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SERPENT -  LIBERTAIRE

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Pierre Kropotkine La Grande Révolution (1789-1793 ) 3ème partie

Pierre Kropotkine La Grande Révolution (1789-1793 ) 3ème partie

Ainsi donc, l'Assemblée Nationale, profitant de l'arrêt temporaire qui s'était produit dans les émeutes de paysans au commencement de l'hiver, votait en mars 1790 des lois qui donnaient, en réalité, une nouvelle base légale au régime féodal.

Pour qu'on ne croie pas que ceci est notre interprétation personnelle, il nous suffirait de renvoyer le lecteur aux lois elles-mêmes, ou à ce qu'en dit Dalloz. Mais voici que qu'en pense un écrivain moderne, M. Ph. Sagnac, qui certainement ne sera pas accusé de sans-culottisme, puisqu'il considère l'abolition des droits féodaux, accomplie plus tard par la Convention, comme une «spoliation» inique et inutile. Or, voyons comment M. Sagnac apprécie les lois de mars 1790 :

«Le droit ancien, dit-il, pèse de tout son poids, dans l'œuvre de la Constituante, sur le droit nouveau. C'est au paysan, – s'il ne veut plus payer le cens, ou porter une partie de sa récolte dans la grange seigneuriale ou quitter son champ pour travailler sur celui du seigneur, – c'est au paysan à faire la preuve que la réclamation du seigneur est une usurpation. Mais si le seigneur a possédé un droit depuis quarante ans – n'importe quelle en fût l'origine sous l'ancien régime, – ce droit est légitimé par la loi du 15 mars. La possession suffit. Peu importe que ce soit précisément de cette possession que le tenancier dénie la légitimité : il devra payer tout de même. Et si les paysans révoltés, en août 1789, ont forcé le seigneur à renoncer à certains de ses droits, ou s'ils ont brûlé ses titres, il lui suffira maintenant de produire la preuve de possession pendant trente ans, pour que ces droits soient rétablis.» (Ph. Sagnac. La législation civile de la Révolution française,Paris, 1898, pp. 105-106.)

Il est vrai que les nouvelles lois permettaient aussi au cultivateur de racheter le bail de la terre. Mais «toutes es dispositions, éminemment favorables au débiteur de droits réels, se retournaient contre lui, – dit Sagnac ; car, l'essentiel pour lui était, d'abord, de ne payer que des droits légitimes – et il devait, ne pouvant faire la preuve contraire, acquitter et rembourser même les droits usurpés» (p. 120).

Autrement dit, on ne pouvait rien acheter à moins de racheter le tout : les droits fonciers, retenus par la loi, et les droits personnels abolis.

Et plus loin, nous lisons ce qui suit, chez le même auteur, pourtant si modéré dans ses appréciations :

«Le système de la Constituante s'écroule de lui-même. Cette assemblée de seigneurs et de juristes, peu empressée de détruire entièrement, malgré sa promesse, le régime seigneurial et domanial, après avoir pris soin de conserver les droits les plus considérables» [tous ceux, nous l'avons vu, qui avaient une valeur réelle], «pousse la générosité jusqu'à en permettre le rachat ; mais aussitôt elle décrète, en réalité, l'impossibilité de ce rachat... Le cultivateur avait imploré, exigé des réformes, ou plutôt l'enregistrement d'une révolution déjà faite dans son esprit, et inscrite, il le pensait du oins, dans les faits ; les hommes de loi ne lui donnaient que des mots. Alors il sentit que les seigneurs avaient encore une fois triomphé» (p. 120).

«Jamais législation ne déchaîna une plus grande indignation. Des deux côtés on semblait s'être promis de ne pas la respecter» (p. 212).

Les seigneurs, se sentant soutenus par l'Assemblée nationale, se mirent alors à réclamer avec fureur toutes les redevances féodales que les paysans avaient cru bel et bien enterrées. Ils exigeaient tous les arriérés, et les procès pleuvaient par milliers sur les villages.

D'autre part, les paysans, ne voyant rien venir de l'Assemblée, continuaient dans certaines régions la guerre contre les seigneurs. Un grand nombre de châteaux furent saccagés ou brûlés, tandis qu'ailleurs les titres seuls furent brûlés et les offices des procureurs fiscaux, des baillis et des greffiers furent mis à sac ou brûlés. L'insurrection gagnait en même temps les parties occidentales de la France, et en Bretagne trente-sept châteaux furent brûlés dans le courant de février 1790.

Mais lorsque les décrets de février-mars 1790 parvinrent jusqu'aux campagnes, la guerre aux seigneurs fut encore plus acharnées, et elle s'étendit dans des régions qui n'avaient pas osé se révolter l'été précédent. ainsi, à la séance du 5 juin, on apprend les émeutes de Bourbon-Lancy et du Charolais : on y répand de faux décrets de l'Assemblée, on y demande la loi agraire. A la séance du 2 juin, on lit les rapports sur de grandes insurrections en Bourbonnais, en Nivernais, dans le Berry. Plusieurs municipalités ont proclamé la loi martiale : il y a eu des tués et des blessés. Les «brigands» se sont répandus dans la Campine, et ils ont investi en ce moment la ville de Decize... Grands «excès» aussi dans le Limousin : les paysans demandent que l'on fixe la taxe des grains. «Le projet de rentrer dans les biens adjugés aux seigneurs depuis cent vingt ans est un des articles de leur règlement», dit le rapport. Il s'agit, comme on le voit, de la reprise des terres communales, dérobées aux communes par les seigneurs.

Et partout des faux décrets de l'Assemblée Nationale. En Mars, en avril 1790, on en a publié dans les campagnes, qui intimaient l'ordre de ne payer le pain qu'un sou la livre. La Révolution prenait ainsi les devants sur la Convention et la loi du maximum.

En août, les insurrections populaires continuent. ainsi, dans la ville de Saint-Étienne-en-Forez, le peuple tue un des accapareurs et nomme une nouvelle municipalité qu'il force à baisser le prix du pain ; mais là-dessus la bourgeoisie s'arme et arrête vingt-deux séditieux. C'est d'ailleurs le tableau de ce qui se passe un peu partout, sans parler des grandes luttes, comme celles de Lyon et du Midi.

Alors, – que fait l'Assemblée ? Rend-elle justice aux demandes des paysans ? S'empresse-t-elle d'abolir sans rachat ces droits féodaux, si odieux aux cultivateurs et qu'ils ne paient plus autrement que sous la contrainte ?

Certainement non ! L'Assemblée vote de nouvelles lois draconiennes contre les paysans. Le 2 juin 1790, «l'Assemblée, informée et profondément affligée des excès qui ont été commis par des troupes de brigands et de voleurs (lisez : par les paysans) dans les départements du cher, de la Nièvre et de l'Allier, et qui se sont étendus jusque dans celui de la Corrèze, décrète des mesures contre ces «fauteurs de désordres», et rend les communes responsables solidairement des violences commises.

«Tous ceux, dit l'article premier, qui excitent le peuple des villes et des campagnes à des voies de faits et violences contre les propriétés, possessions et clôtures d'héritages, la vie et sa sûreté des citoyens, la perception des impôts, la liberté de vente et la circulation des denrées, sont déclarés ennemis de la constitution, des travaux de l'Assemblée Nationale, de la Nature et du Roi. La loi martiale sera proclamée contre eux.» (Moniteurdu 6 juin.)

Quinze jours plus tard, le 18 juin, l'Assemblée adopte un décret, en neuf articles, encore plus durs. Il mérite d'être cité.

L'article premier dispose que tous les redevables des dîmes, tant ecclésiastiques qu'inféodées, sont tenus «de les payer la présente année seulement, à qui de droit en la matière accoutumée...» sur quoi le paysan se demandait, sans doute, si un nouveau décret n'allait pas les imposer encore pour une ou deux années – et ne payait pas.

En vertu de l'article 2, «les redevances de champarts, terriers, agriers comptants et autres redevances payables en nature, qui n'ont pas été supprimées sans indemnités, seront tenus de les acquitter l'année présente et les années suivantes, de la manière accoutumée... conformément aux décrets rendus le 3 mars et le 4 mai derniers».

L'article 3 déclare que nul ne pourra, sous prétexte de litige, refuser le paiement des dîmes, ni des champarts, etc.

Et surtout il est défendu «d'apporter aucun trouble aux perceptions». En cas d'attroupement, les municipalités, en vertu du décret du 20-23 février, doivent procéder avec sévérité.

Ce décret du 20-23 février 1790 est frappant. Il ordonne aux municipalités d'intervenir et de proclamer la loi martiale, chaque fois qu'il y aura un attroupement. Si elles négligent de le faire, les officiers municipaux sont rendus responsables de tous les dommages subis par les propriétaires. Et non seulement les officiers, mais «tous les citoyens pouvant concourir au rétablissement de l'ordre public, toute la communauté sera responsable des deux tiers des dommages.» chaque citoyen pourra demander l'application de la loi martiale, et alors seulement, il pourra être relevé de sa responsabilité.

Ce décret eût été encore plus mauvais si les possédants n'avaient commis une faute tactique. Copiant une loi anglaise, ils voulurent introduire une clause d'après laquelle la troupe ou la milice pourrait être appelée, et dans ce cas «la dictature royale» devait être proclamée dans la localité. La bourgeoisie prit ombrage de cette clause, et après de longues discussions, on laissa aux municipalités bourgeoises le soin de proclamer la loi martiale, de se prêter mutuellement main-forte, sans déclarer la dictature royale. En outre, les communautés de village furent rendues responsables des dommages que pouvait subir le seigneur, si elles n'avait pas fusillé et pendu à temps les paysans qui refusaient de payer les droits féodaux.

La loi du 18 juin 1790 confirmait tout cela. Tout ce qui avait une vraie valeur dans les droits féodaux, tout ce qui pouvait être représenté, par toute sorte de finasseries légales, comme se rattachant à la possession de la terre, devait être payé, comme auparavant. Et quiconque refusait, était contraint par la fusillade et la potence, rendues obligatoires. Parler contre le paiement des droits féodaux devenait déjà un crime, que l'on payait de sa tête si la loi martiale était proclamée (1).

Tel fut l'héritage de l'Assemblée Constituante, dont on nous a dit de si belles choses. Car tout cela resta tel quel, jusqu'en 1792. On ne s'occupa plus des droits féodaux que pour préciser certaines règles du rachat des redevances féodales, se plaindre de ce que personne parmi les paysans ne voulait rien acheter (loi du 3-9 mai 1790), et encore une fois réitérer en 1791 (loi du 15-19 juin) les menaces contre les paysans qui ne payaient pas.

Les décrets de février 1790, c'est tout ce que l'Assemblée Constituante a su faire pour abolir l'odieux régime féodal, et ce ne sera qu'en juin 1793, après l'insurrection du 31 mai, que le peuple de Paris obligera la convention «épurée» à prononcer l'abolition réelle des droits féodaux.

Ainsi, retenons bien ces dates :

Le 4 août 1789, – abolition, en principe, du régime féodal ; abolition de la mainmorte personnelle, du droit de chasse et de la justice patrimoniale.

Du 5 au 11 août, – reconstitution partielle de ce régime par des actes qui imposent le rachatde toutes les redevances féodales ayant une valeur quelconque.

Fin 1789 et 1790, – expéditions des municipalités urbaines contre les paysans insurgés, et pendaisons de ceux-ci ;

Février 1790, – rapport du comité féodal, constatant que la jacquerie se répand.

Mars et juin 1790, – lois draconiennes contre les paysans qui ne paient pas les redevances féodales, ou prêchent leur abolition. Les soulèvements reprennent de plus belle.

Juin 1791, – nouvelle confirmation de ce décret. Réaction sur toute la ligne. Les insurrections des paysans continuent.

Et, seulement en juin 1792, comme nous allons le voir, à la veille même de l'invasion des Tuileries par le peuple, et en août 1792, après la chute de la royauté, l'Assemblée fera les premiers pas décisifs contre les droits féodaux.

Et enfin, ce ne sera qu'en juillet 1793, après l'expulsion des Girondins, que l'abolition définitive, sans rachat, des droits féodaux sera prononcée.

Voilà le vrai tableau de la Révolution.

Une autre question, d'une portée immense pour les paysans, était évidemment celle des terres communales.

Partout (dans l'Est, le Nord-Est, le Sud-Est) où les paysans se sentaient la force de le faire, ils cherchaient à rentrer en possession des terres communales, dont une immense partie leur avait été enlevée par la fraude, ou sous prétexte de dettes, avec l'aide de l'État, – surtout depuis le règne de Louis XIV (décret de 1669). Seigneurs, clergé, moines, bourgeois du village et des villes – tous en avaient eu leur part.

Cependant il restait encore beaucoup de ces terres en possession communale, et les bourgeois des alentours les convoitaient avec avidité. Aussi l'Assemblée Législative s'empressa-t-elle de faire une loi (le 1er août 1791) qui autorisa la vente des terres communales aux particuliers.C'était donner carte blanche pour le pillage de ces terres.

Les assemblées des communes villageoises étaient composées alors, en vertu de la nouvelle loi municipale votée par l'Assemble Nationale, en décembre 1789), exclusivement de quelques députés, élus parmi les riches bourgeois du village, par les citoyensactifs– c'est-à-dire les paysans riches, à l'exclusion des pauvres qui n'avaient pas de cheval pour cultiver la terre. Et ces assemblées villageoises s'empressèrent évidemment de mettre en vente les terres communales, dont une large partie fut acquise à bas prix par les bourgeois du village.

Quant à la masse des paysans pauvres, elle s'opposait de toutes ses forces à cette destruction de la possession collective du sol, comme elle s'y oppose aujourd'hui en Russie.

D'autre part, les paysans, tant riches que pauvres, faisaient des efforts pour faire rentrer les villages en possession des terres communales qui leur avaient été enlevées par les seigneurs, les moines et des bourgeois : les uns dans l'espoir de s'en approprier ne partie, et les autres dans l'espoir de les garder pour la commune. tout cela, bien entendu, avec l'infinie variété des situations dans les diverses parties de la France.

Eh bien ! C'est à cette reprise, par les communes, des terres communales, enlevées pendant deux siècles aux communes villageoises par les seigneurs et les bourgeois, que la Constituante, la Législative et même la Convention s'opposèrent jusqu'en juin 1793. Il fallut emprisonner les guillotiner le roi, et chasser les Girondins de la convention pour y arriver.

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Pierre Kropotkine La Grande Révolution (1789-1793 ) 3ème partie
Pierre Kropotkine La Grande Révolution (1789-1793 ) 3ème partie
Pierre Kropotkine La Grande Révolution (1789-1793 ) 3ème partie

Nous venons de voir quelles étaient les conditions économiques dans les villages, au cours de l'année 1790. elles étaient telles que si les insurrections paysannes n'avaient pas continué malgré tout, les paysans, affranchis dans leurs personnes, restaient toujours sous le joug économique du régime féodal, - comme il est arrivé en Russie où la féodalité fut abolie, en 1861, par la loi, mais non par une révolution.

Mais outre ce conflit qui surgissait entre la bourgeoisie arrivant au pouvoir et le peuple, il y avait aussi toute l'œuvre politiquede la Révolution, qui non seulement restait inachevée en 1790, mais se trouvait même entièrement remise en question.

Lorsque la première panique, produite en 1789 par la poussée inattendue du peuple, fut passée, la Cour, les nobles, les riches et les prêtres s'empressèrent de s'unir afin d'organiser la réaction. Et bientôt, ils se sentirent si bien soutenus et si puissants, qu'ils se mirent à rechercher les moyens d'écraser la Révolution et de rétablir la Cour et la noblesse dans leurs droits, perdus pour le moment.

Tous les historiens parlent sans doute de cette réaction ; mais ils n'en montrent pas encore toute la profondeur, ni toute l'extension. Au fait, on peut dire que pendant deux années, depuis l'été de 1790 jusqu'à l'été de 1792, toute l'œuvre de la Révolution fut mise en suspens. On en était à se demander : est-ce la Révolution qui va l'emporter, ou la contre-révolution ? Le fléau de la balance oscillait entre les deux. Et c'est en complet désespoir de cause que les «chefs d'opinion» de la Révolution se décidèrent enfin, en juin 1792, à faire une fois de plus appel à l'insurrection populaire.

Il faut reconnaître que si l'Assemblée Constituante, et après elle la Législative, s'opposaient à l'abolition révolutionnaire des droits féodaux et à la révolution populaire en général, elles surent accomplir cependant une œuvre immense pour la destruction des pouvoirs de l'ancien régime – du roi et de la Cour – ainsi que pour la création du pouvoir politique de la bourgeoisie, devenant maîtresse de l'État. Et lorsqu'ils voulurent exprimer sous forme de lois la nouvelle constitution du tiers état, les législateurs de ces deux Assemblées procédèrent, il faut le reconnaître, avec énergie et sagacité.

Ils surent saper le pouvoir des nobles et trouver l'expression des droits du citoyen dans une Constitution bourgeoise. Ils élaborèrent une constitution départementale et communale, capable d'opposer une digue à la centralisation gouvernementale, et ils s'appliquèrent, en modifiant les lois sur l'héritage, à démocratiser la propriété, à répandre les propriétés entre un plus grand nombre de personnes.

Ils détruisirent pour toujours les distinctions politiques entre les divers «ordres», – clergé, noblesse, tiers-état, ce qui, pour l'époque, était immense : il suffit de voir avec quelle difficulté cela se fait encore en Allemagne, ou en Russie. Ils abolirent les titres de noblesse et les privilèges sans nombre qui existaient alors, et ils surent trouver des bases plus égalitaires pour l'impôt. Ils surent éviter la formation d'une chambre haute, qui eût été une forteresse de l'aristocratie. Et, par la loi départementale de décembre 1789, ils firent quelque chose d'immense pour faciliter la Révolution : ils abolirent tout agent du pouvoir central en province.

Ils enlevèrent enfin à l'Église ses riches possessions et ils firent des membres du clergé de simples fonctionnaires de l'État. L'armée fut réorganisée ; de même les tribunaux. L'élection des juges fut laissée au peuple. Et en tout cela, les bourgeois législateurs surent éviter trop de centralisation. Bref, au point de vue législation,nous les voyons hommes habiles, énergiques, et nous trouvons chez eux un élément de démocratisme républicain et d'autonomie, que les partis avancés contemporains ne savent pas suffisamment apprécier.

Et cependant, malgré toutes ces lois, il n'y avait encore rien de fait. La réalité ne répondait pas à la théorie.Car – et c'est là l'erreur générale de ceux qui ne connaissent pas de près le fonctionnement de la machine gouvernementale, – il existe tout un abîme entre une loi que l'on vient de promulguer et son exécution pratique dans la vie.

Il est aisé de dire : «Les propriétés des congrégations passeront aux mains de l'État.» Mais comment cela se fera-t-il en réalité ? Qui viendra, par exemple, das l'abbaye de Saint-Bernard, à Clairvaux, dire à l'abbé et aux moines de s'en aller ? Qui les chassera, s'ils ne s'en vont pas de bonne volonté ? Qui les empêchera, secourus par toutes les dévotes des villages voisins, de revenir demain et de chanter la messe dans l'abbaye ? Qui organisera la vente de leurs propriétés d'une façon efficace ? Qui fera, enfin, des beaux édifices de l'abbaye, un hospice pour les vieillards, comme le fit, en effet, plus tard, le gouvernement révolutionnaire ? On sait, en effet, que si les sections de Paris n'avaient pas pris en main la vente des biens du clergé, la loi sur cette vente ne recevait même pas un commencement d'exécution.

En 1790, 1791, 1792, l'ancien régime était encore là, debout, prêt à se reconstituer en entier – sauf quelques légères modifications, – tout comme le second empire fut prêt à renaître à chaque instant, du temps de Thiers et de Mac-Mahon. Le clergé, la noblesse, l'ancien fonctionnarisme, et surtout l'ancien esprit, étaient prêts à relever la tête - et à écrouer ceux qui avaient osé se ceindre de l'écharpe tricolore. Ils en guettaient l'occasion, ils la préparaient. Du reste, les nouveaux directoires des départements, fondés par la Révolution, mais composés de riches, étaient des cadres tout prêts pour rétablir l'ancien régime. C'étaient des citadelles de la contre-révolution.

L'Assemblée Constituante et la Législative avaient fait nombre de lois, dont on admire jusqu'à présent la lucidité et le style - et cependant l'immense majorité de ces lois restaient lettre morte. Sait-on que plus des deux tiers des lois fondamentales faites entre 1789 et 1793 n'ont jamais reçu un simple commencement d'exécution ?

C'est qu'il ne suffit pas de faire une nouvelle loi. Il faut encore, presque toujours, créer le mécanisme pour l'appliquer. Et pour peu que la nouvelle loi frappe un privilège invétéré, il faut mettre en jeu toute une organisation révolutionnaire afin que cette loi soit appliquée dans la vie avec toutes ses conséquences. Voyez seulement le peu de résultats que produisirent toutes les lois de la Convention sur l'instruction gratuite et obligatoire : elles sont restées lettre morte !

Aujourd'hui même, malgré la concentration bureaucratique et les armées de fonctionnaires qui convergent vers leur centre à Paris, nous voyons que chaque nouvelle loi, si minuscule que soit sa portée, demande des années pour passer dans la vie. Et encore, – combien de fois ne se trouve-t-elle pas complètement mutilée dans ses applications ! Mais à l'époque de la grande Révolution, ce mécanisme de la bureaucratie n'existait pas ; il prit plus de cinquante ans pour atteindre son développement actuel.

Mais alors, comment les lois de l'Assemblée pouvaient-elles entrer dans la vie, sans que la Révolution de faitfût accomplie dans chaque ville, dans chaque hameau, dans chacune des trente-six mille communes de la France !

Eh bien ! tel fut l'aveuglement des révolutionnaires appartenant à la bourgeoisie que, d'une part, ils prirent toutes les mesures pour que e peuple, les pauvres, qui seuls se lançaient de cœur dans la révolution, n'eussent pas une trop grande part dans la gestion des affaires communales, et, d'autre part, ils s'opposèrent de toutes leurs forces à ce que la révolution éclatât et s'accomplit dans chaque ville et village.

Pour qu'une œuvre vitale sortît des décrets de l'Assemblée, il fallait le désordre.Il fallait que dans chaque petite localité des hommes d'action, des patriotes, haïssant l'ancien régime, vinssent s'emparer de la municipalité ; qu'ils fissent une révolution dans le hameau ; que tout l'ordre de la vie fût bouleversé ; que toutes les autorités fussent ignorées ; il fallait que la révolution fût socialesi l'on voulait que la révolution politiquepût s'accomplir.

Il fallait que le paysan prît la terre et y fît passer la charrue, sans attendre l'ordre de l'autorité, lequel évidemment ne serait jamais venu. Il fallait, en un mot, qu'une vie nouvelle commençât dans le hameau. Mais sans désordre, sans beaucoup de désordresocial,cela ne pouvait se faire.

Or, ce désordre, les législateurs voulurent précisément l'empêcher !...

Non seulement ils avaient éliminé le peuple de l'administration, au moyen de la loi municipale de décembre 1789, qui remettait le pouvoir administratif aux mains des citoyens actifs,et sous le nom de citoyens passifsen excluait tous les paysans pauvres et presque tous les travailleurs des villes ; non seulement elle remettait ainsi tout le pouvoir en province à la bourgeoisie – elle armait cette bourgeoisie de pouvoirs de plus en plus menaçants pour empêcher la gent pauvre de continuer ses révoltes.

Et cependant, ce n'étaient que les révoltes de ces pauvres qui allaient permettre plus tard, en 1792 et 1793, de porter le coup de grâce à l'ancien régime (1).

Voici donc sous quel aspect se présentaient les événements.

Les paysans, qui avaient commencé la révolution, comprenaient parfaitement qu'il n'y avait rien de fait. L'abolition des servitudespersonnellesavait seulement réveillé leurs espérances. Il s'agissait maintenant d'abolir les lourdes servitudes économiques de fait – pour toujours, et sans rachat, bien entendu. En outre, le paysan voulait reprendre possession des terres communales.

Ce qu'il en avait déjà repris, en 1789, il tenait d'abord à le garder et à obtenir pour cela la sanction du fait accompli. Ce qu'il n'avait pas réussi à reconquérir, il voulait l'avoir, sans tomber pour cela sous le coup de la loi martiale.

Mis à ces deux volontés du peuple la bourgeoisie s'opposait de toutes ses forces. Elle avait profité de la révolte dans les campagnes en 17899 contre le féodalisme, pour commencer ses premières attaques contre le pouvoir absolu du roi, les nobles et le clergé. Mais, dès qu'une première ébauche de constitution bourgeoise fut votée et acceptée par le roi, – avec toute latitude de la violer, – la bourgeoisie s'arrêta, effrayée devant les conquêtes rapides que faisait l'esprit révolutionnaire au sein du peuple.

Les bourgeois comprenaient en outre que les biens des seigneurs allaient passer dans leurs mains ; et ils voulaient ces biens intacts, avec tous les revenus additionnels que représentaient les servitudes anciennes, transformées en paiements en argent. On verrait plus tard si un jour il ne serait pas avantageux d'abolir les restes de ces servitudes ; et alors on le ferait légalement, avec «méthode», avec «ordre». Car si l'on tolérait seulement le désordre, – qui sait où s'arrêterait le peuple ? Ne parlait-il pas déjà d'«égalité», de «loi agraire», de «nivellement de fortunes», de «fermes ne dépassant pas cent-vingt aux arpents» ?

Et quant aux villes, aux artisans et à toute la population laborieuse des cités, il en allait de même que dans les villages. Les maîtrises et les jurandes, sont la royauté avait su faire autant d'instruments d'oppression, avaient été abolies. Les restes de servitude féodale, qui existaient encore en grand nombre dans les villes, comme dans les campagnes, avaient été supprimés lors des insurrections populaires de l'été de 1789. Les justices seigneuriales avaient disparu, et les juges étaient élus par le peuple, pris dans la bourgeoisie possédante.

Mais c'était, au fond, fort peu de choses. Le travail manquait dans les industries, et le pain se vendait à des prix de famine. La masse des ouvriers voulait bien patienter, pourvu que l'on travaillât à établir les règnes de la Liberté, de l'Égalité, de la Fraternité. Mais puisque cela ne se faisait pas, elle perdait patience. Et le travailleur demandait alors que la Commune de Paris, que la municipalité de Rouen, de Nancy, de Lyon, etc., fissent elles-mêmes des approvisionnements pour vendre le blé au prix de revient. Il demandait que l'on taxât le blé chez les marchands, que l'on fît des lois somptuaires, que les riches fussent taxés d'un impôt forcé et progressif ! Mais alors la bourgeoisie, qui s'était armée dès 1789, alors que les citoyens passifs restaient sans armes, sortait dans la rue, déployait le drapeau rouge, en intimant au peuple l'ordre de se disperser et fusillait les révoltes à bout portant. On le fit à Paris en juillet 1791 et un peu partout dans toute la France.

Et la Révolution s'arrêtait dans sa marche. La royauté se sentait revenir à la vie. Les émigrés se frottaient les mains à Coblentz et à Mitau. Les riches relevaient la tête et se lançaient dans des spéculations effrénées.

Si bien que depuis l'été de 1790 jusqu'à juin 1792, la contre-révolution put se croire triomphante.

Il est tout naturel d'ailleurs qu'une révolution aussi importante que celle qui s'accomplit entre 1789 et 1793 ait eu ses moments d'arrêt et même de recul. Les forces dont disposait l'ancien régime étaient immenses, et, après avoir subi un premier échec, elles devaient bien se reconstituer pour opposer une digue à l'esprit nouveau.

Ainsi la réaction qui se produisit dès les premiers mois de 1790, et même dès décembre 1789, n'offre-t-elle rien d'imprévu. Mais si cette réaction fut si forte qu'elle put durer jusqu'en juin 1792, et si, malgré tous les crimes de la Cour, elle devint assez puissante pour qu'en 1791 toute la révolution fût remise en question, – c'est qu'elle ne fut pas seulement l'œuvre des nobles et du clergé, ralliés sous le drapeau de la royauté. C'est que la bourgeoisie aussi - cette force nouvelle constituée par la Révolution elle-même – vint apporter son habileté aux affaires, son amour de l'«ordre» et de la propriété, et sa haine du tumulte populaire, pour appuyer les forces qui cherchaient à enrayer la révolution. C'est qu'aussi le grand nombre des hommes instruits, des «intellectuels» dans lesquels le peuple avait mis sa confiance, – dès qu'ils aperçurent les premières lueurs d'un soulèvement populaire,lui tournèrent le dos et s'empressèrent de rentrer dans les rangs des défenseurs de l'ordre,afin de mater le peuple et d'opposer une digue à ses tendances égalitaires.

Renforcés de cette façon, les contre-révolutionnaires ligués contre le peuple réussirent si bien, que si les paysans n'avaient continué leurs soulèvements dans les campagnes, et si le peuple des villes, voyant l'étranger envahir la France, ne s'était soulevé de nouveau pendant l'été de 1792, la Révolution s'arrêtait dans sa marche, sans rien avoir fait de durable.

En général, la situation était bien sombre en 1790. «Déjà l'aristocratie pure des riches est établie sans pudeur», écrivait Loustalot, le 28 novembre 1789, dans les Révolutions de Paris.«Qui sait si déjà ce n'est pas un crime de lèse-nation que d'oser dire : La nation est le souverain ?(2)» Mais depuis lors, la réaction avait gagné beaucoup de terrain, elle en gagnait à vue d'œil.

Dans son grand travail sur l'histoire politique de la Grande Révolution, M. Aulard s'est appliqué à faire ressortir l'opposition que l'idée d'une forme républicaine de gouvernement rencontrait dans la bourgeoisie et chez les «intellectuels» de l'époque, – alors même que les trahisons de la Cour et des monarchistes imposaient déjà la République. En effet, alors qu'en 1789 les révolutionnaires procédaient comme s'ils voulaient se passer entièrement de la royauté, – il se produisit un mouvement décidément monarchiste, parmi ces mêmes révolutionnaires, à mesure que le pouvoir constitutionnel de l'Assemblée s'affermissait (3). On peut même dire plus. Après les 5 et 6 octobre 1789 et la fuite du roi en juin 1791, chaque fois que le peuple se montrait comme une force révolutionnaire, la bourgeoisie et ses chefs d'opinion devenaient de plus en plus monarchistes.

C'est un fait très important ; mais il ne faut pas oublier, non plus, que l'essentiel pour la bourgeoisie et les intellectuels fut laconservation des propriétés,comme on s'exprimait alors. On voit, en effet, cette question du maintien des propriétéspasser comme un fil noir à travers toute la Révolution, jusqu'à la chute des Girondins (4). Il est même certain que si la République faisait si grand'peur aux bourgeois, et même aux Jacobins ardents (alors que les Cordeliers l'acceptaient volontiers), c'est que chez le peuple l'idée de république se liait avec celle d'égalité,et que celle-ci se traduisait en demandant l'égalité des fortuneset la loi agraire,– formules des niveleurs, des communistes, des expropriateurs, des «anarchistes» de l'époque.

Aussi est-ce surtout pour empêcher le peuple de porter atteinte au principe sacro-saint de la propriété, que la bourgeoisie s'empressa de mettre un frein à la Révolution. Dès octobre 1789, l'Assemblée vota déjà la fameuse loi martiale, qui permit de fusiller les paysans révoltés, et plus tard, en juillet 1791, de massacrer le peuple de Paris. Elle entrava de même l'arrivée à Paris d'hommes du peuple des provinces, pour la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Et elle prit une série de mesures contre les sociétés révolutionnaires locales qui faisaient la force de la Révolution populaire, - au risque de tuer de cette façon ce qui avait té le germe de son propre avenir.

En effet, dès les premiers débuts de la Révolution, des milliers d'associations politiques avaient surgi dans toute la France. Ce n'étaient pas seulement les assemblées primaires ou électorales, continuant à se réunir. Ce n'étaient pas non plus les nombreuses sociétés jacobines, ralliées à la Société mère de Paris. C'étaient surtout les Sections, les Sociétés populaires et les Sociétés fraternelles, qui surgirent spontanément et souvent sans formalité aucune. C'étaient des milliers de comités et de pouvoirs locaux, presque indépendants, qui se substituaient au pouvoir royal qui aidaient à répandre dans le peuple l'idée de la révolution égalitaire, sociale.

Eh bien ! c'est à écraser, à paralyser, ou tout au moins à démoraliser ces mille centres locaux que la bourgeoisie s'appliqua avec ardeur ; et elle y réussit si bien que la réaction monarchiste, cléricale et nobiliaire, commença à prendre le dessus dans les villes et les bourgades de bien plus de la moitié de la France.

Bientôt, on allait recourir aux poursuites judiciaires et, en janvier 1790, Necker obtenait un décret d'arrestation contre Marat, qui avait franchement épousé la cause du peuple, des va-nu-pieds. Craignant une émeute populaire, on mit sur pied de l'infanterie et de la cavalerie pour incarcérer le tribun ; on brisa ses presses, et Marat fut obligé, en pleine Révolution, de se réfugier en Angleterre. Rentré quatre mois plus tard, il dut presque tout le temps se cacher, et en décembre 1791, il fut forcé encore une fois de traverser le canal.

Bref, la bourgeoisie et les intellectuels, défenseurs des propriétés, firent si bien pour briser l'élan populaire qu'ils arrêtèrent la Révolution elle-même. A mesure que l'autorité de la bourgeoisie se constituait, on voyait l'autorité du roirefaire sa virginité.

«La véritable Révolution, ennemie de la licence, se consolide chaque jour», écrivait le monarchiste Mallet du Pan en juin 1790. Et il disait vrai. Trois mois plus tard, la contre-révolution se sentait déjà si puissante, qu'elle jonchait de cadavres les rues de Nancy.

Au début, l'esprit de la Révolution avait peu touché l'armée, composée à cette époque de mercenaires, en partie étrangers, – allemands et suisses. Il y pénétrait cependant peu à peu. La fête de la Fédération, à laquelle des délégués des soldats furent invités à prendre part, comme citoyens, y contribua de son côté, et dans le courant du mois d'août il se produisit un peu partout et surtout dans les garnisons de l'Est, une série de mouvements parmi les soldats. Ils voulaient forcer leurs officiers à rendre compte des sommes qui avaient passé par leurs mains et à restituer celles qu'ils avaient soustraites aux soldats. Ces sommes étaient énormes : elles se montaient jusqu'à plus de 240.000 livres dans le régiment de Beauce, à 100.000, et même jusqu'à deux millions dans d'autres garnisons. L'effervescence allait en grandissant ; mais, comme on pouvait s'y attendre avec des hommes abrutis par un long service, une partie d'entre eux restait attachée aux officiers, et les contre-révolutionnaires profitèrent de cette division pour provoquer des conflits et des bagarres sanglantes entre les soldats eux-mêmes. Ainsi, à Lille, quatre régiments se battaient entre eux - les royalistes contre les patriotes – et laissaient sur place cinquante tués et blessés.

Il est fort probable que, les conspirations royalistes ayant redoublé d'activité depuis la fin de 1789, surtout parmi les officiers de l'armée de l'Est commandée par Bouillé, il entrait dans les plans des conspirateurs de profiter de la première révolte des soldats, pour la noyer dans le sang, en s'aidant des régiments royalistes restés fidèles à leurs chefs.

L'occasion se présenta bientôt à Nancy.

L'Assemblée nationale, en apprenant cette agitation parmi les militaires, vota, le 6 août 1790, une loi qui diminuait les effectifs de l'armée, défendait les «associations délibérantes» des soldats dans les régiments, mais en même temps ordonnait aussi que les comptes d'argent fussent rendus sans retard par les officiers à leurs régiments.

Dès que ce décret fut connu à Nancy, le 9, les soldats - surtout les suisses du régiment de Châteauvieux (pour la plupart, Vaudois et Genevois) – demandèrent des comptes à leurs officiers. Ils enlevèrent la caisse de leur régiment pour la placer sous la sauvegarde de leurs sentinelles, menacèrent leurs chefs et envoyèrent huit délégués à Paris pour plaider leur cause devant l'Assemblée nationale. Les mouvements des troupes autrichiennes à la frontière vinrent accroître la fermentation.

L'Assemblée, entre temps, sur de faux rapports, parvenus de Nancy, et poussée par le commandant des gardes nationaux, Lafayette, auquel la bourgeoisie avait pleine confiance, vota le 16 un décret condamnant les soldats pour leur indiscipline, et ordonnant aux garnisons et aux gardes nationales de la Meurthe de «réprimer les auteur de la rébellion». Leurs délégués furent arrêtés, et Lafayette lança de son côté une circulaire, convoquant les gardes nationales des bourgs voisins de Nancy pour combattre la garnison révoltée de cette ville.

Cependant à Nancy même tout semblait s'arranger paisiblement. La plupart des hommes révoltés avaient même signé «un acte de repentir» Mais apparemment cela ne faisait pas l'affaire des royalistes (5).

Bouillé sortait le 28 de Metz à la tête de trois mille soldats fidèles, avec la ferme intention de frapper à Nancy le grand coup désiré contre les rebelles.

La duplicité du directoire du département et de la municipalité de Nancy aida à réaliser ce plan, et alors que tout pouvait encore s'arranger à l'amiable, Bouillé posa à la garnison des conditions impossibles et engagea le combat. Ses soldats firent un carnage épouvantable dans Nancy, ils tuaient les citoyens aussi bien que les soldats révoltés, et pillaient les maisons.

Trois mille cadavres gisant dans les rues, tel fut le résultat de ce combat, après quoi vinrent les représailles «légales». Trente-deux soldats rebelles furent exécutés et périrent sur la roue, quarante et un furent envoyés aux travaux forcés.

Le roi s'empressa d'approuver par une lettre «la bonne conduite de M. Bouillé» ; l'Assemblée nationale remercia les assassins ; et la municipalité de Paris célébra une fête funéraire en l'honneur des vainqueurstués dans la bataille. Personne n'osa protester, – Robespierre pas plus que les autres. C'est ainsi que se terminait l'année 1790. La réaction, en armes, prenait le dessus.

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La Grande Révolution est pleine d'événements tragiques au plus haut degré. La prise de la Bastille, la marche des femmes sur Versailles, l'assaut des Tuileries et l'exécution du roi ont retenti dans le monde entier. Nous en avons appris les dates dès notre enfance. Cependant, à côté de ces grandes dates, il y en a d'autres, dont on oublie souvent de parler, mais qui eurent, selon nous, une signification encore plus haute pour résumer l'esprit de la Révolution à un momet donné et pour déterminer sa marche à venir.

Ainsi, pour la chute de la royauté, le moment le plus significatif de la Révolution, – celui qui en résume le mieux la première partie et qui va désormais donner à toute sa marche un certain caractère populaire, - c'est le 21 juin 1791 : cette nuit mémorable, lorsque des inconnus, des hommes du peuple, arrêtèrent le roi fugitif et sa famille à Varennes, au moment où ils allaient franchir la frontière et se jeter dans les bras de l'étranger. De cette nuit date la chute de la royauté. De ce moment, le peuple entre en scène pour repousser les politiciens à l'arrière-plan.

On connaît l'aventure. Tout un complot avait été ourdi à Paris pour faire évader le roi et lui permettre de se rendre de l'autre côté de la frontière, où il se mettrait à la tête des émigrés et des armées allemandes. La cour avait conçu ce plan dès septembre 1789, et il paraît que Lafayette en était averti (1).

Que les royalistes aient vu dans cette évasion le moyen de mettre le roi en sûreté et de maîtriser en même temps la Révolution, cela se comprend. Mais nombre de révolutionnaires de la bourgeoisie favorisaient aussi ce plan : les Bourbons une fois hors de France, pensaient-ils, on mettrait Philippe d'Orléans sur le trône et on se ferait octroyer par lui une constitution bourgeoise, sans avoir besoin du concours, toujours dangereux, des révoltes populaires.

Le peuple déjoua ce plan.

Un «inconnu,» Drouet, ex-maître de postes, reconnaît le roi au passage, dans un hameau. Mais la voiture royale part déjà au galop. Alors Drouet et un de ses amis, Guillaume, se lancent dans la nuit, à bride abattue, à la poursuite de la voiture. Les forêts de long de la route sont battues, ils le savent, par les hussards qui étaient venus sur la grand'route pour recevoir la voiture royale au Pont-de Somme-Vesle, mais qui, ne la voyant pas venir et craignant l'hostilité du peuple, se sont retirés dans les bois. Drouet et guillaume parviennent cependant à éviter ces patrouilles en suivant les sentiers, qu'ils connaissent, mais ils ne rejoignent la voiture royale qu'à Varennes, où un délai imprévu l'avait retenue, – le relais et les hussards ne se trouvant pas à l'endroit précis du rendez-vous désigné, – et là, Drouet, prenant un peu les devants, a juste le temps de courir chez un ami, un cabaretier. – Es-tu bon patriote, toi ? – Je crois bien ! – Alors, allons arrêter le roi !

Et ils barrent d'abord, sans bruit, le chemin à la lourde berline royale, en plaçant en travers du pont de l'Aire une voiture chargée de meubles, qui par hasard se trouvait là. Puis, suivis de quatre ou cinq citoyens, armés de fusils, ils arrêtent les fugitifs au moment même où leur voiture, descendant de la Ville Haute vers le pont de l'Aire, s'engage sous la voûte de l'église Saint-Gençoult (2).

Drouet et ses amis font descendre les voyageurs, malgré leurs protestations et, en attendant que la municipalité vérifie leurs passeports, les font passer dans l'arrière-boutique de l'épicier Sauce. Là, le roi, ouvertement reconnu par un juge résidant à Varennes, se voit forcé d'abandonner son rôle de domestique de «Madame Korff» et, toujours fourbe, se met à plaider les dangers que sa famille courait à Paris, de la part d'Orléans, pour excuser son évasion.

Mais le peuple ne se laisse pas tromper. Il a saisi de suite les plans et la trahison du roi. Le tocsin sonne, et se répand dans la nuit, de Varennes dans la campagne, de village en village, faisant accourir de toutes parts les paysans armés de fourches et de bâtons. Ils gardent le roi, en attendant venir le jour, et deux paysans, la fourche à la main, font sentinelle à sa porte.

Les paysans accourent par milliers sur toute la route, de Varennes à Paris, et paralysent les hussards et les dragons de Bouillé, auxquels Louis XVI s'était fié pour son évasion. A Sainte-Menehould le tocsin sonnait déjà, immédiatement près le départ de la voiture royale ; de même à Clermont-en-Argonne. A Sainte-Menehould le peuple a même désarmé les dragons venus pour faire escorte au roi ; il fraternise maintenant avec eux. A Varennes, les soixante hussards allemands qui y étaient venus pour escorter le roi jusqu'à sa encontre avec Bouillé, et qui se tenaient postés dans la Ville Basse, de l'autre côté de l'Aire, sous les ordres du sous-lieutenant Rohrig, se montrent à peine. L'officier a disparu, sans que l'on ait jamais su depuis e qu'il est devenu ; et quand à ses soldats, après avoir bu toute la journée avec les habitants (qui ne les insultaient pas, mais les gagnaient à leur cause en fraternisant avec eux), ils ne prennent plus aucun intérêt au roi. Ils boivent maintenant en criant : Vive la nation !pendant que toute la ville, mise sur pied par le tocsin, se masse aux alentours de la boutique de Sauce.

Les approches de Varennes sont barricadés pour empêcher les hulans de Bouillé de pénétrer dans la ville. Et, dès la pointe du jour, les cris : A Paris ! à Paris !retentissent dans la foule.

Ils ne font que redoubler, lorsque vers les dix heures du matin arrivent deux commissaires que Lafayette d'une part et l'Assemblée d'autre part ont envoyés le 21 au matin pour faire arrêter le roi et sa famille. Qu'ils partent ! Il faut qu'ils partent ! Nous les traînerons de force dans la voiture !crient les paysans, furieux lorsqu'ils voient Louis XVI chercher à gagner du temps, en attendant l'arrivée de Bouillé et de ses hulans. Alors, après avoir détruit les papiers compromettants, qu'ils emportaient dans leur voiture, le roi et sa famille se voient obligés de se mettre en route.

Le peuple les ramène prisonniers à Paris. C'en était fait de la royauté. Elle tombait dans l'opprobre.

Au 14 juillet 1789, la royauté avait perdu sa forteresse, mais elle avait gardé sa force morale, son prestige. Trois mois plus tard, le 6 octobre, le roi devenait l'otage de la Révolution, mais le principe monarchiste restait toujours debout. Le roi, autour duquel se ralliaient les possédants, restait encore très puissant. Les Jacobins eux-mêmes n'osaient l'attaquer.

Mais, cette nuit que le roi, déguisé en domestique et gardé par les paysans, passa dans l'arrière-boutique d'un épicier de village, coudoyé par les «patriotes», à la lumière d'une chandelle plantée dans une lanterne, - cette nuit où le tocsin sonna pour empêcher le roi de trahir la nation, et où les paysans accourent pour le restituer prisonnier au peuple de Paris, – cette nuit la royauté s'effondrait pour toujours. Le roi, autrefois symbole de l'unité nationale, perdait sa raison d'être en devenant le symbole de l'union internationale des tyrans contre les peuples. Tous les trônes en Europe s'en ressentirent.

En même temps, le peuple entrait en lice pour forcer désormais la main aux meneurs politiques. Ce Drouet qui agit de sa propre initiative et déjoue les plans des politiciens ; ce villageois qui, dans la nuit, de son propre élan, pousse sa bête et lui fait franchir au galop côtes et vallons, à la poursuite du traître séculaire – le roi, – c'est l'image du peuple qui, dès lors, à chaque moment critique de la Révolution, va prendre les affaires en mains et dominer les politiciens.

L'envahissement des Tuileries par le peuple au 20 juin 1792, la marche des faubourgs de Paris contre les Tuileries le 10 août 1792, la déchéance et le reste, tous ces grands événements s'ensuivront désormais comme une nécessité historique.

L'idée de roi, lorsqu'il essaya de s'évader, était de se mettre à la tête de l'armée que commandait Bouillé, et, soutenu par une armée allemande, de marcher sur Paris. La capitale une fois reconquise, on sait aujourd'hui au juste ce que les royalistes se proposaient de faire. Ils allaient arrêter tous les «patriotes» : les listes de proscription étaient déjà dressées. Ils allaient exécuter les uns, déporter ou emprisonner les autres ; abolir tous les décrets que l'Assemblée avait votés pour établir la Constitution, ou pour combattre le clergé ; rétablir l'ancien régime avec ses ordres et ses classes ; réintroduire à main armée et au moyen d'exécutions sommaires les dîmes, les droits féodaux, les droits de chasse et toutes les redevances féodales de l'ancien régime.

Tel était le plan des royalistes : ils ne s'en cachaient même pas, – «Attendez, Messieurs les patriotes», disaient-ils à qui voulait les entendre ; «bientôt on vous fera payer vos crimes.»

Le peuple, nous l'avons dit, déjoua ce plan. Le roi, arrêté à Varennes, fut ramené à Paris, et placé sous la surveillance des patriotes des faubourgs.

On aurait cru que maintenant la Révolution allait suivre à pas de géant son développement logique. La trahison du roi une fois prouvée, on allait, n'est-ce pas, proclamer la déchéance, renverser les vieilles institutions féodales, inaugurer la république démocratique ?

Il n'en fut rien. Au contraire, c'est la réaction qui triompha définitivement un mois après la fuite de Varennes, et la bourgeoisie s'empressa de délivrer à la royauté un nouveau brevet d'immunité.

Le peuple avait tout de suite compris la situation. Il était évident qu'on ne pouvait plus laisser le roi sur le trône. Réintégré dans le château, il allait reprendre la trame de ses conspirations et comploter d'autant plus activement avec l'Autriche et la Prusse. Empêché désormais de quitter la France, il ne mettrait sans doute que plus de zèle à accélérer l'invasion. C'était de toute évidence ; d'autant plus qu'il n'avait rien appris. Il continuait de refuser sa signature aux décrets qui s'attaquaient à la puissance du clergé et aux prérogatives des seigneurs. Il fallait donc le détrôner, prononcer de suite la déchéance.

C'est ce que le peuple de Paris et d'une bonne partie des provinces comprit très bien. A Paris, on se mit, dès le lendemain du 21 juin, à démolir les bustes de Louis XVI, et à effacer les inscriptions royales. La foule envahit les Tuileries ; on parlait en plein air contre la royauté, on demandait la déchéance. Quand le duc d'Orléans fit sa promenade dans les rues de Paris, le sourire aux lèvres, croyant y ramasser une couronne, on lui tourna le dos : on ne voulait plus de roi. Les Cordeliers demandèrent ouvertement la république et signèrent une adresse, dans laquelle ils se proclamaient tous contre les rois – tous «tyrannicides». Le Corps municipal de Paris fit une déclaration dans le même sens. Les sections de Paris se déclarèrent en permanence ; les bonnets de laine et les hommes à piques reparurent dans les rues : on se sentait à la veille d'un nouveau 14 juillet. Le peuple, en effet, était prêt à se mettre en mouvement pour renverser définitivement la royauté.

L'Assemblée nationale, sous l'impulsion du mouvement populaire, marcha de l'avant. Elle procéda comme s'il n'y avait plus de roi. N'avait-il pas abdiqué, en effet, par sa fuite même ? elle s'empara du pouvoir exécutif, donna des ordres aux ministres, et prit en main les rapports diplomatiques. Pendant une quinzaine de jours, la France vécut sans roi.

Mais voici que la bourgeoisie se ravise, se dédit et se met en opposition ouverte avec le mouvement républicain. L'attitude de l'Assemblée change dans le même sens. Alors que toutes les Sociétés populaires et fraternelles se prononcent pour la déchéance, le club des Jacobins, composé de bourgeois étatistes, répudie l'idée de république et se prononce pour le maintien de la monarchie constitutionnelle. – «Le mot république épouvante les fiers Jacobins», dit Réal à la tribune de leur club. Les plus avancés d'entre eux, y compris Robespierre, ont peur de se compromettre ; ils n'osent pas se prononcer pour la déchéance, ils parlent de calomnie quand on les appelle républicains.

L'Assemblée, si résolue le 22 juin, revient brusquement su ses décisions, et, le 15 juillet, elle lance en toute hâte un décret par lequel elle innocente le roi et se prononce contre la déchéance, contre la république. Dès lors, demander la république devient un crime.

Que s'est-il donc passé pendant ces vingt jours pour que les chefs révolutionnaires de la bourgeoisie aient si soudainement viré de bord et pris la résolution de retenir Louis XVI sur le trône ? A-t-il manifesté son repentir ? A-t-il donné des gages de soumission à la Constitution ? – Non, il n'y a rien eu de semblable ! Le fait est que les meneurs bourgeois ont aperçu de nouveau le spectre qui les hantait depuis le 14 juillet et le 6 octobre 1789 : le soulèvement du peuple !Les hommes à piques étaient descendus dans la rue et les provinces semblaient prêtes à se soulever, comme en août 1789. Le spectacle seul des milliers de paysans accourus des villages voisins, au son du tocsin, sur la route de Paris, et ramenant le roi dans la capitale - ce spectacle seul leur avait donné le frisson. Et maintenant, voilà que le peuple de Paris se levait, s'armait et demandait la continuation de la révolution : la république, l'abolition des droits féodaux, l'égalité sans phrases. La loi agraire, la taxe du pain, l'impôt sur les riches n'allaient-ils pas devenir des réalités ?

Non, plutôt le roi-traître, plutôt l'invasion étrangère que le succès de la révolution populaire.

Voilà pourquoi l'Assemblée se hâta de mettre fin à toute l'agitation républicaine en bâclant, le 15, ce décret qui mettait le roi hors de cause, le rétablissait sur le trône et déclarait criminels deux qui demandaient que la révolution reprît son mouvement ascendant.

Sur quoi les Jacobins, ces prétendus meneurs de la Révolution, après une journée d'hésitations, abandonnèrent des républicains qui se proposaient de provoquer le 17 juillet, sur le champ de Mars, un vaste mouvement populaire contre la royauté. Et alors, la bourgeoisie contre-révolutionnaire, sûre de son affaire, rassembla sa garde nationale bourgeoise, la lança contre le peuple désarmé, réuni autour de l'«autel de la patrie» pour y signer une pétition républicaine, fit déployer le drapeau rouge, proclama la loi martiale, et massacra le peuple, les républicains.

Alors commença une période de franche réaction qui alla s'accentuant jusqu'au printemps de 1792.

Les républicains, auteurs de la pétition du Champ de Mars, qui demandait la déchéance, furent évidemment poursuivis. Danton dut passer en Angleterre (août 1791). Robert (franc républicain, rédacteur des Révolutions de Paris),Fréron et surtout Marat durent se cacher.

Profitant d'un moment de terreur, la bourgeoisie s'empressa de limiter davantage les droits électoraux du peuple. Désormais, pour être électeur, il fallut, en plus des dix journées de travail payées en contributions directes, posséder en propriété ou en usufruit un bien, évalué de 150 à 200 journées de travail, ou tenir comme fermier un bien évalué à 400 journées de travail. Les paysans, on le voit, étaient absolument privés de tous les droits politiques.

Après le 17 juillet (1791), il devint dangereux de se dire, ou d'être appelé républicain, et bientôt des révolutionnaires commencèrent à traiter «d'hommes pervers», qui n'ont «rien à perdre et tout à gagner dans le désordre et l'anarchie,» ceux qui demandaient la destitution du roi et la République.

Peu à peu la bourgeoisie s'enhardit, et c'est au milieu d'un mouvement royaliste prononcé, au bruit d'ovations enthousiastes faites au roi et à la reine par la bourgeoisie parisienne, que le roi vint accepter et solennellement jurer à l'Assemblée, le 14 septembre 1791, la Constitution qu'il trahissait le même jour.

Quinze jours plus tard, l'Assemblée constituante se séparait, et ce fut de nouveau l'occasion, pour les constitutionnalistes, de renouveler leurs manifestations royalistes en l'honneur de Louis XVI. Le gouvernement passait aux mains de l'Assemblée Législative, élue au suffrage restreint et évidemment encore plus bourgeoise que l'Assemblée Constituante.

Et la réaction s'accentuait toujours ! Vers la fin de 1791, les meilleurs révolutionnaires finissaient par désespérer complètement de la Révolution. Marat la croyait perdue. «La révolution, écrivait-il dans l'Ami du Peuple,a échoué...» Il demandait que l'on fît appel au peuple, mais on ne voulait pas l'écouter. «C'est une poignée d'infortunés» (de gens pauvres), disait-il dans son journal du 21 juillet, «qui ont fait tomber les murs de la Bastille ! Qu'on les mettre à l'ouvre, ils se montreront comme le premier jour, ils ne demandent pas mieux que de combattre leurs tyrans ; mais alors ils étaient libres d'agir, et maintenant ils sont enchaînés.»Enchaînés par les meneurs, bien entendu. «Les patriotes n'osent plus se montrer», dit toujours Marat le 15 octobre 1791, «et les ennemis de la liberté remplissent les tribunes du Sénat et se trouvent partout.»

Voilà ce que devenait la Révolution à mesure que les bourgeois et leurs «intellectuels» triomphaient.

Ces mêmes paroles de désespoir, Camille Desmoulins les répétait au club des Jacobins, le 24 octobre 1791. Les «réactionnaires ont tourné, disait-il, le mouvement populaire de juillet et d'août 1789 à leur profit. Les favoris de la Cour parlent aujourd'hui de la souveraineté du peuple, des droits de l'homme, de l'égalité des citoyens, pour tromper le peuple, et ils paradent sous l'habit de la garde nationale pour saisir ou même acheter les places de chefs. Autour d'eux se rallient les suppôts du trône. Les démons de l'aristocratie ont fait preuve d'une habilité infernale.»

Prudhomme disait ouvertement que la nation était trahie par ses représentants et l'armée par ses chefs.

Mais Prudhomme et Desmoulins pouvaient au moins se montrer. Quant à un révolutionnaire populaire, comme Marat, il dut se cacher pendant plusieurs mois, ne sachant quelquefois où trouver un asile pour la nuit. On a très bien dit de lui qu'il plaidait la cause du peuple, la tête sur le billot. Danton, sur le point d'être arrêté, était parti pour Londres.

D'ailleurs, la reine elle-même, dans sa correspondance secrète avec Fersen, par l'intermédiaire duquel elle dirigeait l'invasion et préparait l'entrée des armées allemandes dans la capitale, constatait «un changement bien visible à Paris». Le peuple, disait-elle, ne lit plus les journaux. «il n'y a que la cherté du pain qui les occupe et les décrets» écrivait-elle le 31 octobre 1791.

La cherté du pain - et les décrets ! Le pain pour vive et continuer la révolution – car il en manquait dès octobre ! Et les décrets contre les prêtres et les émigrés, que le roi refusait de sanctionner !

La trahison était partout, et l'on sait aujourd'hui qu'à cette même époque, fin 1791, Dumouriez, le général girondin qui commandait les armées de l'Est, complotait déjà avec le roi. Il lui adressait un mémoire secret sur les moyens d'arrêter la révolution ! On trouva ce mémoire après la prise des Tuileries, dans l'armoire de fer de Louis XVI.

La nouvelle Assemblée nationale, élue par les citoyens actifs seulement, et qui prit le nom d'Assemblée nationale législative, se réunit le 1er octobre 1791, et dès le premier moment, le roi, enhardi par les manifestations de la bourgeoisie qui se pressait autour de lui, prit envers la nouvelle Assemblée, une attitude arrogante. Ce fut, comme aux débuts des États-Généraux, toute une série de méchantes petites vexations de la part de la Cour et de faibles résistances de la part des représentants. Et, malgré cela, dès que le roi vint à l'Assemblée, elle le reçut avec des marques avilissantes de respect et avec le plus vif enthousiasme. Louis XVI para d'une constante harmonie et d'une confiance inaltérable entre le cops législatif et le roi. «Que l'amour de la patrie nous rallie, et que l'intérêt public nous rende inséparables», disait le roi - et en ce moment même il préparait l'invasion étrangère, pour dompter les constitutionnels et rétablir la représentation par trois ordres et les privilèges de la noblesse et du clergé.

En général, dès le mois d'octobre 1791 – au fond, dès l'évasion du roi et son arrestation à Varennes, en juin - la crainte de l'invasion étrangère envahit déjà les esprits et devient l'objet principal des préoccupations. L'Assemblée Législative a bien sa droite dans les Feuillants, ou monarchistes constitutionnels, et sa gauche dans le parti de la Gironde, qui sert d'étape de passage entre la bourgeoisie mi-partie républicaine et la bourgeoisie mi-partie républicaine. Mais ni les uns ni les autres ne s'intéressent aux grands problèmes que la Constituante leur a légués. Ni l'établissement de la République, ni l'abolition des privilèges féodaux ne passionnent l'Assemblée Législative. Les Jacobins eux-mêmes et mêmes les Cordeliers semblent s'accorder pour ne plus parler de République, et c'est sur des questions d'ordre secondaire - comme celle de savoir qui sera maire de Paris, – que les passions des révolutionnaires et des contre-révolutionnaires viennent s'entrechoquer.

La grande préoccupation du moment, c'est la question des prêtres et celle des émigrés. L'une et l'autre dominent tout le reste à cause des tentatives de soulèvement contre-révolutionnaires organisés par les prêtres et les émigrés, et parce qu'elles se rattachent intimement à la guerre étrangère dont chacun sent l'approche.

Le plus jeune frère du roi, le comte d'Artois, avait émigré, on le sait, dès le 15 juillet 1789. L'autre, le comte de Provence, s'était évadé en même temps que Louis XVI, et avait réussi à gagner Bruxelles. Tous les deux avaient protesté contre l'acceptation de la constitution par le roi. Celui-ci, disaient-ils, ne pouvait pas aliéner les droits de l'ancienne monarchie ; par conséquent, son acte était nul. Leur protestation fut répandue par les agents royalistes dans toute la France et produisit un grand effet.

Les nobles quittaient leurs régiments ou leurs châteaux et émigraient en masse, et les royalistes menaçaient ceux qui ne feraient pas de même de les reléguer dans la bourgeoisie, lorsque la noblesse reviendrait victorieuse. Les émigrés, réunis à Coblentz, à Worms, à Bruxelles, préparaient ouvertement la contre-révolution, qui devait être soutenue par l'invasion étrangère. Il devenait de plus en plus évident que le roi jouait double jeu, car il n'était pas possible de ne pas voir que tout ce qui se passait dans l'émigration avait son assentiment.

Le 30 octobre 1791, l'Assemblée législative se décida enfin à sévir contre le frère puîné du roi, Louis-Stanislas-Xavier, qui avait reçu de Louis XVI, au moment de son évasion, un décret lui conférant le titre de régent, au cas où le roi serait arrêté. Maintenant l'Assemblée sommait le comte de Provence de rentrer en France dans deux mois ; sinon, il perdait ses droits à la régence. Quelques jours plus tard (9 novembre) l'Assemblée ordonnait aux émigrés de rentrer avant la fin de l'année ; sinon ils seraient traités en conspirateurs, condamnés par contumace, et leurs revenus seraient saisis au profit de la nation, «sans préjudice, toutefois, des droits de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs créanciers légitimes.»

Le roi sanctionna le décret concernant son frère, mais opposa son veto au second décret, concernant les émigrés. Il fit de même pour un décret qui ordonnait aux prêtres de prêter serment à la Constitution, sous peine d'être arrêtés comme suspects, en cas de troubles religieux dans les communes qu'ils desservaient. Le roi opposa aussi son veto à ce décret.

L'acte le plus important de l'Assemblée législative fut la déclaration de guerre à l'Autriche. Celle-ci faisait ouvertement des préparatifs de guerre, pour rétablir Louis XVI dans ses droits d'avant 1789. Le roi et Marie-Antoinette pressaient l'empereur, et leurs instances devinrent de plus en plus pressantes après l'échec de l'évasion. Mais il est fort probable que ces préparatifs auraient traîné en longueur, peut-être jusqu'au printemps prochain, si les Girondins n'avaient pas poussé à la guerre. L'incohérence du ministère, dont un des membres, Bertrand de Moleville, était formellement opposé au régime constitutionnellement, tandis que Narbonne voulait en faire l'appui du trône, amena sa chute, et en mars 1792 Louis XVI appela au pouvoir un ministère girondin, avec Dumouriez aux affaires extérieures, Roland, c'est-à-dire madame Roland, à l'Intérieur, de Grave, bientôt remplacé par Servan, à la Guerre, Clavière aux Finances, Duranthon à la Justice, et Lacoste à la Marine.

Inutile de dire (comme Robespierre le fit bientôt ressortir) que loin d'activer la Révolution, l'arrivée des Girondins au ministère fut au contraire un appoint pour la réaction. Tout fut dès lors à la modération, dès que le roi eut accepté ce que la Cour appelait «le ministère sans-culotte.» C'est seulement à la guerre que ce ministère poussa avec fureur, contre l'avis de Marat et de Robespierre, et le 20 avril 1792, les Girondins triomphaient. La guerre était déclarée à l'Autriche, ou, comme on disait alors, «au roi de Bohème et de Hongrie».

La guerre était-elle nécessaire ? Jaurès (Histoire Socialiste, La Législative,p. 815 et suivantes) s'est posé cette question, et pour la résoudre il a mis sous les yeux du lecteur beaucoup de documents de l'époque. Et la conclusion qui découle de ces documents, et que l'auteur lui-même en déduit, est celle à laquelle arrivaient Marat et Robespierre. La guerre n'était pas nécessaire. Les souverains étrangers craignaient certainement le développement des idées républicaines en france ; mais de là, à courir dégager Louis XVI, il y avait loin : ils hésitaient à s'engager dans une guerre de ce genre. Ce furent surtout les Girondins qui voulurent la guerre et qui y poussèrent, parce qu'ils voyaient là le moyen de combattre le pouvoir royal.

La vérité, là-dessus, Marat l'avait bien dite, d'ailleurs, sans phrases. – Vous voulez la guerre, disait-il, parce que vos ne voulez pas de l'appel au peuple pour porter à la royauté le coup décisif. A cet appel au peuple, les Girondins et une masse de Jacobins préféraient l'invasion étrangère qui, en réveillant le patriotisme et en mettant à nu les trahisons du roi et des royalistes, amènerait la chute de la royauté, sans qu'il y eût un soulèvement populaire. – «Il nous faut de grandes trahisons», disait Brissot - cet homme qui haïssait le peuple, ses soulèvements désordonnés et ses attaques contre la propriété.

Ainsi le Cour de son côté, et les Girondins d'autre part, se trouvaient d'accord pour vouloir et activer l'envahissement de la France. Dans ces conditions, la guerre devint inévitable : elle s'alluma, furieuse, pour vingt-trois, avec toutes ses conséquences, funestes pour la Révolution et le progrès européen. – «Vous ne voulez pas l'appel au peuple, vous ne voulez pas la révolution populaire – eh bien, vous aurez la guerre, – peut-être la débâcle !» Que de fois cette vérité s'est confirmée depuis !

Le spectre du peuple armé et insurgé, demandant à la bourgeoisie sa part de la fortune nationale, ne cessait de hanter ceux du tiers-état qui étaient arrivés au pouvoir, ou qui avaient acquis par les clubs et les journaux une influence sur la marche des événements. Il faut dire aussi que peu à peu l'éducation révolutionnaire du peuple se faisait par la Révolution elle-même et qu'il s'enhardissait à réclamer des mesures imbues d'un esprit communiste, qui auraient contribué à effacer plus ou moins les inégalités économiques (1).

On parlait, au sein du peuple, d'«égalisation des fortunes». Les paysans qui ne possédaient que de méchants lopins de terre, et les ouvriers des villes, réduits au chômage, se hasardaient à affirmer leur droit à la terre. On demandait dans les campagnes que personne ne pût posséder une ferme de plus de 120 arpents, et dans les villes on disait que quiconque désire cultiver la terre doit avoir droit à tant d'arpents.

La taxe sur les subsistances pour empêcher l'agiotage sur les objets de première nécessité, des lois contre les accapareurs, l'achat municipal des subsistances qui seraient livrées aux habitants au prix de revient, l'impôt progressif sur les riches, 'l'emprunt forcé et enfin de lourdes taxes sur les héritages, – tout cela était discuté par le peuple, et ces idées pénétraient aussi dans la presse. L'unanimité même avec laquelle elle se manifestaient chaque fois que le peuple remportait une victoire, soit à Paris, soit dans les provinces, prouve que ces idées circulaient largement au sein des déshérités, alors même que les écrivains de la Révolution n'osaient pas trop les afficher. – «Vous ne vous apercevez donc pas, disait Robert dans les Révolutions de Paris,en mai 1791, que la Révolution française, pour laquelle vous combattez, dites-vous, en citoyen, est une véritable loi agraire mise à exécution par le peuple ? Il est rentré dans ses droits. Un pas de plus, il rentrera dans ses biens...» (cité par Aulard, p. 91.)

On devine la haine que ces idées provoquaient chez les bourgeois qui se proposaient de jouir maintenant à leur aise des fortunes acquises, ainsi que de leur nouvelle situation priviliégiée dans l'État. On peut en juger par les fureurs qui furent soulevées en mars 1792, lorque l'on apprit à Paris que le maire d'Étampes, Simonneau, venait d'être tué par les paysans. Comme tant d'autres maires bourgeois, il faisait fusiller sans autre forme de procès les paysans révoltés, et personne ne disait rien. Mais lorsque les paysans affamés, qui demandaient que l'on taxât le pain, tuèrent enfin ce maire de leurs piques, il fallut entendre le chorus d'indignation soulevé par cet incident dans la bourgeoisie parisienne.

«Le jour est arrivé où les propriétaires de toutes les classesdoivent sentir enfin qu'ils vont tomber sous la faux de l'anarchie», gémissait Mallet du Pan dans son Mercure de France; et il demandait la «coalition des propriétaires» contre le peuple, contre les brigands, les prédicateurs de la loi agraire. Tous se mirent alors à pérorer contre le peuple, Robespierre comme les autres. C'est à peine si un prêtre, Dolivier, osa élever la voix en faveur des masses et affirmer que «la nation est réellement propriétaire de son terrain». «il n'y a pas de loi, disait-il, qui puisse, en justice, forcer le paysan à ne pas manger à sa faim, tandis que les serviteurs et même les animaux des riches ont ce qu'il leur faut.»

Quant à Robespierre, il s'empressa de déclarer que «la loi agraire n'est qu'un absurde épouvantail présenté à des hommes stupides par des hommes pervers.» Et il repoussa d'avance toute tentative que l'on essayerait de faire pour «l'égalisation des fortunes». Toujours soucieux de ne jamais dépasser l'opinion de ceux qui représentaient la force dominante à un moment donné, il se garda bien de se ranger à côté de ceux qui marchaient avec le peuple et comprenaient que seules les idées égalitaires et communistes donneraient à la Révolution la force nécessaire pour achever la démolition du régime féodal.

Cette peur du soulèvement populaire et de ses conséquences économiques poussait aussi la bourgeoisie à se rallier de plus en plus autour de la royauté et à accepter telle quelle la constitution sortie des mains de l'Assemblée constituante, avec tous ses défauts et ses complaisances pour le roi. Au lieu de progresser dans la voie des idées républicaines, la bourgeoisie et les «intellectuels» évoluaient dans un sens contraire. Si en 1789, dans tous les actes du tiers état, on voit percer un esprit décidément républicain, démocratique, maintenant, à mesure que le peuple manifestait ses tendances communistes et égalitaires, ces mêmes hommes devenaient défenseurs de la royauté, tandis que les francs républicains, comme Thomas Paine et Condorcet, représentaient une infime minorité parmi les gens instruits de la bourgeoisie. A mesure que le peuple devenait républicain, les «intellectuels» rétrogradaient vers la royauté constitutionnelle.

Le 13 juin 1792, huit jours à peine avant l'invasion des Tuileries par le peuple, Robespierre tonnait encore contre la République. «C'est en vain, s'écriait-il à cette date, que l'on veut séduire les esprits ardents et peu éclairés par l'appât d'un gouvernement plus libre et par le nom d'une république : le renversement e la Constitution dans ce moment ne peut qu'allumer la guerre civile, qui conduira à l'anarchie et au despotisme.»

Craignait-il l'établissement d'une république aristocratique, comme Louis Blanc le fait supposer ? C'est possible ; mais il nous semble plus probable que, resté jusque-là défenseurs décidé de la propriété, il craignait à ce moment, comme presque tous les Jacobins, les fureurs du peuple, ses tentatives de «nivellement des fortunes» («d'expropriation», dirions-nous aujourd'hui). Il craignait de voir sombrer la révolution dans des tentatives communistes. Toujours est-il qu'à la veille même du 10 août, à un moment où toute la Révolution, inachevée, arrêtée dans son élan et assaillie par mille conspirations, était remise en question, et que rien ne pouvait la sauver, sauf le renversement de la royauté par un soulèvement populaire, – Robespierre, comme tous les Jacobins, préférait maintenir le roi et sa cour, plutôt que de risquer un nouvel appel à la fouge révolutionnaire du peuple. Tout comme les républicains italiens et espagnols de nos jours, qui préfèrent un retour à la monarchie aux risques d'une révolution populaire, parce que celle-ci, nécessairement, s'inspirerait de tendances communistes.

Toujours l'histoire se répète, – et que de fois ne se répétera-t-elle pas encore, lorsque la Russie, l'Allemagne, l'Autriche vont commencer leur grande révolution ?

Le plus frappant dans l'état d'esprit des politiciens de l'époque, c'est que précisément à ce moment, juillet 1792, la Révolution se trouvait menacée d'un formidable coup d'État royaliste, préparé de longue date, qui devait être soutenu par de vastes insurrections dans le Midi et l'Ouest, en même temps que par l'invasion allemande, anglaise, sarde et espagnols.

Ainsi, en juin 1792, dès que le roi eut renvoyé les trois ministres girondins (roland, Clavière et Servan), Lafayette, chef des Feuillants et royaliste au fond, s'empressa s'écrire sa fameuse lettre à l'Assemblée législative (datée du 18 juin), par laquelle il lui offrait de faire un coup d'État contre les révolutionnaires. Il demandait ouvertement que l'on épurât la France des révolutionnaires, et il ajoutait que dans l'armée, «les principes de liberté et d'égalité sont chéris, les lois respectées, et la propriété sacrée»– pas comme à Paris, par exemple, à la Commune et chez les Cordeliers, où l'on se permettait de l'attaquer.

Il demandait - et cela donne la mesure de la réaction – que le pouvoir royal fût intact, indépendant. Il voulait «un roi révéré», - ceci, après la fuite de Varenne ! ceci, au moment même où les Tuileries préparaient une correspondance active avec l'Autriche et la Prusse, attendant d'elles sa «libération», et traitait l'Assemblée avec plus ou moins de mépris, selon la teneur des nouvelles qu'il recevait concernant les progrès de l'invasion allemande.

Et dire que l'assemblée fut sur le point d'envoyer cette lettre de Lafayette aux 83 départements, et que seules les ruses des girondins l'empêchèrent, – Guadet prétendant que cette lettre était un faux, qu'elle ne pouvait venir de Lafayette ! Tout cela, deux mois à peine avant le 10 août !

Paris était inondé à cette époque de conspirateurs royalistes. Les émigrés allaient et venaient librement entre Coblentz et les Tuileries, d'où ils revenaient caressés par la Cour et rapportant de l'argent. «Mille tripots étaient ouverts aux conspirateurs», dit Chaumette, alors procureur de la Commune de Paris (2). L'administration départementale de Paris qui avait dans son sein Talleyrand et La Rochefoucauld, appartenait entièrement à la Cour. La municipalité, une grande partie des juges de paix, «la majorité de la garde nationale, tout son état-major, appartenaient à la Cour, lui servaient de cortège et d'aboyeurs dans les fréquentes promenades qu'elle faisait alors ( le 21 juin avait donc été oublié ?) et dans les différents spectacles», dit Chaumette.

«La maison domestico-militaire du roi, composée en très grande partie d'anciens gardes du corps, d'émigrés rentréset de ces héros du 28 février 1791 connus sous le nom de chevaliers du poignard,indisposait le peuple par son insolence, insultait à la représentation nationale et annonçait hautement des dispositions liberticides.»

Les moines, les nonnes et l'immense majorité des prêtres se rangeaient du côté de la contre-révolution (3).

Quant à l'Assemblée, voici comment la caractérisait Chaumette : «Une assemblée nationale sans force, sans considération, divisée en elle-même, s'avilissant aux yeux de l'europe par des débats petits et haineux, humiliée par une Cour impudente et ne répondant pas à ses mépris qu'en redoublant de bassesse auprès d'elle, sans puissance et sans volonté stable.» En effet, cette Assemblée, qui passait des heures à discuter de combien de membres seraient composées les députations envoyées au roi, et si les deux battants de la porte ou un seul leur serait ouvert, et qui en effet passait son temps, comme l'a très bien dit Chaumette, «à entendre des rapports déclamatoires, qui tous se terminaient par... des messages au roi»,cette Assemblée ne pouvait être que méprisée par la Cour même.

Entre temps, tout l'Ouest et le Sud-est – jusqu'aux portes mêmes des villes révolutionnaires, telles que Marseille, - étaient travaillés par des comités secrets royalistes, qui rassemblaient des armes dans les châteaux, enrôlaient des officiers et des soldats et se préparaient à lancer vers la fin de juillet une puissante armée marchant sur Paris, sous les ordres de chefs venus de Coblenz.

Ces mouvements dans le Midi sont si caractéristiques qu'il faut en donner, au moins, une idée générale.

La nouvelle Assemblée nationale, élue par les citoyens actifs seulement, et qui prit le nom d'Assemblée nationale législative, se réunit le 1er octobre 1791, et dès le premier moment, le roi, enhardi par les manifestations de la bourgeoisie qui se pressait autour de lui, prit envers la nouvelle Assemblée, une attitude arrogante. Ce fut, comme aux débuts des États-Généraux, toute une série de méchantes petites vexations de la part de la Cour et de faibles résistances de la part des représentants. Et, malgré cela, dès que le roi vint à l'Assemblée, elle le reçut avec des marques avilissantes de respect et avec le plus vif enthousiasme. Louis XVI para d'une constante harmonie et d'une confiance inaltérable entre le cops législatif et le roi. «Que l'amour de la patrie nous rallie, et que l'intérêt public nous rende inséparables», disait le roi - et en ce moment même il préparait l'invasion étrangère, pour dompter les constitutionnels et rétablir la représentation par trois ordres et les privilèges de la noblesse et du clergé.

En général, dès le mois d'octobre 1791 – au fond, dès l'évasion du roi et son arrestation à Varennes, en juin - la crainte de l'invasion étrangère envahit déjà les esprits et devient l'objet principal des préoccupations. L'Assemblée Législative a bien sa droite dans les Feuillants, ou monarchistes constitutionnels, et sa gauche dans le parti de la Gironde, qui sert d'étape de passage entre la bourgeoisie mi-partie républicaine et la bourgeoisie mi-partie républicaine. Mais ni les uns ni les autres ne s'intéressent aux grands problèmes que la Constituante leur a légués. Ni l'établissement de la République, ni l'abolition des privilèges féodaux ne passionnent l'Assemblée Législative. Les Jacobins eux-mêmes et mêmes les Cordeliers semblent s'accorder pour ne plus parler de République, et c'est sur des questions d'ordre secondaire - comme celle de savoir qui sera maire de Paris, – que les passions des révolutionnaires et des contre-révolutionnaires viennent s'entrechoquer.

La grande préoccupation du moment, c'est la question des prêtres et celle des émigrés. L'une et l'autre dominent tout le reste à cause des tentatives de soulèvement contre-révolutionnaires organisés par les prêtres et les émigrés, et parce qu'elles se rattachent intimement à la guerre étrangère dont chacun sent l'approche.

Le plus jeune frère du roi, le comte d'Artois, avait émigré, on le sait, dès le 15 juillet 1789. L'autre, le comte de Provence, s'était évadé en même temps que Louis XVI, et avait réussi à gagner Bruxelles. Tous les deux avaient protesté contre l'acceptation de la constitution par le roi. Celui-ci, disaient-ils, ne pouvait pas aliéner les droits de l'ancienne monarchie ; par conséquent, son acte était nul. Leur protestation fut répandue par les agents royalistes dans toute la France et produisit un grand effet.

Les nobles quittaient leurs régiments ou leurs châteaux et émigraient en masse, et les royalistes menaçaient ceux qui ne feraient pas de même de les reléguer dans la bourgeoisie, lorsque la noblesse reviendrait victorieuse. Les émigrés, réunis à Coblentz, à Worms, à Bruxelles, préparaient ouvertement la contre-révolution, qui devait être soutenue par l'invasion étrangère. Il devenait de plus en plus évident que le roi jouait double jeu, car il n'était pas possible de ne pas voir que tout ce qui se passait dans l'émigration avait son assentiment.

Le 30 octobre 1791, l'Assemblée législative se décida enfin à sévir contre le frère puîné du roi, Louis-Stanislas-Xavier, qui avait reçu de Louis XVI, au moment de son évasion, un décret lui conférant le titre de régent, au cas où le roi serait arrêté. Maintenant l'Assemblée sommait le comte de Provence de rentrer en France dans deux mois ; sinon, il perdait ses droits à la régence. Quelques jours plus tard (9 novembre) l'Assemblée ordonnait aux émigrés de rentrer avant la fin de l'année ; sinon ils seraient traités en conspirateurs, condamnés par contumace, et leurs revenus seraient saisis au profit de la nation, «sans préjudice, toutefois, des droits de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs créanciers légitimes.»

Le roi sanctionna le décret concernant son frère, mais opposa son veto au second décret, concernant les émigrés. Il fit de même pour un décret qui ordonnait aux prêtres de prêter serment à la Constitution, sous peine d'être arrêtés comme suspects, en cas de troubles religieux dans les communes qu'ils desservaient. Le roi opposa aussi son veto à ce décret.

L'acte le plus important de l'Assemblée législative fut la déclaration de guerre à l'Autriche. Celle-ci faisait ouvertement des préparatifs de guerre, pour rétablir Louis XVI dans ses droits d'avant 1789. Le roi et Marie-Antoinette pressaient l'empereur, et leurs instances devinrent de plus en plus pressantes après l'échec de l'évasion. Mais il est fort probable que ces préparatifs auraient traîné en longueur, peut-être jusqu'au printemps prochain, si les Girondins n'avaient pas poussé à la guerre. L'incohérence du ministère, dont un des membres, Bertrand de Moleville, était formellement opposé au régime constitutionnellement, tandis que Narbonne voulait en faire l'appui du trône, amena sa chute, et en mars 1792 Louis XVI appela au pouvoir un ministère girondin, avec Dumouriez aux affaires extérieures, Roland, c'est-à-dire madame Roland, à l'Intérieur, de Grave, bientôt remplacé par Servan, à la Guerre, Clavière aux Finances, Duranthon à la Justice, et Lacoste à la Marine.

Inutile de dire (comme Robespierre le fit bientôt ressortir) que loin d'activer la Révolution, l'arrivée des Girondins au ministère fut au contraire un appoint pour la réaction. Tout fut dès lors à la modération, dès que le roi eut accepté ce que la Cour appelait «le ministère sans-culotte.» C'est seulement à la guerre que ce ministère poussa avec fureur, contre l'avis de Marat et de Robespierre, et le 20 avril 1792, les Girondins triomphaient. La guerre était déclarée à l'Autriche, ou, comme on disait alors, «au roi de Bohème et de Hongrie».

La guerre était-elle nécessaire ? Jaurès (Histoire Socialiste, La Législative,p. 815 et suivantes) s'est posé cette question, et pour la résoudre il a mis sous les yeux du lecteur beaucoup de documents de l'époque. Et la conclusion qui découle de ces documents, et que l'auteur lui-même en déduit, est celle à laquelle arrivaient Marat et Robespierre. La guerre n'était pas nécessaire. Les souverains étrangers craignaient certainement le développement des idées républicaines en france ; mais de là, à courir dégager Louis XVI, il y avait loin : ils hésitaient à s'engager dans une guerre de ce genre. Ce furent surtout les Girondins qui voulurent la guerre et qui y poussèrent, parce qu'ils voyaient là le moyen de combattre le pouvoir royal.

La vérité, là-dessus, Marat l'avait bien dite, d'ailleurs, sans phrases. – Vous voulez la guerre, disait-il, parce que vos ne voulez pas de l'appel au peuple pour porter à la royauté le coup décisif. A cet appel au peuple, les Girondins et une masse de Jacobins préféraient l'invasion étrangère qui, en réveillant le patriotisme et en mettant à nu les trahisons du roi et des royalistes, amènerait la chute de la royauté, sans qu'il y eût un soulèvement populaire. – «Il nous faut de grandes trahisons», disait Brissot - cet homme qui haïssait le peuple, ses soulèvements désordonnés et ses attaques contre la propriété.

Ainsi le Cour de son côté, et les Girondins d'autre part, se trouvaient d'accord pour vouloir et activer l'envahissement de la France. Dans ces conditions, la guerre devint inévitable : elle s'alluma, furieuse, pour vingt-trois, avec toutes ses conséquences, funestes pour la Révolution et le progrès européen. – «Vous ne voulez pas l'appel au peuple, vous ne voulez pas la révolution populaire – eh bien, vous aurez la guerre, – peut-être la débâcle !» Que de fois cette vérité s'est confirmée depuis !

Le spectre du peuple armé et insurgé, demandant à la bourgeoisie sa part de la fortune nationale, ne cessait de hanter ceux du tiers-état qui étaient arrivés au pouvoir, ou qui avaient acquis par les clubs et les journaux une influence sur la marche des événements. Il faut dire aussi que peu à peu l'éducation révolutionnaire du peuple se faisait par la Révolution elle-même et qu'il s'enhardissait à réclamer des mesures imbues d'un esprit communiste, qui auraient contribué à effacer plus ou moins les inégalités économiques (1).

On parlait, au sein du peuple, d'«égalisation des fortunes». Les paysans qui ne possédaient que de méchants lopins de terre, et les ouvriers des villes, réduits au chômage, se hasardaient à affirmer leur droit à la terre. On demandait dans les campagnes que personne ne pût posséder une ferme de plus de 120 arpents, et dans les villes on disait que quiconque désire cultiver la terre doit avoir droit à tant d'arpents.

La taxe sur les subsistances pour empêcher l'agiotage sur les objets de première nécessité, des lois contre les accapareurs, l'achat municipal des subsistances qui seraient livrées aux habitants au prix de revient, l'impôt progressif sur les riches, 'l'emprunt forcé et enfin de lourdes taxes sur les héritages, – tout cela était discuté par le peuple, et ces idées pénétraient aussi dans la presse. L'unanimité même avec laquelle elle se manifestaient chaque fois que le peuple remportait une victoire, soit à Paris, soit dans les provinces, prouve que ces idées circulaient largement au sein des déshérités, alors même que les écrivains de la Révolution n'osaient pas trop les afficher. – «Vous ne vous apercevez donc pas, disait Robert dans les Révolutions de Paris,en mai 1791, que la Révolution française, pour laquelle vous combattez, dites-vous, en citoyen, est une véritable loi agraire mise à exécution par le peuple ? Il est rentré dans ses droits. Un pas de plus, il rentrera dans ses biens...» (cité par Aulard, p. 91.)

On devine la haine que ces idées provoquaient chez les bourgeois qui se proposaient de jouir maintenant à leur aise des fortunes acquises, ainsi que de leur nouvelle situation priviliégiée dans l'État. On peut en juger par les fureurs qui furent soulevées en mars 1792, lorque l'on apprit à Paris que le maire d'Étampes, Simonneau, venait d'être tué par les paysans. Comme tant d'autres maires bourgeois, il faisait fusiller sans autre forme de procès les paysans révoltés, et personne ne disait rien. Mais lorsque les paysans affamés, qui demandaient que l'on taxât le pain, tuèrent enfin ce maire de leurs piques, il fallut entendre le chorus d'indignation soulevé par cet incident dans la bourgeoisie parisienne.

«Le jour est arrivé où les propriétaires de toutes les classesdoivent sentir enfin qu'ils vont tomber sous la faux de l'anarchie», gémissait Mallet du Pan dans son Mercure de France; et il demandait la «coalition des propriétaires» contre le peuple, contre les brigands, les prédicateurs de la loi agraire. Tous se mirent alors à pérorer contre le peuple, Robespierre comme les autres. C'est à peine si un prêtre, Dolivier, osa élever la voix en faveur des masses et affirmer que «la nation est réellement propriétaire de son terrain». «il n'y a pas de loi, disait-il, qui puisse, en justice, forcer le paysan à ne pas manger à sa faim, tandis que les serviteurs et même les animaux des riches ont ce qu'il leur faut.»

Quant à Robespierre, il s'empressa de déclarer que «la loi agraire n'est qu'un absurde épouvantail présenté à des hommes stupides par des hommes pervers.» Et il repoussa d'avance toute tentative que l'on essayerait de faire pour «l'égalisation des fortunes». Toujours soucieux de ne jamais dépasser l'opinion de ceux qui représentaient la force dominante à un moment donné, il se garda bien de se ranger à côté de ceux qui marchaient avec le peuple et comprenaient que seules les idées égalitaires et communistes donneraient à la Révolution la force nécessaire pour achever la démolition du régime féodal.

Cette peur du soulèvement populaire et de ses conséquences économiques poussait aussi la bourgeoisie à se rallier de plus en plus autour de la royauté et à accepter telle quelle la constitution sortie des mains de l'Assemblée constituante, avec tous ses défauts et ses complaisances pour le roi. Au lieu de progresser dans la voie des idées républicaines, la bourgeoisie et les «intellectuels» évoluaient dans un sens contraire. Si en 1789, dans tous les actes du tiers état, on voit percer un esprit décidément républicain, démocratique, maintenant, à mesure que le peuple manifestait ses tendances communistes et égalitaires, ces mêmes hommes devenaient défenseurs de la royauté, tandis que les francs républicains, comme Thomas Paine et Condorcet, représentaient une infime minorité parmi les gens instruits de la bourgeoisie. A mesure que le peuple devenait républicain, les «intellectuels» rétrogradaient vers la royauté constitutionnelle.

Le 13 juin 1792, huit jours à peine avant l'invasion des Tuileries par le peuple, Robespierre tonnait encore contre la République. «C'est en vain, s'écriait-il à cette date, que l'on veut séduire les esprits ardents et peu éclairés par l'appât d'un gouvernement plus libre et par le nom d'une république : le renversement e la Constitution dans ce moment ne peut qu'allumer la guerre civile, qui conduira à l'anarchie et au despotisme.»

Craignait-il l'établissement d'une république aristocratique, comme Louis Blanc le fait supposer ? C'est possible ; mais il nous semble plus probable que, resté jusque-là défenseurs décidé de la propriété, il craignait à ce moment, comme presque tous les Jacobins, les fureurs du peuple, ses tentatives de «nivellement des fortunes» («d'expropriation», dirions-nous aujourd'hui). Il craignait de voir sombrer la révolution dans des tentatives communistes. Toujours est-il qu'à la veille même du 10 août, à un moment où toute la Révolution, inachevée, arrêtée dans son élan et assaillie par mille conspirations, était remise en question, et que rien ne pouvait la sauver, sauf le renversement de la royauté par un soulèvement populaire, – Robespierre, comme tous les Jacobins, préférait maintenir le roi et sa cour, plutôt que de risquer un nouvel appel à la fouge révolutionnaire du peuple. Tout comme les républicains italiens et espagnols de nos jours, qui préfèrent un retour à la monarchie aux risques d'une révolution populaire, parce que celle-ci, nécessairement, s'inspirerait de tendances communistes.

Toujours l'histoire se répète, – et que de fois ne se répétera-t-elle pas encore, lorsque la Russie, l'Allemagne, l'Autriche vont commencer leur grande révolution ?

Le plus frappant dans l'état d'esprit des politiciens de l'époque, c'est que précisément à ce moment, juillet 1792, la Révolution se trouvait menacée d'un formidable coup d'État royaliste, préparé de longue date, qui devait être soutenu par de vastes insurrections dans le Midi et l'Ouest, en même temps que par l'invasion allemande, anglaise, sarde et espagnols.

Ainsi, en juin 1792, dès que le roi eut renvoyé les trois ministres girondins (roland, Clavière et Servan), Lafayette, chef des Feuillants et royaliste au fond, s'empressa s'écrire sa fameuse lettre à l'Assemblée législative (datée du 18 juin), par laquelle il lui offrait de faire un coup d'État contre les révolutionnaires. Il demandait ouvertement que l'on épurât la France des révolutionnaires, et il ajoutait que dans l'armée, «les principes de liberté et d'égalité sont chéris, les lois respectées, et la propriété sacrée»– pas comme à Paris, par exemple, à la Commune et chez les Cordeliers, où l'on se permettait de l'attaquer.

Il demandait - et cela donne la mesure de la réaction – que le pouvoir royal fût intact, indépendant. Il voulait «un roi révéré», - ceci, après la fuite de Varenne ! ceci, au moment même où les Tuileries préparaient une correspondance active avec l'Autriche et la Prusse, attendant d'elles sa «libération», et traitait l'Assemblée avec plus ou moins de mépris, selon la teneur des nouvelles qu'il recevait concernant les progrès de l'invasion allemande.

Et dire que l'assemblée fut sur le point d'envoyer cette lettre de Lafayette aux 83 départements, et que seules les ruses des girondins l'empêchèrent, – Guadet prétendant que cette lettre était un faux, qu'elle ne pouvait venir de Lafayette ! Tout cela, deux mois à peine avant le 10 août !

Paris était inondé à cette époque de conspirateurs royalistes. Les émigrés allaient et venaient librement entre Coblentz et les Tuileries, d'où ils revenaient caressés par la Cour et rapportant de l'argent. «Mille tripots étaient ouverts aux conspirateurs», dit Chaumette, alors procureur de la Commune de Paris (2). L'administration départementale de Paris qui avait dans son sein Talleyrand et La Rochefoucauld, appartenait entièrement à la Cour. La municipalité, une grande partie des juges de paix, «la majorité de la garde nationale, tout son état-major, appartenaient à la Cour, lui servaient de cortège et d'aboyeurs dans les fréquentes promenades qu'elle faisait alors ( le 21 juin avait donc été oublié ?) et dans les différents spectacles», dit Chaumette.

«La maison domestico-militaire du roi, composée en très grande partie d'anciens gardes du corps, d'émigrés rentréset de ces héros du 28 février 1791 connus sous le nom de chevaliers du poignard,indisposait le peuple par son insolence, insultait à la représentation nationale et annonçait hautement des dispositions liberticides.»

Les moines, les nonnes et l'immense majorité des prêtres se rangeaient du côté de la contre-révolution (3).

Quant à l'Assemblée, voici comment la caractérisait Chaumette : «Une assemblée nationale sans force, sans considération, divisée en elle-même, s'avilissant aux yeux de l'europe par des débats petits et haineux, humiliée par une Cour impudente et ne répondant pas à ses mépris qu'en redoublant de bassesse auprès d'elle, sans puissance et sans volonté stable.» En effet, cette Assemblée, qui passait des heures à discuter de combien de membres seraient composées les députations envoyées au roi, et si les deux battants de la porte ou un seul leur serait ouvert, et qui en effet passait son temps, comme l'a très bien dit Chaumette, «à entendre des rapports déclamatoires, qui tous se terminaient par... des messages au roi»,cette Assemblée ne pouvait être que méprisée par la Cour même.

Entre temps, tout l'Ouest et le Sud-est – jusqu'aux portes mêmes des villes révolutionnaires, telles que Marseille, - étaient travaillés par des comités secrets royalistes, qui rassemblaient des armes dans les châteaux, enrôlaient des officiers et des soldats et se préparaient à lancer vers la fin de juillet une puissante armée marchant sur Paris, sous les ordres de chefs venus de Coblenz.

Ces mouvements dans le Midi sont si caractéristiques qu'il faut en donner, au moins, une idée générale.

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Lorsqu'on étudie la Grande Révolution, on est tellement entraîné par les grandes luttes qui se déroulent à Paris, qu'on est porté à négliger l'état des provinces et la force qu'y possédait entre temps la contre-révolution. Cependant cette force restait immense. Elle avait pour l'appuyer les siècles du passé et les intérêts du moment ; et il faut l'étudier pour comprendre combien minime est la puissance d'une assemblée de représentants pendant une révolution, alors même que ceux-ci seraient inspirés, par impossible, des meilleures intentions. Lorsqu'il s'agit de lutte, dans chaque ville et dans chaque petit hameau, contre les forces de l'ancien régime qui, après un moment de stupeur, se réorganisent pour arrêter la révolution, – il n'y a que la poussée des révolutionnaires sur place qui puisse réussir à vaincre cette résistance.

Il faudrait des années et des années d'étude dans les archives locales pour retracer tous les agissements des royalistes pendant la grande Révolution. Quelques épisodes permettront cependant d'en donner une idée.

On connaît plus ou moins l'insurrection de la Vendée. Mais on n'est que trop enclins à croire que là, au milieu de populations demi-sauvages, inspirées par le fanatisme religieux, se trouvait le seul foyer sérieux de contre-révolution. Et cependant le Midi représentait un autre foyer du même genre, d'autant plus redoutable que les campagnes sur lesquelles s'appuyaient les royalistes pour exploiter les haines religieuses des catholiques contre les protestants, se trouvaient à côté d'autres campagnes et de grandes villes qui avaient fourni un des meilleurs contingents à la Révolution.

La direction de ces divers mouvements partait de Coblentz, petite ville allemande située dans l'Électorat de Trèves, qui était devenue le centre principal de l'émigration royaliste. Depuis l'été de 1791, lorsque le comte d'Artois, suivi de l'ex-ministre Calonne, et plus tard de son frère, le comte de Provence, vint s'établir dans cette ville, elle devint le centre principal des complots royalistes. De là partaient les émissaires qui organisaient dans toute la France les insurrections contre-révolutionnaires. Ils embauchaient partout des soldats pour Coblentz, – même à Paris, où le rédacteur de la Gazette de Parisoffrait ouvertement 60 livres à chaque soldat embauché. Pendant quelque temps on dirigeait ces hommes presque ouvertement, d'abord sur Metz, puis sur Coblentz.

«La société les suivait», dit Ernest Daudet dans son étude, Les conspirations royalistes dans le Midi; «la noblesse imitait les princes, et beaucoup de bourgeois, de petites gens, imitaient la noblesse. On émigrait par ton, par misère ou par peur. Une jeune femme, rencontrée dans une diligence par un agent secret du gouvernement et interrogée par lui, répondait : – «Je suis couturière : ma clientèle est partie pour l'Allemagne ; je me fais «émigrette» afin d'aller les retrouver.»

Toute une cour, avec ses ministres, ses chambellans et ses réceptions officielles, et aussi ses intrigues et ses misères, se créait autour des frères du roi, et les souverains de l'Europe reconnaissaient cette cour, traitaient et complotaient avec elle. Tout le temps on s'y attendait à voir Louis XVI arriver, pour se mettre à la tête des troupes d'émigrés. On l'attendait en juin 1791, lors de sa fuite à Varenne, et plus tard, en novembre 1791, en janvier 1792. enfin, on décida de préparer le grand coup pour juillet 1792, lorsque les armées royalistes de l'Ouest et du Midi, soutenues par les invasions anglaise, allemande, sarde et espagnole, marcheraient sur Paris, soulevant Lyon et d'autres grandes villes au passage, - pendant que les royalistes de Paris frapperaient leur grand coup, disperseraient l'Assemblée et châtieraient les enragés, les jacobins...

«Replacer le roi sur le trône», c'est-à-dire en faire de nouveau un roi absolu ; réintroduire l'ancien régime, tel qu'il avait existé au moment de la convocation des États généraux, c'étaient là leurs vœux. Et lorsque le roi de Prusse, plus intelligent que ces revenants de Versailles, leur demandait : «Ne serait-il pas de la justice comme de la prudence de faire à la nation le sacrifice de certains abus de l'ancien gouvernement ?» – «Sire, lui répondait-on, pas un seul changement, pas une seule grâce !» (Pièce aux Archives des affaires étrangères, citée par E. Daudet.)

Inutile d'ajouter que toutes les cabales, tous les commérages, toutes les jalousies qui caractérisaient Versailles se reproduisaient à Coblentz. Les deux frères avaient chacun sa cour, sa maîtresse attitrée, ses réceptions et son cercle, tandis que les nobles fainéants vivaient de commérages, d'autant plus méchants que beaucoup d'émigrés tombaient bientôt dans la misère.

Autour de ce centre gravitaient maintenant, au vu et au su de tout le monde, ceux des curés fanatiques qui préféraient la guerre civile à la soumission constitutionnelle offerte par les nouveaux décrets, ainsi que les aventuriers nobles qui aimaient mieux risquer une conspiration que de se résigner à la perte de leur situation privilégiée. Ils venaient à Coblentz, obtenaient l'investiture des princes ainsi que de Rome, pour leurs complots et s'en retournaient dans les régions montagneuses des Cévennes ou sur les plages de la Vendée, allumer le fanatisme religieux des paysans et organiser les soulèvements royalistes.

Les historiens sympathiques à la Révolution glissent peut-être trop rapidement sur ces résistances contre-révolutionnaires ; ce qui porte souvent le lecteur moderne à les considérer comme l'œuvre de quelques fanatiques dont la Révolution eut facilement raison. Mais, en réalité, les complots royalistes couvraient des régions entières, et comme ils trouvaient appui, d'une part, parmi les gros bonnets de la bourgeoisie et, d'autre part, dans les haines religieuses entre protestants et catholiques – ce fut le cas dans le Midi, – les révolutionnaires eurent à lutter à leur corps défendant contre les royalistes, dans chaque ville et dans chaque petite commune.

Ainsi, pendant que l'on fêtait à Paris, le 14 juillet 1790, la grande fête de la Fédération, à laquelle toute la France prenait part et qui semblait devoir placer la Révolution sur une solide base communale, les royalistes préparaient dans le Sud-Est la fédération des contre-révolutionnaires. Le 18 août de cette même année, près de 20.000 représentants de 185 communes du Vivarais se réunissaient dans la plaine de Jalès. Tous portaient la croix blanche au chapeau. Dirigés par des nobles, ils posèrent ce jour-là les bases de la fédération royaliste du Midi, qui fut constituée solennellement au mois de février suivant.

Cette fédération prépara d'abord une série d'insurrections pour l'été de 1791, et ensuite la grande insurrection qui devait éclater en juillet 1792, avec l'appui de l'invasion étrangère, et porter le coup de grâce à la Révolution. Elle fonctionna ainsi pendant deux ans, entretenant des correspondances régulières, d'une part avec les Tuileries et d'autre part avec Coblentz. Elle jurait de «rétablir le roi dans sa gloire, le clergé dans ses biens, la noblesse dans ses honneurs». Et quand ses premières tentatives échouèrent, elle organisa, avec l'aide de Claude Allier, curé-prieur de Chambonnaz, une vaste conspiration qui devait mettre sur pied plus de 50.000 hommes. Conduite par un grand nombre de prêtres, sous les plis du drapeau blanc, et soutenue par la Sardaigne, l'Espagne et l'Autriche, cette armée devait marcher sur Paris, «libérer» le roi, disperser l'Assemblée et châtier les patriotes.

Dans la Lozère, Charrier, notaire, ex-député à l'Assemblée nationale, marié à une demoiselle noble et investi du commandement suprême par le comte d'Artois, organisait ouvertement les milices contre-révolutionnaires et formait même ses artilleurs.

Chambéry, ville du royaume de Sardaigne à cette époque, était un autre centre des émigrés, Bussy y avait même formé une légion royaliste, qu'il exerçait en plein jour. Ainsi s'organisait la contre-révolution dans le Midi, alors que dans l'Ouest les curés et les nobles préparaient le soulèvement de la Vendée avec l'aide de l'Angleterre.

Et qu'on ne nous dise pas que ces conspirateurs et ces rassemblements étaient peu nombreux. C'est que les révolutionnaires aussi, – ceux du moins qui étaient décidés à agir, – n'étaient pas nombreux non plus. Dans chaque parti, de tout temps, les hommes d'action furent une infime minorité. Mais grâce à l'inertie, aux préjugés, aux intérêts acquis, à l'argent et à la religion, la contre-révolution tenait des régions entières ; et c'est cette force terrible de la réaction – et non pas l'esprit sanguinaire des révolutionnaires – qui explique les fureurs de la Révolution en 1793 et 1794, lorsqu'elle dut faire un effort suprême pour se dégager des bras qui l'étouffaient.

Les adhérents de Claude Allier, prêts à prendre les armes, se montaient-ils à 60.000 hommes, comme il l'affirmait lors de la visite qu'il fit à Coblentz en janvier 1792, il est permis d'en douter. Mais ce qui est certain, c'est que dans chaque ville du Midi la lutte entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires se poursuivait sans relâche, faisant pencher la balance tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.

A Perpignan, les militaires royalistes se préparaient à ouvrir la frontière aux armées espagnoles. A Arles, dans la lutte locale entre les monnetiers et les chiffonistes, c'est-à-dire entre les patriotes et les contre-révolutionnaires, la victoire restait à ces derniers. «Avertis, dit un auteur, que les Marseillais organisaient une expédition contre eux, qu'ils avaient même pillé l'arsenal de Marseille pour se mettre en état de faire la campagne, ils se préparaient à la résistance, se fortifiaient, muraient les portes de leur ville, creusaient des fossés autour de l'enceinte, assuraient leurs communications avec la mer et réorganisaient la garde nationale de façon à réduire à l'impuissance les patriotes.»

Ces quelques lignes, empruntées à Ernest Daudet (1), sont caractéristiques. C'est le tableau de ce qui se passait un peu partout dans toute la France. Il fallut quatre années de révolution, c'est-à-dire l'absence pendant quatre années d'un gouvernement fort, et des luttes incessantes de la part des révolutionnaires, pour paralyser plus ou moins la réaction.

A Montpellier, les patriotes durent fonder une ligue pour défendre, contre les royalistes, les prêtres qui avaient prêté serment à la Constitution, ainsi que ceux qui allaient aux messes des prêtres assermentés. Souvent on se battait dans les rues. A Lunel dans l'Hérault, à Yssingeaux dans la Haute-Loire, à Mende dans la Lozère, c'était la même chose. On ne désarmait pas. Au fond, on peut dire que dans chaque ville de cette région les mêmes luttes se produisaient entre les royalistes ou bien les Feuillants de l'endroit et les «patriotes», et plus tard entre les Girondins et les «anarchistes». On pourrait même ajouter que dans l'immense majorité des villes du Centre et de l'Ouest, les réactionnaires obtenaient le dessus, et que la Révolution ne trouva un appui sérieux que dans une trentaine de départements sur quatre-vingt-trois. Pis que cela. Les révolutionnaires eux-mêmes ne s'enhardissaient pour la plupart et ne se décidaient à braver les royalistes que très lentement, à mesure que leur éducation révolutionnaire se faisait par les événements.

Dans toutes ces villes, les contre-révolutionnaires se donnaient la main. Les riches avaient mille moyens, que les patriotes ne possédaient généralement pas, de se déplacer, de correspondre au moyen d'émissaires spéciaux, de se cacher dans les châteaux, d'y accumuler des armes. Les patriotes correspondaient, sans doute, avec les Sociétés populaires et les Fraternelles de Paris, avec la Société des Indigents, ainsi qu'avec la Société mère des Jacobins ; mais ils étaient si pauvres ! Les armes et les moyens de déplacement leur manquaient.

Et puis, tout ce qui se liguait contre la révolution était soutenu du dehors. L'Angleterre a toujours suivi la politique qu'elle suit encore de nos jours : celle d'affaiblir ses rivaux en se créant parmi eux des partisans avec de l'argent. «L'argent de Pitt» n'était nullement un fantôme. Loin de là ! Avec l'aide de cet argent les royalistes venaient librement de leur centre et dépôt d'armes, Jersey, à Saint-Malo et à Nantes ; et dans tous les grands ports de France, surtout ceux de Saint-Malo, Nantes, Bordeaux, l'argent anglais gagnait des adhérents et soutenait les «commerçantistes» qui se mettaient contre la Révolution. Catherine II de Russie faisait comme Pitt. Au fond, toutes les monarchies européennes se mirent de la partie. Si en Bretagne, en Vendée, à Bordeaux et à Toulon les royalistes comptaient sur l'Angleterre, en Alsace et en Lorraine ils comptaient sur l'Allemagne et dans le Midi sur les secours armés promis par la Sardaigne ainsi que sur l'armée espagnole qui devait débarquer à Aigues-Mortes. Les chevaliers de Malte devaient aussi concourir à cette expédition avec deux frégates.

Au commencement de 1792, le département de la Lozère et celui de l'Ardèche, devenus tous deux le rendez-vous des prêtres réfractaires, étaient couverts d'un réseau de conspirations royalistes, dont le centre était Mende, petite ville perdue dans les montagnes du Vivarais, où l'état d'esprit était très arriéré et où les riches et les nobles tenaient en leurs mains la municipalité. Leurs émissaires parcouraient les villages des alentours, enjoignant aux paysans de s'armer de fusils, de faux et de fourches, et d'être prêts à accourir au premier appel. Ainsi se préparait le coup de main, à l'aide duquel on espérait soulever le Gévaudan et le Velay et obliger le Vivarais à marcher à leur suite.

Il est vrai que toutes les insurrections royalistes qui eurent lieu en 1791 et en 1792, à Perpignan, à Arles, à Mende, à Yssingeaux et dans le Vivarais, avortèrent. Le cri de «A bas les patriotes !» ne suffisait pas pour rallier un nombre suffisant d'insurgés, et les patriotes surent promptement disperser les bandes royalistes. Mais ce fut pendant deux années la lutte sans interruption. Il y eut des moments où tout le pays était en proie à la guerre civile, où le tocsin sonnait sans relâche dans les villes des alentours.

A un moment donné, il fallut que des bandes armées de Marseillais vinssent faire la chasse aux contre-révolutionnaires dans la région, s'emparant d'Arles et d'Aigues-Mortes, et inaugurant le règne de la terreur qui atteignit plus tard de si fortes proportions dans le Midi, à Lyon et dans l'Ardèche. Quant à l'insurrection organisée par le comte de Saillans en juillet 1792, éclatant en même temps que celle de la Vendée et au moment où les armées allemandes marchaient sur Paris, elle aurait certainement eu une influence funeste sur la marche de la Révolution, si le peuple n'y avait promptement mis fin. Heureusement, le peuple lui-même s'en chargea dans le Midi, tandis que Paris s'organisa de son côté pour s'emparer enfin du centre de toutes les conspirations royalistes, – les Tuileries.

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