anarchiste individualiste
29 Avril 2015
Plus qu’une entreprise, c’est un cas d’école. L’histoire de Vivarte, ancien fleuron tricolore de l’habillement qui vient d’annoncer un gigantesque plan social, permet de comprendre comment les financiers mettent à sac une entreprise. En quinze ans, fonds vautours et banquiers ont amassé une fortune sur le dos de Vivarte. Pendant ce temps, les 20 000 salariés travaillent dans des conditions déplorables. Les contribuables trinquent, eux aussi, sans le savoir…
La diversion a fait merveille. Le 7 avril, la direction du groupe d’habillement Vivarte (La Halle, André, Kookaï, Naf-Naf…) annonce publiquement la suppression de 1 600 postes, ainsi que la fermeture de quelque 200 magasins. Voilà qui aurait dû faire la une des journaux pendant des jours… Mais cette information a été très rapidement supplantée par un autre « scoop », autrement plus croustillant. Le «Parisien» affirme deux jours plus tard que Marc Lelandais, ancien PDG de Vivarte mis sur la touche à la fin de l’année dernière par les nouveaux actionnaires du groupe, aurait perçu plus de 3 millions d’euros en guise de chèque de départ.
Dans son enquête, le « Parisien » cite des documents internes de Vivarte pour justifier ses chiffres. Ces documents ne sont pas tombés du ciel. Ils ont été envoyés par mail à plusieurs journaux français début avril. L’origine de cet envoi ne fait guère de doute : «Il s’agit vraisemblablement d’une manip’ des nouveaux actionnaires de Vivarte, explique sous couvert d’anonymat l’un des journalistes destinataires. En gros, l’idée était d’accabler l’ancien PDG du groupe, pour mieux détourner l’attention. » L’opération a parfaitement réussi. Marc Lelandais, patron « trop gourmand », s’est retrouvé sous le feu des projecteurs. Mais qui s’est intéressé, dans la presse, au profil des nouveaux propriétaires du groupe, les fonds anglo-saxons Oaktree, Alcentra, Babson et Golden Tree ? Ce sont pourtant eux qui font la pluie et le beau temps chez Vivarte depuis l’été 2014, eux qui ont décidé la gigantesque casse sociale qui se prépare.
Ce type d’actionnaires traîne dans son sillage une réputation sulfureuse. Les médias les surnomment parfois « fonds vautours », quand les professionnels de la finance préfèrent l’appellation anglo-saxonne plus neutre de « fonds distressed » (comme « distressed debt », c’est-à-dire dette dépréciée). Ces prédateurs sont spécialisés dans le rachat de dette d’entreprises en difficultés, une activité juteuse dès lors que l’on dispose d’une mise de départ conséquente. L’objectif est simple. Ils repèrent une entreprise potentiellement rentable mais dont l’endettement menace le bon fonctionnement, et rachètent sa dette à bas prix. Ensuite, ils s’invitent à la table des négociations aux côtés des autres créanciers. Objectif : convertir leurs créances en capital de l’entreprise (c’est-à-dire abandonner une partie de leur créances contre des actions de la société), afin d’en prendre le contrôle, et revendre leur participation au prix fort quelques années plus tard…
Le PDG d’une grosse boite française, qui a eu affaire à l’un de ces fonds il y a quelques années, décrit le mécanisme de l’intérieur : « En général, ils opèrent dans l’ombre. Un beau matin, j’ai découvert que l’une de mes banques avait revendu une partie de la dette de mon groupe à un fonds vautour. Elle l’avait cédée en « sous participation », une technique qui permet à l’acheteur de demeurer masqué. Une fois que les fonds vautours ont racheté suffisamment de dette pour être en position de force, ils exigent de la direction de l’entreprise le remboursement total des créances. Comme l’entreprise n’a généralement pas les moyens de le faire, elle est contrainte d’accepter la conversion de la dette en capital. » Dès qu’ils ont pris les rênes de l’entreprise, les fonds vautours s’emploient à faire remonter du cash, par tous les moyens. « Une grosse entreprise, même endettée, dispose toujours d’actifs, souligne le PDG. Cela peut être des brevets, de mètres carrés de magasins, n’importe quoi. S’il faut revendre l’entreprise par morceaux et licencier 1 000 personnes, ils le feront. Ces gens là ne savent faire qu’une seule chose : compter. Et ils rentrent toujours dans leurs frais… »
Il suffit de consulter les comptes annuels de quelques uns de ces fonds vautours pour juger de leur excellente santé financière. Le fonds Oaktree, créé en 1995 à Los Angeles (Etats-Unis), est l’un des principaux actionnaires de Vivarte. Ce monstre gère à lui seul 84 milliards d’euros d’actifs à travers le monde, pour le compte de divers clients : fonds de pension, compagnies d’assurance, fondations, fonds souverains, etc. Son portefeuille d’investissements est varié : émissions obligataires à haut rendement (dette émise par des entreprises en difficultés, dont le taux d’intérêt est très élevé), trading de matière première (pétrole, gaz, etc.), immobilier. En 2014, Oaktree a engrangé un demi-milliard d’euros de bénéfices. Ces revenus assurent un train de vie confortable aux dirigeants du fonds –avocats d’affaires ou financiers pour la plupart. A titre d’exemple, la rémunération totale du PDG, Jay Wintrob, s’élevait pour l’année 2014 à 14,5 millions d’euros; celle du Directeur général, John Frank, à 12 millions. [1]
Ces sommes astronomiques feraient presque passer nos patrons du CAC 40 pour des gagne-petit…D’ailleurs, les prétentions salariales des nouveaux dirigeants de Vivarte en ont étonné plus d’un. Leur quatre représentants siégeant au sein du conseil d’administration toucheraient 250 000 euros de jetons de présence chacun, soit 3,5 fois la moyenne du CAC !
Pour prendre le contrôle de Vivarte, Oaktree, Alcentra, Babson et Golden Tree ont appliqué leur méthode favorite. Après avoir racheté de la dette du groupe, ils ont poussé l’ensemble des créanciers de Vivarte à négocier une restructuration financière gigantesque. Par son ampleur inédite en Europe, l’opération a frappé les esprits. En effet, il s’agissait de restructurer une montagne de dettes évaluée à 2,8 milliards d’euros. A l’arrivée, l’endettement du groupe a été ramené à 800 millions. Les fonds vautours ont converti 1,3 milliard d’euros de créances en capital de Vivarte, prenant ainsi le contrôle de l’entreprise. Le « Parisien » a révélé que Marc Lelandais aurait touché un « bonus pour restructuration » d’un million d’euros. La somme est colossale, mais ce n’est qu’http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=4768une goute d’eau dans l’océan d’honoraires perçus par tous les experts qui ont conseillé les diverses parties en présence pendant la restructuration. Parmi ces experts figuraient notamment une administratrice judiciaire – Hélène Bourbouloux -, les banques Lazard et Rothschild et le cabinet d’avocat d’affaires Weil Gotshal. En six mois, tout ce petit monde a empoché 43,4 millions d’euros.[2]
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