anarchiste individualiste
20 Août 2014
Même les fervents partisans de cette mondialisation qui est au cœur du débat public de la fin du XXe siècle ont constaté avec une certaine admiration forcée, que Karl Marx a été le seul à avoir décrit ce processus il y a déjà 150 ans. Au point que, n’importe qui pourrait, à son insu, en rencontrer les termes dans le magazine dominical d’un grand quotidien de l’année 2000 et le prendre pour un article contemporain. Sans vraiment faire preuve de perspicacité, les défenseurs notoires d’une quelconque évolution capitaliste tout comme les derniers gauchistes marxistes (devenus conservateurs parce que restés fixés sur le passé capitaliste) en ont conclu que la mondialisation et tous les phénomènes concomitants n’étaient pas nouveaux et ne constituaient surtout pas un caractère nouveau de la dynamique capitaliste. On veut naturellement dire par là qu’il n’y a rien d’inquiétant, pas de quoi se faire du souci quant à l’importance de la crise, que c’est toujours le même bon vieux capitalisme. Donc fin de l’alerte ! Les uns sont dans l’expectative d’un nouveau miracle économique mondial, les autres, de la poursuite sans relâche de l’activité selon les notions de l’ancienne critique du capitalisme, c’est-à-dire selon les catégories mêmes du capital. Rien de nouveau sous le soleil, donc rien de nouveau qu’il faille apprendre et analyser.
En cela, ceux qui ne reconnaissent pas que la mondialisation actuelle prend une tournure nouvelle ne rendent vraiment pas justice à Marx. Car s’il en était comme ils le disent, Marx n’aurait fait que décrire une chose qui se déroulait sous ses yeux et sous ceux de ses contemporains, exactement de la même façon qu’aujourd’hui. Mais alors, il y aurait certainement déjà eu débat sur la mondialisation il y a 150 ans ; la position de Marx n’aurait rien de particulier et sa voix ne serait qu’une parmi tant d’autres. Bien sûr, ce n’est absolument pas le cas. Tandis que le cosmopolitisme et l’universalisme occidental abstraits du XVIIIe et du début du XIXe siècles ne furent d’abord que de purs idées ou idéaux à l’époque de l’élaboration de la théorie de Marx, le nationalisme, la politique de protectionnisme et la formation d’une économie nationale prenaient pratiquement place sur la scène de l’histoire universelle capitaliste et commençaient plutôt par repousser la tendance à l’universalisation du capital. Ce qui fait aujourd’hui l’actualité des déclarations de Marx quant à la logique du marché mondial et de son débridement, ce ne sont pas les idées directement empiriques concernant la situation du XIXe siècle et le stade du développement capitaliste à l’époque, mais leur force pronostique inouïe. L’illusion d’optique qui s’empare du lecteur contemporain s’explique peut-être par le fait que le pronostiqueur (comme souvent dans de tels cas) s’exprime comme s’il décrivait une évolution déjà accomplie et généralisée, alors qu’en réalité, sa pensée, qui plane à la hauteur de l’aigle, conclut à un processus déjà achevé à partir de quelques faits et paramètres encore à l’état embryonnaire. Quand Marx parle, par exemple, de « communications infiniment facilitées » dans un monde sans avion ni télévision ni micro-électronique, un monde doté d’une télécommunication relativement primitive et limitée dans l’espace, il est certain qu’il ne faut pas attribuer à ces termes une valeur correspondant à un état qualitatif du monde actuel, simplement parce qu’on emploie les mêmes mots.
Marx ne s’est donc pas simplement contenté de décrire les conditions empiriques de son époque, mais il a dégagé de l’analyse du processus de valorisation capitaliste en tant que tel une tendance immanente du capital à la globalisation et ce parfois en opposition avec la tendance du développement empirique de son temps.
Mais, c’est justement pour cette raison que, contrairement à certains journalistes exaltés qui se font les champions des chances réelles de la globalisation actuelle du capital, Marx n’est pas un écrivaillon faisant l’apologie de ce qui se passe de toute façon. Certes, on peut dire que le Marx exotérique d’esprit ésotérique est encore accepté, du moins dans les célèbres passages du « Manifeste Communiste » relatifs à la mondialisation, quand il admire les exploits de la bourgeoisie qui « détruit » « les relations féodales et idylliques », etc. Ou « qui entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares », même si, deux phrases plus loin, on parle de « ce qu’on appelle civilisation ». Nous retrouvons ici les traces de la mythologie historique d’un progrès linéaire et déterminé par des « lois » empruntés à la philosophie des Lumières et au libéralisme. Marx s’y montre en « homme dans sa contradiction », quand on lit ses lignes fulminantes sur ce même processus historique au chapitre sur l’ « accumulation primitive ».
Mais malgré ses contradictions – qu’il admire ou honnisse le processus passé et réel ou le processus futur et prévu – Marx voit toujours la tendance du capital à s’universaliser étroitement liée à la tendance immanente à l’autodestruction du mode de production capitaliste. Dans ce sens, le capitalisme n’est pour Marx (ici se touchent le pôle exotérique et le pôle ésotérique de sa théorie en produisant des étincelles) qu’une forme négative transitoire, une sorte d’explosion de l’histoire. L’universalisation et la globalisation se brisent alors doublement contre l’évidente contradiction en soi du capitalisme : d’une part, la limite nationale n’a rien d’essentiellement pré-capitaliste ; c’est une caractéristique de la société moderne en contradiction avec la tendance à l’universalisation de cette dernière, qu’elle ne cesse de transgresser mortellement ; d’autre part, de son côté, le moteur de la globalisation est négatif et limité ; il n’est pas un regroupement conscient et volontaire de l’humanité, mais une fuite aveugle de l’étroit calcul de l’économie industrielle qui abandonne les marchés intérieurs qui deviennent trop petits. Finalement, il est une fuite du capital devant lui-même dans le vaste monde où il ne fait toujours que se retrouver.
En y regardant de plus près, on se rend compte que la dynamique de l’universalisation et de la globalisation n’est que la conséquence du caractère de crise immanent au mode de production capitaliste, qui se manifeste sous forme de crise mondiale du capital : une crise d’abord latente ou juste brève et cyclique, mais finalement visible et (maintenant seulement !) structurelle. Crise structurelle et globalisation sont donc une seule et même chose, mais vues sous des aspects différents. Les conditions ou processus partiels uniquement ponctuels que Marx a rencontrés empiriquement (par exemple le lien entre le chômage des tisserands londoniens et indiens et le libre-échange, la concentration du capital) et à partir desquels il a très vite pronostiqué une tendance capitaliste à l’universalisation, ne sont devenus qu’aujourd’hui une situation mondiale immédiate, universelle, englobant sans exception toutes les régions et branches de production : leurs effets négatifs et indirects ne sont plus partiels et ponctuels, mais étendus et mondiaux, en tant qu’effets direct. Un universalisme capitaliste parfait signifie l’universalité parfaite de la catastrophe qui se manifeste aujourd’hui dans tous les domaines de la vie. Les déclarations de Marx sur la globalisation ne doivent pas être interprétés comme des arguments à part de la tendance historique du capital, comme une indication de son expansion dans le monde, mais comme des explications appartenant à sa théorie de la crise. En effet, en raison de sa contradiction interne, la crise représente la tendance historique fondamentale du mode de production capitaliste ; une tendance qui englobe toutes les différentes tendances et développements structurels.
De même qu’elle est une conséquence de la tendance immanente à la crise, la globalisation est en même temps une fonction de la concurrence universelle. Si, d’une part, comme le dit Marx, le marché mondial a toujours été une condition du capitalisme et de ses rapports de concurrence, d’autre part, il s’est d’abord trouvé limité dans son action par l’apparition des économies nationales et Etats nationaux et donc par une concurrence domestiquée jusqu’à un certain point. Eperonnée par la tendance à la crise, la concurrence est obligée de briser ces barrières ; c’est en effet sa dynamique qui entraîne la dynamique de la globalisation. Ce qui se présente à Marx comme une « logique » du capitalisme ne devient que maintenant une réalité empirique. En s’infiltrant à travers les frontières des Etats nationaux et en rompant la cohérence économique nationale pour mettre en place le capital mondial immédiat, la concurrence devient elle-même également la concurrence mondiale immédiate, non filtrée. Ce processus passant par la transformation des crises partielles en crise mondiale totale, elle devient une concurrence de crise mondiale totale – que l’on reconnaît déjà au fait que le débat acharné et qui est en passe de dégénérer sur la localisation, utilise de plus en plus nettement les métaphores militaires, dans l’esprit d’une lutte pour la survie. Ces mêmes politiciens de la vie en rose et amuseurs de la philosophie du management qui se complaisent dans une rhétorique de l’optimisme et de chances de réussite en parlant de globalisation se renient eux-mêmes avec une inconsciente sincérité quand ils exposent la réussite souhaitée de ces « chances » en termes de guerre mondiale et qu’au lieu de susciter un optimisme confiant dans l’avenir, ils réveillent ainsi le potentiel d’angoisse sociale.
Les « lois naturelles » aveugles du « capital en général », longtemps représentables au niveau du contexte économique national deviennent la loi mondiale immédiate du marché mondial unique, universel, sans frontières qui ne constitue plus la sphère des relations entre les économies nationales, mais la sphère universelle de la concurrence de crise mondiale immédiate, non filtrée. Cela signifie seulement que cette concurrence devient maraudeuse et que les rapports des entreprises et des individus entre eux prennent le caractère qu’ont toujours eu les relations entre des Etats nationaux dont les rapports n’étaient pas assujettis extérieurement à la loi. La désinhibition de l’homme, qui est déjà contenue dans la notion d capital et s’est mainte fois manifestée dans les atrocités de l’histoire de l’installation capitaliste, menace de devenir la condition mondiale immédiate. La globalisation a pour revers la dépravation morale des individus dont l’atomisation a également pris une dimension planétaire. Il faut donc penser la théorie de la mondialisation de Marx non seulement dans le contexte de sa théorie de la crise, mais aussi dans celui de sa théorie de la barbarie du capitalisme – on obtiendra ainsi l’image précise de la situation mondiale aujourd’hui.
Marx n’est plus parvenu à écrire le quatrième livre du « Capital » qui devait concerner le marché mondial et l’Etat ; par conséquent il n’a pu achever son analyse des concepts de logique et de tendance historique de la reproduction capitaliste globale (et donc mondiale). Néanmoins, ses textes et fragments sur le processus d’universalisation du capital ne développent pas seulement les idées fondamentales des problèmes visibles aujourd’hui, mais également, comme, dans la théorie de la crise, les notions fondamentales des mécanismes économiques qui leur sont liés. Sur ce plan, sa théorie de la centralisation progressive du capital est importante. Comme la mondialisation, cette tendance découle aussi de la logique de la crise et de la concurrence, mais elle se trouve multipliée dans le contexte de la globalisation. Plus le capital fuit les marchés intérieurs et instaure le marché mondial immédiat et universel, plus la concurrence de la crise mondiale immédiate provoque des concentrations de capitaux qui auraient été impensables sur une base économique nationale, des capitaux mondiaux immédiats capables de concurrencer les Etats. Cet aspect de la théorie marxiste s’est également totalement vérifié : la globalisation et le nombre croissant de gigantesques fusions constituent aujourd’hui les deux faces du même processus.
Aussi frappante que soit la précision du pronostic à 150 ans d’intervalle, on remarque, cette fois encore, l’opposition entre le Marx exotérique et le Marx ésotérique. Dans la théorie de la crise, au centre de laquelle il y a la dissolution de la « substance du travail » causée finalement par le processus concurrentiel et l’obsolescence du travail et de la classe ouvrière, le Marx ésotérique est quasiment le seul à prendre la parole. Cependant, si les déclarations de Marx sur la globalisation universalisation et sur la centralisation du capital mondial qui lui est liée s’appuient sur cette théorie de la crise, c’est à nouveau le Marx exotérique du mouvement ouvrier qui intervient là en assimilant la globalisation et le processus de centralisation du capital à une massification et une concentration également universelles de la classe ouvrière, contrairement au thème central de la théorie de la crise. Mais ceci n’était exact que tant que la tendance à la crise et à la globalisation n’avait pas encore atteint son stade vraiment universel, c’est-à-dire que le processus d’universalisation n’avait pas encore franchi sa masse critique, laquelle justement n’équivaut plus à une masse de force de travail rentable. Si l’on ne tient pas compte de cela, comme c’est le cas dans le choix de textes qui suit [le texte de Kurz présentement retranscrit, est juste une introduction à une série d’extraits du Marx ésotérique], alors la théorie de la globalisation marxienne met dans le mille de la situation mondiale actuelle, dont elle éclaire, en même temps, le caractère instable et explosif. Dans ces conditions, l’humanité ne pourra se constituer en une communauté mondiale positive et finira seulement par retourner à l’état sauvage dans une « seconde nature » devenue universelle.
Robert Kurz
Né en 1943, Robert Kurz est un des théoriciens de la reformulation d’une critique marxienne radicale du capitalisme opposée à l’ensemble des marxismes traditionnels, et que l’on appelle en Allemagne la « wertkritik » (critique de la valeur). Il a publié de véritables best-sellers en Allemagne commeL’Effondrement de la modernisation, Le Livre noir du capitalisme (scandaleusement non traduits en France), et il est le coauteur du Manifeste contre le travail avec Norbert Trenkle et Ernst Lohoff. Il publie de nombreux articles dans la presse allemande, autrichienne et brésilienne, ex-membre du groupe allemand Krisis, il fait partie depuis 2004 du groupe-revue Exit !
/idata%2F1109728%2FKurz2005.jpg)
" Chasse autour du globe : la mondialisation et la ' fusionnite ' du capital ", par Robert Kurz.
Chasse autour du globe, la concurrence court:La mondialisation etla "fusionnite" du capitalExtrait du chapitre VI du livre de Robert Kurz, Lire Marx. Les textes les plus importants de Karl Marx ...
Critique et crise de la société du travail
Robert Kurz
2000
L’autre Marx, le Marx ésotérique, celui de la critique radicale catégorique se discerne bien moins nettement en ce qui concerne la critique du travail. Sur ce point, Marx semble généralement en accord avec le marxisme positiviste du mouvement ouvrier. De longs passages de son argumentation présentent le travail comme une évidence, comme une nécessité naturelle éternelle ou interprètent le travail comme une entité supra-historique de l’homme. Marx suit ici le mouvement ouvrier historique qui voit dans le travail le propre de la condition humaine, « déformé » par le capital à des fins extérieures et usurpatrices.
Toutefois, ce n’est pas un hasard si Marx ne s’est jamais laissé aller à glorifier le travail, les mains calleuses, à exalter l’éthique protestante du travail accompli et la « création de valeur » par le travail, comme ce fut couramment le cas ensuite dans les syndicats, les partis ouvriers sociaux-démocrates et communistes, avec toute l’iconographie et la symbolique qui s’y rapportent. Car, dans de nombreux textes de Marx, le travail évolue discrètement vers quelque chose de négatif en soi. La critique du travail capitaliste est formulée de telle façon qu’il semble incroyable qu’on vienne ensuite appliquer cette même notion de travail en tant qu’essence humaine positive suprahistorique contre le capitalisme.
Le problème réside dans le caractère abstrait de la notion de travail. Le travail en soi, le travail en général, le travail en tant que dépense abstraite d’énergie humaine : cette conception n’a de sens que si l’on y voit une forme d’activité du système capitaliste moderne de production marchande pour des marchés anonymes. Et, comme Marx l’a lui-même démontré dans l’analyse de la marchandise, il ne s’agit absolument pas seulement d’une abstraction dans le sens idéal et verbal, mais d’une « abstraction réelle » sociale. Le calcul des entreprises et les hommes qui produisent sous l’emprise de cette logique de la valorisation de l’argent font effectivement abstraction, même pratiquement, du contenu sensible et matériel, du sens ou du non-sens humain et des conséquences de leur activité incessante pour la société et pour les fondements naturels de la vie. Il ne s’agit toujours que de la même fin en soi : l’énergie humaine se transforme en argent et l’argent amène toujours plus d’argent. Abstraite et vide, on a l’équation des contenus réels les plus variés (dont certains sont destructeurs) : argent en tant que fin en soi = travail abstrait du processus de travail capitaliste. Symboliquement et avec une limpidité involontaire, un conseil d’entreprise a résumé cette équivalence abstraite en une formule paradoxale : « Pour réussir, il faut croire en quelque chose, peu importe en quoi »
En exprimant par la notion négative de « travail abstrait » le caractère indifférent et abstrait de la production capitaliste, Marx prononce déjà un jugement sur la notion positive de travail en général, car, en fin de compte, le « travail » est une abstraction qui ne signifie rien d’autre. Le travail salarié de l’employé rentre dans cette notion de travail (abstrait), sans toutefois, l’épuiser. Celle-ci comprend aussi l’activité des capitalistes et du management, c’est-à-dire qu’elle s’étend à la totalité des classes et des groupes de la hiérarchie des fonctions capitalistes. Les possesseurs du capital dans le sens initial du terme ainsi que les simples managers ou « capitalistes de fonction » ne sont pas inactifs, ils dépensent également de l’énergie humaine qui, comme celle des ouvriers salariés, s’applique directement ou indirectement à la production marchande du processus de valorisation et prend donc un caractère de travail abstrait. De même que la concurrence, le travail abstrait constitue un système de références commun s’étendant à toute l’humanité déterminée par le capitalisme, indépendamment des différences de fonction, de salaire et de richesse en argent.
Marx a souvent nommé cette identité, bien que sous sa forme d’opposition sociale. Et même là où cette opposition apparaît encore chez lui en termes de travail et de « non-travail », relevant du marxisme du mouvement ouvrier, s’exprime dans cette opposition ce que les deux notions ont intérieurement en commun. Car Marx ne veut pas faire rentrer le « non-travailleur » dans l’éternel univers du travail, mais dépasser le système de références du « sujet automatique » commun aux capitalistes et aux ouvriers salariés. Si le travail abstrait, de même que la concurrence, représente la forme d’activité même du capitalisme s’étendant à toute la société, il n’est plus possible de constituer une prétendue opposition au capital du « point de vue du travail ». Ce point de vue se révèle être une illusion, parce que travail et capital ne sont que deux états différents du même rapport fétichiste irrationnel : l’un sous forme fluide (le travail) et l’autre sous forme figée (l’argent).
A cet endroit justement, on reconnaît particulièrement bien les deux Marx. En effet, la critique de la valeur et du fétichisme se révèle là totalement incompatible avec le Marx du mouvement ouvrier. En même temps que la notion positive et supra-historique de travail, c’est aussi le motif de la lutte des classes menée dans l’enveloppe capitaliste qu’il remet en question. Car, toute critique qui s’adresse au système de référence commun et global sous sa forme figée d’argent doit aussi se pencher sur les points communs du travail abstrait. Dans les passages de son argumentation qui s’y rapportent, Marx ne qualifie pas seulement les représentants du capital (l’ennemi) de « masques de l’argent », il les abaisse aussi au rang d’exécutants ou d’ « officiers et sous-officiers » du capital, rendant ainsi fluctuantes, même au sens sociologique, les limites qui les séparent du travail salarié.
Il se peut que pour les derniers Mohicans du marxisme du travail, la négation radicale du travail soit la plus insupportable de toutes les interprétations récentes de la théorie de Marx. En effet, elle touche en plein cœur la construction identitaire du marxisme liée à une notion positive du travail, valorisante, puisque le mouvement ouvrier, bien que n’étant lui-même qu’un « masque du capital variable » s’était passionnément identifié avec le capital fluide et vivant, sans jamais se rendre compte qu’il se faisait une illusion. C’est pourquoi, sur le thème du « travail » ce qui reste de gauche et qui demeure attaché aux formes qui se délitent du marxisme du travail ou du mouvement ouvrier pousse des hauts cris ; elle crie au sacrilège philologique, quand on élimine sans ménagement la plus grande partie connue des nombreux textes marxistes, afin de mettre au jour les passages négateurs qui renvoient à un autre Marx étranger, dès qu’ils sont extraits du contexte du siècle du mouvement ouvrier.
Mais, à l’aurore du XXIe siècle, c’est notre réalité qui rend aussi brûlant d’actualité l’élément jusqu’ici caché de la critique du travail chez Marx, alors que le Marx « ami du travail » ne possède plus qu’un intérêt historique. Car tout ce qu’a dit Marx sur la nature du travail abstrait en tant que forme commune et globale de socialisation capitaliste s’est réalisé au-delà de ses prédictions. Tandis qu’au cours de la seconde révolution industrielle depuis Henry Ford, le management a perdu tout caractère corporatif et qu’il est devenu chair de la chair de la classe ouvrière en n’étant plus qu’une partie de la hiérarchie des fonctions, les travailleurs salariés, qui se sont flexibilisés dans le sillage de la troisième révolution industrielle [celle de la microélectronique], sont en train de se muer en entrepreneurs de leur force de travail.
Les managers des trusts internationaux, tout comme la génération qui fonda le capitalisme de l’Internet ne sont plus des non-travailleurs ventrus, mais des rabots bien entraînés et travailleurs fanatiques au service de « leur » capital. Inversement, les salariés appartenant au noyau des personnels, de même que les victimes de l’ « outsourcing » contraintes de flexibilisation et tout l’éventail des travailleurs misérables, n’ayant qu’un capital humain, font leurs calculs comme s’ils faisaient un inventaire d’usine : le « moi » est une économie d’entreprise. Lorsqu’à la fin des années 1990, des ouvriers métallurgistes allemands ont défilé dans le quartier de la finance de Francfort en brandissant des pancartes « le capital c’est nous », ils ratifiaient ainsi la fin négative de la lutte de classe entre le travail et le capital. La concurrence entre les différentes catégories de fonctions du capital passe derrière la concurrence entre les entreprises et les Etats (localisation) et entre les individus atomisés (même au sein du travail salarié).
Si ces individus semblent aujourd’hui s’épanouir complètement dans leurs fonctions capitalistes – comme un animal sauvage s’épanouit dans son environnement naturel – en vérité, ils ne peuvent nier pour eux-mêmes cette profonde aliénation de l’homme, telle que l’a analysée Marx, c’est-à-dire comme une caractéristique essentielle du travail abstrait. Cette aliénation ne correspond pas à une pauvreté financière apparente des nombreux êtres humiliés et outragés du capitalisme, pas même à la misère physique. A la pointe du développement justement, par exemple dans les boutiques d’informatique des « nouveaux marchés », la conscience devenue économique des générations postmodernes possède des traits d’auto-réduction fonctionnaliste que l’on n’aurait pas cru possible il y a seulement quelques dizaines d’années. Même s’ils ne peuvent pas le reconnaître, ces « esclaves de l’ordinateur » portent sur leur visage les marques douloureuses de cette auto-exploitation économique teintée de paranoïa et de l’infantilisme de la plupart de leurs produits.
Mais l’autre Marx, le Marx caché, célèbre son véritable triomphe théorique pour avoir prédit que la société fondée sur le travail abstrait élèverait une barrière intérieure objective. Ce qui, après la Seconde Guerre mondiale, est apparu comme un vague pressentiment de la montée d’une « crise de la société du travail » (Hannah Arendt) est aujourd’hui non seulement une réalité tangible, mais avait déjà été théoriquement prévu et analysé depuis longtemps par Marx. Celui-ci a réussit cet exploit, peut-être le plus étonnant de sa théorie, par une déduction logique de la contradiction interne qui marque le mode de production capitaliste : d’une part on considère la dépense d’énergie humaine comme une fin en soi et d’autre part, on rend superflu le travail en utilisant la science dans un univers concurrentiel anonyme à une échelle croissante. Cette contradiction est la cause la plus profonde des crises capitalistes et, de ce fait, la prémisse même de la théorie marxiste de la crise. Tel est aussi le contexte où Marx emploie explicitement le terme prophétique d’ « effondrement ». les fractures structurelles périodiques, dans lesquelles le capital assoiffé de « substance de travail » reste obligatoirement sur sa soif, finissent par aboutir à une situation sans issue, parce qu’en raison de ses propres conditions, le capital n’est plus en mesure d’assurer une consommation rentable de quantités de travail suffisantes.
Tous les indices signalent qu’avec la révolution micro-électronique, nous approchons de la situation, telle que la déduite Marx. Pour la première fois, à ce stade du développement de la « science force productive », il y aura à long terme plus de travail superflu que de travail rentabilisé et réabsorbé par l’abaissement des prix et, par conséquent, l’élargissement des marchés. Les auto-entrepreneurs de la société du savoir peuvent se tourner d’un côté ou de l’autre avec toute l’hyperflexibilité qu’ils veulent, ils ne pourront as échapper à ce qui est sans issue, la disparition permanente de la substance de travail. Marx pourra non seulement leur apprendre quelle absurdité et quel danger représente pour l’humanité leur activité démentielle, mais aussi la façon dont celle-ci finira définitivement. La société du savoir réalisée ne pourra plus être capitaliste, parce qu’elle ne reposera plus sur une quantification du travail social et abstrait. Les limites de la société laborieuse sont identiques aux limites du capitalisme. Le travail aliéné se détruira lui-même.
Robert Kurz.
Robert Kurz est un des théoriciens majeurs de ces dernières décennies, inspirateur de la critique de la valeur en Allemagne apparue en 1986 autour du groupe et de la revue Krisis (qui se sont faits connaître par le Manifeste contre le Travail), et aujourd’hui au sein de la revue Exit ! L’œuvre de ce théoricien est encore aujourd’hui non traduite en France, notamment ses œuvres maîtresses, " L’Effondrement de la modernité " et " Le livre noir du capitalisme ", qui sont des best-sellers en Allemagne pour ce genre de littérature critique. On retrouvera toutefois en français quelques recueils d’articles de presse ou de revue dans, " Avis aux naufragés ", Lignes 2005 ; " Critique de la démocratie balistique. La gauche à l’épreuve des guerres d’ordre mondial ", Mille et une nuits, 2006 et avec Anselm Jappe, " Les Habits neufs de l’Empire. Remarques sur Negri, Hardt et Rufin ", Lignes, 2003. Le livre de Kurz " Lire Marx " traduit en français est hélas aujourd’hui épuisé. La critique de Robert Kurz est présentée au public français dans l’ouvrage d’Anselm Jappe, " Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur ", Denoël, 2003, tandis que le livre de Moïshe Postone, " Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx ", Mille et une nuits, 2009 (1993), a marqué la critique de la valeur autour de Kurz.
En Allemand, Robert Kurz publie certains de ses textes dans la revue Exit !
D'autres textes de Robert Kurz :
- Ils ne le savent pas mais ils le font : le mode de production capitaliste est une fin en soi irrationnelle (un autre extrait de " Lire Marx ", La balustrade, 2002)
- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (2008)
- Non rentables, unissezvous !
- Le vilain spéculateur (2003)
- Impérialisme de crise (2003)
- Populisme hystérique. Confusion des sentiments bourgeois et chasse aux boucs émissaires (2001)
- Economie totalitaire et paranoïa de la terreur. Sur le 11 septembre 200
/idata%2F1109728%2FKurz-lire-marx0020.jpg)
" Critique et crise de la société du travail ", par Robert Kurz
Extrait du livre de Robert Kurz aujourd'hui épuisé," Lire Marx. Les textes les plus importants de Karl Marx pour le XXIe siècle. Choisis et commentés par Robert Kurz ", La Balustrade, Paris, 20...