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SERPENT -  LIBERTAIRE

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Le drame de Kobané pourrait nous permettre de mieux connaître les Kurdes de Turquie

Par Ariane Bonzon
Journaliste

La communauté internationale n'a pas réagi en 1988 quand une attaque chimique de Saddam Hussein a tué des milliers de Kurdes. Elle est restée silencieuse pendant la répression sanglante menée par la Turquie. Cette fois-ci, elle semble un peu se mobiliser.


«Ce qui se joue à Kobané est passablement décisif pour les Kurdes de Turquie», avertit Jean-François Pérouse, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes (Ifea) à Istanbul. En refusant de laisser passer armes et combattants pour renforcer la résistance kurde de Kobané face à l’organisation de l'organisation de l'Etat islamique, c’est aussi la colère de «leurs» Kurdes (15% à 20% des quelque 76 millions d’habitants) que les autorités turques affrontent.
Pourquoi? Le processus de paix, mené depuis deux ans par Hakan Fidan, le numéro 1 du renseignement turc, avec Abdullah Öcalan, le chef emprisonné du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), ne serait-il plus à l’ordre du jour? La violence entre police turque et militants kurdes l’aurait-elle emporté? Et le chaos régional pourrait-il s’étendre à la Turquie? Explications et analyses avec Jean-François Pérouse.
1. Kobané concerne autant les Kurdes de Turquie que ceux de Syrie
Vrai
Située à la frontière entre la Syrie et la Turquie, Kobané est devenue le symbole de la résistance kurde à l’Etat islamique (EI). De nombreux combattants kurdes qui meurent en ce moment à Kobané sont citoyens de Turquie, et ils sont enterrés en Turquie. Dès le 6 octobre, le mouvement kurde, partis, associations, communautés plus ou moins proches du PKK, appelait à «descendre dans la rue pour Kobané».
«Les morts sont kurdes avant d’être turcs ou syriens, précise bien Jean-François Pérouse. La résistance de Kobané réactive ainsi les liens entre Kurdes de part et d’autre de la frontière alors que les constructions nationales syriennes et turques, avec leurs politiques d’arabisation et de turquification ont tenté de nier ces liens.»
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L’instauration de trois cantons autonomes kurdes au nord de la Syrie à partir de la fin 2012 (leur proclamation a eu lieu en janvier 2013), a tout de suite été soutenue par le PKK organiquement lié au PYD (Parti syrien de l’union démocratique). Selon Jean-François Pérouse, qui suit la question kurde sur place en Turquie depuis 1999, «cette expérience est érigée en modèle par le mouvement kurde de Turquie qui réfléchit au type de pouvoir local qu’il pourrait mettre en place à son tour en Turquie, a contrario de ce qui se passe dans la région autonome du Kurdistan irakien. Là-bas, sous la présidence de Massoud Barzani, les intérêts turcs sont très présents, et le gouvernement d’inspiration économique libérale est moins enclin à remettre en cause les structures d’autorités tribales et masculines».
2. Le processus de paix est fini, la guerre est de retour
Vrai et faux
Vrai, parce qu’avec les exécutions sommaires, les assassinats de policiers et les représailles par tirs à balles réelles qui ont déjà fait 46 morts et 682 blessés, selon l’organisation des Droits de l’Homme (IHD), on croit revivre les années sombres de la guerre entre l’armée turque et le PKK (débutée en 1984, elle aurait fait 45.000 morts). Les combats ont repris dans des foyers d’affrontements endémiques bien connus (Bingöl, Diyarbakir, Dersim, Silopi, Hakkari) tandis que le gouvernement stigmatise de nouveau les Kurdes, sujet à une sorte de réflexe étatique anti-kurde.
Mais «faux aussi», nuance l’auteur de La Turquie en marche (éditions de La Martinière, 2004) «parce que l’idée de négocier reste malgré tout admise dans l’opinion publique qui en a vu les effets concrets avec un cessez-le-feu presque respecté. C’est un changement qui semble irréversible. Et le PKK ne remet pas en cause l’idée de trouver une solution au sein de l’Etat turc, dans les limites territoriales de la Turquie. S’il est de nouveau soupçonné de séparatisme, c’est qu’il y a au sein de la population turque une vraie peur, liée à l’enseignement de l’histoire nationale qui fait toujours une place aux scenarii du pire».
3. Abdullah Öcalan perd la main
Vrai
Toujours emprisonné, le chef du PKK Abdullah Ocalan, avec lequel les renseignements turcs négocient depuis deux ans, reste une icône. Il conserve une aura très importante sur l’ensemble des Kurdes qui se reconnaissent dans le mouvement kurde en Turquie et à l’étranger.
Néanmoins il ne faut pas oublier, rappelle Jean-François Pérouse que «c’est presque malgré Öcalan lui-même, car il n’est pas un homme libre. Il est totalement à la merci des renseignements turcs même s’il peut désormais communiquer gratis par WhatsApp avec certains députés kurdes. La stratégie militaire du PKK se définit sans faire appel à lui. Öcalan est l’objet de sollicitations et d’instrumentalisation tout azimut et on note un décalage de plus en plus grand entre son envergure abstraite et son emprise sur le terrain».
Ainsi même si Öcalan prône le calme, les jeunesses du PKK (YDG-H) ont, mercredi 14 octobre, lancé un appel à l’insurrection.
4. Face aux Turcs, les Kurdes de Turquie ne font qu'un
Faux
«L’idée d’une “communauté kurde de Turquie” est simpliste et fausse», avertit le directeur de l’Ifea.
Il y a d’abord le prolétariat kurde qui bénéficie de la plus grande visibilité. Issus de l’immigration forcée des régions du sud-est vers les grandes villes de l’ouest de la Turquie durant les années de guerre, ces Kurdes sont employés –souvent non déclarés– dans le bâtiment et dans le textile. Mais il y a aussi des Kurdes de classe moyenne, parfaitement intégrés au système économique et politique turc.
«Si on note de grandes différences parmi les Kurdes de Turquie, en fonction de leur religion et de leur système idéologique, on les voit parfois reconverger sur un certain nombre de mots d’ordre, de valeurs, de revendications culturelle et linguistique et pour une reconnaissance dans la Constitution.»
5. Les Kurdes n'ont pas leur place au gouvernement
Faux
Au Parlement, le groupe AKP (Parti de la justice et du développement, islamo-conservateur, au pouvoir depuis 2002) compte plus de 70 députés et le gouvernement 5 ou 6 ministres ouvertement kurdes, c'est-à-dire que s’il le faut, à certains moments, ils emploient la langue kurde.
«L’AKP est décomplexé par rapport à la “différence kurde”, ce n’est plus un tabou pour ce parti, analyse le chercheur. Il l’a assimilé et sait l’instrumentaliser à son profit. En réactivant les réseaux, les confréries et les néo-confréries, l’AKP a très bien su utiliser les liens religieux (entre musulmans sunnites) pour relativiser les différences ethniques, culturelles et linguistiques avec les kurdes. Ce que n’ont pas su faire les autres partis.»
Résultat: l’AKP est le seul autre parti représenté dans les régions kurdes du sud-est du pays où l’autre parti présent, le HDP-DBP/BDP (Parti pour la Paix et la Démocratie), qui défend une solution politique pour la question kurde, a remporté la presque totalité des municipalités.
«La réussite de l’AKP est d’avoir fait accepter et banaliser la perspective d’une négociation avec le PKK. C’est un tabou qui a sauté: on s’est assis à la même table que les terroristes.»
6. L'image des Kurdes pourrait sortir renforcée du drame de Kobané
Pas faux
Les Kurdes de Turquie (et de Syrie) ont trouvé une tribune presqu’inespérée à Washington et à Bruxelles. Pourtant inscrit sur la liste des organisations terroristes aux Etats-Unis et en Europe, le PKK est sorti de la marginalité.
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A la faveur de ces événements (et de leur courage à se battre contre les djihadistes de l’EI?), les Kurdes font naître un mouvement d’empathie au sein de la communauté internationale. Celle-ci ne s’est vraiment mobilisée ni en 1988 lorsque une attaque à l’arme chimique perpétrée à Halabja par Saddam Hussein avait causé la mort de milliers de Kurdes, ni contre la répression très violente («une sale guerre qui ne disait pas son nom») subie par les Kurdes de Turquie pendant presque trente ans.
«C’est horrible à dire, conclut Jean-François Pérouse, mais Kobané est peut-être l’occasion pour les Kurdes de se faire reconnaître comme un acteur sur la scène internationale pour les affaires moyen-orientales. Et peut-être seront-ils les premiers bénéficiaires de l’effondrement des frontières héritées de la Première Guerre mondiale et de ses lendemains.»


Ariane Bonzon

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Depuis le début du soulèvement contre le régime syrien, difficile de comprendre la position des Kurdes, certains combattant contre les rebelles et d'autres penchant pour l'opposition réunie au sein du Conseil national syrien.


Alors que les combats opposent les Kurdes aux djihadistes du groupe Etat islamique à Kobané, nous republions un article d'Ariane Bonzon sur les Kurdes de Syrie paru en février 2013 qui permet d'éclairer la situation actuelle (de nombreux points ont évidemment évolué depuis). Elle s'intéressait notamment à la question: pourquoi n'y a-t-il pas plus antidjihadiste qu'un Kurde?
Depuis le début du soulèvement, les Kurdes de Syrie ont beaucoup louvoyé et hésité entre les promesses de Bachar el-Assad et celles du Conseil national syrien.
Finalement, le Parti de l'union démocratique (PYD, la branche syrienne du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan) a profité de ce que Bachar el-Assad a retiré ses troupes pour instaurer une zone kurde au nord du pays, jouant ainsi la «division» voulue par le régime.
Résultat: les combattants, majoritairement arabes, de l'Armée syrienne libre (ALS, bras armé du Conseil national syrien) affrontent les combattants kurdes du PYD, tandis que le reste des partis kurdes pencheraient plutôt pour l'opposition réunie au sein du Conseil national syrien. En revanche, contre les djihadistes venus se battre en Syrie, les Kurdes se retrouvent unis.
1. Est-il vrai que des dizaines de milliers de Kurdes syriens sont apatrides?
Au début des années 1960, le gouvernement syrien veut arabiser sa frontière avec la Turquie dans les régions kurdes, en particulier la zone de Djézireh, triangle peuplé de Kurdes (et de chrétiens) qui s’enfonce tel un bec de canard[1] entre la Turquie et l’Irak.
Objectif: sécuriser cette région qui a connu des mouvements autonomistes durant le Mandat français et garder ces terres agricoles fertiles et riches en pétrole.
En 1962, le régime baassiste prétexte un recensement au cours duquel un grand nombre de Kurdes ne pouvant prouver qu’ils y résidaient avant 1945 sont expropriés et se retrouvent sans identité, apatrides.
Ils seraient entre 300.000 et 800.000 (sur un total de un à deux millions, selon les estimations). Ces Kurdes «étrangers en Syrie» ne peuvent circuler librement, accéder à des emplois publics, se marier ou pire pour certains à ne posséder aucun papier légal, donc sans accès à l'université et à l'aide alimentaire ou médicale.
2. Comment Hafez el-Assad s’est-il mis les Kurdes de son côté pendant trente ans
Ayant les pleins pouvoirs à partir de 1971, Hafez el-Assad gèle l’arabisation forcenée des zones kurdes. Le nouveau président syrien, qui veut promouvoir son clan alaouite, ne peut se mettre à dos les autres minorités. En 1982, la révolte des Frères musulmans est écrasée dans la terreur, mais les Kurdes ne prennent pas parti. D’ailleurs les gardes du corps d’Hafez el-Assad sont souvent des chrétiens ou des Kurdes, peu susceptibles de l’assassiner ou de fomenter un coup d’Etat.
Le pays est alors prospère, l’école obligatoire, les contacts universitaires avec l’étranger nombreux, les Kurdes de Syrie n’ont aucun droit politique et culturel, mais ils vivent plutôt bien. Pour autant qu’ils ne soient pas politisés, car dans ce cas-là, ils connaissent le sort de tout opposant au régime: accusés de trahison, de séparatisme, de propagande au service d’une puissance étrangère, d’atteinte à la sûreté de l’Etat, etc.
3. Interdit en Turquie, le PKK agissait-il en toute liberté en Syrie?
A propos du PKK en Syrie, on a pu parler d’un «Etat dans l’Etat». C’est à partir du Liban et de la Syrie –où réside le numéro 1 du PKK, Abdullah Öcalan de juillet 1979 à novembre 1988– que les Kurdes syriens s’engagent et s’entraînent (parfois aux côtés des Palestiniens du FPLP et des Arméniens de l’Asala). Dès 1980-90, de nombreux Kurdes syriens vont se battre contre la Turquie dans le Kurdistan d’Irak. Arabophones, ils sont aussi très utiles à la branche politique du PKK dans ses contacts syro-libanais, et dans le reste du monde arabe.
La Syrie s’allie dès 1979 au PKK. Ils ont tous deux un adversaire commun: la Turquie avec laquelle la Syrie compte de nombreux contentieux (guerre de l’eau, Iskenderum). Et puis, membre de l’Otan, la Turquie est alignée sur l’ennemi numéro 1 de la Syrie, Israël.
La proximité du PKK avec le régime alaouite est telle qu’il a collaboré avec les moukhabarat (agents de renseignement) pour contrer l’influence d’autres partis kurdes.
En novembre 1998, Damas expulse Abdullah Öcalan. A la clé, une réconciliation avec le voisin turc, la signature de protocoles et une réintégration dans le concert des Nations. Arrêté au Kenya le 15 février 1999, le leader du PKK est jugé et condamné à mort en Turquie le 29 juin 1999, peine commuée en perpétuité en 2002.
Le PKK syrien n’est alors plus «persona grata» en Syrie; Öcalan déclare un cessez-le-feu unilatéral, demande aux combattants kurdes de se rendre et lance sa politique de «paix et de fraternité» avec les Turcs. Le PKK arrête ses attaques contre la Turquie, et en Syrie, connaît un véritable effondrement politique.
4. Quand l'opposition kurde au régime a-t-elle commencé à se faire entendre?
Après l’arrestation d’Öcalan, c’est l’heure du bilan pour les Kurdes de Syrie. Ceux qui se sont battus dans la guerrilla du PKK contre la Turquie ont l’impression d’avoir été bernés et sacrifiés et les pro-Barzani ou pro-Talabani (Irak) sont déçus par la guerre fratricide de ces deux leaders kurdes.
«Nos problèmes à nous d’abord», disent les militants d’un petit parti kurde syrien, Yekitî (unité) fondé en 1992. Les revendications sont modestes: la régularisation des Kurdes apatrides, le droit à l’éducation en kurde, etc. Pas question de demander l’indépendance, de toucher aux frontières.
C’est un mode d’intervention qui est original pour le Moyen-Orient: des actions civiques, des micro-manifestations, avec pancartes en anglais pour attirer l’audience internationale, et très vite l’utilisation d’Internet.
Le régime de Bachar el-Assad réprime ces militants. Les Kurdes syriens du PKK-PYD, eux, ne bougent pas une oreille.
En mars 2004, à Kameshli, un match de foot opposant l’équipe kurde locale à une équipe arabe dégénère. En toile de fond: l’émergence du Kurdistan d’Irak soutenu par les Américains. Une véritable psychose paranoïaque s’empare des Arabes syriens. Des milices armées tirent sur des Kurdes, faisant quelques morts. Les villes et quartiers kurdes de Syrie s’embrasent. Bachar el-Assad tente de temporiser, et reconnaît pour la première fois l’existence des Kurdes. Depuis 2004, chaque Newroz donne lieu à des émeutes et des manifestations violemment réprimées par les miliciens qui tabassent ou tirent dans la foule.
En mai 2005, le cheik soufi kurde Khaznawi est enlevé, torturé et assassiné. C’est une figure de premier plan pour les Kurdes, un patriote, prônant la non-violence et le dialogue inter-religieux. Une nouvelle génération kurde se fait entendre. Les arrestations, procès, emprisonnements et tortures de Kurdes se multiplient; à partir de 2009, les statistiques sont publiées sur le site Kurdwatch.
En octobre 2011, tous les partis kurdes syriens –hormis le PYD-PKK– fondent le Conseil national Kurde syrien (CNKS), opposé à Bachar el-Assad. Et de nombreux jeunes Kurdes syriens très politisés et plutôt pacifiques descendent dans la rue par solidarité avec la jeunesse arabe, dénonçant «les partis kurdes de papa», trop timorés, et agitant autant les drapeaux syriens que kurdes. Pour ces jeunes, le printemps arabe est un printemps syrien.
5. Le PKK syrien (le PYD) est-il devenu un supplétif du régime de Bachar el-Assad?
Au début du soulèvement populaire, en mars 2011, Bachar el-Assad veut mettre les Kurdes de son côté. C’est pourquoi il publie un décret accordant des cartes d’identité à 6.000 des Kurdes apatrides.
Ne voulant pas ouvrir un second front contre les Kurdes, le régime de Bachar el-Assad se désengage des régions kurdes et laisse faire. Les militants du PKK-PYD ne participent pas aux manifestations anti-Bachar des autres Kurdes. Pis: ils les empêchent voire même tabassent les manifestants.
D'abord attentiste, le PKK-PYD s'allie finalement au Baas. C'est le meilleur moyen, pense-t-il, de constituer une future zone «autonome kurde et démocratique» en Syrie (à l'image de ce qui s'est fait en Irak du nord).
Tolérés par les milices arabes, les membres du PKK-PYD sont les seuls à être armés. Ce sont parfois de très jeunes adolescents de 15-16 ans qui font la loi. Ils contrôlent les barrages, prélèvent des taxes sur les marchandises, réquisitionnent certains biens. De nombreux Kurdes syriens dénoncent leurs exactions (rackets, tortures, intimidation politique, tribunaux populaires de type maoïste).
A Erbil (Kurdistan d’Irak) en juillet 2012, Massoud Barzani réunit et réconcilie tous les partis kurdes syriens y compris le PKK–PYD. Selon l'accord, ce dernier consent à la cogestion des villes et de la population. Mais il refuse d’appliquer une des clauses qui prévoit une force armée unifiée avec les peshmergas kurdes syriens bloqués en Irak du nord qui veulent s’allier à l’Armée syrienne libre (ASL).
Au sein de l’ASL existe déjà un bataillon kurde du nom du plus illustre d’entre eux, Salahaddin. Les Kurdes qui le composent sont très anti-PYD syrien, qu'ils considèrent comme des «traîtres qui roulent pour Bachar el-Assad». Sur le terrain, à Alep comme à Ras Al-Aïn, les trêves se succèdent entre YPG (branche armée du PYD) et ALS, chacun voulant contrôler seul «son territoire». Mais des attaques de djihadistes indépendants contre les Kurdes compliquent la situation.
6. Pourquoi n'y a-t-il pas plus antidjihadiste qu'un Kurde?
Les Kurdes abhorrent les djihadistes qui les ont depuis toujours pris pour cible. Quant aux Frères musulmans (sunnites), ils considèrent les Kurdes comme de mauvais musulmans (en raison du soufisme kurde, des yézidis, de leurs femmes non voilées, non séparées, et puis les Kurdes refusent l’arabisation). En Irak du nord, les Kurdes n’ont pas laissé un djihadiste mettre le pied dans la région autonome kurde depuis l’attentat de février 2004 qui fit 105 morts. Et ils comptent bien faire de même en Syrie.
Décrié, parfois détesté par de nombreux Syriens kurdes, le PKK-PYD a un atout dans la mesure où il est en première ligne face aux djihadistes que la Turquie, dit-il, aurait laissé passer la frontière.
Durant l’un des combats de la ville de Ras Al-Aïn, il y a eu 5 morts du PYD et 30 djihadistes, ce qui tend à prouver que des membres aguerris de la guerilla du PKK sont là-bas aussi. Et puis, à la différence de ces djihadistes venus d’on ne sait où, les Kurdes syriens connaissent le terrain, ils sont chez eux. De facto, ils constituent l’un des meilleurs barrages contre les djihadistes.
7. A quoi ressemble la carte du Kurdistan de Syrie?
Le Kurdistan de Syrie est constitué de trois poches qui ne communiquent pas entre elles et que le régime de Bachar el-Assad a abandonnées au PKK-PYD depuis juillet 2012. D’abord toute la région d’Afrin au nord ouest d’Alep, puis de petits territoires qui débordent du Kurdistan de Turquie (sous la ville turque d’Urfa, la région de Ras-Al-Aïn, Amude, Hassaké); enfin le «bec de canard» de la Djézireh, avec la ville de Kameshli, une ville stratégique –pouvant être rattachée au Kurdistan d’Irak– que le régime de Bachar el-Assad tient toujours.
8. Les Kurdes de Syrie pourraient-ils être les grands perdants de l'après Assad?
Sans parler des représailles dont pourraient souffrir les Kurdes du PYD-PKK qui ont fait le jeu du régime, les Kurdes syriens redoutent que les arabes de la «nouvelle Syrie» oublient une fois de plus d'accéder à leurs revendications (comme c'est arrivé en Irak).
Les partis kurdes syriens tentent donc l'impossible: s'entendre à la fois avec le Conseil national syrien (pour la reconnaissance de la nation kurde dans la future constitution) et avec le PYD (co-gestion des régions kurdes, force armée kurde unique) hostile au CNS.
Finalement, c'est le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, qui tente d'unir les Kurdes syriens et de les pousser –non sans heurts– à rejoindre le camp de l’opposition au régime. La tutelle du président de la première entité kurde autonome rassure quelque peu les Kurdes, comme une garantie pour obtenir un minimum de droits.
L’auteure remercie Sandrine Alexie, traductrice de littérature kurde, en poste à l’Institut kurde de Paris, pour l’aide qu’elle lui apportée. Sandrine Alexie qui blogue le monde kurde a écrit également deux romans, dont La Rose de Djam.
1 — Entre les deux guerres, lorsque la Syrie était sous mandat français, un jeune colonel nommé Charles de Gaulle rédige un mémoire sur la «question du bec de canard de Djézireh». Il aurait également consacré une brochure à «La question kurde» publiée en 1930 par l’Imprimerie du Bureau topographique du Levant. Retourner à l'article


Ariane Bonzon

Qui sont les Kurdes et que veulent-ils?

Tout le monde a entendu parler de cette «nation sans Etat». A cheval sur quatre pays (la Turquie, l'Iran, l'Irak et la Syrie), ce peuple est tout de même largement méconnu.


Trois femmes kurdes ont été retrouvées mortes, tuées d'une balle dans la tête, dans la nuit du 9 au 10 janvier 2013 à Paris au centre d'information du Kurdistan, rue Lafayette. Il y a quelques temps déjà, Ariane Bonzon avait fait le point sur ce que l'on sait des Kurdes et de leurs revendications.
Au cœur du Proche-Orient, partagés entre au moins quatre pays (Irak, Iran, Turquie, Syrie) et formant une nombreuse diaspora en Europe, les Kurdes constituent la plus grande nation sans Etat.
Dans la recomposition régionale que les soulèvements arabes pourraient entraîner, les Kurdes auront certainement leur mot à dire.
L’occasion de s’interroger sur ce que représentent aujourd'hui les Kurdes et sur ce qu’ils veulent, en compagnie de Sandrine Alexie de l'Institut kurde de Paris. Ecrivain, traductrice, elle blogue le monde kurde depuis 2000.
On ne sait pas combien sont les Kurdes
VRAI. Les estimations varient entre 20 et 40 millions. Aucun des quatre pays où vivent les Kurdes n'a jamais fait de recensement ethnique. Rester dans le flou arrange tous les gouvernements.
Les estimations les plus plausibles donnent 15 millions en Turquie et 7-8 millions en Iran. Dans ces deux pays, les autorités évitent le recensement pour ne pas renforcer le poids des particularismes ethniques. Ils seraient 1-2 millions en Syrie, parmi lesquels 800.000 environ sont privés de nationalité syrienne, donc d’existence légale.
En Irak, le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) donne les chiffres officiels de 5,3 millions d'habitants et l'Irak ne veut en compter que 4,3 car cela permet de minorer le budget accordé aux provinces kurdes en fonction de sa population.
Si on compte les autres petites régions kurdes hors GRK dont Kirkouk, on peut envisager 6 à 6,5 millions de Kurdes en Irak.
Enfin, selon les estimations du Conseil de l’Europe, on peut décompter dans la diaspora: ceux qui vivent en Allemagne, environ 800.000, plutôt originaires de Syrie et de Turquie; en Suède 100.000, provenant plutôt d'Iran et d'Irak; en Grande-Bretagne 90.000, provenant d'Irak; en France 120-150.000, majoritairement de Turquie. Mais ces estimations sont difficilement fiables en raison du nombre de clandestins dans la diaspora. Impossible aussi de chiffrer les Kurdes d’ex-URSS. En Israël, ils seraient 130.000.
Un total de 35 millions de Kurdes vivant dans le monde ne serait cependant pas complètement irréaliste.
Le «peuple kurde» n'existe pas
FAUX. Les tribus et les familles kurdes sont à cheval sur plusieurs frontières. Certains partis politiques ont une influence transfrontalière.
Ainsi le Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK (Turquie), listé comme organisation terroriste par les Etats-Unis et l'Union européenne, possède une branche dans chaque pays: en Syrie (PYD), en Iran (PJAK) et un petit parti en Irak (PÇKD). Les partis kurdes syriens, hors le PYD-PKK, ont souvent eu des sympathies pour l'un des deux principaux partis irakiens, le PDK de Barzani ou l'UPK de Talabani.
Les Kurdes ont deux dialectes principaux, différents mais compréhensibles l'un par l'autre: le kurmancî est parlé en Syrie, en Turquie, au nord du Kurdistan d'Irak et du Kurdistan d'Iran, dans tous les pays de l'ancienne URSS, ainsi qu'au Khorassan iranien; le soranî, quant à lui est parlé au sud du Kurdistan d'Iran et d'Irak. Au Kurdistan de Turquie, une autre langue voisine, le zaza, est surtout parlée à Dersim-Tunceli.
Sandrine Alexie explique:
«Avec tout ce qu’ils ont subi depuis la fin de la première guerre mondiale (politiques d’assimilation voire génocide comme en Irak, interdiction de l’enseignement de la langue, etc.), si les Kurdes ne constituaient pas une nation, ils auraient disparu et il n’y aurait plus depuis longtemps de “Question kurde”. Le sentiment national des Kurdes a été renforcé par les persécutions.»
Chez les Kurdes, il y a des musulmans, des chrétiens et des juifs
VRAI. La grande majorité des Kurdes est musulmane sunnite (70%).
En Irak, la petite population kurde chiite a été massacrée ou déportée par Saddam Hussein en 1987-1988. Certains de ces Kurdes chiites, originaires d’Irak, vivent dans des camps de réfugiés en Iran. Depuis la chute du parti Baas, ils commencent à revenir en Irak, mais ils sont au maximum 20.000.
En Iran même, il y a une concentration de Kurdes chiites au sud du pays. Parmi les Kurdes, le syncrétisme soufi-chiisme pré-islamique est influent (alévis en Turquie, yézidis en Irak du nord, shabak autour de Mossoul, kaka'ï yarsan en Iran).
Les chrétiens du Kurdistan se partagent entre catholiques et églises autocéphales: Chaldéens, Assyriens, Syriaques. Ils sont de langue araméenne.
Beaucoup de ces chrétiens ont participé à partir de 1967 aux révoltes des Kurdes, car ils étaient menacés par les exodes forcés, la destruction de leurs villages et par l’arabisation, avant de l’être aujourd’hui par l’islamisme.
On compterait actuellement plus de 100.000 chrétiens kurdes au Kurdistan d’Irak. Ils ne sont pas reconnus comme minorité religieuse ou ethnique en Turquie où la guerre des années 1990 les a chassés des régions kurdes (ils sont souvent pris entre deux feux, dans les combats des Kurdes contre le gouvernement central).
Au Kurdistan de Syrie, leurs rapports avec les Kurdes musulmans sont plutôt bons et les chrétiens dans les villes kurdes soutiennent plutôt les mouvements kurdes ou n'en souffrent pas, contrairement à ce qui se passe dans le reste de la Syrie.
Depuis 1949-1950, tous les Kurdes juifs sont partis en Israël, en Australie ou aux Etats-Unis.
L'Irak n'a pas de liens diplomatiques avec Israël mais en 2006 le président du KRG, Barzanî, s’est prononcé en faveur de l’ouverture d’un consulat israélien à Erbil. Les Kurdes juifs peuvent cependant revenir visiter leur village d’origine, sous d’autres passeports. Il ne parait pas y avoir d’hostilité des Kurdes musulmans envers eux.
Mustafa Barzanî (le père de l’actuel président du KRG) avait de très bonnes relations avec Israël qui l’a soutenu dès les années 1960, ou encore en 1975, et les Kurdes ne s’en sont jamais cachés. La tribu des Barzanî avait des liens étroits avec les juifs d’Aqra dont l’ancien ministre israélien de la Défense, Ytzakh Mordechai. Il y a aussi de nombreux «Barzanî» (originaires de Barzan) israéliens.
Le Kurdistan n’a jamais existé
VRAI & FAUX. Le Kurdistan (mot interdit en Turquie) n’a jamais existé en tant qu’Etat nation du XXe siècle, mais dès l’époque médiévale, il y eut des principautés indépendantes ou semi-indépendantes tenues par des princes kurdes.
Le Sultan de Perse, Sandjar, un Turc seldjukide, a créé (en 1150) une province portant le nom de Kurdistan. Parallèlement à ce dernier, émergea ensuite un Kurdistan ottoman dont les contours changèrent en fonction des déplacements de frontière turco-persane.
«Dans leur titulature, les Sultans ottomans portaient le titre de “Padişah-i Kurdistan” (empereur du Kurdistan) comme en attestent les archives administratives ottomanes. Mais les autorités turques ne semblent pas s’en souvenir», rappelle Sandrine Alexie.
Et par la suite, a toujours subsisté une province appelée Kurdistan en Perse, puis dans l’Iran moderne.
A la fin de la Première Guerre mondiale, les nouvelles frontières répartissent les Kurdes sur quatre pays. Les premières cartes du Kurdistan ont été dressées en 1919, par un envoyé kurde sur la demande de la Société des Nations (les articles 62 et 64 du Traité de Sèvres signé en 1920 signé par le sultan et les Puissances prévoyaient un Kurdistan autonome voire indépendant et une Arménie indépendante). Le Kurdistan y a la forme d’un grand chameau dont la tête boirait dans la mer, sa superficie y est égale à celle de la France.
Les Kurdes veulent un Etat à eux
VRAI. Les Kurdes veulent majoritairement leur indépendance. Ils tiennent à dire qu’ils en remplissent tous les critères (continuité territoriale, langue, culture, histoire) et qu’ils en ont le droit.
Mais ils savent que le demander serait un suicide politique. Cela conduirait les Américains à lâcher les Kurdes d’Irak. A ses débuts, fin des années 1980-début des années 1990, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, Turquie) réclamait l’indépendance, une revendication qu’il a abandonnée par la suite.
Dès les années 1960, une autre solution s’esquissait selon laquelle chacune des quatre parties du Kurdistan devrait acquérir son autonomie pour s’unir ensuite dans une sorte de Benelux, un ensemble aux frontières plus souples.
Cette idée est rapportée pour la première fois en 1963 par Dana Adams Schmidt, journaliste au New York Times, qui passe 46 jours dans les montagnes avec Mustafa Barzanî et écrit un récit: Journey Among Brave Men.
Ce projet d'union revient en force aujourd'hui et bénéficie d'un certain consensus. Ce qui se passe au Kurdistan d'Irak depuis 2003 a redonné confiance en eux aux Kurdes des autres pays.
En particulier en Turquie où, depuis 2009, l'Union des communautés du Kurdistan (KCK), prenant pour modèle la Région du Kurdistan d'Irak, multiplie les initiatives politiques dans le sens de l'autonomie et de l'autodétermination, ce qui explique la politique de répression actuelle (arrestations, procès, interdictions, etc.) redoublée de l'Etat turc.
Les Kurdes ne s’entendent pas entre eux
VRAI. Très indépendantistes, ils n’ont jamais vécu sous un pouvoir centralisé kurde.
C'est un peuple des montagnes et un peuple anciennement nomade, ce qui ne prédispose pas à l’unification. De plus, l’organisation, encore très tribale, oppose souvent les chefs de tribus. Sandrine Alexie précise:
«Les Kurdes n'ont pas le culte du grand dictateur, ils seraient plutôt du genre gascon. Chaque Kurde est le roi de sa montagne. Alors ils se chamaillent, les rivalités sont fréquentes et faciles.»
En Irak du nord, les Kurdes ont connu une guerre civile de 1992 à 1996. Les grandes puissances régionales ont soutenu l'un ou l'autre parti, à tour de rôle. Les frères ennemis de l'UPK et du PDK se sont finalement réunifiés en 2003. Mais cette guerre qui a failli faire couler leurs rêves d’indépendance reste un souvenir traumatique pour les Kurdes.
C’est en Turquie que la situation des Kurdes est la pire
FAUX. Malgré le harcèlement judiciaire, les arrestations et les emprisonnements dont ils sont l’objet, les Kurdes de Turquie ne vivent plus les années de plomb (déportations, villages brûlés, tortures de masse, disparitions de militants, opérations du Hezbollah turc) qu'ils ont connues dans les années 1980-1990 avant l'arrivée au pouvoir des islamo-conservateurs de l'AKP.
En Iran, le traitement des Kurdes est pire (interdiction de toutes les langues minoritaires, dont l'arabe, interdiction des journaux en kurde, des associations culturelles de défense des droits de l'homme, des associations féministes, des syndicats kurdes, persécutions, répression de tout début d’expression de la société civile).
Les arrestations, les emprisonnements, les tortures sont nombreuses à l’égard des militants ou des combattants du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) qui seraient soutenus par la CIA. Les condamnations à mort également car les Kurdes du PJAK, se définissant parfois comme athées et plutôt marxistes (la ligne politique du PKK-PJAK est très difficile à suivre mais ils sont anti-islam).
Il y a aussi les Kurdes sunnites qui sont mal vus des mollahs. Tous peuvent être condamnés (et le sont souvent) comme «ennemis de Dieu» par les Hautes cours révolutionnaires d'Iran, ce qui est passible de la peine capitale.
La guerre en Syrie est une opportunité pour les Kurdes
VRAI. Soit la démocratie est instaurée et les Kurdes y gagnent au moins une plus grande autonomie locale et une reconnaissance constitutionnelle de leur peuple et de leur langue; soit c’est le chaos, avec des zones d’influences diverses et là aussi ils peuvent en tirer profit car ils veulent reproduire ce qui s'est passé en Irak en 1992 (autonomie) lorsque Saddam Hussein s'est retiré du nord du pays.
Dans ce cas, ils empêcheront le retour des soldats arabes dans les zones que le régime de Bachar el-Assad leur a laissées. Et ne laisseront pas non plus entrer l'armée de libération syrienne (ASL), car ils craignent l'influence des djihadistes qui se battent aux côtés de l'ALS (les clashs entre milices de l’ASL et celles du PYD-PKK ont déjà commencé).
La stratégie du PYD-PKK pourrait être la suivante: on laisse les Syriens sunnites s'affronter aux Syriens chiites, on protège nos minorités et notre population et on sécurise nos zones.
«Mais on ne peut pas exclure non plus une guerre civile entre Kurdes du PYD-PKK et Kurdes de la nouvelle coalition révolutionnaire», explique Sandrine Alexie. Si les Peshmergas syriens (volontaires, déserteurs de l'armée syrienne qui se sont réfugiés au Kurdistan d'Irak) ne sont pas encore revenus en force dans le nord de la Syrie, c'est probablement parce que tout le monde craint des affrontements inter-kurdes.


Ariane Bonzon

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