anarchiste individualiste
31 Juillet 2014
Le monde libertaire n°1748 (10-16 juillet 2014)
Depuis les « affaires » Dieudonné, les Jours de colère et les dernières frasques de Jean-Marie Le Pen, l’antisémitisme semble de retour. En réalité, il n’a jamais disparu, mais il était peut-être moins visible et peut-être qu’à force de crier au loup les médias avaient saoulé les gens.
Avant toute chose, une question de terme. Nous pensons qu’il faut utiliser le terme « antisémitisme », même si étymologiquement il n’est pas exact (tous les juifs ne sont pas sémites et tous les sémites ne sont pas juifs) étant donné que c’est le terme qu’utilisent la plupart des Juifs pour parler de cette oppression.
Le constat qu’on peut faire, c’est en tout cas une restructuration de l’antisémitisme.
Tout d’abord, c’est la fin de l’antisémitisme traditionnel du FN. Sans entrer dans les détails, force est de constater que leur image s’est lissée, au moins sur cette question, et les dernières sorties de Jean-Marie Le Pen servent aussi cette image, finalement. En effet, elles donnent l’impression que l’antisémitisme, c’était avant, mais que dans le nouveau FN de Marine Le Pen les choses sont claires là-dessus.
On peut aussi constater que tous les politiciens de toutes les chapelles, ainsi que tous les journalistes, sont unanimes sur cette question. De même qu’au FN ils ne voient aucun problème à l’islamophobie ou au racisme anti-Rrom, ils ne laisseront jamais passer la moindre remarque antisémite. Et ils passent des heures à se demander si telle attaque contre telle personnalité juive est antisémite ou non. Il est évident que cette clarté est de façade et leurs luttes médiatiques, parce que axées sur un antiracisme moralisateur et clairement à double vitesse, sont inefficaces, voire contre-productives.
De fait, la lutte contre l’antisémitisme semble être devenue, pour les esprits faibles, le centre du « système », vu que c’est la seule chose (si on ne creuse pas trop) qui semble relier tous les partis et tous les médias. Cela permet donc à un couple Soral-Dieudonné de prospérer sur la théorie du complot juif. Classique, certes, mais toujours efficace.
Du côté antifasciste radical, on constate un total abandon de cette lutte. On peut donner comme exemples les mois où Dieudonné a été sur le devant de la scène médiatique et où, un peu partout, être antisémite était quelque chose d’acceptable. Pendant ce temps, les organisations antifascistes n’ont fait que sortir des textes. De bons textes, sans doute, mais rien de concret.
Ou encore, on peut constater que les meurtres antisémites sont systématiquement oubliés dans la liste des crimes racistes cités régulièrement. Ou bien, le 7 juin dernier, lors de la manifestation en hommage à Clément Méric, le mot « antisémitisme » n’a pas été prononcé dans la moindre prise de parole finale, alors même que quatre personnes avaient été assassinées une semaine auparavant devant le Musée juif de Bruxelles. La liste est longue, mais c’est à se demander si, pour les antifascistes, l’antisémitisme n’existe pas, ou si le fait qu’il semble combattu médiatiquement nous pousse à ne pas en parler.
La seule réaction contre Dieudonné et Soral a été que, dernièrement, nombre d’antifas ont décidé de leur couper l’herbe sous le pied en se mettant à soutenir tous azimuts les luttes palestiniennes, à se déclarer antisionistes toutes les cinq minutes, même à créer un collectif Antifa pro-Palestine. Et à défiler derrière des banderoles « Contre le sionisme et le fascisme » aux cris de « Paris-Gaza, antifa », comme s’il y avait le moindre rapport entre le calvaire que vivent les Gazaouis sous l’occupation israélienne et sous l’oppression du Hamas et la situation du fascisme à Paris. Nous reviendrons plus bas sur le caractère suicidaire de cette stratégie.
Les effets de l’abandon total de la lutte contre l’antisémitisme sont clairs. Les juifs qui veulent se défendre se tournent vers les seules organisations qui leur proposent quelque chose : l’extrême droite juive. La renaissance récente du Bétar, après de longues années de sommeil, n’est pas un hasard. La Ligue de défense juive (LDJ), qui était plus ou moins en conflit larvé avec le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), peut aujourd’hui prendre la tête d’une manifestation contre l’antisémitisme sans que les autres participants soient plus choqués que ça.
Qui plus est, la volonté de couper l’herbe sous le pied de Dieudonné-Soral en occupant le terrain propalestinien peut sembler une bonne idée mais, en réalité, c’est une stratégie suicidaire à long terme. En effet, en centrant nos luttes autour des questions palestiniennes, nous accréditons la thèse des néonazis comme quoi cette question est centrale. Si nous ne pouvons nous déclarer antifascistes ou anticapitalistes sans ajouter immédiatement que l’on est aussi antisionistes, alors nous accréditons la thèse comme quoi le sionisme est un problème essentiel dans nos vies, au même niveau que le capitalisme. De même, utiliser le symbole des doubles drapeaux rouge et noir en y ajoutant le drapeau palestinien veut dire que nous sommes pour l’anarchie, pour le communisme certes, mais surtout pour la Palestine.
Cela contribue à l’hégémonie culturelle des fascistes. Au final, il est anecdotique de savoir si l’on se dissocie publiquement d’un Dieudonné ou qu’on est clair sur l’antisémitisme, puisqu’au final on dit la même chose que lui : nos combats principaux, et donc nos problèmes principaux, sont liés au sionisme. Nous n’avons pas la même acception du mot sioniste que lui, sans doute, mais au final, qui s’en soucie ? De plus, l’utilisation systématique du terme « antisioniste » est une erreur sémantique qui induit des erreurs politiques. Le sionisme est la volonté de constituer un foyer national juif, c’est une lutte de libération nationale. Aujourd’hui, ce foyer national existe, donc le sionisme n’existe plus. Comme le dit un ami à moi : « Le sionisme est mort en 1948, assassiné par David Ben Gourion. »
Si l’on continue à se dire « antisionistes », et non pas contre la politique ou l’existence de l’État d’Israël, on va dans le sens de Dieudonné. Le sionisme devient un concept a-historique et l’on cherche des spécificités à l’État d’Israël, qui au final n’en a pas tant que ça : l’apartheid n’est pas une invention israélienne, tout comme le colonialisme.
Pour revenir à notre propos, centrer les luttes anticoloniales sur la question palestinienne a pour effet direct d’invisibiliser la plupart des autres luttes de libération nationale. En somme, il y a du monde pour la Palestine, moins pour le Sahara occidental, et le Tibet, tout le monde s’en tape.
Pour conclure, on peut dire que les fascistes de différentes obédiences sont en train de gagner clairement l’hégémonie culturelle. Pour la LDJ comme pour Dieudonné, le sionisme est la question centrale. Et nombre de camarades tombent dans le panneau et en font le centre de leurs luttes.
Il nous faut réinvestir la lutte contre l’antisémitisme. Avoir une attitude décomplexée à l’égard de l’État d’Israël : nous sommes contre tous les États, contre tous les colonialismes, contre toutes les oppressions.
Bali
Groupe Regard noir de la Fédération anarchiste
mercredi 30 juillet 2014, par Yves
Extrait du site http://www.non-fides.fr/?Lettre-ouverte-aux-manifestants
mercredi 30 juillet 2014
Certains d’entre vous sont des habitués, des gauchistes aguerris, politiciens en herbe ou expérimentés, surfant sur une vague qui finira forcément par vous dépasser, qui vous dépasse déjà largement à vrai dire, comme cela arrive toujours aux idiots utiles. D’autres étaient là par hasard ou presque, par le bouche à oreille, avec une cause tellement instrumentalisée par les divers leaders d’opinions que vous vous seriez sentis coupables de ne pas faire votre BA pour les « victimes » comme d’autres donnent quelques euros à la Croix-Rouge, au curé, au rabbin ou à l’imam. Des manifs pleines de drapeaux nationaux, de slogans nationalistes, racistes, aux cris d’Allahu akbar, avec des dieudonnistes armés de leurs ananas et des fous de dieu prêts à tous vous sacrifier dès que leur dieu leur ordonnera.
Chauffés à blanc par les provocations des petits nervis de l’extrême-droite juive de la LDJ, vous êtes allés manifester, drapeaux palestiniens et pancartes à la main, à Barbes, à Sarcelles et ailleurs, contre la nouvelle offensive israélienne à Gaza. Vous êtes contre « l’injustice » et pour les « victimes ». Mais où étiez-vous lorsqu’à Barbes toujours, la police raflait en masse des sans-papiers pour en expulser quelques-uns et apprendre la peur à tous ? Où étiez-vous lorsque la France bombardait Cote d’Ivoire, Libye ou Centrafrique ? Vous dites que vous n’aimez pas que l’on assassine des enfants, car les enfants sont innocents, alors où étiez-vous lorsque l’État qui VOUS gouverne assassinait les enfants de ces pays ? Y a-t-il selon vous des enfants qui ont plus de valeur que d’autres ? La vie d’un enfant palestinien vaut-elle pour vous plus que celle d’un afghan, d’un congolais, d’un birman, ou d’un israélien ? On ne vous a pas vu vous révolter contre la gentrification dans votre quartier, qui petit à petit est en train de nous foutre à la porte, avec le sourire, on ne vous a pas vu vous révolter lorsque la police nationale française (elle aussi force d’occupation) assassinait ou harcelait au quotidien, on ne vous a pas vu lutter contre les prisons et les centres de rétention qui servent à se débarrasser des pauvres, contre les patrons qui vous exploitent, contre le terrorisme d’État. C’est moins exotique, pour sûr, ça n’a jamais été à la mode et on connaît tout ça déjà trop bien. Mais si c’est l’exotisme que vous recherchez, allez au cinéma, ou prenez un billet pour le Caire et passez la frontière. Si c’est votre révolte que vous désirez exprimer, alors exprimez la au moins contre vos oppresseurs directs, ici et maintenant.
Si vous manifestez si nombreux pour le « peuple » palestinien (un peuple et une nationalité inventée en même temps que le « peuple » israélien et son État), c’est peut-être en tant qu’arabes ? Mais en quoi un arabe de France est-il plus concerné par la situation gazaouie à l’autre bout du monde que par les assassinats de la police française au coin de sa rue ? Ou alors en tant que musulmans ? Mais quel rapport entre votre religion et le conflit territorial et nationaliste israélo-palestinien ? Peut-être est-ce par internationalisme ? Alors cessez de défendre une nation et un « peuple ». Peut-être réagissez-vous en tant qu’êtres humains, ou au nom de la « justice universelle » ? C’est probablement moins pire, mais alors, pourquoi ne réagissez-vous pas lorsque l’on massacre des prisonniers à quelques centaines de mètres de chez vous, lorsque des roms sont expulsés violemment et que le feu est mis à leur campement de fortune avec la complicité directe du pouvoir, lorsque l’on massacre des femmes au Nigeria, lorsqu’une ethnie en massacre une autre au Rwanda ou en Birmanie, lorsque les milices patronales tirent sur les foules de grévistes en Afrique du Sud ou au Bangladesh ? Pourquoi les centaines de milliers de morts, les inconcevables cruautés perpétrées au Darfour ne vous jettent-elles pas dans les rues de Barbes, de Sarcelles et d’ailleurs ? Plus simplement, pourquoi ne réagissez-vous pas lorsque les flics, les patrons et les politiciens de toute origine vous exploitent, vous volent et vous répriment, ici et maintenant ? Et pourquoi êtes-vous prêts, sous prétexte d’une cause commune, à manifester avec vos ennemis : les politiciens, les religieux et les petits patrons, l’offensive israélienne vous a-t-elle fait oublier que vous étiez des pauvres à qui les riches faisaient la guerre, à coup d’agents immobiliers, de flics et de juges ?
Imaginons un instant que cesse le colonialisme israélien et que la guerre israélo-palestinienne se solde finalement par une victoire des autorités palestiniennes à Gaza et en Cisjordanie. Les palestiniens pourraient enfin avoir leur siège à l’ONU, leur propre État souverain, avec ses flics palestiniens, ses juges palestiniens, ses prisons palestiniennes, ses diplomates palestiniens, ses patrons palestiniens etc. (et c’est déjà en partie le cas), cela vous rendrait-il plus heureux, plus libres ? Cela rendrait-il les palestiniens plus heureux et plus libres ? Ce monde de matons, de flics et de fric vous apparaîtrait-il enfin vivable ?
La plupart des palestiniens et israéliens que nous avons rencontrés au proche-orient ne désirent qu’une chose, vivre en paix, loin des bombes et des militaires, et ils haïssent « leurs » gouvernements. Ils vivent dans le rêve de pouvoir vivre sans la terreur d’une frappe « chirurgicale » ou d’une roquette au dessus de leurs têtes et de celles de ceux qu’ils aiment. La plupart des palestiniens et israéliens que nous avons rencontrés au proche-orient sont résignés à vivre ainsi, puisque cela fait plus de 50 ans que ça dure. La plupart des palestiniens et israéliens que nous avons rencontrés au proche-orient aimeraient bien que vous les laissiez tranquille, vous aussi, qui prenez ce conflit que vous ne comprenez pas en otage pour servir des buts politiciens et religieux à l’autre bout du monde, ou tout simplement pour vous amuser un peu en manifestant. Mais est-ce vraiment là la meilleure occasion pour s’amuser, alors que des racistes et des fanatiques s’en donnent à cœur joie pour vous récupérer et servir leurs propres agendas politiques sur votre dos ?
Et les quelques sarcellois qui se sont réveillés un matin du lundi 21 juillet, qu’avaient-ils fait pour que leurs boutiques soient brûlées ? Ils étaient juifs ? La belle affaire... Quelle responsabilité, quel rapport entre eux et la politique israélienne ? La plupart d’entre eux, comme vous, ne connaissent rien à ce conflit et n’ont aucun rapport avec ces deux États. Si vous vous attaquez aux religieux ou aux nationalistes, alors attaquez vous à tous et brûlez tous les drapeaux, ou aucun. Mais nous en avons assez du racisme qui s’exprime dans vos rangs, et de la confusion que vous contribuez à renforcer au service du pouvoir. Que les pauvres se fassent la guerre entre eux, cela l’arrange bien. Que les pauvres se préoccupent de leurs petites identités fragmentées, de leurs petits drapeaux, leurs petits bouts de trottoirs, leurs communautés-prisons, cela arrange tout autant le pouvoir.
Alors, chers camarades, entre guerre civile et guerre sociale, il vous faudra choisir votre camp. Et celui de la guerre sociale ne s’intéresse pas à votre couleur de peau ou à votre identité imaginaire et préfabriquée. Si nous sommes tous révoltés par cette guerre qui semble ne jamais pouvoir s’arrêter, il faut nous poser la question de ce que nous pourrions faire pour l’empêcher, de là où nous sommes, avec nos faibles moyens. Brûler une épicerie cacher, et laisser les profiteurs jouir du racisme entre pauvres et de nos divisions, ou alors attaquer l’État et ses tentacules, tous les États, pour que plus jamais ils ne puissent se faire la guerre entre eux en se servant de nous comme chair à canon ?
Ni Israël, ni Palestine, ni France !
Pour un monde sans États, ni drapeaux, ni frontières, ni patries ni nations.
Des anarchistes.
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