anarchiste individualiste
13 Juin 2014
De l’origine commune aux crises écologique et économique
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Claus Peter Ortlieb
(version PDF de l'article en bas de page)
Si le débat public dans les centres capitalistes interprète la crise économique, en dépit de sa persistance, comme un phénomène purement passager, en revanche il perçoit parfaitement que la crise écologique procède des fondements mêmes du mode de vie moderne. La contradiction n’est en effet que trop manifeste entre, d’un côté les impératifs économiques de la croissance, de l’autre la finitude des ressources matérielles et de la capacité du milieu naturel à absorber les déchets produits par la civilisation.
Depuis pas mal d’années, la catastrophe climatique annoncée occupe le premier plan des discussions, même si aujourd’hui on en parle un peu moins, étant données les priorités nouvelles qui résultent des efforts pour faire face à la crise économique. L’objectif des 2°C, grâce auquel on aurait peut-être pu éviter de justesse les pires effets du réchauffement de l’atmosphère, est désormais considéré comme tout à fait hors d’atteinte. Exception faite de la baisse intervenue durant l’année de récession 2009, l’émission mondiale de CO2 continue d’augmenter inexorablement, et le changement climatique commence à se renforcer lui-même, notamment en libérant un surcroît de gaz à effet de serre via le dégel du pergélisol, ou en diminuant la réflexion du rayonnement solaire dans l’espace via la fonte des glaciers.
Cependant, le changement climatique ne représente que l’un des champs de bataille sur lesquels se déroule la « guerre du capital contre la planète », comme disent les sociologues étasuniens John Bellamy Foster, Brett Clark et Richard York dans leur livre remarquable (quoiqu’à maints endroits piètrement traduit) intitulé « La faille écologique »[1]. À l’acidification des océans, la rareté croissante de l’eau, l’érosion des sols, le rapide déclin de la biodiversité et la pollution par les produits chimiques, viennent en outre s’ajouter des processus de développement économique étroitement liés entre eux et destructeurs pour l’environnement, dont chacun suffirait à lui seul pour rendre inhabitables à moyen terme de vastes pans de la terre.
Plus particulièrement, les données collectées dans le cadre du changement climatique ont mis en évidence où se trouvent les responsables de cette catastrophe désormais difficilement évitable et qui concernera avant tout les pays pauvres : en 2010, l’émission de CO2atteignait 4,4 tonnes par habitant pour l’ensemble de la planète, mais 17,3 tonnes par habitant pour les USA, 9,3 pour l’Allemagne, 7,0 pour les pays européens membres de l’OCDE, 5,4 pour la Chine, 1,4 pour l’Inde et 0,9 pour l’Afrique[2]. La Chine, on le voit, a joliment rattrapé son retard au cours des dernières années, puisqu’en 2004 son émission de CO2 par habitant était encore inférieure à la moyenne mondiale. Cela tient manifestement à son taux de croissance qui demeure toujours aussi élevé, alors que les pays de l’OCDE font face à une récession et voient du même coup leurs émissions de CO2 en léger recul.
Quantité d’autres chiffres encore mettent en évidence la forte corrélation entre dépassement des limites naturelles et développement de la richesse capitaliste. À quelques exceptions près, on peut dire grosso modo que plus un État est riche et développé, plus il contribue à la destruction générale de l’environnement. Il est rare ici que ceux qui provoquent ces destructions soient touchés en premier lieu par leurs répercussions. Grosso modo là encore : les pays développés mènent la « guerre contre la planète » mais, quant aux conséquences, les premiers à les sentir passer sont les pays pauvres. À n’en pas douter, il y a là une des raisons expliquant pourquoi on ne combat toujours que des symptômes, sans jamais s’attaquer véritablement aux causes.
Mais si l’on creuse un peu plus, la vraie raison réside dans l’importance que semble avoir aujourd’hui encore la croissance économique pour le bien-être de toute société moderne. Les crises sont toujours des crises de croissance. Pour que des pays comme, par exemple, le Portugal puissent sortir de leur situation critique, il faudrait de l’avis général une croissance du PIB de 3% l’an pendant des décennies, croissance dont nul ne sait d’où elle pourrait bien provenir ; la Chine, d’après les calculs de ses dirigeants, a besoin d’une croissance annuelle d’au moins 7% et multiplie pour cela les programmes de relance ; du reste, même les sommets du G8 ou du G20, en dépit de toutes leurs divergences, reconnaissent à chaque fois à l’unanimité que tout doit être fait pour stimuler la croissance mondiale.
Manifestement nous avons affaire à une situation de dilemme : concurrence avec les autres ou pas, toute société moderne doit absolument croître, faute de quoi elle risque de voler en éclats, à l’instar des États du « socialisme réellement existant » à la fin des années 1980 ou de ceux du « printemps arabe » tout récemment – les idéologies démocratiques ou islamistes censées avoir conduit à ces renversements n’étant, dans les deux cas, que pur folklore. Mais, d’un autre côté, le type de croissance dont nous parlons ici accroît à proportion la destruction de l’environnement. Au final, il ne nous reste que l’alternative entre décomposition sociale et pillage des ressources naturelles.
Le mode de production capitaliste, tache aveugle du débat sur l’environnement
Toute la question est donc de savoir si ce dilemme a une issue. Le problème, dans cette affaire, c’est que la conscience bourgeoise considère comme sacro-saints le mode de production capitaliste et ses catégories : travail, marchandise et argent, salaire et profit, marché et État. La fin du monde paraît moins inconcevable que le renversement de cette formation sociale pourtant historiquement très spécifique. Or, tant que le capitalisme passe pour quelque chose d’aussi naturel et allant de soi que cet air que nous respirons et dont nous risquons de manquer bientôt, il est impossible de trouver une réponse adéquate à la question des issues éventuelles à notre dilemme. Tout le débat sur la crise environnementale tourne forcément à vide et prend des allures étrangement irréelles, puisque de tous côtés on ne raisonne que sur des bases fictives, pour ne produire, au mieux, que des semblants de solutions – ce dont tout le monde a d’ailleurs parfaitement conscience.
Ce qui saute aux yeux avec le plus d’évidence chez les faucons de l’économie – hormis leur pur et simple déni du problème – c’est qu’une ressource économiquement improductive telle qu’une forêt humide échappe tout autant à leur crible perceptif que l’avenir situé au-delà de l’actuel cycle de valorisation. Pour ce qui concerne les périodes un peu éloignées, ils ont volontiers recours à ce qu’on appelle des « taux d’actualisation », à l’aide desquels on fait disparaître les coûts futurs. Ex-économiste en chef de la Banque mondiale, Nicholas Stern, dans le rapport daté de 2006 qui porte son nom[3], a évalué par anticipation le coût en dollars du changement climatique – grâce à quoi le débat sur le climat a vraiment pu passer à la vitesse supérieure, dans la mesure où, enfin, il était question d’argent. D’après le rapport Stern, le coût d’un changement climatique non maîtrisé jusqu’à la fin du siècle atteindrait entre 5% et 20% du PIB mondial, alors que les contremesures nécessaires ne réclameraient qu’un investissement de 1% du PIB mondial sur les vingt ans à venir, à financer par exemple au moyen d’une taxe carbone. La question, avec ce genre de calculs, c’est toujours de savoir comment sont comparés entre eux coûts futurs et coûts arrivant à échéance aujourd’hui. Le rapport Stern table sur une actualisation de 1,4% l’an, ce qui veut dire qu’un coût de 1000 $ à échoir dans 90 ans figure aujourd’hui dans les livres de compte sous la forme de 285 $. Ce à quoi les économistes classiques – William Nordhaus en tête, professeur d’économie à Yale – rétorquent que c’est là une actualisation fixée beaucoup trop bas, puisqu’en vertu de la croissance économique, le monde sera sans doute à l’avenir bien plus riche qu’actuellement. Nordhaus refait alors le calcul avec une actualisation de 6% l’an : les 1000 $ payables dans 90 ans ne correspondent plus qu’à 5 $ d’aujourd’hui, d’où il suit que l’on peut largement ignorer les coûts futurs[4]. La crise environnementale est ainsi évacuée par le calcul, elle n’existe plus.
Firmes et gouvernements procèdent de façon quelque peu moins brutale, étant obligés de prendre en considération les inquiétudes de leurs clients et électeurs. C’est là qu’intervient une stratégie qui a fait ses preuves, celle du « greenwashing », qui consiste à se contenter de faire semblant de protéger l’environnement et le climat. Dans le cas des entreprises, il est clair que seule les intéresse leur image verte (et sociale), qu’elles doivent peaufiner avec le plus grand soin si elles veulent que leurs produits puissent être consommés sans mauvaise conscience. Ce qui se passe derrière la jolie façade, en revanche, n’a pratiquement aucune importance, du moment que ça ne s’ébruite pas. De leur côté, les gouvernements doivent avant tout remplir leur mission : faire en sorte que la valorisation du capital rencontre le moins d’obstacles possible. C’est pour cela qu’on les a élus, et de là dépend leur capacité d’agir au-delà des seuls revenus fiscaux. La protection de l’environnement – quand bien même, naturellement, on insiste sur son importance – n’a d’autre choix que de s’adapter à ce lit de Procuste, que l’on peut au besoin repeindre en vert. En Allemagne, cette logique est particulièrement patente dès qu’il s’agit des intérêts de l’industrie automobile, qui est au cœur du modèle économique allemand : bien entendu, dans les conférences internationales, on s’accorde sur le fait qu’il faut absolument réduire aussi les émissions de CO2provenant du trafic routier ; mais sitôt que quelqu’un en vient aux mesures concrètes – comme la Commission européenne en 2007, lorsqu’elle réclama que l’on taxe, à partir de 2012, les berlines rejetant plus de 130 grammes de CO2 par kilomètre – un bon ministre de l’environnement allemand (en l’occurrence Sigmar Gabriel) s’arrange pour ne voir là qu’une simple « attaque de la concurrence contre les constructeurs automobiles allemands ». Quant à la fameuse prime à la casse de l’année 2009, programme de relance en faveur de l’industrie automobile et gâchis environnemental de premier ordre, elle se présentait sous le label vert d’une « prime environnement ».
Partis politiques exclus du gouvernement et groupes extraparlementaires, eux, peuvent au contraire se permettre de redéfinir les priorités dans le sens d’un meilleur équilibre et de prôner la réconciliation entre économie et écologie – réconciliation à laquelle ils ne croient eux-mêmes qu’aussi longtemps qu’on ne les oblige pas à la concrétiser. Apparaissent alors des concepts tels que « Green New Deal », « Cycle de Kondratiev écologique », etc., par lesquels on entend une nouvelle et longue vague d’accumulation capitaliste censée reposer sur les « technologies vertes » et prendre le relais de l’actuel « capitalisme financier ». On souligne à cet égard les bénéfices que cela représenterait en termes de nouveaux emplois et de développement économique ; si bien que, tout à coup, l’écologie ne constitue plus un obstacle pour l’économie mais, au contraire, le plus court chemin vers de nouveaux profits. Dans le débat public allemand on entend par là, bien évidemment, des emplois et des profits pour l’Allemagne, leader du marché. Une transposition au monde entier serait, du reste, tout à fait impossible : tant que l’énergie verte restera plus chère que les énergies fossiles, elle ne pourra pas non plus s’imposer au sein de la concurrence capitaliste. Et inversement : elle ne deviendra meilleur marché – le cas échéant – qu’en passant par un processus de rationalisation expulsant d’énormes quantités de travail vivant (mais aussi, par là même, de profits) hors de sa production. C’en est alors fini de ces nouveaux emplois que l’on envisageait, dans le meilleur des cas, en Allemagne, mais bien plus vraisemblablement en Chine.
L’objectif d’une « croissance économique durable » (« sustained economic growth ») que traduisent ces concepts – objectif en faveur duquel s’est prononcé par exemple le sommet de l’ONU sur le développement durable qui s’est tenu à Rio de Janeiro en 2012 – se révèle être, quelle que soit l’extension que l’on donne à la notion de durabilité, une contradiction dans les termes, dès lors, en tout cas, que l’on entend la croissance économique au sens actuel. (Mais quel autre sens pourrait-on lui donner ?) À tenir ce genre de discours, on ne fait qu’obscurcir la problématique environnementale-climatique et tenter de se persuader qu’il est possible de concilier l’inconciliable.
Estimant qu’on ne parviendra pas à découpler croissance économique et destruction accélérée de l’environnement, les avocat-e-s d’une « société de décroissance » en tirent finalement la conclusion logique qu’il convient de se débarrasser complètement du concept de croissance. Au vu de l’étroite corrélation entre mode de production capitaliste et fétichisme de la marchandise, il faudrait envisager, d’après la littérature consacrée à la décroissance, un véritable programme d’abolitions[5]. Dans les faits, cependant, Horst Köhler, ex-président de la république fédérale allemande, n’hésite pas à réclamer à la place, sans que nul ne le contredise, une « économie de marché sociale et écologique » – comme si une économie de marché non capitaliste pouvait exister. On place en somme sur les entrepreneurs l’espoir qu’ils ne courent plus après le profit mais s’efforcent de rendre leur production « durable ». On se garde bien de remettre en cause l’argent en tant que médium de la socialisation ; seul notre rapport à l’argent doit redevenir un tant soit peu plus sérieux – comprenez : plus parcimonieux – que ces dernières années. Et naturellement, dans ce milieu de la décroissance pullulent aussi les disciples d’un Silvio Gesell, qui tiennent la rente pour la source de tous les maux et stigmatisent le « capital accapareur »[6]. En dépit de quelques analyses pertinentes de la profonde corrélation entre concept de croissance et modernité, il semble finalement que l’on n’aboutisse guère qu’à une critique tronquée du capitalisme – et cela peut parfois s’avérer pire que pas de critique du tout.
Qu’est-ce qui croît, au juste, de façon si obsessionnelle ?
Quiconque veut échapper à l’impératif de croissance doit avant tout comprendre en quoi il consiste. En rendre responsable la consommation excessive, c’est passer à côté des contraintes objectives, car, contrairement à ce que veulent nous faire croire les manuels de macroéconomie, la consommation n’est pas le but de la production capitaliste. Si c’était le cas, il n’y aurait pas eu besoin de publicité. On le sait, l’éthique protestante de l’ascèse et du renoncement que prêchent à nouveau aujourd’hui nombre d’idéologues de la décroissance était en effet présente aux débuts du capitalisme : gagner de l’argent, non pas pour le jeter par les fenêtres mais pour en tirer toujours plus d’argent, constitue depuis lors la délirante fin en soi de toute activité économique. Le capitalisme est du même coup condamné à croître : tant qu’il peut les écouler, il ne cesse de produire des marchandises ; sitôt qu’il ne le peut plus, il entre en crise. Dans ce processus, la consommation est simplement un moyen. Car en effet produire des marchandises ne suffit pas, il faut encore les vendre si l’on veut que l’argent se multiplie.
Pour bien comprendre, nous devons ici distinguer entre production de survaleur, produit concret et utilisation des ressources. Obtenir toujours plus de survaleur est le véritable but de la production et ce qui la stimule. La survaleur résulte de l’exploitation du travail, mais il faut noter qu’au regard de la richesse abstraite créée par le travail, ça n’est pas l’activité concrète qui importe : seul compte le temps de travail correspondant à « la dépense d’un quantum déterminé de muscles, de nerfs, de cerveau humains, etc. »[7]. Cette richesse abstraite a néanmoins besoin d’un substrat matériel, et laréalisation de la survaleur nécessite que les marchandises soient d’abord fabriquées, mais ensuite également écoulées, ce qui présuppose une demande solvable suffisante.
Avec l’augmentation de la productivité tout au long de l’histoire du mode de production capitaliste, le rapport quantitatif a considérablement changé entre, d’une part la richesse abstraite mesurée en temps de travail, de l’autre la dépense en matériel requise pour sa production. L’augmentation de la productivité trouve elle-même sa source dans la poursuite des profits supplémentaires qui attendent toute entreprise pouvant produire meilleur marché que la concurrence. Cette évolution conduit à ce que le travail vivant soit de plus en plus expulsé du procès de production et remplacé par des machines. Des frais de main-d’œuvre toujours moindres permettent de produire toujours plus de richesses matérielles. Cependant, puisque cette abondance de biens n’est pas le véritable but de la production, le temps de travail ne s’en voit nullement réduit – comme il serait matériellement possible et judicieux – mais on procède au calcul inverse : la production de la même richesse abstraite mesurée en temps de travail nécessite un produit concret toujours plus important et – du fait du remplacement de la force de travail par des machines – une utilisation des ressources qui croît encore plus rapidement. Il s’agit là de tendances inverses, comme lorsque la dépense en énergie par produit fini se réduit à mesure que s’accroît l’efficacité énergétique. Le rapport quantitatif entre dépense en matériel et temps de travail est cependant sans équivoque : il croît sans discontinuer dans les secteurs producteurs de survaleur, ainsi qu’on peut s’en convaincre en observant par exemple l’évolution de l’investissement matériel et monétaire que requiert au préalable chaque emploi industriel.
Dans cette « contradiction en procès » (Marx) – qui consiste en ce que le capital expulse de plus en plus du procès de production le travail vivant, sur l’exploitation duquel repose pourtant la forme de richesse après laquelle il est obligé de courir – se trouve l’origine commune aux crises économique et écologique. Le substrat matériel de cette richesse abstraite qui ne peut faire autrement que croître au-delà de toute mesure est bel et bien fini, de sorte que l’expansion doit nécessairement se heurter ici au mur infranchissable que représentent, d’une part la demande solvable limitée (crise économique), et d’autre part les limites naturelles (crise écologique).
À cet égard, même le traitement des symptômes de crise – qui, à la rigueur, est encore possible à l’intérieur du système capitaliste – débouche sur une antinomie : la moindre tentative pour ne serait-ce qu’atténuer la crise économique par des programmes de relance entraîne une destruction accrue de l’environnement. À l’inverse, pour réfréner celle-ci, il faudrait prescrire à l’économie mondiale une longue période de profonde dépression, avec toutes les conséquences que cela comporterait, en termes de niveau de vie et d’aide sociale, pour les hommes et femmes prisonniers du mode de production capitaliste. Effectivement, l’unique petit coude dans la courbe de croissance des émissions mondiales de CO2 se situe au niveau de l’année 2009, année de récession.
Il serait nécessaire de mettre en place une société planifiée selon des critères uniquement dictés par la richesse matérielle, sa production et sa répartition. Mais, dans le capitalisme, la prééminence de la richesse abstraite et l’obligation de la multiplier en permanence interdisent cette solution, comme Robert Kurz le constate, dans un contexte plus général, à la fin de son « Livre noir du capitalisme » :
« Les problèmes qu’il nous faut résoudre sont d’une simplicité vraiment saisissante. Il s’agit, premièrement, d’employer les ressources existantes (et surabondantes) en matériaux naturels, moyens de production et, avant tout, capacités humaines, de façon à garantir à tous les hommes une bonne et agréable vie libérée de la misère et de la faim. Il va sans dire que ce serait depuis longtemps facilement réalisable si la forme d’organisation de la société ne faisait pas systématiquement obstacle à cette revendication élémentaire. Deuxièmement, il convient de mettre un terme à la dissipation catastrophique des ressources, celles-ci étant, en toute logique capitaliste, généralement consacrées à des projets pharaoniques insensés et des productions destructrices. Inutile de préciser que le responsable de cette « mauvaise affectation » aussi flagrante que dangereuse pour la collectivité n’est autre que l’ordre social dominant. Et troisièmement, enfin, il est a fortiori d’un intérêt primordial de convertir le temps social disponible – qui, du fait des forces productives de la microélectronique, s’est accumulé en quantités colossales – en un loisir de même durée pour tous, au lieu d’un « chômage de masse » pour les uns et d’une accélération des cadences pour les autres.
On jurerait un conte de fée déjanté, où l’absurde paraît normal tandis que ce qui allait de soi devient totalement incompréhensible : la conscience sociale, comme frappée d’un mauvais sort, a complètement refoulé ce qui se trouve directement à portée de main et qu’on ne prend même plus la peine de mentionner. En dépit du fait, d’une évidence absolument criante, qu’une mise en œuvre ne serait-ce que relativement raisonnable des ressources communes est désormais tout à fait inconciliable avec la forme capitaliste, on continue à ne débattre que de “concepts” et d’approches qui présupposent justement cette forme. »[8]
On ne conteste donc pas le bien-fondé de tant et tant d’actions ponctuelles visant à préserver l’environnement. Mais la « paix avec la nature » que tous réclament à qui mieux mieux ne pourra intervenir qu’une fois le capitalisme aboli.
Paru dans Konkret, novembre 2013
http://www.exit-online.org/textanz1.php?tabelle=aktuelles&index=0&posnr=603
Traduction de l’allemand : Stéphane Besson
Claus Peter Ortlieb est mathématicien et membre de la revue allemande « Exit ! Crise et critique de la société marchande », issue d’une scission en 2004 au sein de la revue « Krisis ».
D'autres articles de cet auteur sur ce site :
- Dumping social, haute technologie et crise : http://palim-psao.over-blog.fr/article-dumping-salarial-haute-technologie-et-crise-par-claus-peter-orlieb-106566846.html
- L'innocence perdue de la productivité : http://palim-psao.over-blog.fr/article-l-innocence-perdue-de-la-productivite-par-claus-peter-orlieb-89588399.html
- Aveugles face à la crise : http://palim-psao.over-blog.fr/article-aveugles-face-a-la-crise-par-claus-peter-orlieb-106420078.html
- L'économie n'est pas vraiment une science : http://palim-psao.over-blog.fr/article-l-economie-n-est-pas-vraiment-une-science-entretien-avec-claus-peter-orlieb-106170827.html
[1] John Bellamy Foster, Brett Clark et Richard York, Der ökologische Bruch. Der Krieg des Kapitals gegen den Planeten, Hamburg, Laika-Verlag, 2011. [N.d.T. : Il s’agit de la traduction allemande de The Ecological Rift. Capitalism’s War on the Earth, New York, Monthly Review Press, 2010 – un livre encore inédit en français.]
[2] Source : Agence internationale de l’énergie (http://www.iea.org/).
[3] Nicholas Stern, The Economics of Climate Change : The Stern Review, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
[4] William D. Nordhaus, The Stern Review of the Economics of Climate Change, miméo, Yale University, 2007.
[5] Lire par exemple Irmi Seidl et Angelika Zahrnt (dir.), Postwachstumsgesellschaft. Konzepte für die Zukunft, Marburg, Metropolis-Verlag, 2010 ; Harald Welzer et Klaus Wiegandt (dir.), Wege aus der Wachstumsgesellschaft, Francfort-sur-le-Main, S. Fischer Verlag, 2013. [N.d.T. : En français, on lira notamment le mensuel La Décroissance, la revue Entropia, les ouvrages de Serge Latouche, etc.]
[6] Cf. Peter Bierl, « Elendsselbstverwaltung », Konkret, avril 2013.
[7] Karl Marx, Le Capital. Livre I, trad. J.-P. Lefebvre et al., Paris, Quadrige/PUF, 1993 (1867), p. 192.
[8] Robert Kurz, Schwarzbuch Kapitalismus. Ein Abgesang auf die Marktwirtschaft, Francfort-sur-le-Main, Eichborn, 2009, pp. 438-439. Le livre est intégralement disponible à l’adresse : http://www.exit-online.org/pdf/schwarzbuch.pdf.
Publié dans : Effondrement écologique et dynamique du capital Ecrire un commentaire
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Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.
A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.
Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».
Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.
D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie "présentation de la wertkritik