« Nous : l'Unique et Invisible Comité Invisible Jihad, acteurs de la vie socio-économique et locale (mon épicier est un type formidable !) de Plouc-les-Bois »

Le texte reprend également, toujours avec dérision, la thématique de l'état de guerre développé au sein des ouvrages L'Appel et L'Insurrection qui vient. Il est ainsi écrit "les attentats suicides de la Guerre" (...) "la généralisation des boucliers humains de la Guerre"(…), "la rhétorique systématique de la Guerre".

En outre, ce texte assimile de façon quasi-explicite le "Comité invisible du Parti imaginaire" au groupe constitué à Tarnac autour de Julien Coupat. Il est ainsi écrit en appendice du texte : "Nous : l'Unique et Invisible Comité Invisible Jihad, acteurs de la vie socio-économique et locale (mon épicier est un type formidable !) de Plouc-les-Bois ; Nous sommes une vingtaine et vous des millions. Alors, faites gaffe !"

Un autre passage du texte semble faire référence au rôle de direction joué par Julien Coupat au sein du "Comité Invisible", en se moquant de ce dernier : "Nous revendiquons"(...)"des facilités de reconversion pour notre Guide Suprême à un poste haut placé dans l'édition — satisfaisant ainsi sa légitime soif de pouvoir et de paillettes après ces brèves mais dures années passées en clandestinité à visage découvert".

Enfin ce texte décrit le programme des actions prônées, si l'on respecte l'analogie "Invisible Comité Jihad"/"Comité Invisible du Parti Imaginaire", par cette dernière entité et notamment "les attentats suicide de la guerre contre les ANPE, les commissariats et les centrales nucléaires, symboles-clé de l'aliénation capitaliste". »

« L'ensemble de ces éléments tendent donc à mettre en évidence l'existence d'une véritable structure au sein du "Parti imaginaire" »

Il s’agit donc du texte d’un dingue, chacun peut en juger. Qui a manifestement des marottes pas très éloignées du témoin sous X alias T42, alias Jean-Hugues B. : focalisation sur Julien Coupat, lien avec les incendies d’ANPE… Le capitaine BM aime bien, lui. Il conclut même :

« L'ensemble de ces éléments tendent donc à mettre en évidence l'existence d'une véritable structure au sein du "Parti imaginaire", ayant pour nom "Comité Invisible", formée autour du nommé Julien Coupat, inscrite dans la radicalité, dotée d'une doctrine commune basée sur la notion de "Guerre civile en cours". »

Rien de mieux qu'une lettre anonyme pour faire tenir une enquête.

H comme Hollande

Le futur président de la République se fend d'une tribune sur Slate.fr, le 29 mai 2009: « Coupat libéré: la claque de Tarnac ». Comme toutes les tribunes et les articles de presse, elle est cotée au dossier :

« La démocratie doit se défendre, y compris contre ceux qui la contestent par leurs écrits, leur pharmacologie révolutionnaire et, a fortiori, contre ceux qui veulent la "bloquer". Mais elle doit le faire dans le respect du droit et des libertés, sinon elle donne des armes de propagande à ses ennemis. Pour lutter contre le terrorisme, il convient de l'identifier, de l'encercler et de l'éradiquer. Ce qui suppose la vigilance permanente et non la suspicion générale. »

Ça, c'était avant. Tout comme cette intervention à l'Assemblée, à la même période (lien ici).

I comme IED

Comment relier, coûte que coûte, à une affaire en cours une information tellement ancienne qu’elle est invérifiable ? La SDAT essaie, mais ne réussit pas toujours. Début 2012, elle doit travailler sur les informations envoyés par les services de renseignement britanniques, dans le cadre d’une commission rogatoire internationale (voir épisode 7):

« Les services de police du Royaume-Uni sont en mesure de confirmer que des informations sont disponibles attestant que Julien Coupat a assisté à une réunion à Nancy, France, le 25 février 2008. Plus tard dans la même journée la réunion s'est poursuivie dans un lieu sis dans le village de Moussey, France. Lors de ces réunions la confection d'engins explosifs improvisés (IED) ont fait l'objet de discussions et de travaux pratiques. Assistaient également à ces réunions en France S. [toujours la même militante allemande] et Gabrielle H.. La source de ces informations confidentielles ne sera jamais divulguée et aucun rapport formel ne sera communiqué. »

On sait aujourd’hui que la « source de ces informations confidentielles » est en fait le policier infiltré Mark Kennedy/Stone. Le 14 mai 2012, les policiers doivent faire le job, et tentent de localiser « Moussey ». Plus compliqué qu’on ne pourrait le croire :

« Vu les investigations opérées dans la présente enquête ayant permis de déterminer que trois villages nommés Moussey sont susceptibles de correspondre à celui énoncé au sein de ce soit-transmis, à savoir Moussey (Aube), situé au sud de la ville de Troyes, Moussey (Moselle) situé à l'est-sud est de la ville de Nancy et Moussey (Vosges), situé à l’est de Nancy.

Vu les recherches opérées auprès des brigades de la gendarmerie nationale territorialement compétentes pour chacune des trois communes visées supra, n'ayant permis de relever aucun élément susceptible d'intéresser la présente enquête.

Vu les recherches opérées auprès des bureaux de la conservation des hypothèques ayant amené à la communication des données cadastrales relatives aux individus résidant dans chacune de ces communes.

Vu les recherches opérées auprès de la société ERDF ayant amené à la communication des abonnés au réseau de l'électricité résidant sur chacune de ces trois communes, procédons à l'examen des données transmises par les sociétés ERDF et la conservation des hypothèques et constatons que parmi les identités communiquées, aucune ne paraît avoir de lien avec des individus cités, mis en cause ou mis en examen au cours de la présente enquête. »

« Plusieurs hypothèses peuvent ainsi expliquer ce déplacement »

Aucun lien, donc. L’information serait-elle tout simplement fausse ? La SDAT va-t-elle abandonner ? Non, car il y a Mappy :

« Mettons cependant en évidence, à l'issue de nos investigations, les éléments suivants :

*le village de Moussey (Moselle) et de Moussey (Vosges), sont distant respectivement de quarante-cinq et de soixante-huit kilomètres de la villede Nancy,

*le village de Moussey implanté dans l'Aube est distant pour sa part de cent soixante kilomètres de la ville de Nancy, D'autre part, les villages de Moussey (Moselle) et de Moussey (Vosges) sont distants respectivement de vingt-sept et vingt-et-un kilomètres de Baccarat (Meurthe-et-Moselle), commune du domicile de la nommée MM, mère de Gabrielle H.. Le village de Moussey (Aube) est, quant à lui, distant de cent quatre vingt-dix kilomètres de Baccarat.

Enfin, indiquons que Moussey (Moselle) est distant de cinquante kilomètres du village de Vigny (Moselle), commune sur le territoire de laquelle, au cours de la nuit du 25 au 26 octobre 2008, plus précisément entre 21h22 et 6h33 un crochet métallique a été déposé sur la ligne TGV-Est sens Paris-Strasbourg.

Le village de Moussey (Vosges) est pour sa part distant de quatre-vingt deux kilomètres de Vigny, et celui de Moussey (Aube) distant de cent soixante kilomètres de cette commune.

La proximité géographique des communes de Moussey (Vosges) et plus encore de Moussey (Moselle) avec le domicile de la mère de Gabrielle H., avec la ville de Nancy, ainsi qu'avec le lieu du sabotage de Vigny, met en évidence que cette dernière commune est susceptible de correspondre à celle de Moussey citée par les autorités britanniques.

Rappelons en outre que le courrier de revendication des dégradations des 25 octobre et 7 novembre 2008, reçu le 10 novembre 2008 par le quotidien allemand Berliner Zeitung et posté le 9 novembre 2008 de Hanovre (Allemagne), était signé "en souvenir de Sébastian", en référence au décès du nommé Sébastien Briat, survenu lors du passage d'un transport Castor en 2004 auquel celui-ci s'opposait. A ce titre, précisons que les recherches opérées auprès de la documentation spécialisée du service et de la gendarmerie nationale font apparaître:

*Que le nommé Sébastien Briat a trouvé à la mort le 7 novembre 2004, soit quatre ans avant les faits de dégradations des lignes à grande vitesse objets de nos investigations,

*Que Sébastien Briat a été percuté par le train de matières nucléaires Castor alors que celui-ci circulait à Avricourt, commune limitrophe de Moussey (Moselle), située à trois kilomètres de cette dernière en empruntant la RD40.

*Que les individus ayant participé aux côtés de Sébastien Briat à l'action de blocage du train Castor au cours de laquelle il avait trouvé la mort, avaient précisé aux enquêteurs que cette action avait fait l'objet de réunions préparatoires s'étant tenues à Nancy.

L'ensemble de ces éléments met donc en évidence que le village de Moussey cité par les autorités britanniques est susceptible de correspondre à celui de Moussey (Moselle), non seulement en raison de son implantation géographique mais également au regard des éléments de faits le mettant en relation, à divers titres, avec des données de la présente enquête. Plusieurs hypothèses peuvent ainsi expliquer ce déplacement de Julien Coupat, Sandra G. et Gabrielle H. à Moussey (Moselle), ceux-ci ayant pu se rendre sur les lieux du décès d'un membre de la mouvance anarchiste survenu au cours d'une action "militante", ou procéder à des repérages sur les lieux de ce décès dans l'hypothèse d'une action commémorative à venir commune entre militants autonomes français et allemands, celle-ci ayant pu se dérouler quatre ans jour pour jour après le décès de l'intéressé sur les lieux de ce décès. »

Le lien fait entre le domicile de la mère d'une mis en examen, le lieu d'un sabotage dont l'auteur n'a pu être formellement identifié, la mort d'un militant antinucléaire en 2004, une lettre de revendication anonyme est époustouflante. Mais les hypothèses, c’est un peu la spécialité de l'affaire de Tarnac.

J comme journaliste

Ils sont partout dans le dossier : les journalistes. Il y a Alain Hamon, auditionné dans les jours qui suivent la fin des gardes à vue, le 26 novembre 2008, parce qu’il a assuré dans un article du JDD qu’un « carnet noir » n’a pas été repéré par les policiers à Tarnac, avec une liste d’« emplettes » qui comprend des fers à béton. Une nouvelle perquisition ne donnera rien.

Et puis, en 2009, avec la surveillance accrue qui pèse sur les soutiens, il y a les journalistes qui apparaissent au détour d’une filature, de facturations détaillées. Au moins une fois, les policiers montrent leur intérêt ouvertement, le 12 mars 2009 :

« A 10 heures [Benjamin R. et J.] quittent la rame de la ligne 6 à la station Corvisart et sortent de la station de métro. Ils empruntent alors à pieds le boulevard Auguste Blanqui à Paris (13e) en direction de la place Denfert-Rochereau.

Parvenus devant le numéro 101 du boulevard Auguste Blanqui, soit en face de l'immeuble portant le numéro 80, et siège du quotidien Le Monde, les deux individus s'arrêtent quelques minutes sur le trottoir. Ils repartent ensuite en sens inverse sur le boulevard en direction de Corvisart et pénètrent dans un débit de boissons à l'enseigne Le Havana sis 70, boulevard Auguste-Blanqui, il est 10h15.

Constatons qu'à l'intérieur de l'établissement J. et Benjamin R. entrent en contact avec deux femmes de type européen. (…) A 10h40, Benjamin R. quitte le débit de boissons et opère un retrait d'espèces au distributeur automatique de billets de la BNP sis 101, boulevard Auguste-Blanqui, avant de regagner le débit de boissons.

A 11h20, J., Benjamin R. et les deux jeunes femmes quittent le débit de boissons et s'engagent à pied dans le boulevard Auguste-Blanqui en direction du numéro 80. Parvenus devant le siège du quotidien Le Monde, les deux jeunes femmes y pénètrent alors que Benjamin R. et J. font demi-tour. »

Les « deux jeunes femmes » sont journalistes au Monde

Les « deux jeunes femmes » sont journalistes au Monde. Elles sont dûment photographiées, le tout est coté au dossier. On sent les policiers de la SDAT gênés aux entournures : qu'elles soient journalistes est une évidence, puisqu'elles rentrent dans l'immeuble du journal (de toutes façons, il est extrêmement probable qu'ils sachent qui elles sont). Mais elles restent dans le PV « deux jeunes femmes ». Et sur les photos (quatre pour l'une, deux pour l'autre), pas de code du type Xf43 ou Xf44, comme il est d'usage lorsqu'une personne inconnue au dossier apparaît lors d'une surveillance. Celles-là, on ne cherchera pas à les identifier.

Combien de contacts, de conversations et donc de journalistes, écoutés, surveillés, sans que ce soit coté, juste pour connaître le prochain coup de l’équipe adverse ?

K comme Kurdes

C'est l'autre grand combat du juge Fragnoli : les dossiers de filières de financement du PKK ou d'autres partis et mouvements combattants en Turquie pour la cause kurde. Alors, à quelques reprises, le magistrat s'emmêle les dossiers. Et un document en turc vient s'inviter dans le dossier de Tarnac.

M comme minutages

C’est l’une des « hypothèses » de la SDAT : lors du week-end du 25 au 26 octobre 2008, Julien Coupat et Gabrielle H. sont allés chez les parents de cette dernière, à Baccarat, pour commettre un premier sabotage à 70 km de là, à Vigny (Moselle) (voir épisode 12).

Le 2 décembre 2009, le juge demande donc aux policiers de « bien vouloir faire vérifier la distance, par la voie routière la plus directe et rapide, ainsi que le minutage, entre le domicile de Baccarat des parents de Mme Gabrielle H. et le lieu des faits de dégradations, et ce dans les mêmes conditions météo et de circulation probable que ceux de la nuit des faits ».

« Les nommés Gabrielle H. et Julien Coupat ont matériellement pu se rendre sur la commune de Vigny afin d'y perpétrer un sabotage »

Le problème, c’est de minuter alors que personne, ni la mère de Gabrielle H., ni les deux mis en examen, n’ont jamais pu dire précisément combien de temps ils ont quitté le domicile des parents pour se promener, dans la soirée du 25 octobre.

« Vu les recherches effectuées concernant la distance séparant le domicile des parents H. à Baccarat (Moselle) et le lieu du sabotage commis dans la nuit du 26 au 27 octobre 2008 ainsi que le minutage pour se rendre d'un point à l'autre ayant permis de déterminer que 104 km séparent ces deux points et qu'il faut dans des conditions similaires au niveau horaire et dégradées d'un point de vue météorologiques par rapport à celle de la nuit du sabotages trois heures afin d'opérer un aller-retour entre les deux points avec 20 minutes d'arrêt sur la zone de sabotage,

Vu le rapport d'expertise en date du 25 novembre 2009 établissant que la pose au sens stricte du crochet sur la caténaire se fait en environ une minute, (…)

Comme évoqués supra, les faits de sabotages ont été commis dans la nuit du 25 au 26 octobre 2008, plus précisément entre 21h22 et 6h33, Concernant Gabrielle H. et Julien Coupat, en s'en tenant strictement aux déclarations des mis en cause ou de leurs parents il ressort, qu'au plus court, ceux-ci ont quitté le domicile des parents H. aux alentours de 00h00 le 26 octobre 2008 pour une durée de "deux ou trois heures" selon MH étant précisé que Gabrielle H. décrit sa "sortie nocturne" comme étant beaucoup plus longue celle-ci déclarant qu'elle et Julien Coupat ont quitté le domicile des parents à 21 h 00 pour y revenir vers "deux ou trois heures".

Or, rappelons que le minutage en temps réel réalisé le 11 février 2010 entre le domicile des parents de Gabrielle H. et le lieu des sabotages situé sur la commune de Vigny (Moselle) dans des conditions météorologiques dégradées par rapport à la nuit des faits mais dans des conditions horaires similaires a permis de déterminer qu'en quittant le domicile des parents à 00h00 une circulation à une vitesse inférieure à celle autorisée avec un arrêt de 20 minutes sur la zone de sabotage permet d'être de retour au domicile des parents H. à 2 heures 59 soit 2 heures 39 de trajet.

Dès lors, il ressort de l'analyse de l'ensemble des éléments évoqués supra que les nommés Gabrielle H. et Julien Coupat ont matériellement pu se rendre dans la nuit du 25 au 26 octobre 2008 sur la commune de Vigny afin d'y perpétrer un sabotage par apposition de crochet métallique. »

Encore une hypothèse, encore un « possible ».

Laurent Borredon

1
  1. On retrouve le même procédé que pour les lettres signées « Azf » : associer le groupe de Tarnac à des vilains, ici des jihadistes, là deux (Udmh puis ammonitrate) explosions possiblement malveillantes, pour s’ouvrir le maximum de portes en vue du tricotage futur.

    Rédigé par : Marc Schaefer | le 06 août 2014 à 19:32 | RépondreSignaler un abus |

  2. Non, je ne sais pas juger si la lettre adressée au comité invisible est l’œuvre d’un dingue. C’est une unique lettre bizarre, dont les motivations nous échappent, qui a pu être dictée – rien qui me suffise à avoir une opinion sur son auteur.

    Si, comme suggéré, T42 l’a écrite, il faut se rappeler qu’il a subi des menaces sur sa famille, des incendies, eu ses animaux abattus… et a été accusé par le parquet d’en être l’auteur et d’avoir écrit une fausse dénonciation, alors que les actes ont continué après son départ. Ceux qui n’ont pas subi de pression telle ne devraient pas juger. Je vois autour de moi tous les gens se déballonner devant les barbouzes pour bien moins que cela.

    Des gens voulant coincer le groupe de Tarnac ont probablement tenté de suggérer à T42 qu’il était leur victime : c’est le comportement habituel de barbouzes, utiliser les citoyens les uns contre les autres. T42 a aussi affirmé en caméra cachée qu’il avait été menacé d’une enquête bidonnée. Dans ce contexte extrêmement déstabilisant, il a fait une déposition qu’il a regrettée ensuite ? C’est parfaitement crédible.

    Est-il dingue ou mythomane pour autant ? Alors, tout le monde le serait.

    Lui a eu le courage de voir le juge d’instruction pour renier sa déposition antérieure. Si peu de gens l’auraient fait !

    Rédigé par : Marc Schaefer | le 06 août 2014 à 20:10 | RépondreSignaler un abus |

    • Un dingue ? plutôt un petit comique qui s’amuse avec la langue de bois pour concocter un texte sans queue ni tête.
      Me rappelle les consignes données à moment sur le Net d’ajouter systématiquement à tous les mails des mots-clés style terrorisme, destruction massive et autres pour occuper la NSA…. puéril.

      Rédigé par : Le_pompiste | le 07 août 2014 à 11:52 | RépondreSignaler un abus |

  3. ils ont pas de chance, toujours à proximité du lieu des sabotages le jour où ça arrive, heureusement qu’ils n’avaient pas eu l’idée de prendre un TGV ce jour là, ils ne seraient pas arrivés à temps chez les parents de l’une ou devant le distributeur de billet pour acheter des clopes à pigalle,

    il y en avait du monde sur les routes, ces jours là, les flics, Julien et Yldune et les saboteurs avec leurs tubes en pvc dans une camionette de plombier (pour l’alibi) et j’en passe

    très bonne série, qui laisse autant de doutes que de convictions, bravo M.Borredon

    Rédigé par : psychopatte | le 06 août 2014 à 21:30 | RépondreSignaler un abus |

    • Certains étaient à 70km d’une voie ferrée non sabotée et les pandores ont trouvé cela louche.

      Ton « toujours », c’est UNE fois.

      Le 07 novembre 2008, une voiture rouge volontairement visible gênait JC où qu’il aille, sauf une fois qu’il était près de la voie ferrée. POUR qu’il s’arrête près d’une voie ferrée ?

      Des tubes semblent avoir été ajoutés dans la Marne sous un pont où JC s’était arrêté. Ben oui, ceux qui les ont peut-être ajoutés ne les auraient pas mis ailleurs.

      Des dizaines de milliers de Parisiens sont passés à côté d’immeubles ayant souffert une explosion. Statistiquement, certains sont passés à côté de plusieurs tels immeubles.

      Pour vivre entouré de barbouzes, je peux témoigner que des coïncidences ainsi, il y en a beaucoup plus que dans cette histoire, et qu’on apprend à réfléchir prudemment.

      Rédigé par : Marc Schaefer | le 07 août 2014 à 15:15 | RépondreSignaler un abus |

  4. Une excellente série, pleine d’humour qui mériterait bien un prix Pulitzer

    Rédigé par : aline louangvannasy | le 07 août 2014 à 01:44 | RépondreSignaler un abus |

  5. « Et puis, en 2009, avec la surveillance accrue qui pèse sur les soutiens, il y a les journalistes qui apparaissent au détour d’une filature, de facturations détaillées. Au moins une fois, les policiers montrent leur intérêt ouvertement »

    Des pratiques digne des pires régimes. Et la on parle juste de ce qu’ils n’ont pas été assez malin pour ne pas mentionner dans la procédure. En revanche, on peut être à peu près certain, que des comptes rendu ont été remontés aux plus hautes autorités politique, très soucieuses de ne pas se voir éclabousser par ce scandale.

    Rédigé par : Cypherpunk | le 07 août 2014 à 10:22 | RépondreSignaler un abus |

    • Pour les filoches de la Sdat, ce n’est pas si clair. Ils suivaient deux personnes, comprennent que le rendez-vous est avec des journalistes, donc écrivent « deux femmes » pour éviter des soucis.

      Les Rg sont pré-infiltrés partout, dans les journaux aussi, les tribunaux… partout. Si tu lis « filoche », ce n’est déjà plus une opération des Rg.

      C’est pour cela qu’on garde les secrets pour soi, ou les partage avec le strict minimum de personnes juste avant une opération. Les juges d’instruction le font, les journalistes aussi, le groupe de Tarnac également avant les manifestations. Dans une entreprise, c’est pareil.

      Greenpeace arrive à organiser des opérations à 10 ou 40 personnes, et j’ignore comment. Je suppose vaguement que les barbouzes n’y sont pas totalement opposés, ou que Greenpeace a les moyens de passer outre les sabotages, et de répliquer si les choses vont mal.

      Rédigé par : Marc Schaefer | le 07 août 2014 à 15:27 | RépondreSignaler un abus |

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  • Quelques mots sur «Tarnac»

    Le 14 avril, le juge d’instruction du dossier dit «de Tarnac» a signifié au parquet et aux mis en examen la fin des investigations. Six ans quasiment jour pour jour après l’ouverture d’une enquête préliminaire pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste par le parquet de Paris contre ces jeunes gens issus de l’«ultragauche». Cinq ans et cinq mois après la mise en examen de neuf personnes - un dixième suivra quelques temps plus tard -, à la suite de sabotages de lignes TGV. Des années d’enquête, de médiatisation, de rebondissements. Une instruction typique de l’antiterrorisme à la française que ce blog a exploré, pas à pas.
    L'auteur: Laurent Borredon, journaliste au Monde
    Le rythme: 1 épisode par jour, du lundi au samedi, à 11 heures.
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Nous arrivons au bout du feuilleton. Avant le dernier épisode, nous allons nous pencher pendant deux jours sur quelques points du dossier qui n'ont pu s'intégrer aux autres épisodes durant deux mois, et qui méritent notre attention. De A comme acétone à Z comme Zemmour. Deuxième partie aujourd'hui, de N comme notes, à Z comme Zemmour, donc.

N comme notes

Il y a celles attribuées à Yildune Lévy, rédigées en anglais dans un carnet retrouvé dans le sac de Julien Coupat par la gendarmerie canadienne :

« • Pas de réelle communication internationale

• Question de base révolutionnaire (question des luttes spécifiques)

• Grandeur contre désespoir

• Manque d'articulation

• Opportunités

• manque d'imagination (tactique ( théorie

• Coincé dans la pensée anarchiste

• Théorie de la banqueroute

• Déclin de la résistance habituelle

• Plus d'anarchie, plus d'infrastructure

• Factionnalisme (guerre de chapelle dans le milieu)

• Nouvelle théorie

• Guerre sociale (« gagner »)

• Construction/confrontation

• Effondrement écologique

• Discussion guerre sociale:

• Refus (??) car on n'est pas vraiment en guerre au sens où les gens ne meurent pas, on ne se tire pas dessus: « certains veulent vraiment la guerre ».

• Organisations — modèles — tactiques anciens/nouveaux

Anciens nouveaux

Groupes affinitaires

Consensus

Vert, jaune, rouge

Blocus/stop

Pas de vote

Black Block »

Elles sont supposées résumer la réunion conspirative de New York.

« L'annotation "Pas de gendarmerie proche" a été apposée à l'encre noire »

Il y a aussi les notes attribuées à Gabrielle H., dans « un petit cahier rouge de marque Clairefontaine dont la couverture supporte la mention manuscrite "Petit inventaire" », saisi sur une étagère de la bibliothèque de Tarnac, au milieu des 5000 livres. « Le cahier de l'association "Les Gouttes du Soleil" [créée pour reprendre la ferme du Goutailloux], contenant des notes prises en 2005 au moment de la création de la dite association », selon Gabrielle H., présente lors de la perquisition, le 11 novembre 2008. Le 9 juillet 2009, son contenu est exploité dans un procès-verbal.

« A l'intérieur du cahier, constatons que 17 pages comportent des annotations manuscrites soit directes sur le dit cahier soit par apposition de feuille "style post-it" agrafé au sein de ce dernier.

L'examen global du cahier nous indique que 10 des 11 premières pages ont trait vraisemblablement à la recherche d'un site et d'une habitation de type ferme aux fins d'installation. En effet divers lieux sont passés en revue dans le cahier : Lodève, le Vercors, Valence (Drôme), l'Ardèche, les Cévennes... et à chaque fois des annotations concernant les bâtisses à acheter et les personnes ou organismes à contacter sont notées. De plus des commentaires sur la topologie, le climat ou les richesses naturelles des secteurs sont ajoutés. Enfin les 7 dernières pages comportent des réflexions sur l'organisation matérielle et humaine à mettre en oeuvre lors de l'installation dans une ferme et sur les recherches entreprises pour identifier certains propriétaires de bâtisses.

Après une lecture minutieuse, constatons qu'aux pages 6, 7 et 8 sont notés des renseignements concernant la commune de Tarnac (Corrèze), dont les caractéristiques relevées sont "hiver rude", "environ 700 m alti", "agri =seigle, orge, sarrazin/élevage, Vache, un peu brebis, 4 chevrier". Sur ces pages les sites ruraux de la commune (…) sont passés en revue.

Ainsi selon le ou les rédacteur(s) des notes:

- le hameau X est : au "(Nord de Tarnac)", "16/17 – grande baraque- Toit neuf + grange et terrain (poss APL /Hameau habité), 55 ha". "min 800 000F", Mme X, (…) (famille très interessée). 04xxxxxxxx".

- la ferme Y est : "dans hameau - pas trouvé - 17 ha", "M. M. -> pt presque allié", "19170 TARN", "Mec disparu - L - 05xxxxxxxx ".

- la ferme de Z est : une "ferme moyenne isolée", 1 mot "isolée" étant souligné. "un bout bon état, champ alentour, très beau, 47 ha, légataire SPA PARIS, héritier – F. (à l'étranger)

La 8e page se termine par une liste de coordonnées téléphoniques concernant les propriétaires des diverses fermes repérées.

Mais remarquons surtout que sur la septième page, tout en haut, est inscrit à l'encre bleue : "Maire communiste allié" suivi en lettre rouge du nom et des coordonnées de ce dernier : "Jean Mazanet, N° Perso 05xxxxxxxx, 05xxxxxxxx (sf mercredi)" et que juste en dessous l'annotation "Pas de gendarmerie proche" a été apposée à l'encre noire.

Notons que sur la page 6, un post-it de couleur jaune est agrafé est reprend les coordonnées citées ci-dessus, de Mr Mazanet, Maire de Tarnac [en fait, le maire en question s’appelle Plazanet, peut-être le policier a-t-il confondu avec une figure du syndicalisme policier, Joaquin Masanet].

Cependant précisons que ces commentaires sur la tendance politique du maire et sur la présence éventuelle de force de l'ordre sur les secteurs visités sont uniquement indiqués dans le cahier pour les sites de la commune de Tarnac (Corrèze).

Or c'est sur cette commune de Tarnac où ils s'étaient établis, que plusieurs membres de la mouvance anarcho-autonome ont été interpellé le 11 novembre 2008.

Ainsi ces inscriptions portées dans ce cahier tendent à démontrer :

Qu'en précisant que sur la commune de Tarnac (Corrèze) il n'y a "pas de gendarmerie proche", la ou les personnes ayant porté ces inscriptions, ont effectué des repérages géographiques en s'intéressant plus particulièrement à la présence et à l'implantation des services de police sur place. Cet élément permet d'indiquer que ces personnes ciblaient une ferme "retirée" pour s'installer. La discrétion et l'absence d'autorité étatique sur le lieu choisi semblait être primordial, laissant supposé que leurs activités auxquelles ils se livraient étaient opaques voir conspiratives, supposant l'absence de proximité d'implantations des forces de l'ordre.

(...) Ces éléments sont à mettre en perspective avec les différentes surveillances physiques et techniques effectuées dans le cadre de l'enquête préliminaire (...), et les comportements suspicieux et précautionneux des différents individus observés à ces occasions. »

Conseil aux « anarcho-autonomes » cherchant une ferme : choisissez-là au milieu d’une ville avec un maire de droite, et si possible à côté du commissariat. Sinon, c'est louche.

O comme organisation

Les policiers ont aussi récupéré des notes qui témoignent des difficultés de l’organisation une fois le Goutailloux acquis, et également du caractère moyennement terroriste et clandestin des activités. Comme ce document, trouvé dans un ordinateur :

« Règles sur l'accueil :

En arrivant sur le plateau [des Millevaches], une des choses qui nous y a retenu est entre autres l'accueil pas trop hostile que nous y avons reçu. Une densité palpable sur le territoire de personnes et de structures déjà organisées, déjà pourvues de matériel et de quelque expérience et prêtes à les partager. Des vieux pleins d'histoires, et de savoirs (même si parfois pleins de fausses routes) à transmettre.

Quant à nous, une fois installés, nous avons pensé l'accueil de manière sporadique, au coup par coup. Les quelques tentatives pour inviter des gens rencontrés sur le plateau au Goutailloux ne furent jamais vraiment satisfaisantes. Entre le vernissage ou le banquet dans le noir, il y a eu quelques bons moments mais pas mal de ratés. Convier des végans à une soirée grillade, ou se jeter à cinquante sur le buffet préparé pour ceux qui purent à peine y gouter.

Par contre grâce à notre parano nous avons réussi en moins de quatre heures à débusquer une tentative d'infiltration par une secte obscure, c'était l'hiver dernier je crois.

Pour ce qui est de l'accueil de camarades, il y a plusieurs choses:

Dans ce lieu sont conviés ceux rencontrés dans les luttes, ou sur le chemin. Le lieu est un lieu du parti aussi dans le sens où son geste en inspire d'autre ailleurs, où il est pris dans la trame de ce sur quoi nos forces reposent, où ce qui nous y tient ne s'y réduit pas. Pratiquement, l'arrivée massive de camarades, doit être pensée avec beaucoup de minutie et sur un temps court. L'été dernier pour ce qui est de l'I, une semaine me semblait convenir dans la mesure où l'intendance suivait à peu près (pour cuisiner pour un grand nombre nous ne sommes toujours pas très doués). Manquait une plus ferme résolution quant à s'en tenir au campement ou à l'extérieur de la maison est ce qui concernait les dortoirs. La maison doit rester un espace respirable. Et jusqu'à temps d'avoir décidé si le grenier y est un espace de dortoir ou d'avoir bâti un baraquement dédié à cet usage, il faudra s'en tenir aux tentes et aux caravanes si nous voulons à nouveau une rencontre de ce type. La météo semble être un facteur non négligeable dans ce cas, pour choisir les moments d'arrivée massive. (...)

Pour nous-mêmes, pour des passants voyageurs camarades plus ou moins proches, curieux ou sectes en tout genre, nous pourrions quitter ce flou dû à notre va-et-vient, pas que ce dernier puisse s'arrêter, mais penser l'accueil pour les retours et les passages, puisque passage il y a. »

« Etre organisé est la même chose que pouvoir accueillir, c'est savoir où ce qui advient peut prendre place »

Suivent plusieurs propositions d’organisation, puis :

« L'accueil comme disposition existentielle, comme ouverture à l'inconnu. L'absence de cette disposition comme tare communautaire, comme ignorance de l'inconnu jusque dans le familier lui-même. L'attention exclusive pour le déjà-connu, le trop connu. Ce qui nous tient là ne réside pas là seulement, aussi bien la question de l'accueil est celle de l'ouverture à l'étranger parmi nous, en nous, comme à l'étranger qui arrive, au camarade venu de loin. Etre organisé est la même chose que pouvoir accueillir, c'est savoir où ce qui advient peut prendre place. »

P comme perdus

Le 9 avril 2009, un équipage de police de Caen est appelé dans un centre Colis Poste « où un colis suspect vient d'être retrouvé » :

« [Le responsable du centre] nous désigne un colis qu'il nous déclare avoir écarté sur instructions de sa hiérarchie. Que ce colis a été trouvé éventré lors de sa réception au centre de tri. Il nous avise que celui-ci était éventré par le dessous et que des objets s'en étaient échappés et qu'il ne pouvait nous garantir de l'intégralité du contenu. De même, les objets peuvent être avoir été manipulés par plusieurs personnes identifiées ou non, dont nous même lors d'un rapide inventaire. Lors de celui-ci, constatons que le dit colis contient des objets placés sous scellés judiciaires et portant tous les numéros de procédure suivant (…) contre X pour une affaire d'association de malfaiteurs en vue d'une action terroriste. Il mentionne également les noms des éventuels mis en cause. Le paquet provient de l'IGNA [Institut génétique Nantes-Atlantiques] à Nantes et était initialement destiné à la SDAT à Levallois-Perret. Avisons l'Officier de Police Judiciaire des faits et dans le même temps, découvrons dans le colis une enveloppe listant les objets placés sous scellés avec leur désignation et origine. »

Quarante-sept scellés d’objets saisis lors des perquisitions à Tarnac, Rouen et Paris manquent à l’appel : 23 brosses à dents, trois rasoirs et deux blaireaux, deux gobelets en plastiques blanc dans lesquels Benjamin R. et Mathieu B. ont bu en garde à vue, et qui ont été collecté pour prélever leur ADN malgré leur refus, un sac de couchage, un élastique à cheveux marron, 11 mégots de cigarettes, une serviette de toilette beige, 6 lampes frontales, un sac à dos, un manteau bleue, un blouson et un pantalon de jeans de couleur noire, une paire de chaussettes de couleur marron, un tee-shirt à manches longues rayé de couleur bleue.

« Certains de leurs colis n'arrivaient qu'avec beaucoup de retard soit n'arrivaient pas du tout »

L’enquête est vite menée : le paquet (qui pèse tout de même 12,8 kg), a donc été renvoyé par l’IGNA, chargé des tests ADN, à la SDAT. Mais arrivé à Levallois, il a été refusé. Le capitaine AL de la SDAT, s’en explique au policier normand :

« Il nous indique que suite à nos informations selon lesquelles le colis avait été refusé au moins une fois, il a pris contact avec le vigile chargé de la sécurité du bâtiment à l'accueil. Il apparaît que les colis supérieurs aux dimensions 50cm x 50cm ne peuvent passer dans le détecteur de métaux. Par conséquent soit il y a un nom marqué sur le colis et dans ce cas il est pris contact avec la personne qui vient chercher le colis, soit il n'y a pas de nom et le colis est retourné. Dans le cas présent le colis a été refusé à deux reprises. Monsieur L. nous informe qu'il sera remédié à cet état de fait qui explique par ailleurs, pourquoi certains de leurs colis n'arrivaient qu'avec beaucoup de retard soit n'arrivaient pas du tout. »

Conséquence, juge l’enquêteur de Caen :

« Rapportons qu'aucune infraction ne semble constituée. En effet il semble vraisemblable que, le colis pesant 12,8kg, à force de manipulations, ait fini par s'ouvrir. »

Quant au soin porté à l’accueil des colis par la SDAT, il laisse songeur. Qu’on se le dise : la police antiterroriste n'accepte pas plus de 50 cm sur 50 cm...

Q comme Que sont-ils devenus ?

Thierry Fragnoli a quitté le pôle antiterroriste parisien. Il a été nommé, le 6 août 2013, juge d’instruction à Bordeaux.

Les capitaines AL et BM, qui ont dirigé le groupe d’enquête de la SDAT chargé du dossier Tarnac, sont passés à la DCRI, devenue direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) en mai 2014. L’un est dans un groupe judiciaire, l’autre en renseignement pur. Policiers reconnus par l’institution, ils ont touché en 2013 une prime de résultat exceptionnel.

Les patrons successifs de la SDAT ont fait carrière : Frédéric Veaux, qui dirigeait le service lors de l’enquête préliminaire, est ensuite devenu directeur central adjoint de la PJ, puis numéro deux de la DCRI, et à nouveau directeur central adjoint de la PJ, Christian Sainte (2008-2010) est directeur interrégional de la PJ à Marseille, Eric Voulleminot (2010-2014) est l’autre directeur central adjoint de la PJ.

Le patron de la division nationale de répression du terrorisme international lors de l’enquête préliminaire, Fabrice Gardon, vient d’être nommé numéro deux de la PJ à Marseille, auprès de M. Sainte.

Jean-Claude Marin, procureur de la République à Paris lors de l’enquête préliminaire, est nommé procureur général près la Cour de cassation en 2011. Il est aujourd’hui président du conseil d'administration de l'Etablissement public du Palais de justice de Paris.

Anne Kostomaroff, qui a dirigé la section C1 du parquet (lutte anti-terroriste et sûreté de l’État) lors de l’enquête préliminaire et jusqu’en 2010, est avocat général près la cour d’appel de Paris.

Son successeur, Oliver Christen, a quitté la section C1 en janvier 2014, pour devenir sous-directeur de la justice pénale spécialisée à la direction des affaires criminelles et des grâces à l'administration centrale du ministère de la justice.

Le vice-procureur qui a assisté à la reconstitution tragicomique du 14 janvier 2011, Jean-Julien Xavier-Rolai, qui était à l’époque chef adjoint de la section C1 (janvier 2008-septembre 2012), est conseiller juridique du ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve. Il a participé à l’élaboration de la nouvelle loi antiterroriste actuellement en discussion au Parlement.

Enfin, le vice-procureur Patrick Laberche, de la section C1, qui a piloté les interpellations et les gardes à vue en 2008, a été détaché en 2010 comme commissaire de police. Il est numéro deux de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS).

R comme refus

Il y en a tellement… Une demande d’acte déposée par les conseils des mis en examen = un refus, serait-on tenté de dire. Toujours confirmé en appel. L’une des dernières concerne le policier infiltré anglais, Mark Kennedy, en janvier 2013 (voirépisode 7). Les avocats de Yildune Lévy souhaitent que le dossier de renseignement de leur cliente soit versé à la procédure :

« Il ressort de l'étude approfondie de la partie du dossier mise à la disposition des parties qu'un certain nombre d'informations ou d'allégations présentes tout au long de la procédure émane de la Direction Centrale des Renseignements Intérieur (DCRI), du fait de renseignements fournis par un policier "infiltré" anglais, Monsieur Mark Kennedy. L'existence même d'un tel dossier de renseignement au service d'une enquête judiciaire révèle de toute évidence un détournement de procédure, ainsi qu'une violation du principe de loyauté et de légalité dans l'obtention de la preuve. Dès lors, il est demandé que l'entier dossier de renseignement soit versé à la procédure d'instruction et, le cas échéant, d'en solliciter au préalable la déclassification auprès du ministre de l'intérieur. La communication de l'ensemble des éléments de renseignement ayant "abreuvé" la présente procédure est à ce stade de la procédure essentielle à la manifestation de la vérité. Il s'agit ici de démontrer que des éléments ont été délibérément dissimulés durant la procédure. »

« Les éléments constitutifs des infractions concernent exclusivement le territoire national »

Le 25 octobre 2013, refus des juges d’instruction :

« Attendu qu'il résulte du contenu même du rapport ayant servi à l'ouverture de l'enquête préliminaire (D1) que ce dernier est issu "des informations communiquées par la Direction Centrale des Renseignements Généraux";

que selon ce rapport, "il existerait sur le territoire national une structure clandestine anarcho-autonome entretenant des relations conspiratives avec des militants de la même idéologie implantés à l'étranger et projetant de commettre des actions violentes dans le but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation";

attendu qu'il n'est pas contestable qu'un tel rapport n'a pas en lui-même de valeur probante et qu'il est précisément destiné à permettre au procureur de la République puis au magistrat instructeur d'étayer par différents actes d'enquête effectués par des services de police judiciaire et consignés par procès-verbaux, l'éventuelle véracité des informations fournies;

qu'en ce cela, ce rapport ne diffère pas de ceux utilisés dans d'autres domaines d'infractions;

attendu qu'il convient de rappeler que la volonté ainsi manifestée de judiciariser un renseignement est seule de nature à permettre à l'autorité judiciaire d'entreprendre une enquête en vue d'établir la réalité des renseignements allégués;

que les investigations ultérieures réalisées dans ce cadre sont celles qui constituent le dossier de la procédure et permettent de déterminer tant l'opportunité d'une mise en examen que celle d'un renvoi devant une juridiction de jugement ou d'un non-lieu;

que dès lors, seules ces pièces de procédure accessibles à l'ensemble des parties doivent être retenues pour l'analyse des faits;

Qu'il apparaît à la lecture de la procédure que contrairement à ce qui est soutenu dans la note des conseils, il n'y a pas eu de "dissimulation" puisque tous les renseignements portés à la connaissance du magistrat instructeur ont fait l'objet de vérifications notamment par le biais de commissions rogatoires internationales dès lors qu'ils avaient été visés pour la mise en examen;

attendu qu'une demande d'acté ne peut avoir pour objet de discuter la pertinence d'investigations ou les "conclusions infondées" qui en seraient tirées ou encore "l'étonnant intérêt" qui y serait porté;

attendu que de surcroît, force est de constater que l'essentiel de la note présentée par les conseils a pour objet de dénoncer les conditions du recueil de renseignements axé sur des agissements éventuellement commis à l'étranger par les mis en examen, or à cet égard, il y a lieu de souligner que si dans la mise en examen sont visées des circonstances de lieu (Etats-Unis, Canada, Allemagne, Grèce et France), en revanche les éléments constitutifs des infractions pouvant être reprochées aux mis en examen concernent exclusivement le territoire national;

attendu donc que l'argumentaire développé à l'appui de la demande ayant seulement pour objet d'apporter des appréciations sur la validité des éléments mentionnés dans le rapport initial et sur les actes judiciaires ultérieurement accomplis, s'apparente à une discussion des charges pouvant ou non être retenues contre les mis en examen et non comme une demande de mesure d'instruction complémentaire fondée sur l'article 81 du Code de Procédure Pénale;

attendu qu'au surplus dans leurs conclusions les avocats consacrent un entier chapitre à la violation des principes fondamentaux (déloyauté dans l'administration de la preuve et violation du principe de l'égalité des armes); que ces développements ne sauraient être considérés comme venant au soutien d'une demande d'acte et que d'ailleurs les conseils eux-mêmes in fine indiquent qu'ils "se réservent également le droit de tirer toute conséquence judiciaire des procédés déloyaux utilisés dans l'administration de la preuve et irriguant l'entier dossier depuis la cote D1", démontrant par là-même que cet aspect évoqué est étranger à l'objet initial de la demande;

PAR CES MOTIFS:

REJETONS LA DEMANDE de versement de "l'entier dossier de renseignement" à la présente information. »

Pour le simple mortel, la phrase « il y a lieu de souligner que si dans la mise en examen sont visées des circonstances de lieu (Etats-Unis, Canada, Allemagne, Grèce et France), en revanche les éléments constitutifs des infractions pouvant être reprochées aux mis en examen concernent exclusivement le territoire national » reste assez cryptique. La mise en examen vise des « circonstances de lieu », mais les infractions sont commises en France… Surtout que, quelques mois plus tard, la juge d’instruction ne se privera pas d’interroger à nouveau Yildune Lévy sur son voyage américain, et donc sur les informations fournies par Mark Kennedy. Mais il s'agit donc d'une « circonstance de lieu ».

S comme soutien

Le 10 novembre 2009, la SDAT produit une synthèse sur les « dix jours d'agitation contre les lois antiterroristes », annoncés sur les sites anarchistes pour janvier 2009.

« Plusieurs actes de dégradations commis dans les nuits du 18 au 21 janvier 2009 à l'encontre d'établissements bancaires, de distributeurs automatiques de billets, du tribunal administratif de Grenoble (Isère), des locaux du média "France Bleue Isère", d'une agence de travail temporaire et d'une ANPE, actions commises en soutien aux surnommés "Isa, Juan, Damien, Yildune et Julien", individus mis en cause dans le cadre de procédures diligentées au service [les trois premiers dans l’affaire de la dépanneuse]. »

« Ces faits de dégradations par insertion de glue et d'acide dans les distributeurs de billets, bris de vitres au marteau et appositions de tags », sont pris en compte par la section antiterroriste du parquet de Paris, et la SDAT est cosaisie avec les services de PJ locaux. Sans succès :

« Les investigations classiques de police judiciaire concernant ces 19 faits menées après recueil de l'ensemble des plaintes des victimes ne permettaient de révéler aucun élément susceptible d'identifier les auteurs de ces dégradations. (…) Enfin, les investigations concernant le réseau Internet menées, tant dans le cadre du présent dossier que précédemment en exécution d'autre saisines relatives aux agissements de la mouvance anarcho-autonome, permettaient d'établir qu'aucune recherche menée au niveau national ne pouvait être effectuée, les serveurs abritant les "logs" de connexion nécessaires pour l'identification des adresses IP des machines s'étant connectées sur les sites de ce réseau étant localisées aux Etats-Unis ainsi qu'au Brésil. Dès lors, l'ensemble de ces investigations (…) ne permettait pas d'identifier l'auteur de ces dégradations. »

L’antiterrorisme français n’a pas résisté à la glue anarcho-autonome.

T comme terrorisme

Le 1er août 2011, le capitaine BM exploite le scellé d’une des caravanes du Goutailloux. Un « carnet à couverture noire d'environ 50 pages supportant des textes manuscrits traitant principalement du conflit entre l'Etat et la société ».

« Procédons comme suit à la synthèse des annotations manuscrites de ce carnet, dont il convient de constater qu'elles semblent toute, à la lumière des similitudes dans l'écriture, provenir du même scripteur. Constatons que ces annotations constituent un recueil de réflexions personnelles ou de citations, et concernant exclusivement la thématique de la critique, et de la lutte contre l'Etat et le capitalisme. Notons la présence au sein de celles-ci de plusieurs éléments mettant en évidence l'intérêt porté par le scripteur aux modalités concrètes de cette lutte. Il est ainsi noté :

"Agir, saboter, détruire",

"Qui veut la fin veut les moyens et les moyens sont inséparables de quelques risques",

"Le moins de hardiesse possible pour atteindre son but. Ne pas faire de la hardiesse le but de chacun",

"Lorsqu'on frappe, il convient de la faire avec objectivité, sérieux et justesse politique. Ce n'est qu'ainsi que nous aurons la solidarité et l'approbation de la population locale, c'est ainsi que nous serons combattants révolutionnaires communistes",

"Le terrorisme en ville ne doit viser que la police, administrative ?, les voies de communication et les dépôts",

Notons que ces phrases font écho à la thématique du sabotage des flux largement développée notamment dans l'ouvrage "L'insurrection qui vient" signé du "Comité Invisible", ainsi qu'à la mesure des risques à prendre pour saboter décrite dans cet ouvrage, notamment au sein de la phrase : "Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l 'action, un minimum de temps, un maximum de dommages." (page 100). Ainsi est-il possible de déterminer que le scripteur de ce texte, vraisemblablement la nommée Gabrielle H., ayant demeuré à la ferme du Goutailloux, a participé au développement de cette théorie ou pour le moins a été en relation avec certains de ces auteurs. »

Tout est dans le « vraisemblablement » : les enquêteurs savent pertinemment que Gabrielle H. n’habite plus là depuis quelques mois, mais ils ont trouvé quelques documents à son nom dans la même caravane… Ces notes éparses sont-elles des notes prises sur un livre ? Des réflexions ? Impossible de le savoir.

U comme utilité

Il y a eu, durant six ans, un certain nombre d’audition ou de prises de contacts improbables, comme ce retraité qui vient expliquer la dangerosité des sabotages en plein milieu des gardes à vue (voir épisode 28), la secrétaire d’un club nautique, contactée pour noyer le poisson de l’audition sous son propre nom du témoin sous X (voir épisode 36), le président du Centre d'histoire sociale de Rouen, car Charles T. y a fait une démonstration de forgeron (le lieu a été perquisitionné également).

Mais celle qui tient probablement la corde de l’audition la plus inutile dans un dossier judiciaire terroriste, c’est celle de Monsieur M., président de l'amicale des pêcheurs à la ligne de Trilport par un lieutenant de la SDAT, le 7 avril 2010, dans le cadre de l’enquête sur les tubes trouvés dans la Marne, et qui auraient pu servir aux sabotages (voir épisodes 40 et 41). Il est S-C-A-N-D-A-L-I-S-É, Monsieur M. Pas forcément par les sabotages, non. Mais qu’on ait pu jeter les tubes dans la Marne ensuite.

« Question: Depuis quand êtes-vous président de l'amicale des pêcheurs à la ligne de Trilport?

Réponse : J'ai été élu à l'assemblée générale au mois de janvier 2010, et j'habite ici depuis 24 ans. Je suis membre fondateur de l'association depuis 4 ans. Nous nous voyons presque tous les jours sur les bords de la Marne avec les autres membres, car nous habitons tous dans les parages. Notre association s'est vue attribuer comme baux de pêche tous les bords de Marne de la commune de Trilport et une partie des berges de la commune de Poincy, et comme nous aimons l'environnement dans lequel nous pêchons nous entretenons bénévolement les berges. Nous sommes très soucieux de la propreté du site. C'est un endroit calme, poissonneux, avec un niveau de difficulté élevé que nous apprécions. Je vous précise que nous pêchons uniquement sur les berges jamais en barque.

Question : Nous vous représentons une photo des scellés MAR/UN et MAR/DEUX, avez-vous une idée de la fonction de ces objets ?

Réponse : Je suis très étonné de ce que vous me montrez, je n'ai aucune idée de l'utilité que ces objets peuvent avoir. Ce qui me surprend surtout, c'est la présence de ces morceaux de bois à l'intérieur des tubes. Cela n'a en tout cas rien avoir avec l'activité de pêche.

Question: Nous vous représentons une photo du scellé MAR/TROIS, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Ce sont des tubes qui servent à la plomberie, je ne vois pas ce que cela fait dans la Marne. Cela me révolte de voir que l'on se sert de la Marne comme d'une poubelle.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/QUATRE, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Non une fois encore, je n'avais jamais vu ces objets à proximité de la Marne, si je les avais vus je les aurais ramassés et mis à la décharge. Cela n'a rien à voir avec la pêche.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/CINQ, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Ma réponse est la même concernant cet objet.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/SIX, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Ça ne me parle pas non plus, vous me dîtes que ce sont des tubes coniques, je ne m'en rends pas compte à partir de la photo, je ne peux même pas vous dire qu'il s'agit d'un morceau de canne à pêche car je ne distingue pas la texture. Les cannes à pêche d'aujourd'hui sont en carbone, les anciennes sont en fibre de verre.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/SEPT, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Pas plus que pour le tube précédent.

Question : Nous vous représentons une photo du scellé MAR/HUIT, avez-vous une idée de la fonction de cet objet ?

Réponse : Je ne sais pas, en tout cas ça ne sert pas à la pêche. D'une manière générale la matière PVC n'a aucun rapport avec la pêche.

Question : Avez-vous déjà personnellement aperçu des gens jeter des objets au sein de la Marne ?

Réponse : Non jamais, sauf parfois des jeunes qui traînent et qui jettent des canettes de bière. »

V comme verrouillées

Aucune des portes des lieux des interpellations, à Rouen ou à Tarnac, ne l’était. Ce qui a conduit, parfois, les policiers à enfoncer des portes ouvertes. Littéralement.

W comme Watts

C’est la suite de la liste de course de Julien Coupat retrouvé dans son sac au Canada. Dans son procès-verbal du 7 avril 2009, le capitaine AL est assez définitif, aidé de son responsable maintenance de la SNCF :

« En effet, concernant la mention "Gants 25 000 W (Raph)" l'audition de Monsieur B., responsable de maintenance caténaire à la SNCF réalisée dans le cadre de la présente enquête le 24 avril 2009 a permis de déterminer que cette mention fait référence à l'usage de gants isolants afin d'intervenir en toute sécurité sur la caténaire des lignes à grande vitesse du réseau ferré français de 25 000 volts, gants faisant partie du matériel en dotation de tout agent SNCF intervenant sur la caténaire. »

AL a légèrement tordu l’audition de Monsieur B., qui a simplement dit :

« Je suis en mesure de vous indiquer que les lignes caténaires visées par les dégradations citées ci-dessus sont effectivement alimentées par un courant électrique d'une tension de 25 000 volts et non Watts comme semble le signifier le "W" figurant sur la mention manuscrite. Il convient à ce titre de préciser que l'ensemble du réseau ferré français n'est pas électrifié selon la même tension, en effet le réseau ferré français dit "classique", en fait non à grande vitesse est alimenté 1500 volts continu pour les électrifications les plus anciennes et en 25 000 volts pour les plus récentes. Les lignes à grande vitesse sont donc toutes alimentées en 25 000 Volts »

Au fond, le responsable caténaire a presque dit le contraire, donc. Les Watts mesurent la puissance, les Volts la tension. Ce n’est pas la position des policiers et du juge, qui préfèrent penser à une erreur de l’auteur de la liste. Le 23 novembre 2010, le juge Fragnoli demande quand même à un expert à quoi pourrait correspondre 25000 W. Réponse, « une grande quantité d'appareils électriques ont une puissance égale ou supérieure à 25 000 W. Aucun ne s'achète dans les circuits usuels de distribution grand public. Ils sont utilisés dans des processus de type industriel ou artisanal ». Et, « dans les contrats EDF pour les abonnés à usage domestiques, les puissances disponibles dans une installation vont de 3 à 36 kW (kilowatts). Un pavillon avec un chauffage électrique a, de façon ordinaire, un contrat de 24 kW. » Le Goutailloux, lui, est à 16 kW.

Par ailleurs, il y a un éventuel « Raph » dans les Tarnacois, qui peut correspondre à celui indiqué sur la liste. Il a été écouté, surveillé, mais jamais interrogé sur ce point.

X comme plainte contre X

Quatre plaintes ont été déposées par les mis en examen dans le cadre de l’affaire : l’une pour « interception de correspondances et atteinte à l'intimité de la vie privée » (voir épisode 5) et une deuxième pour « faux et usage de faux en écriture publique » dans le cadre de la contestation du PV de filature D104. Les deux ont abouti à des non-lieux. Un appel est en cours pour cette dernière, dont la procédure a été jointe au dossier principal. Elle avait permis, après une longue bataille judiciaire, d’entendre les policiers de la SDAT présents dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008 et même ceux de la DCRI, anonymement (voir épisodes 16et 17).

Une troisième pour subornation de témoin (affaire du témoin sous X, voir épisode 36) n'a pas prospéré. Et la dernière, déposée pour « faux et usage de faux en écriture publique », concerne le forgeron (voir épisode 44) : pour pouvoir le poursuivre pour refus de prélèvement ADN, une policière de la SDAT a assuré que l'ADN de Charles T. n'avait pas pu être prélevé (et donc que son refus entravait l'enquête), ce qui était parfaitement faux puisqu'il avait été obtenu à son insu (grâce à la trace de ses mains sur la table et à quelques cheveux). Elle est en cours. Mais celle-ci n'a pas été déposée contre X, et vise nommément la fonctionnaire.

Y comme Yildune Lévy

Yildune Lévy, qui s'est retrouvée en photo, et dont une vue aérienne du domicile a été postée sur des blogs tenus par un policier de la DCRI, ancien des RG qui avait participé à l'enquête à ses débuts. (Lire L'Espion qui bloguait et Quand un agent de la DCRI refaisait l’enquête sur Internet)

Z comme Zemmour


Zemmour face à Gérard Coupat by prince_de_conde

Vous n’aviez pas envie d’avoir l’opinion d’Eric Zemmour sur l’affaire de Tarnac ? Nous non plus. Mais elle pourtant cotée au dossier, car Gérard Coupat était invité, le 20 décembre 2008, dans l’émission « On n’est pas couché », en compagnie de l’essayiste André Bercoff ou encore d’Arlette Laguiller. Magie de la télévision. Un brigadier-chef de la SDAT a donc retranscrit les échanges :

« Laurent Ruquier : Un mot de conclusion Zemmour ?

Eric Zemmour: Je voudrais dire que le seul point faible dans votre argumentation [de Gérard Coupat], que je comprends très bien, c'est quand vous avez l'air de dire que le ministre a fait ça délibérément pour essayer de monter une grande opération de com’ et pour effrayer les gens.

Laurent Ruquier : Vous, vous n'y voyez pas de complot ? Ça peut être l'addition d'erreurs ?

Gérard Coupat : Vous n'avez pas l'impression que depuis trois ans, et même plus, depuis le 11 septembre, progressivement, ces lois anti-terroristes qu'on a mises en place permettent à la police et au ministère de l'intérieur de considérer quiconque manifeste un peu fortement en groupe, de se retrouver, considéré comme un terroriste ?

Eric Zemmour : Cher Monsieur, cela existe quand même.

Laurent Ruquier : Bercoff n'est pas d'accord, il écrit tout le contraire dans son bouquin.

André Bercoff : Je vous signale quand même monsieur qu'il n'y a pas eu que le 11 septembre avec à Madrid avec 250 morts. Donc ça existe le terrorisme, si il n'a pas frappé ici, c'est parce que...

Gérard Coupat : Oui, mais le problème, c'est le problème...

Eric Zemmour : On ne fait pas d'amalgame, c'est lui qui en parle du 11 septembre.

Laurent Ruquier : S’il a pas eu lieu, c'est que la police fait son travail, c'est ce que raconte Bercoff en gros.

Gérard Coupat : Non, non, mais c'est à partir de là, que progressivement, on a commencé à considérer les gens qui contestent comme des terroristes, c'est ça le dangereux, mais ce marketing de la peur, là, moi, je le ressens profondément.

Laurent Ruquier : Naulleau, pour conclure.

Eric Naulleau : Ce à quoi il faut être attentif, c’est que cela ne devienne pas comme aux Etats-Unis, c'est-à-dire où la nécessaire vigilance contre le terrorisme aboutit à des monstruosités juridiques où là, c'est le règne le soupçon, et une fois que vous êtes en taule, vous n'en sortez jamais. Il y a autre chose, c'est le bon sens, il est vrai que dès le début, il y a quelque chose qui clochait dans cette histoire, et l'évolution de l'affaire confirme et conforte plutôt cette intuition du début.

Laurent Ruquier : Attendons plutôt la fin de l'enquête.

Gérard Coupat : La fin de l'enquête Laurent, la fin de l'enquête, c'est dans deux ans. Pendant deux ans, les enfants vont rester en prison, et c'est insupportable de penser ça. Actuellement, je connais une jeune fille qui avait un fumigène dans ses mains, ça fait dix mois qu'elle est en prison, et il faut savoir ce qu'est une prison pour te casser un adolescent.

Laurent Ruquier : Je ne suis pas prêt d'aller manifester avec vous Arlette, si cela se passe comme ça à la fin. On remercie Monsieur Gérard Coupat, le père de Julien Coupat et avec Yildune Lévy qui sont tous les deux en prison depuis l'arrestation de cette vague des neuf de Tarnac comme ont les appelle, qui auraient commis ces exactions sur les différents réseaux TGV fin octobre et début novembre, en tout cas, ce que la police les accuse, complicité de terrorisme. »

La fin de l’enquête, c’est dans deux ans, pense alors Gérard Coupat...

Laurent Borredon

Demain, 11 heures, le dernier épisode : ascenseur vers le renvoi

Tarnac ,     une instruction française
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