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SERPENT -  LIBERTAIRE

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Entre sunnites et chiites, une guerre fratricide et millénaire

La guerre au Yemen met face à face, derrière les milices locales des deux camps, les deux grandes puissances rivales au Moyen-Orient, l’Arabie saoudite et l’Iran. Elle donne toute la mesure de l’antagonisme entre sunnites et chiites qui ensanglante la région. Plus que le conflit israélo-palestinien, c’est bien cet affrontement fratricide et plus que millénaire entre les deux plus grandes branches de l'islam, sunnite et chiite, qui façonne aujourd'hui tous les conflits de cette région convulsive.

Comment en est-on arrivé là? C’est l’affirmation dans les années 1960 des salafistes et autres groupes radicaux –le mouvement wahhabite en Arabie saoudite, les Frères musulmans en Egypte et en Syrie– qui a réveillé dans les pays sunnites l’antique détestation des chiites, minoritaires de l’islam, réputés déviants et hérétiques.

L'inquiétude des sunnites a atteint son apogée avec la Révolution islamique d'Iran, en 1979, et la volonté de l'ayatollah Khomeiny d'exporter son modèle à l'ensemble du monde musulman. S'estimant menacées, les monarchies du Golfe ont alors soutenu en 1980 –avec l’accord de l’Occident– l'invasion de l'Iran par l’Irakien Saddam Hussein. La guerre entre l’Irak et l’Iran a duré huit ans et fait plus d'un million de morts. Dans les pays du Golfe, l’oppression sociale et politique des minoritaires chiites par le pouvoir central sunnite n’a cessé de s’aggraver.

Le jeu des alliances régionales a ensuite compliqué la donne. Si la République islamique d’Iran n'est pas parvenue à exporter sa révolution, elle a trouvé dans le Hezbollah chiite libanais, chez les alaouites (secte issue du chiisme) au pouvoir en Syrie et dans le gouvernement chiite irakien de solides alliés pour étendre son influence régionale. Au détriment de populations sunnites de ces pays qui se sont retrouvées discriminées à leur tour. Ces inégalités sociales profondes sont à l’origine des révoltes populaires qui ont éclaté en Syrie et en Irak .

Si les chiites sont minoritaires dans la région –ils représentent moins de 10% des 1,2 milliard de musulmans dans le monde– l'«arc chiite» réunissant l'Iran, la Syrie, le Liban, l'Irak est devenu un élément déterminant dans les rapports de force au Moyen-Orient. Les musulmans chiites forment 98% de la population iranienne; 75% de la population du Bahreïn; 54% de celle d’Irak; 30% de celle du Liban, 27% des Emirats, 25% du Koweït, 20% du Qatar et 10% d’Arabie saoudite.

Cette guerre entre les deux principales forces confessionnelles de l’islam a fait le lit des islamistes de Daech. Jouant sur le sentiment d'exaspération et d'oubli des populations sunnites de Syrie et d'Irak, les djihadistes ont d’abord été accueillis en libérateurs. En juillet 2014, ils ont proclamé le rétablissement du «califat islamique», représentant l'âge d'or de l'islam sunnite, disparu en 1924 avec le démantèlement de l'Empire ottoman. Et ils ont décrété l'effacement des frontières entre la Syrie et l'Irak, héritées des accords d’après-guerre entre colonisateurs franco-britanniques sur le partage du Proche-Orient.

La guerre de succession de Mahomet

On ne peut comprendre la violence actuelle de cette guerre fratricide entre sunnites et chites sans plonger dans l’histoire de l’islam, remonter à la guerre de succession qui a suivi la mort du prophète Mahomet en 632, se souvenir des batailles perdues, des rêves de revanche et des lieux saints d’une terre chiite labourée de sang.

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Le chiisme est «la religion de la passion et du mystère», disait l’historien André Miquel. Le mot a été forgé à partir de l’arabe shia qui veut dire «parti». Il désigne les partisans d’Ali, cousin et gendre de Mahomet, époux de sa fille Fatima, qui revendique à la mort du prophète le califat.

Trop absorbé par les conquêtes militaires et la prédication, Mahomet n'avait pas eu le temps de désigner son successeur et les fidèles se déchirent. Ali, parent consanguin mâle le plus proche de Mahomet, semble le mieux disposé pour revendiquer l’héritage, mais ce sont les premiers compagnons du prophète, plus expérimentés, Abou Bakr,Omar et Othman, qui sont désignés comme les premiers califes d'un territoire qui s'étend alors de l'Arabie à l'Egypte.

Ali ne parvient au pouvoir qu’en 656, soit près d’un quart de siècle après la mort de Mahomet. Mais sa légitimité est aussitôt contestée par le gouverneur de Damas, Muawiya, qui accuse Ali et ses partisans d’avoir fait tuer Othman, le troisième calife.

Au bout de quatre ans de lutte, Muawiya parvient à destituer Ali et il s’autoproclame calife de l’islam, fondateur de la célèbre dynastie des Omeyyades qui siège à Damas. Ali est assassiné d’un coup d’épée empoisonnée. Il est enterré àNadjaf, dans l’actuel Irak, où persiste son culte par les chiites du monde entier.

Les deux fils d’Ali, Hassan et Hussein, prennent alors le commandement des «alides» (autre nom pour les chiites) et deviennent, après leur père, «deuxième» et «troisième» imam.

Mais l’histoire des premiers temps de l’islam se confond toujours avec le sang et Hassan est, à son tour, assasiné en l’an 680. C’est son frère Hussein qui reprend le flambeau de la guerre contre le clan des Omeyyades, mais lors de la célèbre bataille de Kerbala, le 10 octobre 680, il est tué et son corps atrocement mutilé. Il n’a pas été secouru à temps par ses partisans de Koufa et, depuis, lors de processions doloristes dans les villes saintes de Nadjaf et de Kerbala, les chiites expient cette faute originelle.

Une minorité d'élus persécutés

De ce destin tragique des partisans d’Ali et de ses fils, vénérés jusqu’à aujourd’hui comme martyrs, va naître ce chiisme contestataire que l’on connaît aujourd’hui, toujours en guerre contre le tyran, obsédé par une violence révolutionnaire de type messianique, par des pulsions de pureté et de mort et par l'exaltation du «martyre» offert pour le triomphe de la justice et du véritable islam.

En témoignent encore le drapeau et les vêtements noirs portés en signe de deuil par les pèlerins de Kerbala en Irak, les spectaculaires cérémonies d’autoflagellation lors de la fête de l’Achoura qui, chaque année, commémore encore la défaite de Kerbala et l’assassinat de l’imam Hussein. Cette exaltation religieuse des chiites, qui symbolise la résistance et le sacrifice, est aux antipodes de l'orthodoxie sunnite qui n'hésite pas à la qualifier d'«hérésie».

Les chiites n’ont jamais cessé de se considérer comme une minorité d’élus persécutés et les tragédies d’aujourd’hui en Irak, en Syrie, au Yémen sont toujours perçues par eux comme les résurgences d’un passé de mépris et de violences. Ils font mémoire des massacres de masse commis par la dynastie des Ommeyades (moitié VIIe-moitié VIIIesiècles), puis par celle des Abbassides (VIIIe-XIIIe siècles).

Mais les chiites n’ont pas été en reste. Eux aussi ont commis des massacres, notamment au XVIe siècle sous l’empiresafavide de Perse, créé en réaction à l’empire sunnite des Ottomans, successeur du califat abasside. Car si le chiisme a été écarté de la politique pendant huit siècles, il a fait un retour fracassant, en 1501, dans l’empire perse pourtant converti à l'islam sunnite dès les premières invasions arabes.

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Pour se démarquer des Ottomans sunnites, la dynastie perse a instauré le chiisme comme religion d'Etat, fait du perse la langue officielle (contre l’arabe et le turc) et créé un clergé d’Etat composé de juristes et de théologiens, devenu de plus en plus puissant dans un pays dont les mollahs sont encore les maîtres. «Depuis le XVIe siècle, l'Iran est en quelque sorte le Vatican du chiisme», explique l’islamologue Antoine Sfeir, dans son livre de référenceL'islam contre l'islam (Grasset. 2014).

Le culte de l'imam caché

A ces ruptures militaire et politique s’est ajoutée une rupture religieuse, comparable à celle qui va diviser au XVIesiècle le monde chrétien entre protestants et catholiques. Les sunnites se veulent plus rigoureux dans l’application de la sunna du prophète –la tradition–, dans l’interprétation du Coran et de son droit. Quant au chiisme, il repose sur la même croyance fondamentale en l’unicité de Dieu («Allah est seul Dieu et Mahomet est son prophète»), mais il est moins strict, donnant naissance à de nombreuses sectes, et plus mystique.

D’abord, il ne reconnaît que la lignée prophétique d’Ali, calife de Dieu sur terre, et de Fatima. Ali et ses descendants sont les successeurs légitimes de Mahomet, «imams» des musulmans, «guides infaillibles et impeccables», réputés comme les dépositaires d’un «sens caché» des versets du Coran: la vision duelle du monde chiite comprend toujours ce niveau caché et ésotérique.

Ensuite, si le sunnisme est un école de «consensus», le chiisme est une école d'«autorité», strictement hiérarchisée et cléricalisée. Dans le sunnisme, il n'y a pas d'intermédiaire entre le croyant et Dieu, et donc pas de clergé. Les imams sont choisis par une autorité politique ou par les croyants et ils sont simplement appelés, durant la prière du vendredi, à lire des passages du Coran et à les commenter. Au contraire, dans le chiisme, l'imam est le seul et véritable guide de la communauté.

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L'impossibilité pour les imams après Ali d'accéder au pouvoir politique les a poussés, écrit Antoine Sfeir à«développer une justification théologique de leur mise à l'écart: leur pouvoir est occulté». Ainsi, pour les chiites dits «duodécimains», largement majoritaires, la lignée des imams s’est arrêtée au douzième imam, Muhammad al-Mahdi. Ils attendent, depuis l’an 874, le retour de ce douzième imam qui a été «occulté». Mahdi est le fameux «imam caché», disparu à l'âge de 5 ans, censé introduire la justice et le bien-être sur terre, avant la fin du monde et le temps du jugement dernier.

Il faut distinguer ces chiites «duodécimains» de leurs dissidents «septimaniens» (ou ismaéliens) –dont le principal chef spirituel est l’Aga Khan– qui se sont séparés sur le choix du septième imam, Ismaïl, «occulté» quant à lui en 762.

Ainsi, pour les chiites, la révélation n’est-elle pas close avec Mahomet, simple maillon dans la branche des prophètes. Ils attendent l’arrivée de l’imam caché, qui sera le dernier et le plus parfait des prophètes. Son nom est porteur d’une mythique espérance de purification du monde, car comme tous les messianismes, le chiisme situe son combat au niveau cosmique, celui des justes contre les pécheurs, de la lumière contre les ténèbres.

Henri Tincq

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Chiites, sunnites: comment s'explique cette poussée de haine

e qui se passe aujourd'hui en Irak et en Syrie avec l'Etat islamique en Irak et au Levant tient notamment à l'affrontement entre ces deux branches de l'islam. L'antagonisme n'est pas nouveau mais il connaît une recrudescence.

Messi vient de marquer un but contre l'Iran en match de poule de la Coupe du monde. De Los Angeles à Téhéran, les Iraniens sont dépités, et des djihadistes affiliés à l'Etat islamique en Irak et au Levant invitent la star de foot rebaptisée «Abu Mehaddaf al-Arjantini» à rejoindre le djihad après l'avoir élevé au rang d'«émir de l'Amérique du Sud». Quel rapport?

Les membres de l'EIIL sont des extrémistes sunnites qui se battent en Irak contre le gouvernement du Premier ministre chiite Nouri al-Maliki, et l'équipe de foot iranienne, la Team Melli, représente la République islamique d'Iran, un Etat chiite qui soutient précisément Al-Maliki. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis...

Les djihadistes de l'EIIL, très présents sur Internet, tentent de séduire un public jeune, fan de football en diffusant depuis quelques semaines des messages de ce genre sur Facebook et Twitter. A la limite de la plaisanterie parfois, ils ont usurpé le hashtag #WorldCup2014 pour promouvoir des images de leurs victoires militaires en Irak.

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Sur le terrain, en Irak, en Syrie, au Bahrein, au Yémen et même dans l'est de l'Arabie saoudite, l'animosité entre certaines communautés chiites et sunnites s’enfonce dans une violence incontrôlable. Cet antagonisme chiites-sunnites structure désormais le cauchemar syrien et l'enfer irakien. La rivalité entre chiites et sunnites n'est pas nouvelle, elle date des premiers temps de l'islam et de la grande discorde après la mort du Prophète, «la fitna». On a parfois l'impression que quelqu'un a décidé de mettre le feu aux poudres. Mais qui?

L'onde de choc des révoltes arabes?

L'une des théories consiste à faire porter la faute sur les révolutions arabes. Elles ont remis en question un ordre établi et stable, installé par des dictateurs en place depuis des années dans la région. Le dynamisme insufflé par les mouvements de révolte arabes depuis la Tunisie jusqu'à l'Egypte puis Damas en 2011, a relancé la tectonique des plaques dans une zone sensible.

La Syrie par exemple, est peuplée entre autres de sunnites majoritaires mais les Assad père et fils ont toujours favorisé les alaouites syriens, 10%-12% de la population, au détriment des sunnites dans le pays. Les Assad sont des alaouites et la communauté alaouite est intimement liée à l'Etat syrien. Cette religion reste une branche lointaine du chiisme mais elle y est souvent assimilée, notamment par les extrémistes sunnites –pas forcément syriens– qui combattent actuellement en Syrie. Et ces extrémistes considèrent les alaouites comme hérétiques de même que les chiites.

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En Irak, Saddam Hussein, qui était le premier à opprimer les chiites, tenait le pays d'une main de fer. Comme les Assad, il a contenu les velléités des différentes religions par son autoritarisme tout en semant au fil des années, des discriminations, et des répressions, les graines de la haine confessionnelle à venir, celle qui s'impose violemment aujourd'hui.

Les Occidentaux?

Assad et Hussein n’ont finalement pas fait différemment des Occidentaux qui ont eux aussi surfé sur les divergences confessionnelles pour asseoir leurs intérêts géopolitiques. A partir de 1920 après le traité de Sèvres, l'Irak devient un mandat britannique. Les Britanniques s'appuient alors sur les grandes familles sunnites auxquelles l’Empire ottoman distribuait déjà titres et privilèges.

«Les Britanniques, dans un objectif de pacification globale de la région, cherchent à protéger la route des Indes en adoptant une politique confessionnelle en faveur du sunnisme. En effet, dans leur lutte contre l’Empire ottoman, ils s’allient en 1915 au chérif Hussein de La Mecque et à ses trois fils, haute autorité sunnite, afin d’assurer la stabilité de la région. (...) Selon Londres, l’accession au pouvoir des sunnites, partisans d’un Etat laïc avec une idéologie nationaliste panarabe, permettrait d’éviter les conflits ultérieurs entre les Etats-nations du Moyen-Orient», explique Clément Guillemot dans les Clefs du Moyen-Orient.

Les chiites seront relégués au second rang et des révoltes éclateront en 1920, 1935, 1936 et 1937. Elles s’achèvent toutes dans la répression britannique.

«Ainsi, depuis la création de l'Etat, un fort sentiment d’injustice s’est développé parmi les chiites du fait de leur sous-représentation dans les instances de pouvoir.»

Du côté sunnite également, les rancunes persistent contre les interventions occidentales dans le destin du Moyen-Orient à cette période. Les accords secrets de Sykes-Picotdatant de 1916 sont dans le collimateur aujourd'hui, 98 ans plus tard!

La carte des accords Sykes-Picot. La zone «A» revient à la France, la zone «B» à la Grande-Bretagne, via Wikipedia

Sykes-Picot est devenu la cible des djihadistes de l'EIIL sur Twitter. De nombreux tweets alimentent le hashtag #SykesPicotOver. Ces accords symbolisent pour eux la trahison occidentale.

A l'époque, les Britanniques avaient promis aux peuples arabes de créer un grand royaume indépendant mais ces accords secrets conclus entre la France et le Royaume-Unis ont contribué à découper les frontières des pays arabes de la région.

Ils ne seront finalement pas appliqués mais ils servent de base au dessin de la carte actuelle. L'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) conteste ces frontières, il a pour ambition de redessiner la carte de l'Irak et de la Syrie en fondant un «califat» à cheval sur plusieurs pays existant.

L'intervention américaine en Irak?

L'Irak vit aujourd'hui sous la menace des djihadistes de l'EIIL. Est-ce un retour de boomerang? Après avoir renversé la dictature de Saddam Hussein en 2003, les Américains ont porté au pouvoir la majorité chiite, puis ils se sont retirés d'Irak.

«J'ai dit aux leaders du parti Baas qu'ils ne pouvaient pas participer au gouvernement. Ils étaient libres de faire ce qu'ils voulaient: créer des journaux, retourner à la vie civile... Mon erreur a été de confier la mise en application de cette mesure aux hommes politiques irakiens, qui l’ont appliquée trop largement», a reconnu Paul Bremer, ancien administrateur général des Etats-Unis en Irak jusqu'en 2004, interviewé récemment sur France24.

Depuis son accès au pouvoir, le Premier ministre Nouri al-Maliki a commis beaucoup d'erreurs. Il s'est enfoncé dans une politique sectaire contre les sunnites, les excluant des postes à haute responsabilité dans l'armée. La répression de certaines rébellions par des bombardements et l’envoi de milices chiites extrémistes ultraviolentes ont conduit, sans surprise, d'anciens militaires du parti Baas de Saddam Hussein à se rallier à l'EIIL. Certaines populations sunnites préfèrent aujourd’hui la protection des djihadistes à celle, défaillante, de leur propre Etat.

Un affrontement géostratégique entre l’Iran et l’Arabie saoudite?

En tant que République islamique et chiite, l'Iran se positionne évidemment en protecteur des chiites. Des lieux saints fondamentaux du chiisme se situent sur le sol irakien et sont directement visés par les djihadistes. Des centaines de milliers d’Iraniens s'y rendent chaque année en pèlerinage. Notamment Kerbala où se trouve le mausolée de l'imam Hussein, petit-fils de prophète Mahomet qui y a perdu la vie dans des combats contre les sunnites en 680.

«La nation iranienne fera tout pour défendre les lieux saints», a prévenu le President iranien Hassan Rohani mi-juin.

De la même manière, Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah au Liban, a déclaré que les mausolées chiites d'Irak revêtaient une telle importance aux yeux du Hezbollah qu'ils étaient prêts pour les défendre à «se sacrifier cinq fois plus qu'en Syrie».

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Derrière les intérêts religieux, les Iraniens sont aussi préoccupés par la fulgurante avancée de l’insurrection sunnite et djihadiste en Irak, une poussée qu'ils n'ont pas anticipée, étant focalisé sur l'allié syrien. Téhéran craint de voir le retour au pouvoir de la minorité sunnite à ses frontières. Le pays a vécu une guerre de huit ans contre l'Irak de Saddam Hussein qui a laissé des stigmates et un million de morts, alors les Iraniens souhaiteraient éviter que ne se reproduise un tel scénario.

Pour Clément Therme, chercheur associé à l'EHESS et à l'université de Genève, Téhéran redoute aussi la déstabilisation de l'Irak par crainte «d'être entourées d'Etats faillis. Ils ont déjà une autre frontière avec l'Afghanistan», rappelle le chercheur.

D'après des sources américaines, au moins trois unités de la Force al-Qods, bras armé de l'Iran hors de son territoire, ont passé la frontière pour venir prêter main forte à l'état-major irakien.

Côté saoudien, il y a un d'abord un soutien moral à la communauté sunnite qui s'appuie sur le discours religieux salafiste, fondamentalement anti-chiite. Sur le terrain militaire, le soutien aux djihadistes serait surtout financier, par des réseaux privés émanant d'hommes d'affaires, de personnalités religieuses qui versent des sommes d'argent colossales. Les groupes djihadistes qui en bénéficient varient et les versements fluctuent.

Les Saoudiens jouent leur survie hégémonique

Depuis la chute de Saddam Hussein, un croissant de gouvernements pro-chiites s'est dessiné de Téhéran à Beyrouth, en passant par l'Irak et la Syrie. L'Arabie saoudite est cerclée de toute part, également au sud et à l'est. Au Bahreïn, la majorité chiite se soulève depuis 3 ans contre le gouvernement sunnite. Riyad est directement intervenu en envoyant des troupes sur le territoire bahreïni pour les réprimer. Au Yémen, c'est un mouvement zaïdite –une branche du chiisme– qui menace la stabilité aux frontières de l'Arabie saoudite dans le nord du pays. Au sein même du royaume saoudien, les 15% de chiites qui vivent dans la province orientale, où se trouvent les champs de pétrole, se soulèvent depuis 3 ans.

Dans cette guerre contre les chiites, les Saoudiens jouent donc leur survie hégémonique. Ils n'ont pas accepté qu'en 2003 les Américains installent un gouvernement chiite en Irak et ils sont sérieusement préoccupés par l'influence iranienne sur Bagdad. Ils voient une mainmise iranienne visant à les déstabiliser à travers tous les soulèvements chiites de la région. Et l'inquiétude saoudienne croît à mesure que les discussions entre l'Iran et les pays occidentaux avancent.

Riyad était jusque-là l'allié principal des Etats-Unis pour la régulation du marché pétrolier, mais ce rôle pourrait être amoindri si les relations avec l'Iran, détenteur des deuxièmes réserves mondiales de pétrole brut, se normalisent.

Mais si l'Arabie saoudite se réjouit aujourd'hui de voir les chiites irakiens en difficulté, on peut se demander si le résultat va vraiment tourner à son avantage. L'Etat islamique en Irak et au Levant est certes proche de la mouvance sunnite de Riyad, mais le groupe djihadiste a des ambitions politiques: fonder un califat à cheval sur plusieurs pays arabes de la région. Les frontières de l'Arabie pourraient être menacées à terme, si les ambitions de l'EIIL débordent.

Et si Riyad décide finalement de s'allier à ses homologues iraniens pour empêcher cela, ce sera trop tard. Dans l'opinion publique des pays de la région, le discours religieux de haine poussé par toutes les parties en présence est allé trop loin pour qu'on puisse revenir à une approche strictement politique.

Bahar Makooi

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Par Bahar Makooi

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