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SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

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GAZA PALESTINE / ISRAEL

       GAZA          PALESTINE /  ISRAEL

Le piège de Gaza : si vous avez raté le (vrai) début

Jean-Pierre Filiu
Universitaire

La bande de Gaza existe non pas par la volonté des Palestiniens, mais par celle d’Israël et de ses pères fondateurs. Dans les derniers jours de 1948, le Premier ministre Ben Gourion a coupé les jarrets de son général Yigal Allon, qui voulait encercler les troupes égyptiennes à Gaza et les y contraindre à la capitulation.

L’AUTEUR

Professeur d’histoire à Sciences-Po, notre blogueur Jean-Pierre Filiu est notamment l’auteur d’une magistrale « Histoire de Gaza » aux éditions Fayard.Rue89

Le cessez-le-feu israélo-égyptien créait une « bande » de 360 km2, où deux cent mille réfugiés palestiniens cohabitaient avec quatre vingt mille résidents du territoire. A la différence de la Jordanie, qui annexa promptement la Cisjordanie (et Jérusalem-Est), l’Egypte refusa toute souveraineté formelle sur la bande de Gaza.

Ben Gourion comprit vite le risque de laisser se développer à la frontière sud-ouest d’Israël un foyer de nationalisme palestinien, à la population composée jusqu’à ce jour de deux tiers de réfugiés. En 1949, le chef du gouvernement israélien proposait en vain à l’ONU d’annexer la bande de Gaza, en contrepartie d’une réinstallation des réfugiés sur le territoire d’Israël.

Neutraliser le « poisson » de la guérilla

Depuis lors, les dirigeants israéliens ont tout essayé pour « régler » à leur avantage le « problème » de Gaza, sans pour autant prendre en compte les aspirations légitimes des habitants de Gaza. Il y eut quatre mois d’une occupation terrible de la bande de Gaza par Israël, de novembre 1956 à mars 1957, avec un millier de Palestiniens tués (sur 300 000 habitants).

Israël s’était déjà donné pour mission d’éliminer les « terroristes » de la bande de Gaza. Le territoire devint au contraire la matrice de la guérilla palestinienne, puis de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Après la deuxième occupation de juin 1967, Moshé Dayan, ministre de la Défense, abolit la frontière entre Israël, d’une part, Gaza et la Cisjordanie d’autre part, dans l’espoir de dissoudre le nationalisme palestinien dans le marché israélien.

INTENSIFICATION

Pour la première fois depuis le début de l’opération israélienne « Bordure Protectrice », Tsahal a procédé à une intensification de ses frappes sur la bande de Gaza dans la nuit de samedi à dimanche. Un commando de la marine israélienne y a également mené une incursion terrestre.

La bande de Gaza fut pourtant le théâtre d’une résistance armée sans précédent, et sans base arrière, le Sinaï égyptien étant occupé par Israël. Il fallut la reconfiguration brutale des camps de réfugiés de Gaza parAriel Sharon, à l’été 1971, avec des dizaines de milliers de déplacés, pour vider « l’eau » de la population et neutraliser le « poisson » de la guérilla.

Israël devait apporter une réponse politique

En 1979, Menahem Begin conclut avec Anouar Sadate une paix israélo-égyptienne qui excluait Gaza de son champ d’application. Les autorités d’occupation misaient alors sur la division entre nationalistes et islamistes à Gaza, encourageant les uns pour affaiblir les autres. Ce jeu dangereux favorisa la montée en puissance du Jihad islamique en 1986, puis l’éclatement de la première intifada et la fondation du Hamas en 1987.

Yitzhak Rabin est sans doute le seul dirigeant israélien à avoir compris qu’Israël devait apporter une réponse politique, et non une énième riposte militaire, au défi de Gaza. Telle est la dynamique des accords de paix d’Oslo, avec établissement d’une Autorité palestinienne, perçue par l’OLP comme l’embryon d’un Etat souverain. Mais après l’assassinat de Rabin, son successeur Netanyahou n’a eu de cesse de saboter son œuvre.

Ehud Barak, héritier en trompe l’œil de Rabin, s’est révélé incapable de renverser la tendance et de relancer le processus de paix. Ce fut le désastre de la deuxième intifada, avec son enchaînement d’attentats et de bombardements. Sharon, ayant médité les leçons de 1971 comme les expériences de ses prédécesseurs, décida le retrait unilatéral de 2005.

C’était priver la démarche Rabin (« Gaza d’abord ») de la dimension politique qui lui donnait justement tout son sens. Le retrait de Tsahal et le démantèlement des colonies furent dès lors une réussite presque impeccable du point de vue militaire. Mais le coup ainsi porté à la crédibilité d’une Autorité palestinienne déjà très affaiblie fit le jeu du Hamas.

Gaza, la « plus grande prison à ciel ouvert »

En juin 2007, le mouvement islamiste prit le contrôle de la bande de Gaza qui devint, selon l’expression de Nicolas Sarkozy, « la plus grande prison à ciel ouvert du monde ». Certains experts israéliens ne cachèrent pas leur satisfaction de voir la division ainsi consommée entre un « Hamastan » de Gaza et un « Fatahstan » de Cisjordanie.

Israël conserve le contrôle des frontières terrestres (à l’exception du point de passage de Rafah avec l’Egypte), de l’espace aérien et des eaux territoriales de la bande de Gaza. Il s’agit donc d’une nouvelle forme d’occupation, à distance, qui, dans un premier temps, s’avère moins coûteuse pour Israël (mais demeure d’une violence multiforme pour la population palestinienne).

Le siège imposé d’une main de fer par Israël a généré une activité de contrebande par les tunnels avec l’Egypte dont les effets pervers n’ont pas tardé à se faire sentir : seul le trafic d’armes peut en effet rentabiliser les dispendieux tunnels et, paradoxalement, plus l’Egypte détruit de tunnels, plus les tunnels restants sont consacrés à l’acheminement de matériel militaire depuis le Sinaï, largement contrôlé par les groupes jihadistes.

Raids israëliens, et roquettes palestiniennes

Israël est donc le premier responsable de la situation explosive ainsi créée à Gaza, où l’absence de perspective économique amène une grande partie de la jeunesse à rejoindre les groupes armés, employeur le plus accueillant du territoire. Le cessez-le-feu conclu entre Israël et le Hamas en novembre 2012, sous l’égide du président égyptien Morsi, a pourtant tenu plus d’un an et demi.

Netanyahou a publiquement accusé le Hamas d’être responsable de l’enlèvement de trois adolescents israéliens dans le sud de la Cisjordanie, le 12 juin dernier. La campagne de ratissages et d’arrestations qui a suivi a ciblé l’appareil du Hamas en Cisjordanie, avec incarcération de centaines de ses cadres, de ses parlementaires et même d’anciens détenus, libérés lors de l’échange avec Gilad Shalit fin 2011.

On connaît la suite : aux raids soi-disant « ciblés » d’Israël sur la bande de Gaza ont répondu les tirs de roquettes palestiniennes. Chacun a évidemment accusé l’autre de porter l’entière responsabilité de la rupture du cessez-le-feu. L’Egypte, où le maréchal Sissi a embastillé son prédécesseur Morsi (accusé, entre autres, de complicité « terroriste » avec le Hamas) est bien incapable d’éviter la montée aux extrêmes.

Pas de solution militaire à Gaza

Depuis bientôt une semaine, une nouvelle guerre ensanglante le Proche-Orient. Pour l’heure, ce sont les civils palestiniens qui en paient le prix fort. Mais on ne peut exclure qu’une roquette moins imprécise que d’autres fasse un carnage en Israël même. Et tout cela pour revenir, dans le meilleur des cas, au statu quo prévalant de novembre 2012 à mai 2014.

Car il n’y pas de solution militaire à Gaza : une « victoire » israélienne contre le Hamas ferait le lit de groupes jihadistes embusqués de l’autre côté de la frontière égyptienne, et exaltés par l’avènement de leur « calife » en Irak. Israël répéterait avec des conséquences encore plus dramatiques l’erreur perpétrée dix ans plus tôt, lorsqu’elle affaiblissait l’Autorité palestinienne au profit du Hamas.

Plonger la bande de Gaza dans une insécurité permanente au nom de la sécurité d’Israël n’est pas seulement une illusion tragique, c’est une faute stratégique. On ne choisit pas ses ennemis, mais c’est avec eux que l’on fait la paix. Et si Israël refuse de traiter avec le Hamas, qu’elle laisse l’Autorité palestinienne le faire. Sinon le piège de Gaza se refermera sur Israël tout autant que sur les Palestinien

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       GAZA          PALESTINE /  ISRAEL
       GAZA          PALESTINE /  ISRAEL

La droite la plus bête du monde n’est pas la droite française

Contrairement aux apparences, ce n’est pas en France qu’on trouve la droite la plus bête du monde : c’est en Israël.

En décidant de lancer des dizaines de raids contre Gaza, sous prétexte d’affaiblir le Hamas, c’est le Hamas qu’elle renforce.

En décidant de tuer des dizaines de Palestiniens, sous prétexte de « protéger » des Israéliens, c’est la paix qu’elle achève.

La droite de Benyamin Netanyahou

L’ESCALADE

12 juin : disparition de trois jeunes Israéliens en Cisjordanie ;

30 juin : découverte des corps des trois jeunes près de Halhoul ;

1er juillet : enlèvement d’un jeune Palestinien, retrouvé mort, brûlé vif ;

2 juillet : émeutes à Jérusalem-Est ;

6 juillet : six suspects israéliens arrêtés ;

7 juillet : tirs de roquettes contre Israël, certaines de longue portée ;

8 juillet : raids aériens contre Gaza.

L’opération « Bordure de protection » ne protège en rien : elle n’est que bordel destructeur.

Cette droite imbécile, c’est celle de Benyamin Netanyahou, qui vient dedéclarer sottement : « Il est temps de retirer les gants. »

Certes, il existe au sein du gouvernement des responsables pires que lui : à écouter Avigdor Lieberman et Naftali Bennett, ces Dupont et Dupond de l’extrême droite, il faudrait raser Gaza. Mais cela ne saurait l’exonérer de ses responsabilités.

Netanyahou sait que des raids aériens meurtriers pour répondre à des tirs de roquettes ratés (117 roquettes, aucune victime) n’ont jamais réussi à arranger quoi que ce soit.

Qu’ont produit, sinon des cadavres, les opérations « Plomb durci » en 2009 ou « Pilier de la défense » en 2012 ? Le Hamas a-t-il été chassé du pouvoir à Gaza ? Le processus de paix a-t-il été remis sur de bons rails ?

La mort devient routine

Pris dans ses jeux de cabinet, Netanyahou ne porte aucune politique. La paix est un concept sorti de son champ de réflexion, si tant est qu’elle y soit jamais entrée. L’occupation se durcit, les durs du Hamas se renforcent, et Tsahal tue : hommes, femmes, enfants.

Le projet de paix est oublié. L’objectif même de la création d’Israël – bâtir un havre de paix pour les juifs – s’est perdu dans les limbes. L’idée, de bon sens, qu’il est impossible de maintenir indéfiniment un autre peuple sous domination militaire s’est évaporée. Le rêve d’une coexistence avec les Palestiniens est considéré par la droite israélienne comme un début de trahison. La mort devient routine.

Dans un beau texte publié dans Libération, l’écrivain israélien David Grossman se désole de constater que ce pouvoir ne produit que du désespoir :

« La droite n’a pas seulement tué la gauche, elle a vaincu Israël. »

On ne saurait mieux résumer l

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Paix au Proche-orient : comment surmonter l’obstacle des sionistes religieux

Les récents pourparlers de paix israélo-palestiniens ont été aussi peu fructueux que les précédentes négociations, mais on assiste depuis le sommet de Camp David en 2000 à une évolution indéniable : l’influence des partis de droite opposés à la solution à deux Etats s’est nettement accrue en Israël et celle des sionistes-religieux au sein de la droite également.

Les Juifs sionistes-religieux ne représentent que huit à dix pour cent de la population israélienne, mais, signe de leur forte influence au sein du parti Likoud, ils ont obtenu vingt sièges à la Knesset (le parlement israélien) lors des élections de 2013. Cela a permis au Foyer juif, le parti sioniste-religieux dirigé par Naftali Bennett, de se présenter comme un partenaire indispensable de la coalition gouvernementale. Cette montée en puissance de la communauté sioniste-religieuse représente une opportunité tout autant qu’elle crée une obligation de remédier à une faiblesse récurrente du processus de paix : l’exclusion quasi-totale des acteurs religieux et de leurs intérêts.

MAKING OF

Ce texte a été écrit avant la recrue actuelle de la violence au Proche orient. Ofer Zalzberg est analyste principal pour le Moyen-Orient de l’International Crisis Group. La version originale en anglais de l’article a été publiée par Fathom.Pascal Riché

Il n’est pas évident de déterminer comment prendre en compte cette communauté dans le cadre des efforts de résolution du conflit. Le noyau dur de celle-ci, qui est composé des disciples du défunt Rabbi Avraham Yitzhak HaCohen Kook, estime que la rédemption totale n’adviendra que lorsque tout le peuple d’Israël vivra sur toute la terre d’Israël sous complète souveraineté juive. La construction de colonies constitue de ce fait un élément intrinsèque de leur projet.

Un sentiment d’échec

Rabbi Abraham Isaac Kook (1865-1935)

En effet, les disciples contemporains de Kook comptent parmi les plus fervents adversaires de la solution à deux Etats. Ils intéressent avant tout la communauté internationale au titre de leur rôle de fer de lance de la colonisation. Pourtant, si les observateurs internationaux ont tendance à considérer que la colonisation se porte bien, les sionistes-religieux pour leur part sentent leur cause menacée et réagissent ces dernières années en redoublant d’ingéniosité et de détermination.

Malgré leur apparent succès, les sionistes-religieux israéliens n’ont jamais été aussi préoccupés par la stagnation de leur projet de colonisation, qui, selon eux, n’a plus enregistré d’avancée majeure depuis vingt ans. La croissance des colonies existantes s’est poursuivie, mais presque aucune nouvelle colonie n’a été créée depuis 1996. Plus de cent avant-postes (colonies considérées comme illégales par la loi israélienne), qui n’abritent guère plus de 5 000 colons, sont confrontés à d’importants obstacles juridiques, poussant les partisans des colons à être sur la défensive.

Ce sentiment d’échec s’est accru après le désengagement unilatéral de Gaza en 2005, au cours duquel Israël s’est retiré de toutes les colonies situées dans la bande de Gaza et de quatre petites colonies de Cisjordanie. Près de 9 000 colons ont été évacués en moins d’une semaine, montrant aux sionistes-religieux que 35 années de construction peuvent être réduites à néant bien plus facilement qu’ils ne voulaient le croire. Ceux qui croyaient envers et contre tout, jusqu’au jour même du désengagement, qu’une intervention divine empêcherait la mise en œuvre du projet, ont compris que la prière ne suffisait pas et que l’action politique était indispensable pour atteindre leurs objectifs.

Ceux qui remettent en question les limites imposées par l’Etat quant à la construction de nouvelles colonies sont pour la plupart de jeunes activistes qui vivent dans des avant-postes et refusent non seulement les restrictions de l’Etat mais aussi les concessions faites par le mouvement des colons. Leur frustration s’exprime notamment par le recours au vandalisme et à la violence, dans le cadre des attaques dites du « prix à payer » ciblant les propriétés et les lieux de culte palestiniens, les églises non-arabes, voire parfois les opposants israéliens, qui interviennent en réponse aux mesures prises par le gouvernement israélien contre les avant-postes. Les récentes tentatives de l’armée visant à contrôler leurs activités ont entraîné des affrontements directs entre soldats et activistes.

Une influence croissante sur le Likoud

Au cours des dernières années, ce noyau dur a accumulé du pouvoir au sein du Likoud afin d’influencer, de l’intérieur, la prise de décision au niveau national. Il a en outre lancé des campagnes fortes pour conquérir l’opinion publique et défendre le maintien du contrôle israélien sur la terre d’Israël. Conscients de la nécessité de formuler une alternative claire à la solution à deux Etats, certains de leurs dirigeants ont commencé à appeler, de manière toujours plus explicite et systématique, à l’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie/Judée-Samarie, ainsi qu’à la naturalisation d’une partie ou de la totalité de ses résidents arabo-palestiniens.

La doctrine de Kook et ses partisans possèdent de multiples facettes et ne peuvent être réduits à leur attachement à la terre. Leur théologie ne sanctifie pas exclusivement la terre et les sionistes-religieux ne sont pas tous aussi inflexibles à ce sujet.

D’une part, le plan de désengagement de Gaza a clairement désavoué les nombreux experts qui affirmaient que tous les sionistes-religieux étaient des fondamentalistes qui, le moment venu, privilégieraient la terre au détriment du pays et auraient recours à la violence contre l’Etat. En effet, le noyau dur idéologique de la communauté sioniste-religieuse sanctifie la terre mais également, et tout aussi résolument, le peuple juif et l’Etat d’Israël, dont l’existence même constitue d’après eux une des étapes du processus de rédemption.

Par conséquent, les partisans de Kook affichent un profond respect à l’égard des décisions soutenues par la majorité juive et s’opposent au principe d’une résistance active contre l’Etat. Ces éléments de doctrine pourraient s’avérer particulièrement pertinents en cas d’avancée majeure du processus de paix. Fait révélateur, les jeunes auteurs des attaques du « prix à payer » ont abandonné les enseignements de Kook pour suivre d’autres rabbins, Rabbi Yitzhak Ginsburg de Chabad ou le défunt Rabbi Meir Kahane, dont les thèses ne se concentrent pas sur l’Etat d’Israël en tant qu’étape vers la rédemption mais sur une prétendue supériorité des Juifs sur les non-Juifs.

D’autre part, la communauté sioniste-religieuse est divisée entre un noyau dur au sein duquel les rabbins jouent un rôle surdimensionné, tant sur le plan religieux que politique et le courant majoritaire qui ne sollicite les rabbins que sur des questions de pratique religieuse personnelle. Contrairement au noyau dur, le courant sioniste-religieux majoritaire ne consulte pas la Torah à la recherche de réponses à des questions nationales. Elle est donc plus disposée au pragmatisme et au compromis et pourrait donc, à certaines conditions, apporter son soutien à une solution à deux Etats.

Intégrer les sionistes-religieux dans le processus de paix

Jusqu’à présent, le processus de paix a été principalement porté par les partis de la gauche et du centre de l’échiquier israélien et a reposé sur l’exclusion de la droite religieuse. Il est temps de réexaminer cette approche en prenant davantage en compte les besoins des sionistes-religieux, ainsi que leurs critiques, en partie fondées, à l’égard des négociations.

Les quatre « erreurs » reprochées à la gauche

Les sionistes-religieux dénoncent quatre erreurs commises par la gauche dans le cadre des efforts de paix.

  • Premièrement, celle de penser que le fait de garantir une majorité juive serait suffisant pour l’avenir de l’Etat juif et de ce fait l’absence d’efforts destinés à renforcer le caractère de la société juive et à assurer sa prospérité.
  • Deuxièmement, le fait de considérer la religion comme une affaire individuelle et de n’aborder la dimension religieuse du processus de paix que dans les domaines de l’accès aux lieux saints et de la liberté de culte. Le rôle joué par Israël dans la détermination et la préservation du caractère même de ces sites a été ignoré.
  • Troisièmement, la gauche israélienne a fait montre d’hostilité à l’égard des colons et de leur volonté de maintenir un lien avec la terre d’Israël dans son intégralité, les traitant comme un obstacle à la paix et non comme des partenaires pour celle-ci.
  • Enfin, elle a estimé que la réconciliation israélo-palestinienne et la reconnaissance mutuelle ne seraient possibles – si tant est que cela le soit un jour – qu’une fois le conflit résolu.

Trois modifications nécessaires

Si l’objectif est d’arriver à un accord jouissant d’une légitimité maximale avec le soutien, ou du moins l’acceptation, des sionistes-religieux, il est nécessaire d’apporter trois types de modifications au paradigme actuel :

  • les principaux intérêts des sionistes-religieux devront être pris en compte ;
  • un accord de principe exprimant le soutien clair de la majorité juive devra être ratifié ;
  • la mise en œuvre de cet accord enfin, devra minimiser les risques de confrontation.

Premièrement, les sionistes-religieux toléreraient plus facilement l’idée d’un retrait territorial s’ils étaient convaincus que l’accord permettrait de consolider et de garantir, à terme, le caractère juif d’Israël.

Insister aujourd’hui sur la reconnaissance par les Palestiniens du caractère juif de l’Etat, comme le fait Netanyahou, pourrait anéantir le processus de paix, car les Palestiniens estiment que cette reconnaissance menacerait leurs intérêts. Cependant, s’engager à renforcer l’éducation et la culture juives en Israël après la signature d’un accord, même si cela déclenchait l’opposition d’autres secteurs en Israël, permettrait de rallier les sionistes-religieux et d’attirer un électorat plus large à droite et au centre. Promouvoir la paix reviendrait donc à promouvoir la culture et l’identité juives et non à les affaiblir, comme on a pu le croire jusqu’à présent.

Sur le fond, en gardant à l’esprit la difficulté de concilier les préoccupations des sionistes-religieux avec les intérêts des Palestiniens et du reste des Israéliens, deux ajustements pourraient s’avérer utiles. Accorder aux sionistes-religieux un droit de visite et de culte dans les lieux saints placés sous souveraineté palestinienne, ainsi qu’un droit de résidence dans un éventuel Etat palestinien, ferait diminuer leur opposition à la signature d’un accord.

L’effet serait d’autant plus positif si ces droits reposaient sur une reconnaissance palestinienne du lien religieux et historique entre le peuple juif et le territoire qui s’étend de la Méditerranée au Jourdain, déjà évoqué dans la Déclaration d’indépendance palestinienne de 1988. Accorder aux Palestiniens la souveraineté sur le Mont du Temple/Haram al-Sharif, étant donné l’importance de celui-ci dans le messianisme juif, serait considéré comme une défaite théologique et susciterait une opposition vigoureuse. Par conséquent, esquiver cette question, en s’accordant pour attribuer la souveraineté à Dieu, ou en l’omettant purement et simplement atténuerait sensiblement la résistance des sionistes-religieux.

Deuxièmement, le mode de ratification de l’accord devra démontrer que celui-ci recueille le soutien de la majorité des Juifs israéliens. Parce que la sanctification du « Peuple d’Israël » – un terme théologique faisant référence aux Juifs, et non aux citoyens israéliens – est au coeur de l’idéologie sioniste-religieuse, les tenants de ce courant tendent à respecter les décisions provenant d’une majorité juive. Cela pourrait passer par un vote à la majorité absolue au sein de la Knesset ou, plus convaincant encore pour les sionistes-religieux, par un référendum populaire. Une telle ratification serait sans doute contestée, parmi les Juifs comme au sein de l’électorat arabe, le fait de privilégier l’électorat juif contrevenant aux principes démocratiques. Il faudra donc faire preuve de créativité pour trouver une solution à ce problème.

Troisièmement, la mise en œuvre de l’accord devra se faire de manière moins brutale et conflictuelle que le retrait de 2005. Des logements pour les populations évacuées, ainsi qu’une forme d’assistance financière, devront être prévus suffisamment à l’avance. De plus, il serait sage que le gouvernement israélien envisage une évacuation progressive des colonies. L’Etat pourrait par exemple réduire au minimum les services fournis aux implantations dont l’évacuation est prévue, tout en offrant un autre logement, déjà construit, aux colons décidant de s’installer en Israël ou dans des territoires annexés dans le cadre d’un accord. Le fait d’accorder un droit de résidence aux Juifs désirant vivre sous souveraineté palestinienne pourrait également contribuer à réduire les difficultés posées par l’évacuation.

Nombre des exigences des sionistes-religieux sont indubitablement considérées comme problématiques par d’autres secteurs de la société israélienne ainsi que par les Palestiniens. Mais tout porte à croire aujourd’hui qu’il est crucial d’obtenir l’assentiment de cette communauté à un éventuel accord de paix. Le défi sera donc d’encourager les deux camps à faire des concessions et de parvenir à un arrangement qui soit acceptable par tous. Il est temps que les personnes impliquées dans le processus de paix cessent de considérer les sionistes-religieux comme de simples éléments perturbateurs et fassent un véritable effort pour les intégrer dans ce processus.

Pour l’écrivain israélien David Grossman, l’Etat hébreu « a besoin par-dessus tout de solidarité, [...] valeur juive de base ».

Avec « Une femme fuyant l’annonce », l’écrivain David Grossman a produit un roman puissant sur la société israélienne, sur la guerre, sur les sentiments, sur la vie. Le narrateur est Ora, une mère dont le fils, soldat, part en opération : pour conjurer l’annonce de sa possible mort, elle part dans un voyage où on ne pourra pas la joindre et replonge dans sa vie et celle de son fils.

Dans la vraie vie, alors qu’il écrivait ce livre, David Grossman a perdu son fils, soldat envoyé au Liban en 2006. De passage à Paris, ce militant du camp de la paix, auteur d’une œuvre importante d’essais et de romans, dont « Le Vent jaune » sur l’occupation israélienne de la Palestine, s’est longuement confié à Rue89.

Rue89 : Comment expliquez-vous l’ampleur prise par le mouvement pour la justice sociale en Israël ? Que dit-elle dit sur la société israélienne ?

David Grossman : Tout a commencé avec une protestation sur le prix d’un fromage ! C’est la révolution du fromage ! C’est impressionnant et encourageant. Je pense que c’est un moyen pour les Israéliens de retrouver quelque chose que nous avons perdu au fil des décennies : la solidarité.

Toute société a besoin de solidarité, mais la société israélienne par-dessus tout, qui vit dans une situation extrême. Nous vivions sans solidarité, et même avec l’opposé car il y a tant d’animosité au sein de la société israélienne : entre religieux et laïques, colons contre gauchistes, nouveaux immigrants contre les anciens... Quand une société n’est pas saine, toutes les lignes de partage ressurgissent de manière dramatique.

Depuis plus de quarante ans, depuis la guerre des Six jours de 1967 et les débats houleux qui entourent l’occupation des territoires palestiniens, les Israéliens ne jouissent plus du goût agréable de la solidarité. Aujourd’hui, il y a la possibilité de voir ce sentiment revenir, on voit à quel point les gens ont envie de ce dont ils ont été privés.

Pour que cela se produise, nous sommes mêmes prêts à mettre de côté pour un moment les questions politiques, qui sont évidemment les plus lourdes. Mais la question sociale conduira à la question politique, car les gens vont finir par s’interroger : où est allé tout cet argent ? Et la réponse est : aux colonies, à l’occupation, à l’armée qui protège les colonies.

Mais pour le moment, nous nous satisfaisons de ce sentiment ancien et nouveau, qu’est la solidarité.

Ce serait donc un retour aux valeurs égalitaires des pères fondateurs d’Israël, Ben Gourion etc. ?

Plus que ça, la solidarité est une valeur juive de base, un des piliers de notre identité. C’est une demande d’égalité pour tous, un désir que la richesse ne soit pas aussi brutale, si je peux utiliser ce mot. Ce sont les valeurs sur lesquelles Israël a été fondé.

C’était une époque modeste : notre second Président, Yitzhak Ben Zvi, vivait dans une maisonnette en bois à Jérusalem, elle est toujours là et je vais la voir de temps en temps... Lorsque David Ben Gourion a démissionné, il est parti dans le désert du Neguev, et il a vécu jusqu’à sa mort dans la maison la plus modeste qu’on puisse imaginer.

Au fil des années, avec la richesse, la corruption, les tentations habituelles de la modernité, nous avons perdu quelque chose d’important. Cela ne veut pas dire que nous devons tous aller vivre dans des cabanes en bois, mais il y a un juste milieu.

A quel moment pensez-vous que ce mouvement social se posera les questions politiques dont vous parliez ?

Ça viendra assez vite. C’est difficile de prédire, mais il est sûr que toute cette énergie sociale, émotionnelle, devra trouver une traduction politique. Et on reviendra sur terre.

Mais mon sentiment est que nous ne serons pas en mesure de changer quoi que ce soit entre les Palestiniens et nous tant que nous n’aurons pas fait ce chemin à l’intérieur de nous mêmes. Nous sommes prêts à attendre encore un peu, nous attendons depuis quarante quatre ans ! Pendant ces années, nous avons protesté et demandé l’arrêt de l’occupation, sans grand succès. Essayons cet autre chemin !

La surprise est que ce mouvement a surgi alors que la société israélienne est plus à droite que jamais dans son Histoire : comment l’expliquez-vous ?

Nous n’avons pas seulement évolué vers la droite politiquement, mais aussi économiquement. [Le premier ministre israélien] Benyamin Netanyahou a une idéologie thatcherienne, en faveur de la privatisation totale de l’Etat, ce qui lui a fait abandonner toute responsabilité envers les catégories les plus fragiles de la société. Il nous a conduits à une situation où seuls les riches peuvent se permettre une vie normale. Même ceux qui ont un diplôme universitaire ne peuvent plus se permettre de bâtir leur vie et leur avenir en Israël.

C’est insupportable d’avoir un Etat qui agisse contre ses citoyens, contre ses intérêts.

Lorsque les révolutions Facebook se sont déroulées en Tunisie et en Egypte, nous sommes dits « nous pouvons nous aussi faire quelque chose »...

Cet effet miroir est vraiment conscient ?

Oui, jusqu’aux événements de Tunisie et d’Egypte, cette possibilité n’existait pas chez nous, étrangement. Ce n’est que lorsqu’ils s’y sont mis que nous l’avons fait.

Je suis très fier que nous le fassions de cette manière, des manifestations de masse sans le moindre incident violent. Il y a même quelque chose de très « pur » dans la manière dont les jeunes conduisent le mouvement, refusant toute récupération par les vieux politiciens. C’est très impressionnant.

« Négocier avec des peuples libres »

Mais dans le même temps, Israël a réagi avec peur aux révolutions arabes, avec la crainte de voir disparaître un ordre prévisible avec Moubarak etc, au profit de l’inconnu.

Exact. C’est ce dont les Israéliens ont eu le plus peur. Oui, il a la crainte de l’imprévisible, l’idée qu’à la demande de démocratie il soit répondu par un nouveau dictateur... Mais personnellement, en Egypte, ça ne se passera pas comme ça : les Egyptiens n’accepteront pas la remise en cause de ce qu’ils ont accompli. Si un nouveau régime dictatorial veut s’installer, ils retourneront place Tahrir !

C’était évidemment plus confortable de traiter avec un seul interlocuteur prévisible. Mais à plus long terme, j’espère que nous pourrons négocier avec des peuples libres, dont les choix politiques seront réellement représentatifs des choix du peuple, pas d’un dictateur.

J’espère pour eux que lorsqu’ils disent démocratie, ils entendent la même chose que nous, égalité pour tous, à commencer par les femmes, les minorités. La démocratie, ce n’est pas seulement le pouvoir de la majorité, c’est aussi protéger les minorités.

Et les Palestiniens ? Ils n’ont pas pris part aux révolutions...

Ils préparent un acte qui n’est pas moins dramatique : la demande dereconnaissance de leur Etat par les Nations unies, le 20 septembre. Contrairement à beaucoup, en Israël, qui estiment que ça ne changera rien, je pense que ça changera beaucoup de choses. Peut-être pas immédiatement, peut-être y aura-t-il même initialement de la violence, voire même un nouvel engrenage sanglant entre eux et nous.

Mais ce qui est plus important, c’est que le monde verra qu’il existe un Etat palestinien, reconnu par les Nations unies, et qu’Israël est un Etat démocratique qui occupe un autre Etat démocratique. C’est sans précédent dans l’Histoire. Ça créera une nouvelle situation pour cette région.

J’aimerais qu’Israël soit le premier pays à reconnaître l’Etat palestinien. Qu’on puisse leur dire : OK, nous avons une chance de créer une nouvelle page, redémarrons un nouveau processus de paix, des négociations.

Car en fait, tout Israélien ou tout Palestinien raisonnable, contrairement aux intégristes des deux côtés, connaît parfaitement les concessions que l’autre est prêt à faire. Nous savons à quoi ressemblera la solution entre nous. Nous connaissons les conditions de la partition territoriale :

  • des garanties de sécurité à Israël,
  • le démantèlement de la plupart des colonies, sauf de trois blocs territoriaux qu’Israël n’a pas les moyens d’évacuer, mais qui seront compensés par des échanges de terres ;
  • Jérusalem sera divisée entre la partie arabe et la partie juive ;
  • il n’y aura pas de « droit au retour » pour les Palestiniens, c’est impossible, il peut y avoir une solution humaine et économique dans le cadre de l’Etat palestinien.

Alors, nous pourrons vivre en paix côte à côte, une vie pacifique dont nous avons été privés depuis si longtemps et que nous méritons.

« L’armée est devenue une fin en soi »

Mais dans votre livre, ce qui est frappant c’est la fatalité de la guerre, la répétition de génération en génération du conflit...

J’envie l’Europe d’avoir trouvé les moyens de résoudre ses problèmes par d’autres moyens que la guerre. Nous n’y sommes pas encore, hélas. Pour beaucoup d’entre nous, la guerre reste la seule alternative.

C’est toujours un jeu à somme nulle. C’est eux ou nous, ce que nous perdons, ils le gagnent, ce qu’ils gagnent, nous le perdons...

Dans le livre, je raconte une scène où Ofer, alors qu’il est un simple enfant, prend conscience des chiffres, combien de Juifs, et combien d’Arabes. Il commence à compter, et réalise que nous ne sommes qu’un nombre infime comparé au nombre d’Arabes. Et chaque fois qu’il entend à la radio qu’il y a eu un mort dans un attentat, il panique. Il se dit que nous allons manquer d’hommes, il ne restera plus personne...

C’est une peur que chaque Israélien, y compris moi-même, a ressenti à un certain age. Les faits bruts sont contre nous. Mais, évidemment, Ofer ne comprend pas les rapports de force, le poids des armes, ni même le fait que parfois c’est nous qui avons initié la violence contre les autres. Il est juste terrifié.

David Grossman à Paris le 7 septembre 2011 (Audrey Cerdan/Rue89).

Ora, sa mère, essaye de le calmer par tous les moyens. Elle l’emmène dans une base militaire à l’extérieur de Jérusalem, où se trouvent de nombreux chars de guerres passées. Il observe les chars, et il se gonfle d’énergie, de joie, de machisme, et il dit « c’est à nous ? ... Donc nous sommes forts ». Et ça le calme, sa peur disparait.

Comme dit sa mère, ce qui marche pour l’ensemble du pays, marche pour mon petit garçon.

C’est un moment-clé du livre, à mes yeux. Cela montre que tout ce qui calme la peur israélienne, c’est un char, c’est la force. Ne vous méprenez pas : nous avons besoin de chars, nous avons besoin d’une armée pour nous défendre, nous vivons dans une région hostile à Israël, une région violente et imprévisible. Israël doit avoir les moyens de se défendre.

Mais l’armée ne peut pas être le seul moyen de nous permettre de vivre ici. L’armée est une condition nécessaire, mais pas suffisante.

L’idée est d’utiliser l’armée comme un moyen de parvenir à la paix, la stabilité, de créer un dialogue entre les autres et nous, et d’instaurer une vie normale. Mais ce qui s’est passé chez nous, à cause d’un virage qui peut s’expliquer par notre histoire tragique, des milliers d’années sans la moindre arme pour nous défendre, nous avons développé cette armée gigantesque, et il est aisé de comprendre comment cette armée est devenue une fin en soi.

Nous oublions que c’est un moyen d’obtenir une vie meilleure, et elle devient un objectif en tant que tel. Toutes les considérations liées à l’armée sont placées au-dessus de toutes les autres, civiles en particulier.

Ce petit garçon, Ofer, vous donne en résumé ce qui se passe à l’échelle de tout le pays.

Un autre moment-clé, me semble-t-il, se produit lorsque Ofer part rejoindre l’armée pour une opération de guerre, et en veut à sa mère qui veut le priver de ce moment pour lequel il s’est entraîné, il a été formé. C’est troublant.

J’espère qu’on ressort de la lecture de mon livre troublé... Les soldats sont programmés pour la guerre. Certains y vont avec élan, d’autres à reculons, mais ils y vont. Les nations font appel à des jeunes de cet âge pour devenir des soldats car c’est le meilleur âge, des enfants manipulables.

J’ai aussi été un soldat, j’ai aussi fait la guerre. Vous faites la guerre pas parce que vous en comprenez les causes, mais par loyauté vis-à-vis de vos camarades. C’est comme ça que vous êtes formaté. Votre loyauté absolue va à vos camarades. Vous ferez n’importe quoi pour eux car vous savez qu’ils feront n’importe quoi pour vous.

« Une femme fuyant l’annonce », par David Grossman.

Parfois, lorsque les soldats rentrent chez eux en permission, comme je le raconte dans une scène du livre, ils ne peuvent pas comprendre le reste du pays. Ils sont dans leur bulle. Je le raconte : le soldat rentre chez lui, il est couvert de poussière, de sueur, la graisse du char sous ses ongles, il est endurci, et même si c’est un enfant tendre, il est dur après trois semaines en opération.

Il ouvre la porte, et il n’en croit pas ses yeux pendant une seconde. Il ne peut pas croire qu’une réalité aussi paisible puisse exister. C’est même suspect à ses yeux. Il se dit que ces gens – son père, sa mère... – ne savent pas de quoi la vie est faite, on ne peut pas vivre de manière aussi paisible, ils se mettent en danger.

L’autre facette de cette situation, c’est que les parents ne veulent pas savoir ce qu’a vécu leur fils, d’où il vient. Ils ne veulent pas savoir, il y a une barrière considérable entre ce qu’il a vécu là-bas, et ce qui se passe ici.

Il y a évidemment une différence entre le père et la mère, le père a vécu ce type de situation vingt ou trente ans plus tôt, et, même s’il est redevenu un civil, il est un « camarade » avec lequel existent des liens machos. Mais la mère irradie des sentiments que le soldat va détester, une angoisse dont ils ne veulent pas. Elle leur transmet la complexité de leur situation, elle reste plus loyale aux siens qu’à l’armée.

Dans la Bible, Dieu demande à Abraham, le patriarche, notre « père à tous », de lui donner son fils, son seul fils, Isaac, et de le sacrifier. Dieu est malin, il demande ça à Abraham, pas à Sarah, sa femme. S’il avait demandé ce sacrifice à Sarah, je vous l’assure, elle l’aurait envoyé balader en lui disant « n’y pense même pas »... Abraham, qui est un homme fort, l’inventeur du monothéisme, ne se pose pas de questions, il s’exécute immédiatement !

Ces grandes structures, l’Etat, le gouvernement, l’armée, sont des « jeux de garçons ». Non pas qu’il n’y ait pas de femmes extrémistes et nous avons même eu Golda Meir, l’une de nos premiers ministres les plus durs. Mais je pense qu’une femme peut être plus sceptique face à la machine de guerre. Elle a plus de chances de ne pas collaborer automatiquement.

Dans la tête d’une femme pendant cinq ans

Vous avez choisi d’écrire dans la tête d’une femme, Ora, la mère. Est-ce que ça a été difficile ?

Ce fut très agréable. Ce fut une chance extraordinaire de « devenir » Ora. J’ai été Ora pendant plus de cinq ans. Ça m’a brisé le cœur de me séparer d’elle.

L’essentiel de ce livre n’est pas seulement sur la guerre, l’occupation, etc. Mais j’ai voulu parler de la vie de famille, de ces petits instants qui constituent la vie des êtres humains. Lorsque Ora se souvient vingt ans après de ses émotions lorsqu’elle donnait le sein à son fils, de ses regards, de cette expérience de l’éternité. Elle sait qu’elle ne sera plus jamais aussi belle aux yeux de son fils qu’à ce moment précis.

J’ai eu le sentiment que ces moments devaient être décrits avec les yeux d’une femme.

Je pensais que j’avais fait un livre très « israélien », mais j’ai eu des réactions de femmes dans le monde entier où le livre a été traduit, et elles me disent à quel point ce récit-là est universel.

Vous avez raconté que l’écrivain israélien et militant du camp de la paix Amos Oz vous a incité à poursuivre l’écriture de votre livre après la mort de votre fils, en vous disant que ce livre vous « sauverait ». Est-ce que ce fut le cas ?

Je pense que l’écriture m’a aidé. Il y a tellement de choses qui m’ont « sauvé », l’amour, l’amitié, le soutien des autres, mes deux autres enfants, ma femme bien sûr, mais l’écriture a été un moyen de choisir de nouveau la vie après un tel coup.

C’est quelque chose de très particulier. Ce n’est pas tant l’écrivain qui donne à l’écriture, que l’écriture qui donne à l’écrivain. L’acte d’écriture est quelque chose de magnifique, la possibilité de donner la vie, la passion à ses personnages, c’est une manière de choisir la vie. La vie contre le désespoir.

Comment reste-t-on fidèle à ses idéaux après un tel drame ?

Si je pensais que mes idées étaient erronées, et je me suis posé tellement de questions sur mes idéaux, mes activités politiques, j’aurais changé. Il est si facile de se laisser porter par la haine, par le sentiment de vengeance, Si je pensais qu’il y avait un meilleur moyen pour Israël d’accéder à une vraie vie, pas à la simple survie d’une guerre à l’autre, j’irais dans une autre direction.

Mais je ne vois toujours pas de meilleur chemin que celui du dialogue. Tout autre chemin transforme leur vie et la nôtre en enfer. Et connaissant maintenant un peu ce qu’est l’enfer, je pense que nous devons utiliser toute notre force et notre énergie pour changer la situation.

Pierre Haski. Photos : Audrey Cerdan.

Une femme fuyant l’annonce de David Grossman - traduction de Sylvie Cohen - éd. Seuil - 66

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