anarchiste individualiste
4 Octobre 2014
Lettre de Louis Aragon à Jacques Doucet
Louis Aragon ( 3 octobre 1897 - 24 décembre 1982), poète et romancier, magicien des mots, fut l’un des animateurs du dadaïsme parisien et l’une des grandes figures du surréalisme aux côtés d’André Breton et Paul Eluard. Jacques Doucet, ce couturier et collectionneur devenu le mécène très influent de nombreux poètes sans le sou, dont Louis Aragon, lui demande en 1927 de raconter le surréalisme. Réponse magistrale du poète, cette longue lettre questionne ce mouvement culturel dans son rapport à la politique : voici le surréalisme aux premières loges!
Vendredi 14 janvier 1927
[…] Vous me demandiez un papier exposant l’état du surréalisme, de ceux qui le composent, des dissidents, des raisons des dissidences et des exclusions. Tous ces mots sous diverses réserves de ma part. Et simplement, parce que cela pour vous est naturel, vous ajoutiez : sans y mêler la politique. Eh bien, tel est aujourd’hui mon état d’esprit, que, sous peine d’un assez malhonnête petit jeu de cache-cache, cet exposé soumis à une telle restriction se réduirait à une page blanche. Permettez-moi de vous expliquer pourquoi.
Qu’est-ce que la politique, et pourquoi n’en doit-on parler à aucun prix, ces questions je me les pose sans les comprendre. Je sais bien que par exemple la non-convergence de vues rend en toutes matières la conversation impossible. Mais alors n’engageons pas de conversation. Pour moi j’ignore ce que signifie le mot politique, je hais ce qu’on me présente chaque jour comme politique. Et en cela je ne suis pas différent de tous les révolutionnaires. La suppression de l’activité politique est une des conséquences du communisme tel que Karl Marx l’envisageait dès 1847. Mais comme chaque chose c’est sur son terrain que la politique sera combattue et tuée, et faire élision de la politique c’est simplement éviter de poser un problème verbalement. Pendant que ses effets se poursuivent, nous vivons non en marge de la politique, mais en pleine politique, même si nous dormons pendant toute notre vie. Si pour moi les problèmes de la politique sont soulevés, c’est que ce revolver est braqué sur moi, et qu’il s’agit de tuer celui qui tient ce revolver. La politique est simplement la méthode d’oscillation qui permet à une machine appeléeÉtat d’appliquer sa force d’écrasement à tel ou tel point suivant l’opportunité. Elle est la méthode qui permet à l’État de subsister, qui garantit l’existence d’une société dont cet État assure le maintien. Ceux qui sous des noms différents sont les agents de cette société contre toute possibilité subversive font aujourd’hui de cette méthode un usage tel que c’est pur aveuglement, et pour moi ce serait aveuglement volontaire, que de croire qu’aucune forme de la vie, et par exemple de la pensée, fait aujourd’hui, peut aujourd’hui faire abstraction de la politique. Il n’est pas vrai que vous pensiez librement. Ni moi. Ni personne. Vous pensez, je pense en fonction de ce qui est, de ce qui garantit ma vie, et du bon marché que par exemple, un monsieur qu’on nommera ministre peut faire demain de cette vie. Une fois que l’on a senti une telle chose, on appelle hypocrisie le fait de considérer abstraitement la pensée, qui n’existe pas comme telle, mais qui est concrètement avec ses pauses, ses sursauts, ses divagations, mais AUSSI ses conditions, et par exemple ses conditions économiques.
C’est le propre du surréalisme de n’avoir pas fait d’abstraction dans la pensée, il a voulu la saisir telle qu’elle est, sans coupures, sans ratures, sans remaniements. Il lui est donc naturel de la considérer concrètement. Peu importe la complexité des phénomènes, ou plutôt rien n’importe tant que cette complexité. La méditation surréaliste qui se poursuit depuis bientôt dix ans ne pouvait pas escamoter les difficultés que présente le monde tel qu’il est, et pour rendre plus commode la conversation, remplacer ces difficultés par une ligne de points de suspension par-ci par-là. Le surréalisme n’existe que, ne peut subsister que parce qu’il est une méthode issue d’un système philosophique en plein devenir si je puis dire (André Breton a pu penser du surréalisme que dans son état actuel, je veux dire à la fin décembre 1926, il représentait ce point même de l’esprit où apparaît une contradiction des plus difficiles, la négation absolue du temps et la considération de l’Histoire, ou mieux la contradiction du non-temps absolu d’une part et du devenir de l’autre). Or, ne faudrait-il pas à l’orée de 1927 faire intervenir une censure impitoyable et paradoxale, une censure auprès de laquelle la raison vulgaire serait encore une enfant et une imagination aimable, pour empêcher l’esprit d’un homme vivant d’être traversé par les faits politiques, d’être, fût-ce toute sa vie, leur reflet, et qu’après cela on vienne parler encore du rôle de l’inconscient, du surréalisme, mille fois non ! Choisir ainsi, autant vaudrait continuer paisiblement le petit jeu alexandrin qui est encore pour un Valéry une raison de vivre. Le bonheur est que ce n’en est plus une pour moi. Ni rien de semblable. […]
La monnaie montant, la nation, n’est-ce pas, s’enrichit. Et en effet, d’après MONSIEUR Poincaré, la situation est bien meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a un an. La situation de qui ? Celle des possesseurs de francs, qui seuls constituent la nation bourgeoise. C’est donc la bourgeoisie qui pose d’une façon éclatante l’identité de la monnaie, de la nation et de la bourgeoisie. C’est elle qui dénonce le mensonge patriotique, et qui révèle l’antagonisme des classes. La guerre des classes n’est donc pas aujourd’hui un simple aperçu philosophique. La guerre est vraiment déclarée. Par la bourgeoisie qui veut revenir à l’étalon-or. Qui s’attaque aux ouvriers sans provocation ouvrière. Sur le plan national.
Dans ces conditions il appartient à ceux qui ont aperçu les données de ce problème, et cela par exemple par le fait qu’ils crèvent de faim (ouvriers) ou par celui qu’ils se trouvent à même d’apercevoir ces données (intellectuels) de prendre une bonne fois parti pour la bourgeoisie ou le prolétariat. Il leur appartient de prendre parti, au détriment de toute autre activité de leur part. Nous sommes en temps de guerre, et de 1914 à 1918 on nous a bien montré que les individus devaient être d’un côté ou de l’autre. Ou l’on tiendra pour la bourgeoisie ou l’on tiendra pour le prolétariat. Ne pas choisir c’est encore choisir de tenir pour la classe dirigeante. Eh bien non.
Qui FAIT ici de la politique ? Ce sont encore les assassins qui commencent. Pour moi, je veux dire pour ce qu’on appelle aujourd’hui un intellectuel, est-ce faire de la politique que de constater que l’on ne me paye, et maigrement hein ? le travail de mes facultés qui n’a plus de quoi manger. Que l’on ment honteusement sur la situation réelle. Qu’on la camoufle. Qu’on cherche à me rendre solidaire de ce mensonge et de cette oppression. Que pour cela on m’interdit d’en rien dire. Pas de politique surtout. D’où que me vienne ce mot d’ordre je ne l’accepterai pas. Mais, me dit-on, vous ferez donc de la politique ! Si vous appelez politique, le refus de la servilité, l’absence d’hypocrisie, la reconnaissance des droits de l’immense majorité des producteurs contre l’infime minorité des parasites, eh bien va pour la politique. Je fais donc de la politique. Ce mot ne m’effraye pas. La chose qu’on voudrait me cacher derrière est plus terrible.
Revenons, Monsieur, au surréalisme. Aucune des personnes qui s’en réclament ne pourrait plus que moi passer outre à des problèmes qui dépassent de beaucoup la sphère de l’individu. Comment cette abstraction aurait-elle à l’égard de la politique l’attitude détachée qu’on voudrait lui voir ? La révolution n’a-t-elle pas toujours été l’horizon du surréalisme ? Comment une situation révolutionnaire faite à la majorité des hommes en ce pays ferait-elle disparaître du champ surréaliste l’idée de révolution ? Et pourquoi ? Et en effet cela est absurde, et aussi cela n’est pas. Mais il y a des gens que cela ennuie. Ah tant qu’on ne savait pas de quelle révolution il s’agissait, tant qu’on ne voyait de cette révolution que l’aspect poétique, que l’aspect verbal, cela pouvait aller. Là était l’erreur des gens qui croyaient en l’acclimatation possible du surréalisme et l’erreur de plusieurs pauvres bougres qui se sont crus surréalistes. Mais on peut voir aujourd’hui de quoi vraiment il s’agissait. La Révolution, cela voulait tout simplement dire la Révolution. Il n’y en a pas deux. Alors que cela ne va plus, oh mais cela ne va plus du tout. C’est de la politique. Ah si la Révolution était une espèce d’exclamation propre à une certaine période de ce fameux mal du siècle, une sorte de vague à l’âme, on pourrait s’entendre. Cela ne serait pas politique. Ça n’aurait rien à faire avec les ouvriers, qui chômeraient, gèleraient, crèveraient pendant ce temps-là. La Révolution resterait une de ces nobles idées dans le genre de l’idée de Dieu. On pourrait même le cas échéant lui élever des temples dans le goût du jour, décorés par de bons peintres. Vous comprendrez que depuis quelques années j’aie pu me faire une idée de ce que sont de nos jours les idées les plus audacieuses. Il y a une trentaine d’hommes que je connais qui sont fixés sur les limites de l’audace. Pour eux un mot meurt quand il se sépare de son contenu, pour eux le verbalisme est impossible. La Révolution ne se conçoit pas dans le vide. Elle suppose une société, un État, tout à coup renversés par la violence. Engels disait que la Révolution est affaire de baïonnettes et de canons.
De tout ce qui précède il résulte que je ne puis en aucune manière promettre de ne pas mêler la politique à un exposé de quoi que ce soit. De plus il est indiscutablement absurde de la tenir à l’écart d’un historique du surréalisme. Cela n’a aucun sens. À tel point que s’il y a eu des exclusions, des dissidences parmi les surréalistes, elles n’ont eu lieu que pour des raisons politiques, à m’en tenir au langage courant. Ces raisons étaient pour nous des raisons morales, mais on peut très bien se passer de ce côté intime de la question. C’étaient donc des raisons politiques. Il fallait choisir, ou reconnaître la lutte des classes et prendre parti : et cela qui réunissait les uns chassait les autres. Ou bien on ne la reconnaissait pas, et ceux qui la reconnaissaient vous chassaient, ayant autre chose à faire que d’apprendre à lire aux aveugles et aux crétins. C’est tout ce que j’ai à dire de l’épuration progressive pratiquée par les surréalistes sur leur groupement. Pour le reste, c’est-à-dire l’évolution idéologique d’une part, elle est en corrélation directe avec l’étude du marxisme et le réajustement non du surréalisme, mais des surréalistes avec les conclusions méthodiques du marxisme ; et d’autre part les manifestations extérieures des surréalistes dans ces derniers mois, elles sont essentiellement liées à l’histoire de leurs rapports avec le parti communiste français, ou au moins avec certains de ses membres, elle est l’histoire de l’adhésion d’une importante minorité surréaliste au parti communiste français. Dans de telles conditions, il est bien entendu inutile de s’engager dans un exposé a priori non politique. Ce serait une pitrerie et je m’y sens bien peu enclin.
Voilà donc, Monsieur, une sorte de volume sur un sujet dont vous ne vouliez pas entendre parler. Je ne m’en excuse pas. Je ne pouvais faire autrement. Je ne n’ai jamais cherché à donner à ma pensée un tour avantageux. Il est possible, il est vraisemblable que vous trouviez cette lettre déplacée. Il est possible qu’elle le soit. Je n’y puis rien. Je crois avoir exposé les choses telles qu’elles sont. Cela est sans doute un tort. Et vous ne me payiez pas pour cela. Car depuis quatre ans et demi, avec un intervalle de dix mois environ pendant lesquels, je n’y reviens pas, vous ne m’avez rien donné à faire, vous m’avez donné des sommes, dont le décompte ici n’a pas à paraître, qui sans me faire vivre m’y aidaient. On peut diversement apprécier les manuscrits, sur commande, ou non, que je vous ai remis dans le même temps, ils représentent tout ce que j’ai écrit ou peu s’en faut. Y a-t-il équivalence, je n’en sais rien. Je m’expose bien entendu en sortant des limites que vous assigniez à mon activité dans votre dernière lettre à vous mécontenter gravement. Je m’y attends. Jusqu’au ton de ceci tout vous prouve mon ingratitude. Mais il a toujours été de nos conventions qu’il n’y avait pas de gratitude entre nous, ni dans un sens ni dans l’autre. La position que j’ai prise politiquement, et que ce texte vous interdit désormais d’ignorer vous rend sans doute ma fréquentation impossible, impossible l’utilisation de mes facultés pour l’enrichissement de votre bibliothèque, où je risque d’introduire un levain politique, de votre bibliothèque qui m’apparaît aujourd’hui comme une chose absolument insensée puisqu’elle ne contient ni Babeuf, ni Trotsky, etc., et leur préfère n’importe quelle insanité littéraire parue dans ces dernières années. Encore une fois je vous dis les choses comme elles sont.
J’ai donc pensé que ceci vous rendrait impossible de m’employer. Je vous serais obligé, Monsieur, de me faire savoir s’il en est ainsi. Croyez bien que je ne vous écris si longuement sur une matière qui vous est si désagréable ni par dilettantisme ni par provocation. Je ne tire aucun plaisir de ce genre d’exercice. Il y avait longtemps que je ne m’étais taché les doigts avec de l’encre. Je regarde tout ce paquet que je vous envoie, et je suppute ce qu’il vaut. Question d’appréciation sans doute. Mais rien, même une mensualité, ne peut me faire perdre de vue ce qui est. Voici bientôt trente ans que les entreprises les plus diverses ne sont aucunement arrivées à ce résultat.
Dites-moi ce que vous en semble.
Louis Aragon.