anarchiste individualiste
3 Septembre 2014
Ferran GALLEGO
« Barcelona, Mayo de 1937 »
Barcelone, Debate, 2007, 628 p.
Ángel VIÑAS
« El escudo de la Republica »
Barcelone, Crítica, 2007, 736 p.
LE temps a passé – et comment ! – depuis que, de retour d’Espagne, George Orwell ne donne des « troubles » de Mai 37, à Barcelone, l’éclairage qu’on connaît : au-delà de l’élimination (facile) du seul POUM, l’attaque de la coalition stalino-libérale – sous tutelle soviétique – visait à inverser irrémédiablement le rapport des forces à l’intérieur du camp républicain en mettant la CNT-FAI, véritable objet de l’offensive contre-révolutionnaire, en demeure de choisir la guerre ou la révolution. Le résultat est connu : le POUM fut définitivement liquidé et, au nom des intérêts supérieurs de l’antifascisme, les instances de la CNT-FAI abandonnèrent, à partir de Mai 37, toute perspective révolutionnaire. Autrement dit, la coalition stalino-libérale, résolument soutenue, conseillée et armée par l’Union soviétique, avait gagné sur toute la ligne.
La lecture de cet événement majeur de la révolution espagnole – son point de chute, en somme – délimita deux interprétations diamétralement opposées : l’une justifiant, avec des nuances, la mise au pas de la dynamique révolutionnaire au nom de la nécessaire reconstruction de l’État républicain ; l’autre dénonçant le coup de poignard porté à la révolution espagnole par le stalinisme et son alliée de l’heure : la bourgeoisie républicaine. D’un côté de cette ligne interprétative, on trouvait, au format libéral ou stalinien, tous les laudateurs de l’ordre républicain ; de l’autre, des défenseurs de la spécificité révolutionnaire espagnole, des analystes antistaliniens de diverses écoles et quelques observateurs dotés de simple bon sens. Ce clivage marqua, des décennies durant, la bataille historiographique autour de la guerre d’Espagne.
Les mandarins contre les va-nu-pieds
Dans un texte célèbre publié à la fin des années 1960 [1], Noam Chomsky s’intéressait à ce qu’il appelait la « subordination contre-révolutionnaire » des « mandarins » dans l’interprétation historique du conflit espagnol. Plus précisément, examinant en détail les thèses émises par l’historien libéral Gabriel Jackson dans un ouvrage alors fort vanté [2], il notait que celles-ci étaient empreintes d’un tel « parti pris contre la révolution sociale » et d’une si évidente « adhésion aux valeurs et à l’ordre social de la démocratie bourgeoise » qu’elles tendaient naturellement « à présenter sous un jour faux des événements d’une importance capitale et à négliger des courants historiques majeurs ».
Au-delà du cas Jackson, le grand mérite de Chomsky fut sans doute de pointer, alors, cette étrange convergence d’analyse entre une grande partie de l’historiographie libérale anglo-saxonne et l’historiographie directement sous influence stalinienne. Et de signifier que, sur le terrain de l’histoire, s’opérait, de facto, la même alliance qui avait coalisé, en Mai 37, sur le terrain des opérations cette fois, un front stalino-libéral partageant un objectif commun - : rétablir l’ordre républicain bourgeois pour en finir avec les « excès » révolutionnaires de ses va-nu-pieds.
À travers l’historiographie récente, celle qui s’imposa au lendemain de la « transition démocratique » [3] et qui domine aujourd’hui, un même imaginaire fondé sur la raison d’État continue de privilégier une lecture légitimiste de Mai 37. Bien sûr, les temps ont suffisamment changé pour que l’assassinat d’Andreu Nin soit, désormais, unanimement condamné, mais le fond de l’argumentaire demeure identique : il fallait, d’une façon ou d’une autre, mettre fin au désordre révolutionnaire pour rétablir toutes les prérogatives de l’État républicain.
Récemment édités, deux ouvrages tout à fait représentatifs de cette « subordination contre-révolutionnaire » du néo-mandarinat universitaire occupent, en ces temps, le devant de la scène éditoriale et médiatique espagnole. Glosés ici et là par les divers échotiers des pages culturelles des gazettes du consentement, l’un et l’autre de ces deux titres font désormais figure, en matière historiographique, de nec plus ultra. Le premier – Barcelona, Mayo de 1937 – émane de Ferran Gallego, professeur d’histoire contemporaine à l’université autonome de Barcelone et spécialiste du fascisme ; le second – El escudo de la República – constitue le deuxième volume d’une trilogie sur l’histoire de la République espagnole [4], dont l’auteur est Ángel Viñas, docteur en sciences économiques, ex-diplomate et ancien fonctionnaire au Fonds monétaire international.
Une vision post-stalinienne de Mai 37
Pour Ferran Gallego, la messe est dite dès les premières pages de son lourd pensum. Il n’y aurait jamais eu de situation de double pouvoir en Catalogne, et moins encore de perspective réellement révolutionnaire. En se rangeant elle-même du côté de l’antifascisme institutionnel au lendemain du 19 juillet 1936, la CNT-FAI aurait, nous dit-il, très rapidement compris que la révolution telle qu’elle l’entendait – l’instauration du communisme libertaire – n’était pas viable. Dès lors, Mai 37 n’aurait rien d’une contre-révolution opposant les révolutionnaires aux partisans de l’ordre institutionnel, mais tiendrait du choc frontal entre des adeptes d’une impossible révolution – dont le POUM, que Ferran Gallego fusille page après page – et des antifascistes responsables et conséquents. Prises dans cet affrontement, les instances de la CNT-FAI auraient intelligemment joué la voie de la conciliation pour préserver l’essentiel : leur maintien, en bonne place, dans le bloc antifasciste. Pour le reste, la dénonciation du POUM comme « gestapiste » serait condamnable, mais pas moins – sans rire – que la qualification de « contre-révolutionnaires » adressée aux communistes par les « poumistes ». Mœurs d’une autre époque, nous dit Ferran Gallego, visiblement satisfait de vivre dans un contexte autrement plus civilisé où, loin de lui valoir une volée de bois vert, le colportage d’anciennes infamies lui procure félicitations confraternelles et génuflexions médiatiques.
L’intérêt principal de cet ouvrage joufflu – 628 pages, tout de même ! – ne réside pas, contrairement à ce qu’a prétendu une critique généralement assez ignorante, dans le regard novateur que son auteur porterait sur Mai 37 – et encore moins dans les informations inédites qu’il renfermerait –, il tient surtout à la manière dont un éminent représentant de l’Alma Mater – par ailleurs toujours proche du PSUC (le parti communiste catalan) ou de ce qu’il en reste – analyse un événement, dont la principale caractéristique fut tout de même la participation active des bases de la CNT-FAI aux combats de rue, à partir du seul point de vue – supposé – de ses dirigeants. Quant à la façon dont il le fait, elle est proprement infondée. C’est une bêtise – ou une calomnie – de laisser penser, par exemple, comme le fait Ferran Gallego, que la direction de la CNT-FAI se serait alors située, idéologiquement, dans le camp des défenseurs de l’ordre républicain. S’il est indéniable qu’elle n’eut de cesse, durant les troubles, d’apaiser ses bases, cette stratégie de pacification reposait sur l’intime conviction que la bataille de Barcelone pouvait certes être gagnée localement, mais que cette victoire aboutirait à un désastre, à l’échelle nationale. La seule logique qui anima alors la direction de la CNT-FAI était d’ordre purement bureaucratique et la seule tâche qu’elle s’attribua – avec succès, d’ailleurs – consista à faire en sorte que ses bases, qu’elle savait prêtes à tout pour défendre les conquêtes révolutionnaires, ne s’aventurent pas au-delà d’une certaine limite, qu’elle percevait comme un point de non-retour. Ce qui ne saurait induire qu’elle s’était ralliée au bloc antifasciste, mais simplement qu’elle ne se sentait pas en état de prendre, devant l’histoire, la responsabilité de son éclatement. Maints témoignages prouvent, pourtant, que les sphères d’influence de la CNT-FAI catalane perçurent très vite l’enjeu de cet affrontement, qu’elles le sentirent venir et que, dans les semaines qui le précédèrent, elles s’y préparèrent avec constance [5].
Ferran Gallego, dont la démonstration repose sur une volonté de dissocier une CNT-FAI responsable d’un POUM aventuriste, fait évidemment l’impasse sur tous les éléments qui indiquent que la CNT-FAI a maintenu, pour l’occasion, plusieurs fers au feu. C’est une vue de l’esprit que de laisser penser, par exemple, que la haine que la CNT-FAI aurait vouée au POUM expliquerait qu’elle l’aurait si facilement laissé tomber. Quiconque a étudié les ressorts psychologico-politiques de la CNT-FAI catalane de cette époque, sait que, sûre d’elle et dominatrice, elle développait un évident syndrome de supériorité à l’égard de tous les partis ouvriers – dont le POUM, lui-même grand donneur de leçons. Que cette prégnance absolue de l’anarcho-syndicalisme sur la classe ouvrière de Catalogne l’ait prédisposé à un certain mépris pour le POUM, nul ne peut le nier. De là à en tirer les conclusions de Ferran Gallego – dont tout l’ouvrage, répétons-le, est une charge, directement héritée du stalinisme, contre le POUM –, il y a une marge. Au fond, la CNT – que Nin avait voulu embarquer, au tournant des années 1920, dans les eaux troubles du léninisme – n’accordait aucun crédit au POUM, ce qui ne l’empêcha pas d’accueillir ses militants quand le PSUC, si cher à Ferran Gallego, les traqua comme chiens galeux.
Quant au rôle de l’Union soviétique dans cette affaire, il est, conformément à la tendance dominante de la moderne historiographie, systématiquement minimisé. Comme si, in fine,le Komintern n’avait été, en terre d’Espagne, qu’une simple agence de recrutement de courageux combattants antifascistes. Là encore, l’histoire se mord la queue, tant le poncif est éculé. Autant que le stalinisme, dont la version post que nous livre Ferran Gallego n’est qu’une tortueuse resucée [6].
Couchés, les damnés de la terre !
C’est dans une toute autre sphère que se meut le très honoré Ángel Viñas, homme d’ordre et de rigueur, dont la conception de l’histoire, somme toute classique, n’est pas dépourvue d’une bonne dose de condescendance pour le petit peuple, forcément ignare en stratégie politique. Armé de son savoir et de sa déjà longue expérience en matière de gestion des conflits – le sieur fut diplomate, rappelons-le –, c’est donc à une leçon ex cathedra que se livre cet expert soucieux d’en finir, dit-il, avec « certains mythes » révolutionnaires de la guerre d’Espagne.
On admettra aisément que l’entreprise monumentale d’Ángel Viñas – deux copieux volumes de plus de 700 pages déjà parus et le troisième quasiment sous presse – a de quoi impressionner. Au poids, s’entend. Sur le fond, en revanche, l’effet est vite dissipé tant les assertions de l’auteur s’inscrivent dans la parfaite continuité d’une historiographie guidée par l’idée de base – fondamentalement bourgeoise – qu’il fallait que s’effondrent les « rêves révolutionnaires » pour que la République puisse faire efficacement la guerre. Le problème, c’est que, sans ces rêves émancipateurs, la République se serait volatilisée en quelques jours et que, débarrassée de ces rêves mobilisateurs, elle ne pouvait, bien évidemment, que perdre la guerre. Ce qui lui arriva. C’est qu’il eût fallu, nous dit le suffisant spécialiste, que les « exaltations libertaires » fussent plus rapidement mises au pas pour que la République recouvrât cette nécessaire « rationalité politique et économique » incarnée, après Mai 37 – c’est-à-dire bien trop tard, d’après lui –, par son grand homme, Juan Negrín, principal ordonnateur de la répression contre les révolutionnaires et chef d’orchestre du démantèlement des collectivités d’Aragon.
Il était donc du devoir de la belle République, poursuit son apologiste, de dresser son bouclier – escudo – contre ses ennemis de l’intérieur pour en finir avec leurs outrances et leurs penchants subversifs. Car, sous ses airs exquis, cet Ángel Viñas sait aussi chausser le casque idéologique et armer le mousqueton conceptuel pour tirer sur la racaille. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le treizième chapitre de son ouvrage, consacré aux journées de Mai 37 et fondé, pour l’essentiel, sur le dépouillement des archives d’Antonov Ovseenko, consul soviétique à Barcelone. On y trouvera, en effet, une analyse des événements strictement conforme aux pires canons propagandistes staliniens, où il apparaît que le « vecteur soviétique » ne joua aucun rôle dans l’affaire et que les communistes espagnols définissaient seuls leur ligne politique. Sur ces deux points, le subtil expert en géopolitique internationale – un rien fasciné par Staline, ce « maître en tactique en stratégie » – s’en tient à contester frénétiquement les arguments avancés, il y a plus de trente ans, par Burnett Bolloten [7], sa vraie bête noire, mais sans y apporter le moindre démenti probant.
Au vu de la sévère charge contre les insurgés de Barcelone que constitue ce chapitre sur Mai 37 [8], la production du professeur Viñas s’inscrit en droite ligne et en bonne place dans cette lignée historiographique de « subordination contre-révolutionnaire » pointée, jadis, par Chomsky. Qualification qui ne l’offusquera pas, pour sûr. Reste que, au-delà de l’imaginaire banalement bourgeois que révèle cette interprétation de Mai 37, le lecteur doté d’un minimum d’aptitude à la générosité ne pourra qu’être frappé par la parfaite insensibilité que son auteur manifeste à l’égard des victimes de la répression stalino-libérale qui, à peine levées les barricades, s’abattit méthodiquement sur tout ce que Barcelone comptait de dissidents de la République d’ordre. Ainsi, évoquant les démarches de l’ancien menchevik Raphael Abramovitch pour s’enquérir du sort de Marc Rein, son fils disparu à Barcelone, Ángel Viñas s’épanche davantage sur le sort de Negrín, « assommé » par les incessantes réclamations d’Abramovitch, que sur celui de Marc Rein [9]. De la même façon et suivant une identique prédisposition, la prison privée d’Alcala de Henares où fut torturé Nin devient, sous sa plume de l’expert, un « petit hôtel ». Quant à son interrogatoire musclé, on apprend, à lire le très pointilleux Viñas, qu’il ne dura pas plusieurs semaines, comme le prétendent certains historiens, mais « quelques jours seulement ». Tout tient évidemment dans ce « seulement ». Pour ce qui est de la souffrance que Nin put éprouver durant ces « quelques jours seulement » qui précédèrent son exécution, le lecteur repassera. Le grand libéral qu’est Ángel Viñas ne s’arrête pas à ce genre de détail. Il compte, il classe et il répertorie. Avec méthode. Comme un fonctionnaire de police, en somme.
De l’ordre comme valeur suprême
On l’aura compris, chez Ferran Gallego comme chez Ángel Viñas, ces deux archétypes du néo-mandarinat universitaire, c’est l’ordre qui compte, celui des galonnés de l’Armée populaire traquant les irréductibles du refus de la militarisation, celui des tueurs de Lister détruisant les collectivités d’Aragon, celui de la petite propriété rétablie, celui des prisons républicaines remplies d’antifascistes, celui du pouvoir, de l’État triomphant, de l’économie rendue au marché, de l’écrasement de tout projet émancipateur conséquent. Qu’importe, après tout, que cette République d’ordre ait failli de bout en bout, cassé l’enthousiasme populaire, créé la pénurie, accru les inégalités, perdu la guerre, l’important c’est qu’elle ait écrasé la révolution.
Pour un post-stalinien et un néo-libéral d’aujourd’hui, c’est encore et toujours l’ordre qui compte, celui qui remet à l’envers ce qu’une révolution libertaire avait tenté de mettre à l’endroit, celui qui restitue au pouvoir ses attributs piétinés par la piétaille, celui qui replace sur le devant de la scène des politiciens débordant d’incompétence, celui qui renvoie au néant toute perspective de libération authentique des exploités. C’est là, précisément là, que se situe le point de convergence entre les héritiers de l’historiographie bourgeoise, comme Ángel Viñas, et ceux de tradition stalinienne, comme Ferran Gallego, dans une même aversion pour le processus révolutionnaire de grande ampleur qui accompagna, de juillet 36 à mai 37, la résistance au coup d’État fasciste.
Il est permis de penser que Chomsky n’avait pas tort quand il laissait entendre que l’histoire pourrait n’être, au fond, qu’une manière de rejouer, sur un mode mineur et sans risque, les partitions qui résonnèrent sur d’anciens champs de bataille. Dans cette hypothèse, Ferran Gallego et Ángel Viñas – que bien des choses séparent, au demeurant – ont clairement choisi le camp de l’ordre, autrement dit celui qui, il y a quelque soixante-dix ans, subordonna sa propre défaite – celle de la République – à l’écrasement préalable de la révolution.
Dominante, cette approche historiographique « contre-révolutionnaire » de la guerre civile semble avoir, désormais, valeur de vérité objective. Comme quoi les charlataneries révisionnistes de l’histrion Pío Moa et de ses compères [10] avaient bien, comme on pouvait le supputer, une utilité, celle de faire lever contre l’imposture néo-franquiste la phalange républicaine des néo-mandarins de l’Alma Mater. Au bout du compte, et sans victimes notoires, le fantôme de Negrín terrassa le spectre du Caudillo. Quant aux révolutionnaires, ils étaient déjà morts depuis longtemps, fusillés par les deux camps.
José Fergo
[1] Noam Chomsky, « L’objectivité des intellectuels libéraux », in L’Amérique et ses nouveaux mandarins, Paris, Éditions du Seuil, 1969.
[2] Gabriel Jackson, The Spanish Republic and the Civil War 1931-1939, Princeton, Princeton University Press, 1965.
[3] Voir, à ce propos, « Guerre civile : les soubresauts d’une histoire sans fin », de Freddy Gomez, in À contretemps, n° 25, janvier 2007, pp. 3-6.
[4] La soledad de la República – Barcelona, Crítica, 2006 – constitua le premier volume de cette trilogie, dont le troisième – El honor de la República – est annoncé pour la fin de l’année chez le même éditeur.
[5] Sur cette thématique, on lira avec profit, malgré ses outrances interprétatives, l’ouvrage d’Agustín Guillamón, Barricadas en Barcelona. La CNT de la victoria de Julio 1936 a la necesaria derrota de Mayo de 1937 – Barcelona, Ediciones Espartaco Internacional, 2007.
[6] Sur Mai 37, le lecteur avisé pourra se reporter à d’autres ouvrages récents qui ont le mérite de se situer dans une toute autre perspective historique. Citons, par exemple, outre le livre d’Agustín Guillamón déjà évoqué, celui de Ferran Aisa, Contrarevolució. Els fets de Maig de 1937 – Barcelone, Edicions 1984, 2007 – et celui de C. García, H. Piotrowski et S. Roses,Barcelona, mayo de 1937. Testimonios desde las barricadas – Barcelone, Alikornio, 2006. On signalera également l’édition d’un témoignage majeur sur la répression contre le POUM, jusqu’alors inédit en espagnol : Katia Landau, Los verdugos de la revolución española (1937-1938), traduit du français par Miguel Chueca – Málaga, Sepha Ediciones, 2007, 88 p. Par ailleurs, la revue Balance (Barcelone) propose, dans son numéro 31 (avril 2008), une recension fort critique de l’ouvrage de Ferran Gallego – pp. 33-36 – et publie la savoureuse polémique qu’elle occasionna entre Ferran Gallego et Agustín Guillamón – pp. 36-44.
[7] Burnett Bolloten, La Révolution espagnole. La gauche et la lutte pour le pouvoir, Paris, Ruedo Ibérico, 1977.
[8] On lira, à ce sujet, la recension – polie, mais ferme – que le très prolixe Agustín Guillamón fait de ce chapitre dans le déjà cité Balance – pp. 51-56 –, en en soulignant nombre d’approximations ou d’erreurs.
[9] Assommé ou pas, Negrín n’accéda à aucune des demandes de renseignement de Raphael Abramovitch, dont le fils, Marc Rein, correspondant à Barcelone d’un journal social-démocrate suédois et opposant déterminé au stalinisme, ne réapparut jamais. Sur cette indifférence manifestée par Viñas à l’égard des victimes du stalinisme, nous renvoyons le lecteur à Jordi Torrent Bestit : « A propósito de El escudo de la República », Madrid, Trasversales, n° 8, 2007 -– consultable sur www.fundanin.org/torrent2.htm
[10] Sur la fin de l’ère Aznar, Pío Moa, ancien maoïste de l’espèce délirante, s’auto-institua chef de file d’une « école » dite révisionniste, dont la particularité consistait à refourguer à un public ignare les pires sornettes de l’historiographie franquiste comme autant de nouveautés. La presse, qui contribua pour beaucoup au succès de l’énergumène et de ses acolytes, parvint, par son insistance, à réveiller quelques grandes « consciences » de l’antifascisme universitaire assoupies depuis longtemps dans leur petit confort. La croisade, qui se fit au nom des grands principes d’une République calomniée par l’extrémisme de droite, permit, en passant, de liquider également « l’extrémisme de gauche ».
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J’ai été témoin à Barcelone (George Orwell)
Dans une lettre du 15 septembre 1937 adressée à Geoffrey Gorer, George Orwell écrivait : « Les récits des émeutes de Mai à Barcelone, dans lesquelles je me suis trouvé bien malgré moi impliqué, dépassent tout ce que j’ai pu voir quant à la falsification des faits. » Peu connue, cette analyse du futur auteur d’ « Hommage à la Catalogne » sur les journées de Mai 37, à Barcelone, et plus largement sur le devenir de la révolution espagnole, fut originellement publiée dans le numéro d’août de la revue anglaise « Controversy ». Un mois plus tard, « La Révolution prolétarienne », tribune des syndicalistes révolutionnaires, en donnait une traduction française. À la lire aujourd’hui, on ne peut qu’être frappé par sa pertinence.
ON a déjà beaucoup écrit au sujet des troubles de Mai à Barcelone, et un tableau synoptique des principaux événements a été minutieusement dressé par Fenner Brockway dans le pamphlet La Vérité sur les journées de Barcelone ; tableau qui, autant que j’en puis juger, est absolument exact. Je pense donc que ce que je peux faire de plus utile est d’y ajouter simplement, en ma qualité de témoin oculaire, quelques notes marginales concernant plusieurs points particulièrement discutés.
I
Considérons, avant tout, la question du but poursuivi, à supposer qu’il y en ait eu un, par la prétendue insurrection.
La presse communiste a affirmé que toute l’affaire avait été une tentative soigneusement préparée pour renverser le gouvernement, et même pour remettre la Catalogne aux mains des fascistes, en provoquant l’intervention étrangère à Barcelone. Cette dernière insinuation est trop ridicule pour nécessiter une réfutation. S’il était vrai que le POUM et l’aile gauche des anarchistes se fussent faits les alliés des fascistes, comment expliquer que les miliciens en première ligne n’aient pas déserté et laissé une brèche dans la ligne de front ? Et que les employés des transports, membres de la CNT, aient continué, en dépit de la grève, à faire parvenir les vivres sur le front ? Je ne peux, cependant, affirmer avec certitude qu’un dessein révolutionnaire précis n’a pas existé dans l’esprit d’un petit nombre d’extrémistes – les bolcheviks-léninistes en particulier (qu’on a l’habitude d’appeler trotskistes) –, qui distribuèrent des tracts sur les barricades. Ce que je peux affirmer, c’est que les hommes des barricades ne se sont pas considérés un seul instant comme prenant part à une révolution. Tous, nous avions le sentiment de nous défendre contre une tentative de coup d’État de la part des gardes civils qui s’étaient emparés par la force du Central téléphonique, et pouvaient bien s’emparer encore de quelques autres locaux si nous ne nous montrions pas déterminés à la lutte. Mon interprétation de la situation se fonde sur ce que les hommes faisaient et disaient réellement à ce moment-là, et elle est la suivante : les travailleurs descendirent dans la rue par un mouvement spontané de défense. Et il n’y avait que deux choses qu’ils étaient pleinement conscients de vouloir : la restitution du Central téléphonique et le désarmement des gardes civils, qu’ils haïssaient. Il faut tenir compte aussi du ressentiment causé par la misère grandissante à Barcelone et le train de vie luxueux de la bourgeoisie.
Or, il est probable que la possibilité existait de renverser le gouvernement s’il se fut trouvé un chef pour en tirer parti. Il semble pleinement admis que, le troisième jour, les ouvriers étaient en mesure de prendre le pouvoir dans la ville ; on ne peut nier que les gardes civils étaient profondément démoralisés et se rendaient en grand nombre. Le gouvernement de Valence pouvait, certes, envoyer des troupes fraîches pour écraser les travailleurs (il envoya 6 000 gardes d’assaut alors que la lutte était finie) ; il ne pouvait maintenir ces troupes dans Barcelone si les employés des transports décidaient de ne pas les ravitailler. Mais, en fait, il ne se trouva pas de chef révolutionnaire résolu. Les leaders anarchistes désavouèrent toute l’action et dirent : « Retournez au travail ». Et les leaders du POUM restèrent incertains. Les ordres que nous reçûmes aux barricades défendues par les hommes du POUM, ordres qui émanaient directement de la direction du POUM, nous enjoignaient de soutenir la CNT, mais de ne pas tirer, à moins qu’on ne tirât sur nous d’abord ou que nos locaux ne fussent attaqués. (Personnellement, j’ai essuyé à plusieurs reprises des coups de feu, mais je n’ai jamais tiré en retour.) Dans la suite, comme les vivres diminuaient, les travailleurs peu à peu, les uns après les autres, retournèrent au travail ; et naturellement, une fois qu’on les eut laissés se disperser sans encombre, les représailles commencèrent.
Savoir si on eût dû tirer parti de la situation révolutionnaire est une autre question. N’engageant que mon opinion, je répondrais « non ». D’abord, on peut douter que les travailleurs eussent pu garder le pouvoir plus de quelques semaines ; et, en second lieu, il se peut que cela eût signifié la perte de la guerre contre Franco. D’autre part, l’attitude essentiellement défensive des ouvriers était tout à fait légitime : qu’ils fussent ou non en guerre, ils avaient le droit de défendre ce qu’ils avaient conquis en Juillet 36. Il se peut, cela va sans dire, que la révolution ait été définitivement perdue en ces quelques jours de Mai. Mais je pense, cependant, que c’était un moindre mal, bien qu’à dire vrai de très peu moindre, de perdre la révolution que de perdre la guerre.
Le second point discuté concerne les participants. Ce fut la tactique de la presse communiste, presque dès le début, de prétendre que « l’insurrection » était uniquement, ou presque uniquement, l’œuvre du POUM (secondé par « quelques apaches irresponsables », si l’on en croit le Daily Worker de New York). Quiconque était à Barcelone à cette époque sait que c’est avancer là une absurdité. L’énorme majorité de ceux qui défendaient les barricades appartenait en général à la CNT. Et c’est là un point d’importance, car ce fut comme bouc émissaire pour les troubles de Mai que le POUM a été récemment supprimé ; les 400, ou plus, membres du POUM, qui peuplent en ce moment les geôles immondes et infestées de vermine de Barcelone, y sont, officiellement, pour leur participation aux émeutes de Mai. Il est donc essentiel de montrer que, pour deux bonnes raisons, le POUM n’en a pas été et ne pouvait pas en être le moteur. Première raison : le POUM était un très petit parti. Si l’on range au nombre des membres du parti les miliciens en permission et les soutiens et sympathisants de toutes sortes, le nombre des membres du POUM dans la rue n’approchait pas, en tout cas, de 10 000 (et il n’était probablement même pas de 5 000) ; or le nombre des participants aux troubles se chiffrait par vingtaines de mille. Seconde raison : il y eut une grève générale, ou presque générale, qui dura plusieurs jours. Or, le POUM, en tant que tel, n’avait aucun pouvoir pour déclencher une grève, et la grève n’aurait pu avoir lieu si les militants de la CNT ne l’avaient pas voulue. Quant à ceux engagés de l’autre côté de la barricade, le Daily Worker de Londres, dans une de ses éditions, a eu l’impudence de prétendre que « l’insurrection » avait été réprimée par l’Armée du peuple. Chacun savait à Barcelone – et le Daily Worker, lui non plus, n’a pu l’ignorer – que l’Armée du peuple est restée neutre et que ses troupes n’ont pas bougé de leur casernement pendant toute la période des troubles. Quelques soldats, cependant, y prirent part, mais à titre individuel. J’en ai vu deux à l’une des barricades du POUM.
Le troisième point concerne les réserves d’armes accumulées, a-t-on prétendu, par le POUM à Barcelone.
On a tellement répandu ce conte que même un observateur tel que H. N. Brailsford, rempli de sens critique en général, l’accepte sans le contrôler, et parle des « tanks et des pièces d’artillerie » que le POUM aurait « volés dans les arsenaux du gouvernement » (New Statesman, 22 mai). En réalité, le POUM possédait regrettablement peu d’armes, aussi bien sur le front qu’à l’arrière. Au cours des combats de rues, je me suis rendu aux trois principales forteresses du POUM : le siège de son comité exécutif, celui du comité local, et l’hôtel Falcon. Il vaut d’énumérer avec quelques détails les armements que contenaient ces bâtiments. Il y avait, en tout, à peu près 80 fusils dont quelques-uns défectueux, outre quelques vieilles armes de différents modèles, toutes hors d’usage faute de projectiles appropriés. Comme munitions : 50 cartouches à peu près par fusil ; pas de mitrailleuses ; pas de pistolets ni de balles de pistolets ; quelques caisses de grenades à main, et encore nous avaient-elles été envoyées par la CNT après que le combat eut été engagé. Un éminent officier des milices qui m’en a parlé par la suite pensait qu’à Barcelone le POUM possédait en tout et pour tout environ 150 fusils et une seule mitrailleuse. C’était donc, comme on le voit, tout juste suffisant pour armer les gardes que, à cette époque, tous les partis sans exception – PSUC, POUM, CNT-FAI –, plaçaient dans leurs locaux les plus importants. Peut-être arguera-t-on que, même pendant les journées de Mai, le POUM a continué à cacher ses armes. Mais alors que devient la théorie des troubles de Mai, insurrection menée par le POUM pour le renversement du gouvernement ?
En réalité, le pire coupable, et de beaucoup, au sujet des armes retenues loin du front, c’est le gouvernement lui-même. L’infanterie sur le front d’Aragon était bien plus mal armée qu’en Angleterre un collège d’ « OTC ». Par contre, les troupes de l’arrière, gardes civils, gardes d’assaut, carabiniers – qui n’étaient pas destinés à être envoyés sur le front, mais à « maintenir l’ordre » (en réalité : intimider les travailleurs) à l’arrière –, étaient armés, eux, jusqu’aux dents. Les troupes sur le front d’Aragon avaient des fusils Mauser fatigués qui s’enrayaient ordinairement au bout de cinq coups, une mitrailleuse pour environ 50 hommes, et un pistolet ou un revolver pour environ 30 hommes. Et ces armes, si nécessaires dans les tranchées de la ligne de feu, n’étaient pas distribuées par le gouvernement, mais ne pouvaient être achetées qu’illégalement et avec la plus grande difficulté. Les gardes d’assaut, eux, étaient armés de fusils russes tout flambants neufs ; en outre, chaque groupe de dix ou douze hommes avait sa mitrailleuse. Ces faits parlent d’eux-mêmes. Un gouvernement qui envoie des garçons de quinze ans sur le front avec des fusils vieux de quarante ans, et garde ses hommes les plus forts et ses armes les plus modernes à l’arrière, est manifestement plus effrayé par la révolution que par les fascistes. Là est l’explication de la faiblesse de la politique de guerre des derniers six mois, et du compromis par lequel presque certainement se terminera la guerre.
II
Quand le POUM, l’opposition de gauche (les prétendus trotskistes), héritier du communisme espagnol, fut supprimé les 16 et 17 juin, le fait en lui-même ne surprit personne. Depuis mai déjà, et même depuis février, il était évident que le POUM serait « liquidé » si les communistes arrivaient à leurs fins. Pourtant la soudaineté de la suppression, et le mélange de perfidie et de brutalité avec lequel l’action fut menée, prit chacun – et les leaders eux-mêmes – au dépourvu.
Officiellement, le parti fut supprimé en faisant peser sur les chefs du POUM l’accusation – qui avait été répétée des mois durant dans la presse communiste sans avoir été prise au sérieux par personne en Espagne – d’être payés par les fascistes.
Le 16 juin, Andrés Nin, le leader du parti, fut arrêté dans son bureau. La même nuit, sans déclaration préalable, la police fit irruption dans l’hôtel Falcon, sorte de pension de famille organisée par le POUM et fréquentée principalement par les miliciens en permission, et arrêta tous ceux qui étaient là, sans les accuser de rien en particulier. Le lendemain matin, le POUM fut déclaré illégal, et tous ses locaux – non seulement les bureaux, bibliothèques, etc. mais même les librairies et les sanatoriums pour les blessés – furent saisis par la police. En peu de jours, des quarante membres que comptait le comité exécutif, tous ou presque tous furent arrêtés. Un ou deux d’entre eux, qui avaient réussi à se cacher, furent amenés à se livrer parce que, moyen emprunté aux fascistes, on prit leur femme comme otage. Nin fut transféré à Valence, et de là à Madrid, et fut accusé d’avoir vendu des informations militaires à l’ennemi. Inutile de dire que les « aveux » habituels, les lettres mystérieuses écrites à l’encre sympathique, et autres « preuves », étaient déjà prêts à sortir en telle abondance que, raisonnablement, on ne pouvait les tenir que pour préparés à l’avance.
Dès le 19 juin, la nouvelle parvint à Barcelone, par Valence, que Nin aurait été fusillé. Nous espérions que ce bruit était faux, mais il est à peine nécessaire de souligner l’obligation pour le gouvernement de Valence de fusiller un certain nombre, une douzaine peut-être, des leaders du POUM s’il veut que les accusations soient prises au sérieux. Pendant ce temps, la base du parti, pas seulement les membres, mais aussi les soldats appartenant aux milices du POUM, et les sympathisants et les soutiens de toutes sortes étaient jetés en prison aussitôt que la police pouvait mettre la main sur eux. Peut-être serait-il impossible de dresser une statistique exacte, mais il y a tout lieu de penser que, durant la première semaine, il y eut plus de 400 arrestations, rien qu’à Barcelone. On sait, à n’en pouvoir douter, que les prisons étaient si remplies qu’un grand nombre de prisonniers avaient dû être enfermés dans des boutiques et autres dépôts provisoires. De toutes mes recherches il ressort qu’aucune distinction pour ces arrestations n’a été faite entre ceux qui avaient pris part aux troubles de Mai et ceux qui n’y avaient pas pris part. Bien plus, la proscription du POUM eut une validité rétroactive. Du fait que le POUM venait d’être mis dans l’illégalité, tous ceux qui, à un moment quelconque, y avaient appartenu furent considérés comme ayant enfreint la loi. La police alla même jusqu’à arrêter les blessés dans les sanatoriums. Parmi les détenus de l’une des prisons, j’ai vu, par exemple, deux hommes de ma connaissance amputés de la jambe ; et aussi un enfant qui n’avait pas plus de douze ans.
Et il faut songer aussi à ce que signifie pratiquement l’emprisonnement en Espagne en ce moment. Sans parler du surpeuplement des geôles provisoires, des conditions insalubres, du manque de lumière et d’air et de la nourriture immonde, il y a l’absence totale de quoi que ce soit qui ressemblerait à de la légalité. Rien de plus légitime, par exemple, que l’habeas corpus ; eh bien, selon la loi actuellement en vigueur en Espagne, où, en ce moment, selon son application actuelle, vous pouvez être emprisonné pour un temps indéfini, non seulement sans jugement mais même sans mise en accusation. Et tant que vous n’êtes pas accusé, les autorités peuvent, s’il leur plaît, vous garder incomunicado – c’est-à-dire que vous n’avez pas le droit de communiquer même avec un avocat ni personne d’autre étranger à la prison. Il est facile de se rendre compte de ce que valent, obtenus dans de telles conditions, les « aveux ». La situation est pire encore pour les plus pauvres des prisonniers du fait que le Secours rouge du POUM, qui habituellement pourvoyait les emprisonnés d’un conseil, a été supprimé en même temps que les autres organisations du POUM.
Mais le trait le plus odieux peut-être de toute l’affaire, c’est d’avoir empêché délibérément que toute information sur ces événements parvienne aux troupes du front d’Aragon pendant cinq jours au moins sans contredit, et plus, je crois. J’étais justement sur le front du 15 au 20 juin. J’ai eu à me rendre à une ambulance et, ce faisant, j’ai traversé plusieurs villes en seconde ligne : Siétamo, Barbastro, Monzón, etc. En tous ces endroits, les quartiers généraux des milices du POUM, leurs comités de Secours rouge et autres organisations fonctionnaient normalement ; aussi loin que Lérida (à 100 kilomètres de Barcelone) et jusqu’au 20 juin, absolument personne n’avait appris que le POUM avait été supprimé ; on n’en disait pas un mot dans les journaux de Barcelone, tandis qu’au même moment dans ceux de Valence (qui n’allaient pas sur le front d’Aragon) flamboyait le récit de la « trahison » de Nin.
Avec un certain nombre de camarades, j’ai connu l’expérience amère d’un retour à Barcelone, pour y trouver que le POUM avait été supprimé en mon absence. Par bonheur, j’ai été prévenu juste à temps pour avoir pu filer, mais d’autres n’ont pas eu cette chance. Tout milicien du POUM qui descendait du front à cette époque-là avait le choix entre se cacher immédiatement ou être immédiatement jeté en prison. Une réception vraiment agréable après trois ou quatre mois de front en première ligne ! La raison de cela était évidente : l’offensive sur Huesca venait de commencer, et le gouvernement craignait probablement que si les miliciens du POUM venaient à apprendre ce qui se passait, ils ne refusassent de marcher. Personnellement, je ne crois pas d’ailleurs que la fidélité des miliciens eût été ébranlée. Mais, en tout cas, ils avaient droit à connaître la vérité. Il y a eu quelque chose d’inexprimablement odieux dans ce fait d’envoyer des hommes au combat – quand j’ai quitté Siétamo, la lutte était engagée et déjà les premiers blessés, acheminés vers les ambulances, étaient cahotés sur les abominables routes – en leur cachant qu’au même moment, derrière leur dos, leur parti était supprimé, leurs chefs dénoncés comme traîtres, et leurs amis et parents jetés en prison.
Le POUM était de beaucoup le plus faible numériquement des partis révolutionnaires, et sa suppression ne touche relativement que peu de personnes. Selon toute apparence, il n’y aura en tout qu’une vingtaine de fusillés ou condamnés à de longues peines de prison, quelques centaines d’existences ravagées, et quelques milliers de persécutés passagèrement. Néanmoins, sa suppression est, en tant que symptôme, de grande importance. D’abord elle rend clair pour l’étranger ce qui éclatait déjà aux yeux de quelques observateurs en Espagne : que le gouvernement actuel a plus de points de ressemblance que de différence avec le fascisme. (Ce qui ne signifie nullement qu’il ne vaille pas la peine de lutter contre le fascisme plus ouvert de Franco et d’Hitler. J’avais, quant à moi, saisi dès le mois de mai la tendance fasciste du gouvernement, mais je n’en étais pas moins volontaire pour retourner sur le front et j’y suis retourné.)
En second lieu, l’élimination du POUM est un signe avant-coureur de l’attaque imminente contre les anarchistes. Ce sont eux les ennemis que les communistes craignent réellement, et bien plus qu’ils n’ont jamais craint le POUM, numériquement insignifiant. Les leaders anarchistes ont eu maintenant une démonstration des méthodes qu’on emploierait tout aussi bien à leur égard : le seul espoir qui reste en ce qui concerne la révolution, et probablement aussi la victoire dans la guerre, c’est que la leçon leur serve et qu’ils soient décidés et prêts à se défendre avant qu’il ne soit trop tard.
George Orwell
La Révolution prolétarienne, n° 255, 25 septembre 1937.
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