anarchiste individualiste
27 Octobre 2014
Retour sur l'histoire de la pensée du jihad, un concept loin d'être monolithique, de Mahomet à l'État islamique.
* Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l'histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l'université Johns-Hopkins, aux États-Unis.
Les succès grandissant de l'État islamique (EI) à compter du printemps 2013 ne doivent rien au hasard. Ils sont orchestrés par des cadres qui ont analysé leurs erreurs passées ainsi que celles d'autres chefs jihadistes. Moribonde face aux méthodes contre-insurrectionnelles appliquées par Washington à partir de 2007-2008, ce qui était l'aile irakienne d'Al-Qaïda, dirigée par Abou Moussab al-Zarkaoui avant sa mort en 2006, renaît de ses cendres et deviendra ainsi l'EI. Machine implacable d'efficacité, cette organisation s'émancipe. Elle se perfectionne en un terrifiant golem islamique qui broie impitoyablement l'humanité de ceux qui croisent son chemin. À sa tête, Abou Bakr al-Baghdadi, proclamé "calife Ibrahim" par ses séides. Mégalomaniaque tout autant que froidement capable, le "calife" et ses vizirs appliquent les principes d'une stratégie qui, elle-même, est le fruit d'influences diverses. Au premier rang de celles-ci, la tradition du jihad qu'écrivent au fil des siècles une multitude de penseurs musulmans. Aujourd'hui, l'exégèse de leurs travaux structure plus ou moins fortement la doctrine stratégique de l'EI. Considérons parmi les plus marquants de ces théoriciens, aussi bien pour ce qu'ils représentent d'inspiration directe pour Baghdadi que par contraste avec ses choix.
>> Lire aussi : État islamique, naissance d'un monstre de guerre (#1) et #2
Puissance militaire et administration centralisée
Les penseurs du jihad - dans son acception de "lutte armée" (à savoir, le jihad mineur) – l'ont étudié sous ses aspects religio-juridiques (plutôt que "religieux et juridiques", l'un et l'autre étant indissociables) dès l'aube de l'Islam. La Grande Discorde de 656, période durant laquelle se déchire de fractures politiques et religieuses l'unité qu'avait imposée Mahommet, influe sur leur réflexion et leurs travaux. L'idée de la puissance militaire se pose alors en socle de leur réflexion et de leurs enseignements. Les conquêtes arabes renforcent leur sentiment que cette conception est juste : conquête en Perse (bataille de Cadésie en 636, quatre ans après la mort de Mahommet), au Moyen-Orient, en Asie Centrale, puis en Afrique avant que les musulmans ne prennent pied en Espagne dès 712, étant finalement arrêtés dans leur expansion en 732, à Poitiers.
Toutefois, la dimension politique n'est pas totalement bannie. Ainsi, les guerres de Ridda (après la mort de Mahommet) contre les kafirs (ici au sens politique de "dissidents" refusant de payer l'impôt) soulignent pour les autorités la nécessité d'une administration centrale face aux confédérations de tribus, menace potentielle pour l'unité politique et religieuse (danger du polythéisme) des territoires possédés. Naît des guerres de Ridda la prise de conscience quant à la nécessité d'un pouvoir central, mais aussi d'une diplomatie aussi bien "intérieure" (rapports avec les tribus) qu'"extérieure" (rapports avec les voisins). Nécessité qui s'accompagne d'une problématique cruciale à l'existence d'une entité territoriale (religieuse) unie, celle des ressources.
La guerre permet la réalisation de l'état
Le principe de prééminence de la puissance militaire, puis celui de la nécessité d'un contrôle administratif centralisé font de la guerre le moyen par excellence à la disposition du calife. Moyen qui permet la réalisation d'un territoire souverain (état), tant pour conquérir et pour unifier que pour régner. Deux principes qui renvoient à un processus en deux temps qui schématise aujourd'hui – nous le verrons en détails plus tard – les fondements de la pensée stratégique jihadiste contemporaine, dont celle de Baghdadi. Mohammed Ibn Al-Hasan al-Shaybani, né en 749 ou 750 et décédé en 805, est le premier à véritablement définir des règles du jihad dans Kitab al-Siyar al-Kabir (titré dans sa traduction La loi islamique des nations). Pour l'anecdote (que n'ignore pas Baghdadi), il est nommé juge à Raqqah en 796, ville qui deviendra en 2013 la "capitale" de l'EI...
>> lire aussi : Al-Baghdadi, un tigre de papier
Abou Abdoullah Mohammed bin Idris Al-Shafi'i (767 à 820) va quant à lui "légiférer" sur la doctrine de fard kifaya, l'obligation collective, éloignée de toute considération offensive (et donc, purement défensive) qui implique notamment l'octroi de ressources au pouvoir central afin d'alimenter le jihad. Environ cent ans plus tard, cette doctrine inspirera l'idée du jihad global cher à Hassan al-Banna puis à Abdallah Azzam et à Ben Ladden. Pour sa part, Baghdadi en retient la problématique des ressources et de leur centralisation.
Guerres entre musulmans
Jusqu'au Xe siècle, tabou, l'affrontement physique entre musulmans est absent des écrits des savants. Il n'est question que de frapper les infidèles ; les affrontements armés entre musulmans sont alors tabous, bien qu'existants. Tout change avec Abou al-Hasan al-Mawardi (972 à 1058) dans al-Ahkam as-Sultaniyyah (Les lois de la gouvernance islamique). Cette évolution découle d'un contexte géopolitique de plus en plus délétère pour un califat qui décline. Les rivalités et antagonismes religieux croissent (querelle à propos de la succession de Mahomet qui conduit à la fracture entre sunnites et chiites), le contrôle des vastes territoires conquis est de plus en plus difficile. Chantre de la toute-puissance du califat, al-Mawardi songe aux chiites lorsqu'il "légalise" le jihad contre ceux qui provoquent un schisme religieux néfaste à l'unité.
Moins de cent ans plus tard, Hamid al-Ghazali (1058 à 1111) se fait champion des sunnites (que représente alors le califat abbasside au Moyen-Orient) contre le chiisme (représenté par le califat fatimide en Afrique du Nord), tout en prônant également la guerre contre les infidèles, y compris femmes et enfants : "(…) l'on doit faire le jihad (par exemple des razzias ou des raids) au moins une fois par an... On doit utiliser une catapulte contre eux quand ils sont dans une forteresse, même si sont parmi eux des femmes et des enfants. On doit les brûler et/ou les noyer...". Le Moyen-Orient est alors en pleine "époque" des Croisades ; Jérusalem est tombé aux mains des chrétiens en 1099. Rappelons les massacres de musulmans et de Juifs (qui se sont battus côte à côte) consécutifs à la chute de la ville ; s'ils font assurément moins de 70 000 morts, ils s'élèvent tout de même à moins de 10 000 tués, dont beaucoup de femmes et d'enfants.
Le "père" du jihad moderne
Taqi al-Din Ahmed Ibn Taymiyya, né en 1263, est à la fois un penseur et un combattant. Cette idée du lettré guerrier (et non l'inverse), nourrira la fantasmagorie de toute une génération, à commencer par Ben Laden. En dépit d'une modernisation choc de la propagande de son organisation, Baghdadi empreinte lui aussi à cet imaginaire romanesque, jusqu'à la caricature. Ibn Taymiyya se distingue alors que les Mongols règnent sur l'Iran. Ils ne cachent pas leur ambition d'étendre leur domination à l'Ouest, notamment en Syrie.
Celui qui les dirige, le khan Mahmoud Ghazan s'est converti à l'Islam en 1295. De fait, les Mamelouks (esclaves-soldats qui s'emparent du pouvoir en Égypte en 1250) sont réticents à affronter les Mongols, bien que les ayant vaincus à plusieurs reprises dans le passé. Fin 1299, l'armée du khan se met en marche : elle franchit l'Euphrate et se dirige vers la Syrie. Ibn Taymiyya appelle au jihad contre ces envahisseurs, arguant que la conversion du khan est hypocrite (il est vrai qu'il ne cesse de pratiquer le chamanisme), uniquement dans un but politique. Il dénonce la non-application de la véritable charia du khan. L'alliance que conclut ce dernier avec les chrétiens en 1302 contribue à "donner raison" à Ibn Taymiyya ; combattre les Mongols est donc "légitime". Finalement, les cavaliers des steppes sont vaincus en 1303.
Même s'il faut se garder de tout anachronisme, idéologiquement, Ibn Taymiyya est un extrémiste parmi les radicaux de l'époque. Il vilipende le chiisme, rejette notamment les écrits d' Hamid al-Ghazali qu'il considère comme trop modérés ! Il n'enjoint pas seulement de guerroyer contre les Mongols et les chrétiens ; d'après lui, le jihad doit également frapper les musulmans qui se dérobent à cette obligation. Intégrisme qui lui vaut de croupir en prison, à plusieurs reprises. L'incarcération de 1326, à Damas, lui sera fatale : il meurt deux ans plus tard, en 1328. De "l'incorruptible piété" à la mort en prison en passant par le romanesque coloré, tous les ingrédients sont réunis pour faire d'Ibn Taumiyya un personnage emblématique de la "philosophie" jihadiste contemporaine (essentiel pour sa compréhension). Avant Ben Laden, Zaouahiri ou Baghdadi, son "œuvre" fera des émules lorsque Napoléon lancera sa campagne d'Égypte, lors de guerres aux Philippines, dans les Balkans ainsi qu'en Afrique à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, influençant considérablement le courant salafiste.
Penseurs du jihad au XXe siècle
Plus proches de nous dans le temps, Hassan al-Banna (1906 à 1949), grand-père de Tarik Ramadan (précisons toutefois que ce dernier a dénoncé l'EI à l'été 2014), est un des fondateurs des Frères musulmans. Ses réflexions et paroles teinteront la philosophie d'Al-Qaïda quelques décennies plus tard, en particulier avec l'idée d'un jihad mondial, résolument anti-occidental, comme il l'explique ici : "Notre tâche en général est de nous lever contre le flot de la civilisation moderne nous submergeant du marais matérialiste et des désirs impies". Propos que reprennent à leur compte d'autres acteurs du jihad, il est vrai, sans nécessairement les connaître, du fait d'une profonde inculture en la matière, ainsi que l'illustre Aboubakar Shekau, chef de Boko Haram au Nigeria.
Si la pensée d'al-Banna s'éloigne de celle que cultive Baghdadi aujourd'hui (la création du califat sans délai, par contraste avec un patient jihad global que préfère Al-Qaïda et affiliés), si les Frères musulmans ne sont pas appréciés par l'EI, existent toutefois de nombreuses inspirations communes. Ainsi, pour al-Banna, la violence que porte le jihad mineur constitue une solution à tous les problèmes, avec des vertus sociales qui viennent après l'action militaire (tout en étant inhérentes à celle-ci). A l'instar du "modèle" Ibn Taymiyya, al-Banna est tué par les "apostats", abattu par la police égyptienne en 1949.
Sayyid Qutb (1906-1966), disciple du précédent et lui aussi Frère musulman, prône l'application stricte de la sharia par le combat, en particulier contre les régimes apostats (avec, en premier lieu, l'Égypte) dont les sociétés vivent selon lui dans l'ignorance de Dieu. Son discours est on ne peut plus actuel : "Le jihad de l'Islam est d'assurer la totale liberté pour chaque homme à travers le monde en le libérant de la servitude d'autres humains afin qu'il puisse servir Dieu, qui est un et n'a pas d'associés". L'essence de ses propos se retrouve dans le discours de nombre de théoriciens actuels du jihad, connus ou non, ainsi que dans le discours d'une multitude de jihadistes de l'EI ou de ceux qui se destinent au jihad...
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Une histoire du jihad, de Mahomet à l'État islamique (#1)
La ville de Kobané (Syrie), le 15 octobre. Retour sur l'histoire de la pensée du jihad, un concept loin d'être monolithique, de Mahomet à l'État islamique. * Laurent Touchard travaille depuis ...
Lorsque les Soviétiques viennent en aide au pays "frère" qu'est l'Afghanistan, en décembre 1979, l'Histoire murmure déjà que la tâche des soldats de l'URSS sera rude : les Britanniques s'y cassèrent les dents en 1842 avant d'éprouver des difficultés non-négligeables lors de la seconde guerre anglo-afghane de 1878 à 1880... La CIA (et pas que...), elle, se frotte les mains : le pays pourrait devenir le cercueil de l'armée du Kremlin. À condition d'y mettre le prix. Via les services de renseignement pakistanais, elle facilite donc la gestation d'une mouvance islamiste disparate mais globalement toxique d'où émergent des chefs et des penseurs pères du jihad actuel. Des théoriciens de cette "guerre sainte" se distinguent ainsi, même si les doctrines sont encore timides et la stratégie confuse, influencées par les théories de la guerre révolutionnaire pour des violences (guérilla, terrorisme, conflits ouverts...) qui gangrènent alors le monde. Comme dans toutes les familles, des clans se forment, conduisant à la rupture que connaissent aujourd'hui al-Qaïda et État islamique (EI).
Les "Afghans"
Oussama Ben Laden (1957-2011) s'inscrit en tant que penseur "public" du jihad à partir d'une fatwa qu'il lance en août 1996, trois mois après son départ du Soudan pour retourner en Afghanistan. Mais remontons le temps, avec Abdallah Azzam (1941-1989). Mentor de Ben Laden. Cisjordanien, étudiant à Damas, universitaire en Égypte, chantre de l'islamisme radical en Jordanie, il s'exile en Arabie Saoudite en où il rencontre Ben Laden en 1979 tandis qu'il s'engage dans la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan après s'être installé au Pakistan en 1980. C'est dans ce contexte qu'il édicte une fatwa au titre significatif, "Défense des terres musulmanes, la première obligation après la foi". Du Pakistan, il contribue à l'organisation d'un réseau d'aide aux moudjahidines, le Maktab al-Khadamat (le Bureau des services) qui deviendra plus tard l'ossature d'al-Qaïda.
Oussama Ben Laden (1957-2011) s'inscrit en tant que penseur "public" du jihad.
"Joindre la caravane", traité sur le jihad en Afghanistan rédigé en 1987 constitue l'un des écrits majeurs d'Azzam. Alors que les États-Unis (et d'autres nations occidentales) soutiennent les Moudjahiddines via l'Arabie Saoudite (et plus encore, via les services de renseignement pakistanais), Azzam s'y montre à plusieurs reprises critique envers ses alliés de circonstance. Le texte n'échappe pas aux références "romanesques" : "Frère bien aimé, tire ton sabre, enfourche ton cheval" qui pulluleront par la suite dans les vidéos d'al-Qaida et affiliés. Concept que le groupe de communication de l'État islamique (EI) rajeunira considérablement avec des images à la "plastique" de jeux vidéos comme "Call of duty".
Le jihad global d'Azzam
Si l'essentiel du contenu se focalise sur l'ennemi soviétique, la conclusion est autrement plus intemporelle, pour ne pas dire "universelle", appelant au jihad global. Outre les laborieuses considérations religieuses qui président à la guerre sainte armée, il rappelle des règles juridico-religieuses : "Quand l'ennemi entre sur la terre des musulmans, le jihad devient une obligation individuelle." tout en donnant une recommandation : "Le jihad est un acte de vénération collective, et chaque groupe doit avoir un chef. L'obéissance au chef est une nécessité du jihad". Cette dernière sera de plus en plus présente dans les écrits des théoriciens qui lui succéderont, du fait des rivalités qui ne cessent de fragmenter les groupes jihadistes (y compris en leur sein)...
Au sujet du rôle des femmes, l'EI représente une "évolution" loin de ce que préconise Azzam : "Les femmes arabes [volontaires étrangères à l'Afghanistan] ne peuvent pas venir sans gardien masculin pubère. Leur tâche est limitée à l'éducation, aux soins, et à l'aide aux réfugiés. En ce qui concerne le combat, les femmes arabes [étrangères] ne peuvent combattre parce que jusqu'à maintenant, les femmes afghanes ne participent pas au combat." Enfin, à l'instar de ses prédécesseurs, Azzam évoque sans ambiguïté l'importance des ressources intrinsèque à l'idée du jihad qui, lui, est fondamental : "Le jihad a besoin d'argent ; et les hommes ont besoin de jihad."
En avril 1988, il précise l'idée du jihad global dans la publication Al-jihad, à partir d'une entité cohérente, expliquant que "cette avant-garde constitue la base solide d'une société espérée... Nous continuerons le jihad peu importe la distance à parcourir, jusqu'au dernier souffle et jusqu'au dernier battement de cœur – ou jusqu'à ce que nous voyions établi l'état islamique."
Cette base solide, al-qaïda en arabe, elle se construit avec les moudjahidines en Afghanistan. Forts de leur victoire contre les Soviétiques, ils pourront libérer les terres musulmanes, faisant écho à ce qu'il écrit un an plus tôt, dans "Joindre la caravane".
Déjà en 1990... califat contre al-Qaïda
Pour Azzam, l'ennemi, ce sont les chrétiens occidentaux, les juifs et les hindous. D'où un désaccord avec une figure montante de la "base solide", Ayman al-Zaouahiri. Celui-ci est un des cadres du groupe Jihad islamique égyptien qui comprend alors plusieurs activistes au Pakistan (et en Afghanistan). Il voudrait restaurer le califat en Égypte, ce que rejette Azzam. Toutefois, ce dernier est assassiné le 24 novembre 1989 par un engin explosif improvisé (EEI). Plusieurs coupables sont suspectés, à commencer par la CIA et le Mossad, ainsi que l'ISI (Inter-Services Intelligence – les services de renseignement pakistanais). Mais le nom d'autres coupables potentiels est également murmuré : Ben Laden et/ou... Ayman al-Zaouahiri.
Pour Azzam, l'ennemi, ce sont les chrétiens occidentaux, les juifs et les hindous.
Curieusement, c'est vraisemblablement début 1990 que celui-ci rentre en Égypte où il initie le jihad contre le pouvoir de Moubarak, avec l'objectif d'y rétablir le califat... Les attentats se multiplient, en particulier des attentats-suicides, également à l'étranger contre des intérêts égyptiens, à l'image de l'attaque contre l'ambassade d'Égypte au Pakistan, le 19 novembre 1995, et qui provoque la mort de 17 personnes. Ben Laden regrette l'opération qui nuit aux intérêts du jihad global, le Pakistan étant indispensable à la pérennité de la « base » en Afghanistan.
En Égypte, Zaouahiri est derrière l'opération la plus retentissante, le massacre de Louxor. L'enjeu est de taille ; frapper un grand coup afin de faire capoter les pourparlers entre certains jihadistes et le gouvernement. L'action qui se déroule le 17 novembre 1997 fait 62 victimes dont un enfant ; tous ne sont pas des touristes ; quatre Égyptiens sont également tués. La tuerie est perpétrée au couteau de boucher et à l'arme à feu. La vague d'indignation internationale amène Zaouahiri à prudemment se démarquer (l'impact médiatique n'étant pas escompté) : il accuse la police égyptienne d'être à l'origine du crime ! La répression policière qui s'ensuit le contraint à retourner en Afghanistan où, en 1998, ce qui reste de son groupe fusionne avec al-Qaïda.
Vision stratégique de Ben Laden
La fatwa de Ben Laden en 1996 est totalement dans la veine de la "doctrine Azzam", contradictoire avec ce que veut – et met en pratique – alors Ayman al-Zaouahiri. Situation qui rappelle – toutes proportions gardées – la situation qui prévaut aujourd'hui entre l'EI et al-Qaïda historique. Cette fatwa désigne clairement les États-Unis comme cible, s'intitulant : "Déclaration de guerre contre les Américains occupant la terre de deux lieux saints [la Mecque et Médine]". Cible à meurtrir dans le cadre de l'affrontement entre l'Occident et l'Islam dont sont emblématiques les Croisades. Terme par lequel Ben Laden désigne toutes les interventions occidentales ou pro-occidentale contre des musulmans, dont l'intervention de Washington en Afghanistan, en novembre 2001.
Par la suite, en 2002, Ben Laden clarifie sa vision stratégique (ésotérique plutôt qu'exotérique et pratique) dans "Aux Américains". Dans cette déclaration, il souligne que Washington est l'ennemie absolue puisqu'elle tue des musulmans tout en aidant les régimes apostats. Il met également en avant une des notions - toujours très présente dans la conception du jihad tant au sein de la vaporeuse mouvance al-Qaida que dans la tête de Baghdadi - : le vol des ressources pétrolières aux musulmans. Par ailleurs le chef terroriste justifie le jihad en désignant les Américains comme les agresseurs de la Palestine, de la Somalie. Il les accuse de faciliter l'action des Russes en Tchétchénie, la répression indienne au Cachemire, les opérations israéliennes au Liban...
Dans le courant des années 2000, une controverse se développe au sujet des sanglants attentats aveugles. Ben Laden écrit ainsi en 2010 : "Nous demandons à chaque émir dans les régions de veiller à contrôler le travail militaire" tout en ajoutant qu'il convient "(…) d'annuler d'autres attaques en raison de victimes civiles inutiles possibles." Ces recommandations, davantage factuelles que doctrinales, dénoncent plus précisément les violences perpétrées par Abou Moussab al-Zarquaoui en Irak, avec le désastreux précédent des exactions du GIA en Algérie.
Jihad global d'Ayman al-Zaouahiri
À la mort de Ben Laden en 2011, Ayman al-Zaouahri, qui est devenu son bras droit, lui succède. En 1998 ils cosignent le manifeste intitulé "Le front islamique mondial contre les juifs et les croisés". Ce texte, dont Zaouahiri est probablement l'unique auteur, signe la création d'al-Qaïda. Dans celui-ci figure une directive sans équivoque : "Tuer des Américains et leurs alliés, qu'ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s'impose à tout musulman qui le pourra, dans tout pays où il se trouvera. al-Zaouahiri est également l'auteur de "Chevaliers sous la bannière du prophète", publié en octobre 2001 (mais en partie rédigé avant les attentats du 11 septembre 2001).
Il y justifie notamment l'idée du jihad global : "La bataille d'aujourd'hui [suite aux attentats du 11 septembre] ne peut être menée à un niveau régional sans prendre en compte l'hostilité globale contre nous." À la fin de son ouvrage, il écrit encore : "La lutte pour l'établissement d'un état islamique ne peut être considérée [au travers] une lutte régionale [locale]". On le constate, al-Zaouahiri est "revenu" de l'aventure égyptienne aux conséquences catastrophiques. À l'instar des autres penseurs du jihad, il sait la nécessité d'un sanctuaire : "(…) le mouvement des moudjahidines islamiques ne triomphera pas contre une coalition mondiale à moins qu'il ne possède une base islamique au cœur du monde islamique" et il espère la restauration du califat : l'établissement d'un état musulman au cœur du monde islamique n'est pas un but facile ou un objectif à portée de la main. Mais il constitue un espoir de la nation musulmane de réinstaller son califat tombé, même après longtemps et après de nombreuses pertes".
Cependant, l'expérience égyptienne lui a appris la prudence. Trop selon ceux qui inspirent la stratégie de Baghdadi. Zahouari explique ainsi que le choc ne doit pas être précipité ; insistant sur l'idée mentionnée auparavant que "(…) l'objectif n'est pas à portée de la main". Pour aller vers la création de cet état, il recommande que "le mouvement du jihad doit patiemment construire sa structure jusqu'à ce qu'il soit bien établi. Il doit amasser suffisamment de ressources et de partisans et établir assez de plans pour combattre au moment et dans l'arène qu'il choisira". À propos des "partisans", il théorise que "La nation musulmane ne participera pas [au jihad] à moins que les slogans des Moudjahidines soient compris des masses de la nation musulmane". La politique avant l'action ; Abdelmalek Droukdel, chef d'Aqmi, le conseillera à ses sicaires qui occupent le nord du Mali depuis le début 2012. Ainsi leur écrira-t-il en main : "nous devons prendre en compte l'environnement local qui rejette un Islam trop rigoureux".
Du "peuple" des guerres révolutionnaires aux "masses" du jihad
Dans les faits, al-Qaïda échoue à provoquer ce "grand soir" islamiste.
Enfin, al-Zaouahiri préconise un rapport étroit avec ce que les stratèges de la guerre révolutionnaire (Mao, Che Guevara, Marighella, etc) appelaient "le peuple" dans les années 1950 à 1980 : "Le jihad doit venir plus proche des masses [musulmanes], défendre leur honneur, repousser l'injustice, et les guider sur un chemin de victoire (…) le jihad doit dédier l'une de ses ailes à travailler avec les masses, prêcher, offrir des services pour le peuple musulman, et partager leurs soucis au travers des voies de charité et de travail éducatif. Nous ne devons laisser aucune place inoccupée [aucun espace vide]. Nous devons gagner la confiance du peuple, son respect, son affection. Le peuple ne nous aimera pas à moins qu'il ressente que nous l'aimons, que nous faisons attention à lui, et que nous sommes prêts à le défendre."
Dans les faits, al-Qaïda échoue à provoquer ce "grand soir" islamiste qui verrait l'élite intellectuelle du jihad fusionner comme un seul moudjahidine avec la masse. Ainsi que l'explique parfaitement Gilles Kepel (Jihad : expansion et déclin de l'islamisme) seul Khomeini avec "sa" révolution iranienne en 1979, obtient un résultat approchant celui auquel songe Zaouahiri.
Contrairement à ce qui est parfois affirmé, ledit manifeste ne rompt pas avec une tradition du jihad qui « préserverait les civils". Tradition qui d'ailleurs n'existe pas. En témoignent les écrits d'Hamid al-Ghazali neuf siècles auparavant. En témoignent aussi les attentats en Égypte mentionnés plus haut, le massacre de Louxor... L'enjeu n'est pas tant de faire preuve d'une "modération de compassion" que de veiller à ne pas nuire à un al-Qaïda qui survit difficilement depuis l'intervention américaine en Afghanistan. Survie qui bégaie d'allégeances plus ou moins solides, à l'instar du GSPC qui devient alors AQMI en Algérie.
Rôles inversés
Toujours dans "Chevaliers sous la bannière du prophète", Zaouahiri s'efforce de replacer le jihad dans une perspective historique, en particulier en Égypte (il remonte jusqu'à la campagne d'Égypte de Napoléon), évoquant évidemment l'accord Sykes-Picot (que dénonce aujourd'hui l'EI, avec véhémence), citant aussi l'"œuvre" de Sayyid Qutb. De manière plus pratique, il parle de l'efficacité des opérations-suicides, précisant toutefois que les objectifs et les armes pour les atteindre doivent être choisis avec soin afin d'infliger le plus de dégâts possibles à l'ennemi.
Il insiste enfin sur la nécessité d'une loyauté indéfectible vis-à-vis du commandement. Ainsi anticipe-t-il les écueils auxquels pourrait être confrontée al-Qaïda. Une fois encore, son expérience parle, ayant lui-même cherché à rejeter les enseignements stratégiques d'Azzam. Ironiquement, expérience qui se renouvelle avec l'EI ; cette fois-ci, Zaouahiri représente l'autorité, Baghdadi étant le "rebelle".
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>> Retrouver tous les articles du blog défense de Laurent Touchard sur J.A.
>> Pour en savoir plus : consulter le blog "CONOPS" de Laurent Touchard
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Une histoire du jihad, l'épisode afghan et la théorie du "jihad total" (#2)
Oussama Ben Laden. Dans une série de billet consacrée à l'histoire du jihad, Laurent Touchard revient, pour son deuxième billet, sur l'épisode afghan et la naissance du concept de "jihad total...