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SERPENT -  LIBERTAIRE

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L'Œuvre française, une longue marche sous le signe de la croix celtique

Poursuivis pour reconstitution de ligue dissoute, Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac sont les continuateurs d'un mouvement nationaliste initié il y a près de six décennies et dont les racines remontent à l'entre-deux-guerres.


L’Œuvre française était le plus ancien mouvement nationaliste français quand l’Etat l’a dissoute en 2013. Mercredi 19 novembre, son ancien président Yvan Benedetti a fait savoir qu’il sortait de chez le juge pour reconstitution de ligue dissoute. Avec Alexandre Gabriac, meneur des Jeunesses nationalistes, liées à l’Œuvre et dissoutes avec elle, ils risquent 5 ans de prison et 75.000 euros d’amende.
Ils contestent depuis le départ la légitimité de ces mesures et revendiquent de persévérer dans leur action politique. Depuis la dissolution de leurs groupes, ils s’expriment à travers un site internet baptisé Jeune Nation, soit le nom d’une des premières moutures de l’Œuvre… interdite il y a près de six décennies. Cette attitude est, il est vrai, parfaitement cohérente avec l’histoire de leur mouvement, plusieurs fois interdit donc, toujours continué pourtant. Une groupement dont les fondations datent de l’Epuration peut-il encore perdurer? Son histoire participe de la réponse à cette question.
Les décombres de la collaboration
Les racines de l’Œuvre française remontent à l’entre-deux-guerres et au «francisme» de Marcel Bucard qui, peu ou prou, correspond à une tentative d’acclimatation du fascisme italien au nationalisme politique français tel qu’il s’est constitué à la fin du XIXe siècle. Parmi les francistes se trouvent le jeune Pierre Sidos, né en 1927, qui, des décennies durant, sera le chef de l’Œuvre. Durant la guerre, il intègre la Milice. Son père, François Sidos, lié à la Gestapo, en est un dirigeant et est fusillé à la Libération. Pierre Sidos a lui bénéficié de la loi d’amnistie de 1947 en tant que collaborateur mineur d’âge.
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L’année suivante, il fréquente le Mouvement Socialiste d’Unité Française, fondé par l’ex-Waffen SS René Binet. Puis, il lance Jeune Nation, officieusement le 22 octobre 1949, statutairement le 21 mars 1951. Le mouvement ne trouvera quelque élan qu’avec les anciens d’Indochine, à partir de 1953, avec la venue en 1955-1956 de jeunes militants gaullistes, souvent issus des fascismes mais un temps «recyclés», et d’anciens collaborationnistes, surtout issus de la Milice, du francisme et du Parti Populaire Français de Jacques Doriot. C’est Jeune Nation qui met à la mode la croix celtique comme symbole du néofascisme.
En 1951, le but officiel est l'éducation de la jeunesse par la promotion de l'exemplarité de Napoléon. Le 20 mai 1956, l'association se transforme en Mouvement Jeune Nation, dont les statuts sont clairement, dans la forme, ceux d’un parti hiérarchisé et centralisé, et, dans le fond, se réfèrent explicitement au fascisme. Le mouvement, en référence au Parti franciste, est mené officiellement par une direction collégiale, nommée «conductoire». Jeune Nation rêve que les guerres de décolonisation mènent à un coup d’Etat qui puisse déboucher sur l’instauration d’un régime nationaliste.
A partir de 1956, le groupe organise des caches d’armes, mais ne dispose encore que d’une centaine de membres quand le 13 mai 1958 balaye certes la IVe République, mais entraîne aussi… sa dissolution, conjointement à d’autres mouvements activistes.
Contre la décolonisation
Quoique interdite, Jeune Nation fait en 1958… ce que fait l’Œuvre depuis 2013: elle refuse sa dissolution. Même le journal du mouvement continue comme si de rien n’était. Pierre Sidos argue qu’il aurait rencontré le Premier ministre Michel Debré, qui lui aurait signifié de ne pas tenir compte de la dissolution de son mouvement. Le stratège de Jeune Nation, Dominique Venner (suicidé à Notre-Dame-de-Paris en 2013 et personnalité incontournable de la rédéfinition du nationalisme), dit ce qu’il faut en penser dans sa correspondance avec divers militants. A l’été 1958, il écrit à un cadre:
«Nous devons donc changer nos batteries et préparer la réapparition du Mouvement sous un nom différent. C’est très dommage mais c’est la seule solution… Nous conserverons la croix celtique comme emblème… Quant à la doctrine et aux méthodes d’action du nouveau groupement, ce seront évidemment les mêmes.»
En octobre suivant, Jeune Nation est reconstitué avec les dépôts de statuts de la copie conforme qu’est le Parti Nationaliste. Celui-ci préconise la réunion de toutes les chapelles de l’extrême droite. Venner écrit à un militant que les statuts «sont destinés à satisfaire les obligations légales mais n’ont rien à voir avec ce qui est, en réalité, la vie du parti». En effet, la structure vise d’une part à développer un appareil politique, mais, d’autre part, à organiser le passage à la guerre civile. Néanmoins échaudé par l’expérience de la dissolution, Venner sait le temps venu de l’habilité. A une section, il explique:
«Ne jamais aborder des sujets qui pourraient choquer, par la façon de les présenter, des nouveaux venus ou des jeunes membres; ainsi, le problème métèque, que nous expliquons fort bien, ne doit jamais, dans un exposé ou une conversation, être abordé avec comme perspectives le four crématoire ou la savonnette, et cela quelles que soient les mesures que nous aurons à prendre lorsque nous serons au pouvoir. Il serait mauvais également d’indiquer que la Révolution que nous voulons faire doit se solder par un nombre de milliers de morts ou de dizaines de milliers de morts.»
Un grand meeting de lancement officiel du PN est décidé pour le 6 février 1959, afin de se placer dans la continuité du 6 février 1934 et de la perpétuation du combat des ligues d’extrême droite qui furent dissoutes après. Le PN affirme ne pas être seulement un mouvement, mais propose une coordination à tous les mouvements d’extrême droite à travers un Comité Central Nationaliste, préfigurant en quelque sorte ce que sera le Front national. Là aussi, Venner ne mâche pas ses mots dans sa correspondance. A un de ses amis, il écrit:
«Tu sais quel cas nous faisons de "l’unité"… Cependant, nous n’ignorons pas que certains militants d’organisations parallèles doivent nous rejoindre avec profit si nous donnons à la formation du Parti l’aspect unitaire plutôt que celui d’une simple continuation du Mouvement Jeune Nation. Tu sais à quel point les gens sont sensibles à l’argument "unité", même à l’intérieur du mouvement.

Cet appel à l’unité, nous le faisons dans le cadre du Comité Central Nationaliste, non dans celui du Parti. Il faut souligner la différence absolue des deux organisations, l’une, le Parti, représente la réalité… l’autre, le Comité Central Nationaliste, [est un] organisme "bidon"… L’appel à ce Comité central nationaliste a été envoyé à des hommes que nous considérons comme de parfaites nullités C’est opération politique de propagande que nous préparons là.»
Le meeting a lieu, rassemblant 600 personnes. Pierre Sidos s’y exclame qu’il faut instaurer la «séparation de la synagogue et de l’État». Les adhésions affluent, mais le mouvement est… dissout au bout d’une semaine.
Contre la République… et les autres extrêmes droites
L’organisation continue. Elle se lance dans l’entrisme, ses jeunes membres allant noyauter les organisations étudiantes. Elle est active dans les réseaux de subversion combattant pour l’Algérie française. Ses dirigeants sont poursuivis pour reconstitution de ligue dissoute, complot contre l’autorité de l’Etat et atteinte à la sûreté de l’Etat. Du printemps 1960 à l’été 1962, Pierre Sidos passe dans la clandestinité en se cachant dans une maison de Neuilly. De là, il demeure en lien avec les généraux factieux ou des hommes politiques tels que Jean-Marie Le Pen (qui se gardera toujours de plonger dans les affres illégales de l’Algérie française). Il est finalement arrêté, tout comme Dominique Venner, et emprisonné à la veille de la tentative de putsch des généraux contre le général de Gaulle en avril 1961.
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Jeune Nation s’est reformé en tenant compte des précédentes dissolutions. Les jeunes militants ont infiltré l’Union nationale des étudiants de France. Puis ils décrètent être outrés par le parti-pris pro-indépendantiste de l’Unef et annoncent faire scission. Ils fondent ainsi la Fédération des étudiants nationalistes. La FEN étant ainsi née de l’Unef, elle ne peut être attaquée en justice comme une reconstitution de JN et du PN. Et tente, en vain, de manœuvrer le mouvement poujadiste à son avantage.
Néanmoins, le combat de l’OAS tire à sa fin. Venner sort de prison avant Pierre Sidos. Il fait évoluer l’organisation dans un sens racialiste et néopaïen: c’est l’aventure de la revue «Europe-Action», qui aboutira à la naissance de la «Nouvelle droite». Ces visées ne plaisent pas à nombre de militants et, en accord avec Pierre Sidos, une scission consécutive à une purge donne naissance au Mouvement Occident. C’est d’ailleurs le dorénavant «vieux chef nationaliste» qui a trouvé le nom du groupe. Les liens se distendent cependant vite et Pierre Sidos fonde un journal, puis un nouveau groupe, lancé le 6 février 1968: l’Œuvre française. L’année suivante, il tente, en vain, de représenter l’extrême droite à l’élection présidentielle.
Plus adepte des autoritarismes de Franco, Pétain ou Salazar que des fascismes, l’Œuvre française met surtout l'accent sur un antisémitisme à la fois conspirationniste, racial et antisioniste. C’est un néo-pétainisme au fond, mais dans la forme, le groupement se veut une phalange à la discipline léniniste. Peut-être en conséquence des insoumissions de Venner puis des étudiants nationalistes, Pierre Sidos se décrète président à vie. L’organisation ne vise pas à mobiliser les masses. Elle commence d’ailleurs avec 20 militants sur Paris et en réunit une cinquantaine sur l’ensemble de la région une décennie plus tard.
Dans le contexte des violences d’extrême droite de la fin des années 1970, les services du ministère de l’Intérieur étudient la possibilité de sa dissolution. Ils estiment que sa prétention affichée à constituer une «garde nationaliste» tombe sous le coup de la législation de 1936 contre les bandes armées. Ils soulignent que l’entraînement physique de ses membres en forêt de Fontainebleau et son antisémitisme obsessionnel en font une organisation à surveiller. Toutefois, ils considèrent qu’il vaut mieux, en l’état, laisser le groupe se perpétuer –on est là dans les classiques questions de l’opportunité ou non de dissoudre, en termes de maintien de l’ordre public.
Pendant ce temps, le Front national prospère. Jean-Marie Le Pen sourit volontiers du fait que le bilan politique de Pierre Sidos aura été de faire des décennies durant peindre des croix celtiques sur les murs. Comme l’ont révélé en leur histoire du FN les journalistes Dominique Albertini et David Doucet, c’est néanmoins avec son aval que Pierre Sidos fait rentrer ses militants dans le FN au début des années 2000, en particulier Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac. Ils sont très actifs dans l’organisation de la campagne de Bruno Gollnisch dans le cadre du congrès de succession à Jean-Marie Le Pen. C’est, suite à leurs provocations, Marine Le Pen qui les exclut, pour démontrer la réalité de sa «dédiabolisation».
Le passage de la présidence de l’Œuvre française de Pierre Sidos à Yvan Benedetti a aussi abouti à des inflexions du mouvement. Idéologiquement, dans sa dénonciation des juifs, on observe ainsi qu’à côté des références à Edouard Drumont, chères à Pierre Sidos, l’Œuvre française peut dorénavant citer le théoricien Julius Evola, passant ainsi d'une conception antisémite chrétienne sociale à celle d'un néo-paganisme totalitaire. Stratégiquement, le mouvement adopte une plus grande politique d’ouverture et de recrutement avec la fondation des Jeunesses nationalistes. Mais cette exposition, très marquée par sa participation à l’agitation lors des cortèges contre le mariage pour tous en 2013, aboutit à la dissolution….
Cette répression n’aura pas empêché Alexandre Gabriac et Yvan Benedetti de présenter une liste aux élections municipales de Vénissieux. L’intitulé «Vénissieux fait front» leur aura attiré les foudres du FN, estimant qu’il y avait là un détournement de marque. Marine Le Pen n’a pas hésité à les qualifier de «parasites». Leur slogan «Glissez une quenelle dans l’urne» et la médiatisation de la dissolution de leurs groupes n’auront en tous cas pas déplu à une part de l’électorat qui les a qualifiés pour le second tour, puis leur a permis de décrocher deux sièges au second. Cette élection a néanmoins été cassée par le tribunal pour cause d’irrégularités, et Yvan Benedetti est désormais inéligible.
En somme, il est certain que l’on peut faire confiance aux cadres de l’Œuvre française quand ils affirment n’avoir pas cessé et ne pas vouloir cesser leur action. Certes, des dispositifs existent, pouvant entraîner de très lourdes condamnations. Cependant, emprisonner des militants politiques pour leur action est quelque chose d’aujourd’hui plus délicat qu’avant. On est là dans les contradictions d’une société française, qui ne cesse d’en appeler à l’autorité mais où l’application de la loi aux agitateurs entraîne systématiquement des cris d’orfraie à l’encontre de la «dictature», etc.
C’est au moins un mérite qu’il faut reconnaître à Yvan Benedetti: il pose clairement la question de l’articulation de notre législation antisubversive à une société où l’idée de la libre expression est sacralisée. Il nous oblige à réinterroger cette Révolution française qu’il condamne tant, pour savoir si nous pensons avec Saint-Just qu’il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté, ou si nous croyons avec Desmoulins que la clémence est une vertu révolutionnaire.


Nicolas Lebourg

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L'idéologie des combattants volontaires des légions nazies contre le «judéo-bolchevisme» a alimenté les idées de l’extrême droite radicale d’après-guerre et lui a donné la capacité de se réorganiser.

En faisant du 8 mai un jour férié, le Président François Mitterrand a voulu souligner comment la victoire contre le nazisme était celle de l’ensemble des Français. Il prolongeait ainsi le récit gaullo-communiste, opposant une France de la Résistance à un gouvernement de Vichy qui n’eût été que trahison de quelques élites. A dire vrai, la défaite de l’Axe fut aussi celle de certains Français.

En effet, sur ses 900.000 membres en 1944, la Waffen-SS était composée pour moitié de non-Allemands. Ce que l’extrême droite radicale nomme «la grande armée européenne» avait attiré son lot de Français, acquis à l’édification du «Nouvel ordre européen» promis par la propagande nazie. Quelles étaient ces unités françaises? Quels hommes y trouvait-on?

Avec l'ouverture du front de l’Est le 22 juin 1941, la propagande du IIIe Reich abandonne le nationalisme grand-allemand et affirme prendre la tête d'une croisade pour la sauvegarde de l'Europe. Pour la propagande pro-germanique, l'Alliance des Anglais, des Américains et des Soviétiques implique bientôt de désigner l'unité européenne comme prise entre les mâchoires d'un ennemi unique.

Capitalisme et communisme seraient les deux éléments matérialistes désagrégeant les nations et les âmes des peuples au profit de l'instauration d'une ploutocratie juive planétaire. Le discours sur «l’anéantissement» du «judéo-bolchevisme» désigne dorénavant un monstre judéo-américano-soviétique dont «l’impérialisme» agresserait l’Europe.

En France, dès l'ouverture du front oriental, les principaux groupements collaborationnistes lancent ensemble la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (LVF) qui constitue le 638e régiment de la 7e division de la Wehrmacht (6.000 hommes). Un des cadres de l'Institut des Questions Juives envisage de donner pour symbole à la nouvelle troupe… une croix gammée bleu-blanc-rouge… Le cardinal Baudrillart apporte sa bénédiction à la LVF en considérant que «cette légion constitue une chevalerie nouvelle. Ces légionnaires sont les croisés du XXe siècle». Les volontaires prêtent serment à Hitler le 12 octobre 1941.

Les Croisés contre le bolchevisme

Deux des chefs politiques collaborationnistes font le pas de l’engagement: Jacques Doriot et Pierre Clémenti. Le premier est issu du communisme et est le leader du Parti Populaire Français, un parti adepte d’un conservatisme de choc habillé d’un style fasciste.

L’engagement européen mène à une radicalisation de Doriot et du PPF, qui en 1943 n’hésitent plus à se revendiquer «totalitaire» et «européen». L’engagement de Doriot lui permet d’accroitre son aura auprès des plus ardents collaborationnistes, mais attire force antipathie au PPF. Pour guider le parti durant ses absences, il le confie à Victor Barthélémy (futur secrétaire-général du Front national). Il est abattu en Allemagne en 1945.

Le second leader à prendre l’uniforme de la LVF est Pierre Clémenti. Son Parti Français National-Collectiviste (il s’appelait national-communiste mais l’Occupant lui a demandé de changer de nom) est bien plus modeste et, malgré son nom, relève d’une extrême droite assez classique. Quoique condamné à mort à la Libération, il sera ensuite de tous les coups de l’extrême droite radicale européenne, en particulier au sein d’une Internationale, le Nouveau ordre européen, fondée en 1951 par l’ex-trotskyste, ex-stalinien et ex Waffen-SS René Binet.

L’anticommunisme est bien le ciment de cet engagement. Il s’agit d’un thème populaire, apte à entraîner le soutien de masses et à susciter des vocations. En 1942, sous l'impulsion des services de propagande allemands, le Comité d'Action Antibolchevique produit une exposition «Le Bolchevisme contre l'Europe», parrainée par les pays européens de l'Axe. Elle reçoit 370.000 visiteurs à Paris, 160.000 à Lille, et encore près de 30.000 à Toulouse où elle se trouve entre le 6 mai et 8 juin 1944.

Affiche pour le recrutement des Français. Non datée. Image RMN

La LVF dispose de son propre organe de propagande pour mobiliser ses membres: Le Combattant européen. Il est dirigé par Marc Augier, ancien militant de gauche et futur écrivain à succès sous le pseudonyme de Saint Loup. Saint Loup popularisera dans les années 1960-1970 une vision «pop» de la SS, lui inventant une fraction ésotérique prête au coup de force pour imposer une Europe des régions. Mais, dès la guerre, il a le goût de la romance…

Qu’importe que l’action militaire de la LVF soit tout à fait médiocre, Augier excelle à transformer le récit de sa faiblesse combattante en drame épique. Il sait donner une perspective. Membre du «Groupe Collaboration», il a dirigé sa branche des Jeunes de l’Europe Nouvelle. Ses militants diffusent en France, La Jeune Europe, un journal destiné aux jeunes intellectuels, publiant dans ses colonnes toute l’intelligentsia de l’extrême droite européenne, lancé en 12 langues en 1942 afin de représenter la concorde continentale naissant avec la SS européenne. Les militants passent ensuite pour l'essentiel à la Milice ou à la brigade SS Frankreich.

La Milice est quant à elle fondée en janvier 1943 afin de soutenir l'effort allemand dans le cadre de la répression de la Résistance. Pour la Milice, il n’y a pas de différence entre front de l’Est et guerre civile intérieure: elle ne voit là qu’un seul ennemi. Son chef Joseph Darnand souhaite la transformer en parti unique, et en formation armée unique absorbant la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme qui combat à l'Est. En août, il renforce sa position en jurant fidélité à Hitler et intégrant la Waffen-SS. Avec ses 25.000 miliciens, dont un grand nombre inactifs, il escompte radicaliser le régime de Vichy pour l'entraîner de l'autoritarisme vers le totalitarisme. Il sera exécuté à la Libération.

La Waffen-SS française

En 1943, le IIIe Reich accorde aux Français le droit de rejoindre la Waffen-SS au sein de la brigade Frankreich (2.500 hommes). Les brochures promouvant l'engagement alternent l'argumentaire idéologique magnifiant «l'union de la jeunesse européenne contre le nihilisme bolcheviste» et un descriptif sportif (les SS à la plage, à cheval, en motocyclette,etc.) et alimentaire (avec composition des menus... soit un argument de poids en son contexte).

Les hommes de la Frankreich, de la LVF et des Miliciens sont enfin versés dans la Division Charlemagne de la Waffen-SS en novembre 1944 (moins de 8.000 hommes).

Selon François Duprat, cadre mais aussi historien des extrêmes droites, le tout premier Français accepté dans la SS fut Jean-Marie Balestre. Il était avant-guerre membre du service d’ordre de la Ligue Internationale contre l’Antisémitisme, mais dès l’été 1940, proche de Clémenti, on le trouve impliqué dans des violences antisémites en compagnie de son ami Robert Hersant.

Dans Devenir, le journal des SS francophones, Balestre trace les grands traits d’une idéologie qui a plus à voir avec celle de l’extrême droite radicale d’après-guerre qu’avec le nationalisme grand-allemand. Le futur président de la Fédération Internationale du Sport Automobile (de 1978 à 1991) certifie alors que les SS français savent qu’Hitler «les conduira au triomphe total, et ils savent aussi que, grâce à eux, la France y aura participé».

Dans les pages de Devenir, on est très loin de l’état d’esprit des croisés de 1941 – d’où d’ailleurs quelques tensions dans la Charlemagne. Ici, on applaudit à la mort des nations grâce à «l’homme nordique qui renaît aujourd’hui», «enraciné» et défait de «l’orientalisme» chrétien. L’écrivain Lucien Rebatet (qui participe après-guerre à la presse d’extrême droite), y salue les Allemands nazis, les Roumains de la Garde de Fer, les antisémites des Etats-Unis, les nationalistes argentins, tous ceux qui ont «l’esprit européen, l’esprit aryen, l’esprit révolutionnaire». Et de conclure que les engagés du front de l’Est sont «l’élite de cette Internationale aryenne qui refera demain le monde sans Juifs, sans démocrates, sans trusts. Camarades SS de 18 nations, je vous adresse, le bras tendu, notre salut, le salut aryen. Mort aux juifs!»

Les décombres

La sortie de guerre est particulièrement délicate pour ces hommes. Ils ont franchi le Rubicon et, jusqu’au bout souvent, veulent y croire. Ainsi, le SS Marcel Lhomet écrit-il dans une lettre en date du 30 mars 1944:

«C'est un SS qui t'écris. C'est la formation SS qui parle. Nous sommes un ordre de chevalerie, un ordre de soldats, nos lois sont dures. Notre voie est toute droite, sans compromis, et notre but est la victoire européenne, de la Race. [Hitler est] l'homme qui seul est capable de façonner les destinées de l'Occident et de la France ».

La Charlemagne est prise dans les tourments de la fin du conflit. Certains de ses hommes sont à Berlin lors de sa chute. D’autres ont été faits prisonniers par les Russes sur le front de l’Est, tel Jean Castrillo, qui s’y découvre slavophile, s’y convertit à l’orthodoxie, et participera après-guerre aux débuts de la Nouvelle droite et sera un cadre du FN. Il sera alors toujours auprès de Pierre Bousquet.

Face à la débâcle, Bousquet est lui parvenu à se faire passer pour un Français du Service du Travail Obligatoire auprès de l’armée américaine. Le voici engagé par les Américains pour organiser l’arrestation puis le renvoi vers la France des collaborationnistes... Il compte dans l’extrême droite d’après-guerre. Revenu à Paris, il participe en 1946 à un groupe clandestin d’ex Waffen-SS qui tente de placer ses membres dans les mouvements anticommunistes pour pouvoir les manœuvrer.

Lorsqu’en 1972 survient la création du Front National, Bousquet n’est pas enthousiaste. C’est alors Georges Bidault, l’ancien président du Conseil National de la Résistance avec lequel il s’est lié, qui l’invite à y participer, même si lui-même préfère demeurer en retrait. C’est avec Bousquet que Jean-Marie le Pen va déposer les statuts du jeune Front National, dont l’ancien de la Charlemagne est le premier trésorier. Même si lui et Castrillo quittent le FN fin 1980 en considérant que, depuis l’assassinat de Duprat, Israël tiendrait Jean-Marie le Pen, de nombreux membres de la Nouvelle droite et du FN seront à ses obsèques en 1991.

En termes militaires, l’apport des Français à la SS n’a pas eu de grande importance. Mais, en termes politiques, les anciens SS jouent après-guerre un rôle essentiel dans la reconstruction des extrêmes droites, y faisant montre de capacités d’élaboration idéologique et organisationnelle.

Nicolas Lebourg

Nicolas Lebourg

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Par Nicolas Lebourg

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