anarchiste individualiste
9 Octobre 2014
Professeur des universités, en charge du Moyen-Orient à Sciences Po (Paris)
Inutile d'invoquer Sun Tzu ou de relire Clausewitz pour rappeler cette évidence : en l'absence d'objectifs clairs, il est impossible de « gagner » une guerre. Et si la dite guerre repose sur une coalition hétérogène aux motivations elles-mêmes contradictoires, alors cette fragilité structurelle fait directement le jeu de l'adversaire. Surtout si cet adversaire a en revanche une stratégie claire, de long terme, qu'il déploie sur deux théâtres pour lui unifiés (à la différence de la coalition supposée le combattre).
En résumé, affirmer comme le fait Barack Obama que l'on va « détruire » Daech par des frappes aériennes est une ineptie. D'ailleurs les prétendus stratèges chargés de la mise en œuvre de cette « destruction » se donnent généreusement dix années pour atteindre leur but. Comment peut-on feindre de croire que Daech attendra sagement une décennie de campagne internationale sans frapper à son tour le territoire des membres européens ou arabes de la coalition ?
A l'heure où j'écris ces lignes, la ville kurde de Kobané (Aïn al-Arab en arabe), adossée à la frontière turque, est en train de s'effondrer sous les pilonnages et face aux commandos de Daech. Les frappes aériennes qui se sont multipliées ces derniers jours n'ont fait que prolonger le martyre de Kobané, devenue le symbole d'une résistance kurde aussi désespérée qu'héroïque. Seule aurait pu la sauver l'intervention terrestre de l'armée turque, qui reste ostensiblement passive de l'autre côté de la frontière.
Je suis bouleversé, révolté, accablé que des pans entiers de notre patrimoine commun n'émergent dans notre champ de vision médiatique qu'au moment de leur annihilation. Les malheureux Yézidis ne sont ainsi apparus dans notre presse qu'à l'occasion de la liquidation par Daech de leur présence historique en Irak. Et Kobané ne devient tristement célèbre que par son écrasement.
Mais Kobané n'est pas la fin du cauchemar, ce n'en est qu'un épisode atroce dont il est urgent de tirer les leçons avant qu'un attentat de Daech, tristement prévisible, ne nous contraigne à réagir sous le choc d'une émotion trop légitime.
Cessons de nous payer de mots : la campagne en cours contre Daech est pour l'heure parfaitement adaptée aux objectifs de guerre... de Daech. Les bombardements aériens n'ont aucune chance de fragiliser le noyau dur de l'organisation, protégé par des années de clandestinité. Mais ces bombardements ont d'ores et déjà entraîné une accélération spectaculaire des « montées au jihad ». Il s'agit d'un phénomène mondial et la France est loin, en proportion, d'en être le plus touché.
Le temps presse dangereusement avant le déclenchement de la projection terroriste de Daech à partir de la Syrie. Car c'est la Syrie qui est l'aimant jihadiste à vocation planétaire, et ce depuis le massacre chimique par Bachar al-Assad d'une partie de la population de sa capitale, en août 2013. Et c'est en Syrie que Daech a concentré sa chaîne de commandement terroriste à visées globales. Une chaîne qui ne peut fonctionner que par le transit via la Turquie des recrues de Daech.
C'est pourquoi il faut affronter Daech en Syrie, et avec la totale coopération de la Turquie, si l'on veut espérer renverser la désastreuse tendance actuelle. Il est impératif d'enfin choisir son camp en Syrie et d'élaborer une stratégie commune avec la Turquie, seule puissance capable à la fois de s'opposer militairement à Daech, et d'enrayer policièrement les flux jihadistes.
Choisir son camp de Syrie, c'est cesser de prêcher le départ de Bachar al-Assad en abandonnant à leur sort ceux qui le combattent. Ce sont trois longues années de cette politique insensée qui ont abouti à la fragmentation et à la radicalisation des forces révolutionnaires en Syrie, condamnées pour survivre à se vendre au plus offrant. Pourtant la guérilla syrienne est parvenue, à Alep comme à Idlib, non seulement à tenir bon face à l'armée d'Assad et à ses supplétifs libanais, iraniens, irakiens (et même afghans), mais aussi à repousser Daech hors du nord-ouest de la Syrie.
Choisir son camp en Syrie, c'est cesser de mener des frappes parfaitement compatibles avec les intérêts du despote. C'est assumer une fois pour toutes la collaboration avec les forces révolutionnaires contre un ennemi commun, Daech. C'est accepter qu'un succès contre Daech en Syrie passe par le départ de Bachar al-Assad, de même que les premières victoires contre Daech en Irak n'ont été possibles qu'après le départ du dictateur de Bagdad, le funeste Nouri al-Maliki, allié indéfectible... de Bachar al-Assad.
Choisir son camp en Syrie, c'est cesser de croire qu'une « armée de libération » a besoin d'être formée à l'étranger avant de revenir se battre sur sa terre, alors que depuis plus de trois ans la résistance syrienne se bat avec acharnement et quelques succès. Ce sont plutôt ces « vétérans » syriens qui pourraient former leurs soi-disant instructeurs occidentaux, car eux connaissent le terrain, la langue et l'ennemi.
Le scandaleux fiasco de la « formation » américaine de l'armée afghane ou de l'armée irakienne aurait dû clore ce débat depuis longtemps, mais trop d'intérêts privés et de « consultants » bien introduits ont déjà des visées sur le demi-milliard de dollars alloués par le Congrès à la « formation » d'une résistance syrienne. Ce serait juste lamentable si le temps ne comptait pas, à l'heure où Kobané se meurt.
Rien n'est durable contre Daech sans la Turquie, tout est possible avec elle. Le Président Erdogan, campé dans sa posture d'Ataturk islamiste, a fixé ses conditions à un engagement substantiel de son pays : une zone d'interdiction aérienne et le départ de Bachar al-Assad. Il ne transigera ni sur l'une ni sur l'autre. Et tant que la Turquie ne sera pas ralliée, le monstre jihadiste grandira et notre sécurité n'en sera que plus menacée.
Il n'est peut-être pas encore trop tard.
Paix aux morts de Kobané et de Syrie.
Inutile d'invoquer Sun Tzu ou de relire Clausewitz pour rappeler cette évidence : en l'absence d'objectifs clairs, il est impossible de " gagner " une guerre. Et si la dite guerre repose sur une ...
http://www.huffingtonpost.fr/jeanpierre-filiu/guerre-daech-syrie_b_5952132.html
TURQUIE - Malgré le feu vert la semaine dernière du Parlement à une opération militaire contre l'EI, Ankara s'est jusque-là refusé à intervenir pour aider les combattants kurdes qui défendent Kobané, du côté syrien de la frontière, pourtant à portée de canons des chars de l'armée turque.
Si Kobané, 3e ville kurde de Syrie située à seulement quelques kilomètres de la frontière turque venait à tomber, les pourparlers de paix engagés il y a deux ans entre Ankara et la rébellion armée kurde du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) prendront fin, ont averti les Kurdes mardi 7 octobre.
Le président turc plaide pour une opération terrestre
Le président turc Recep Tayyip Erdogan a indiqué mardi que Kobané était "sur le point de tomber" et a plaidé, en visitant un camp de réfugiés syriens à Gaziantep (sud), pour une opération militaire terrestre contre les jihadistes. Les autorités turques jugent insuffisantes les frappes aériennes de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis et redoutent qu'elles ne renforcent le régime du président syrien Bachar al-Assad, leur principal ennemi.
Les Kurdes ont prévenu que la chute de Kobané provoquerait la fin des pourparlers censés mettre un terme à un conflit qui a fait 40.000 morts depuis 1984. Dans un message relayé par son frère, le chef emprisonné du PKK Abdullah Öcalan a laissé au gouvernement jusqu'à la mi-octobre pour faire un geste en faveur de la paix.
L'Union des communautés du Kurdistan (KCK), considérée comme la branche urbaine du PKK, a de son côté appelé les "millions" de Kurdes à descendre dans la rue.
Dans la nuit de mardi à mercredi, selon Idriss Nahsen, un responsable local, 350 civils sont passés en Turquie, mais les services de renseignement turc les ont interpellés, les soupçonnant de liens avec les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ces civils sont pour l'instant retenus dans deux bâtiments dans un village à la frontière.
14 morts dans de violents heurts
Dans ce contexte, des violences ont éclaté et quatorze personnes ont perdu la vie lors de heurts survenus mardi en Turquie entre les forces de l'ordre et les manifestants kurdes qui dénoncent l'inaction d'Ankara contre les jihadistes, ont rapporté mercredi les sources de sécurité et les médias turcs.
Un précédent bilan faisait état de 12 morts. Les incidents les plus meurtriers se sont produits dans le chef-lieu de la zone kurde de Turquie, Diyarbakir (sud-est), où huit manifestants ont été tués, selon le journal à gros tirage Hürriyet. Une source de sécurité locale a confirmé à l'AFP ce bilan.
Les forces de l'ordre ont réprimé toute manifestation dans d'autres villes du sud-est anatolien, provoquant des morts et blessés. Des heurts ont également opposé les militants kurdes à des adversaires politiques, notamment du petit parti politique islamiste, HUDA-PAR.
Véhicules incendiés, banques et magasins pillés
Mobilisés à l'appel du principal parti politique kurde de Turquie, les Kurdes sont descendus dans les rues de tout le pays pour dénoncer le refus d'Ankara de voler militairement au secours de Kobané (Aïn al-Arab en langue arabe). De nombreux blessés et d'importants dégâts matériels ont également été recensés, notamment des bâtiments publics et appartenant aussi au parti gouvernemental de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur). Des véhicules ont été incendiés et des banques ou des magasins pillés.
Dans plusieurs districts d'Istanbul qui abrite une importante communauté kurde, de violentes échauffourées ont opposé les forces de l'ordre aux manifestants prokurdes. La police a interpellé au moins 98 personnes dans cette mégapole, selon l'agence de presse Dogan.
Les autorités locales ont décrété le couvre-feu à Diyarbakir, Mardin (sud-est) et Van (est), où l'armée a pris position, une mesure inédite depuis la levée de l'état d'urgence dans cette zone il y 12 ans.
Nouvelles frappes américaines, les jihadistes reculent
Les jihadistes sont entrés lundi soir, après près de trois semaines de siège, dans Kobané, ville frontalière de la Turquie, où ils combattent rue par rue les YPG (Unités de protection du peuple kurde), moins nombreuses et moins bien armées mais aidées par les frappes aériennes de la coalition américano-arabe. "La situation a changé depuis hier (mardi). Les YPG ont repoussé les forces de l'EI", a affirmé Idriss Nahsen, ajoutant que les frappes avaient été "utiles".
Le directeur de l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), Rami Abdel Rahmane, a confirmé le retrait des jihadistes de plusieurs zones de l'est de la ville après des frappes aériennes contre leurs bases arrières qui "ont causé des victimes dans leurs rangs et endommagé au moins quatre de leurs véhicules".
Le président Barack Obama doit rencontrer mercredi les commandants en chefs des forces armées et faire le point sur les frappes aériennes menées par l'armée américaine et les alliés en Irak et en Syrie.
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AFP
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