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SERPENT -  LIBERTAIRE

SERPENT - LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

18/12/2015 Publié depuis Overblog

LA RÉVOLUTION CULTURELLE, UNE CLEF POUR COMPRENDRE LA CHINE

La clef de la compréhension du changement d’orientation de l’après-Mao et l’ascension économique de la Chine est...

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18/12/2015 Publié depuis Overblog

DAVID GRAEBER : « NOS INSTITUTIONS SONT ANTIDÉMOCRATIQUES » Publié le 16 Décembre 2015 par Socialisme libertaire Catégories : #Textes libertaires ★ David Graeber : « Nos institutions sont antidémocratiques » Rencontre avec l’anthropologue et militant libertaire américain. Entretien inédit pour le site de Ballast. Économiste et anthropologue américain, David Graeber est également professeur à la London School of Economics — ses positions libertaires valurent à celui que le New York Times présente comme l’un des intellectuels « les plus influents » du monde anglo-saxon d'être remercié de l'université Yale, en 2007. Auteur de Dette, 5000 ans d'histoire, cette figure du mouvement Occupy Wall Street s'attache, dans chacun de ses ouvrages, à démanteler les prétendues vérités propagées par l'imaginaire et la pensée dominante. Dans son dernier essai, Bureaucratie, Graeber renverse un nouveau paradigme et énonce ce qu'il appelle la « loi d'airain du libéralisme » : « Toute réforme de marché, toute initiative gouvernementale conçue pour réduire les pesanteurs administratives et promouvoir les forces du marché, aura pour effet ultime d'accroître le nombre total de réglementations, le volume total de paperasse et l’effectif total des agents de l’État. » Nous nous sommes donné rendez-vous lors de son dernier passage à Paris. Entretien dans un petit hôtel de la capitale. Sarah Kilani Vous expliquez que la « science économique » tente de légitimer le fait d’être au service de l’idéologie libérale, qui n’est que « passion », par une extrême rationalité bureaucratique. Diriez-vous que le libéralisme est une religion qui dispose de ses propres dogmes, pratiques et morale, mais que sa légitimité ne repose que sur des croyances ? Oui. C’est une des choses fascinantes avec l'économie... Prenons le marché : il sait. On ne peut pas aller à son encontre. Mais si on demande aux économistes ce qu'est le marché, ils répondront : « Eh bien, c'est un modèle, cela n'existe pas vraiment. » Ce sont les premiers à admettre que c'est une chose qui a été construite. Et c'est contre-intuitif d'imaginer ce que serait le monde si chacun agissait rationnellement, en détenant une information parfaite. C'est comme s'ils reconnaissaient ainsi avoir créé une idéalisation de toutes pièces, une sorte d'image divine, alors qu'ils l'ont évidemment créée dans l'idée que c'était une chose réelle. Lorsque vous vivez la vie d'un ouvrier sous-payé comme mon père l'a été, vous n'avez nul besoin que quelqu'un vous dise que le système est mauvais. David Graeber Comment ces croyances, ainsi que celles sur lesquelles repose le capitalisme, ont-elles pu s’installer si profondément dans les convictions humaines ? Il a fallu longtemps. Je pense qu’il serait intéressant de reconstruire le sens commun du concept de travail — j'y travaille d'ailleurs en ce moment, pour mon prochain livre. Au XIXe siècle, si le capitalisme a capté ce concept à son avantage, les mouvements sociaux ont réussi à le contrer, en en promouvant une vision « libertaire ». Si vous écoutez certains discours de politiciens clairement mainstream du XIXe siècle, comme Abraham Lincoln, ils passeraient tous pour marxistes, aujourd'hui ! Tous, ils avançaient que le capitalisme dérivait du travail, que le travail était primordial. Mais ils commettaient une grave erreur, consistant à se focaliser sur la production, sur l'idée que le travail avait de la valeur parce qu'il produisait des choses – alors que nombre d'emplois ne produisent rien. Bien des choses que l'on fait ne produisent rien mais ont de la valeur : réparer, conserver, prendre soin des gens... Mettre l'accent sur la production a rendu le capitalisme possible — il y eut contre ce phénomène quelques fortes offensives idéologiques, à commencer par des gens comme Robert Burns et Andrew Carnegie. C'est aussi, d'une certaine manière, ce que fit par la suite la Société du Mont-Pèlerin. D'abord, ils envoyèrent des intervenants dans les groupes d’influence, dans les écoles... « Non, non, la valeur ne provient pas du travail, disaient-ils, la production provient des esprits des entrepreneurs. » Résultat : un léger virage s'opéra dans la façon de lier la valeur au travail en lui-même — si le travail n'est pas ce qui produit de la valeur, alors pourquoi l'effectuer ? La nouveauté, alors, c'est que le travail est devenu une forme de valeur. Si tu ne travailles pas plus dur que tu ne le souhaites, tu n'es pas une bonne personne... Et c'est un grand succès, partout ! J'ai écrit là-dessus : c'est mon essai sur les « bullshit jobs ». Une chose fascinante à ce propos, c'est que plus cette idée est implantée dans l'esprit des gens, plus ils pensent que ce qui peut rendre leur travail un tant soit peu gratifiant lui confère d'autant moins de valeur — parce que le travail, c'est le sacrifice personnel, c'est l'autodiscipline. Par exemple, le fait de savoir que vous aidez les autres impliquerait d'être payé moins... Vous affirmez la « ferme volonté, par défi, d’agir comme si nous étions déjà libres », et vous évoquez la possibilité d’un processus révolutionnaire complexe et multiforme — qui ne serait qu’une improvisation sans fin et non pas une guerre civile ponctuelle. Vous trouvez naïf le schéma d’un « Grand soir », et vous affirmez qu’il faut plutôt cesser de fabriquer le capitalisme que de vouloir le détruire. Pensez-vous que la révolution est déjà là, et qu’il faut créer des alternatives au capitalisme en cessant de s'en plaindre ? Un peu des deux... Une chose amusante : j'ai grandi dans une famille ouvrière et j'ai réalisé que, quoique appartenant à la classe ouvrière radicale, mes parents n’avaient quasiment aucun livre consacré au caractère désastreux du capitalisme ni sur la critique de l'ordre social existant. Ils avaient juste un volume du Capital – mais plein de livres de science-fiction, d'histoire, et pas mal d'anthropologie. Lorsque vous vivez la vie d'un ouvrier sous-payé comme mon père l'a été, vous n'avez nul besoin que quelqu'un vous dise que le système est mauvais : vous le vivez chaque jour. Ce qu'ils voulaient, c'était la possibilité de penser à quelque chose d'autre dans cette époque désespérée ; alors ils lisaient sur des mondes imaginaires, du futur, du passé, sur des contrées lointaines où les choses sont réellement différentes. Je pense que nous devons à nouveau aspirer à ce type d'imagination utopiste. Réimaginer nos propres pratiques. La gauche est forte quand les gens sont imaginatifs. Ces trente dernières années ont été une sorte de guerre contre l'imagination. Vous expliquez que Bismarck a créé l’ancêtre de la sécurité sociale en réaction aux succès électoraux socialistes de l’époque, afin de « soudoyer » la classe ouvrière et d'acheter l’allégeance des prolétaires à son projet nationaliste conservateur. Pensez-vous que la sécurité sociale prolonge l’espérance de vie du capitalisme en étant sa béquille, ou la percevez-vous plutôt comme un processus révolutionnaire qui porte en lui les germes d’un renversement ? Les deux à la fois. Je ne veux pas dire que la sécurité sociale soit une mauvaise chose, mais qu'elle soit viciée. C'est une appropriation de quelque chose venu de la base et le gouvernement en a dit, en gros : « Ok, vous pouvez avoir ça, mais vous ne pouvez pas le gérer vous-mêmes. » Et c'est en soi une réussite – je pense que la gauche fait parfois trop profil bas sur ses réalisations ou ses victoires. Si le capitalisme embrasse le féminisme, ce n'est pas une défaite du féminisme, mais une victoire ! À moins que vous ne vouliez complètement détruire le système. Nous ne devrions pas nous rabaisser, nous devrions être fiers. D'un autre côté, je pense que nous avons besoin d'être très fins, en réfléchissant à la façon dont les choses peuvent être mises en place ; il faut savoir si elles sont réalisables ou non... L'État social, par exemple, était fondé sur la notion de plein emploi – ce qui est, nous le savons maintenant, fondamentalement irréalisable ; un récent sondage le montre bien : 37 % des Anglais estiment que le travail qu'ils font ne se justifie en rien. Dans un modèle « emploiiste » (partagé tant par la gauche que par la droite), ce que sont ces emplois ne compte pas. C'est à peine mieux que rien, faire « quelque chose ». La forme de l’État social est intrinsèquement auto-destructrice car, selon ce modèle dépendant de l’emploi, à mesure que la productivité augmente, les bénéfices du travail disparaissent. Elle n'est pas soutenable et contient en germe sa propre destruction. Un économiste et philosophe français, Frédéric Lordon, assure dans son dernier ouvrage, Imperium, que la tradition libertaire comporte un angle mort : la question de la verticalité. Lordon, qui vous cite d’ailleurs, estime qu’il est illusoire de croire que les collectifs humains, quelle que soit leur taille (de la tribu à l’État-nation) peuvent fonctionner selon une pleine horizontalité, égalitaire et permanente... On nous le ressort tout le temps. Si, par « pleinement égalitaire », vous voulez dire que tout est fait de façon purement égale, eh bien, c'est exact. Les gens, c'est évident, ont le désir d’exceller – et je ne pense pas que ce soit un problème. La question concerne les domaines d'activité. Lorsque l'on parle d'horizontalité, on n'imagine pas un désir qui soit le même pour tout le monde (ce serait monstrueux), on parle d’une société où les choses véritablement importantes pour la vie seraient partagées par tous. Ce n'est pas parce que l'être humain éprouve le besoin de se mesurer à d'autres que cette compétition doit porter sur la nourriture, le logement et toutes les nécessités vitales. On fait couramment cette erreur de raisonnement consistant à croire que plus une structure est grande, plus le besoin de hiérarchie s'impose. Ce n'est pas vrai, historiquement. Je travaille actuellement avec un archéologue, David Wengrow, sur les origines historiques des inégalités sociales : l'une des choses que nous avons apprises est que ce sont les petites sociétés qui, en réalité, sont les plus hiérarchiques – les plus grandes étaient égalitaires. Il est donc possible de créer de grandes sociétés égalitaires. Les gens sont convaincus qu'une grande ville doit avoir un chef — et que si l'on n'en trouve pas, c'est que l'on ne sait pas où chercher. Dans la vallée de Mexico, environ mille ans avant J.-C., toutes les maisons avaient exactement la même dimension : il s'agit là, très clairement, d'une ville immense construite sur une base égalitaire. Mais, depuis, personne n'a su imaginer de grande ville égalitaire ! On suppose seulement qu'on n'a pas trouvé de roi. Je pense que cette supposition est fausse. Un autre point intéressant : d'où proviennent les inégalités ? Je pense que ça commence à petite échelle. C'est simple de trouver des villes égalitaires mais ça s'avère beaucoup plus compliqué de trouver des familles égalitaires ! Il faut regarder du côté du patriarcat, de l'esclavage, des conditions domestiques... C’est l’emploi qui a déplacé ceci à une plus grande échelle : l'inégalité provient en réalité du bas. Vous dites des utopistes qu’ils ont une foi naïve dans la perfectibilité de la nature humaine et qu'ils refusent de considérer les gens tels qu’ils sont – et que c’est ce qui les conduit à fixer des normes inaccessibles puis à reprocher aux gens d’être incapables de s’y conformer. Peut-on alors, et au vu des déboires grecs de cet été, dire que le processus de construction européenne n’est qu’une dangereuse utopie ? En effet. Et, de façon plus large, je pense qu'on doit prendre en compte le fait que le capitalisme aussi est une utopie, au sens classique du terme. J’irai même plus loin : pour le capitalisme contemporain, l’utopisme est devenu l’un des principaux moyens de prélèvement de l’excédent. Je cite toujours la JP Morgan Chase pour dire que les banques tirent la majorité de leurs profits des pénalités (en faisant payer des agios à ceux qui ne gèrent pas correctement leur compte). C’est là un parfait exemple d’utopisme : créer un modèle idéal de ce que sont les gens, un modèle de rationalité, de vie bien comme il faut, bien comme il se doit, que tout le monde devrait être capable d'adopter. En fin de compte, on construit là une idée utopiste, idéale, telle qu’il n'est pas possible de s'y conformer. Les banquiers savent qu’un important pourcentage de personnes va échouer et ils les puniront pour ceci. C’est réellement de là que proviennent les bénéfices des grandes corporations – pas d’ailleurs. Dans votre livre Dette, 5 000 ans d’histoire, vous dites qu’annuler les dettes était une pratique répandue dans l’histoire, souvent pour des raisons de paix sociale et de dignité humaine. Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui, alors que le comité des droits de l’homme de l’ONU a relevé de nombreuses violations desdits droits et que la paix sociale est menacée, en Grèce, les instances internationales et l’opinion publique ne se mobilisent pas davantage pour l’annulation de cette dette qui ne sera, de toute façon, jamais remboursée ? L’une des choses fascinantes, dans l’histoire de la dette, est qu’une dette entre deux entités socialement égales est traitée comme n’importe quel autre type de promesse. Il y aura évidemment toujours une possibilité de renégociation si les circonstances changent radicalement. D’un autre côté, les dettes qui lient des personnes radicalement inégales sont considérées comme sacrées – de la part des personnes « d’en bas », j’entends. C’est pourquoi je considère que le concept de la dette est le moyen le plus efficace pour instaurer des relations fondées sur de la pure extorsion et sur un pouvoir arbitraire, non seulement en leur donnant un aspect moral mais, en outre, en faisant croire que c’est la victime qui est la plus à blâmer et que la culpabilité lui incombe. Ce qui se produit en Grèce en est un exemple limpide. L’Union européenne dit : « Nous ne vous considérons pas comme membre à part entière de ce partenariat. » La voilà, l’idée centrale ! L’inégalité entre les deux parties, c'est ce qui permet d’en faire une dette sacrée. Alors que nous avons bien vu ce qui s'est passé en 2008, lorsque de grandes institutions comme des compagnies d’assurance américaines présentaient des dettes de près d’un milliard de dollars : un coup de baguette magique, et tout a disparu ! Mais quand ça concerne un pays, alors des personnes vont souffrir, et c’est une tout autre histoire… La pensée libertaire est historiquement hostile à l’État et vous connaissez les crispations avec les courants marxistes, autour de la question de « dépérissement » progressif de l'État. Partagez-vous avec Noam Chomsky, libertaire comme vous, l’idée qu’il faut se résoudre à défendre la structure étatique, tant la finance et les pouvoirs transnationaux s’avèrent aujourd’hui pour les peuples un plus grand danger que les frontières nationales ? Je ne peux pas me résoudre à défendre la notion d’État. Je pense que ce que nous devons faire, c’est distinguer les biens publics de l’État lui-même. En ce moment, par exemple, je vis au Royaume-Uni, où nous avons un système national de santé que les dirigeants sont en train d’essayer de privatiser. Là, je ne doute pas qu’il faille riposter. Mais il y a de nombreux débats là-dessus (les mouvements de 2010 contre les coupes budgétaires, par exemple) et beaucoup s'accordent sur le fait que la critique que l'on peut faire de l’État repose sur un élément central : ses institutions bureaucratiques de coercition sont fondamentalement basées sur la violence. On peut faire une distinction entre des institutions qui ne peuvent exister qu’en exerçant une violence systématique, comme certains régimes d’impôts sur la propriété, et des institutions qui n’auraient pas nécessairement à opérer de manière violente, comme les institutions publiques collectives – mais qui finissent par agir de la sorte, depuis que l’État semble vouloir procéder ainsi avec toutes les organisations non lucratives. Les institutions qui sauraient exister dans une société libre devraient donc être défendues. Si ça revient en quelque sorte à défendre l’État… bon, qu’il en soit ainsi ! Mais seulement parce que c’est quelque chose que l’État n’aurait pas à diriger. Comment analysez-vous l'échec des mouvements d'occupation comme « Occupy Wall street » et « Les Indignés » ? C'est très intéressant de les aborder de manière historique. Il y a eu comme un phénomène de décalage : on a une telle culture de la gratification instantanée et du besoin d'effets immédiats qu'on voit les gens dire, ahuris : « Regarde, le mouvement Occupy a échoué. C'était il y a deux ou trois ans, et le monde n’a pas changé ! » Mais on sait que les mouvements sociaux prennent du temps ! Pensez à n’importe quel mouvement social important ayant véritablement changé le monde : plus le changement a été profond, plus le mouvement a nécessité de temps. L'abolition de l’esclavage ou le féminisme, tous mouvements ayant vraiment réussi à transformer les perspectives, ont demandé des décennies, souvent plus. En 2008, je lisais des rapports de services de sécurité internationaux ou de police; tout le monde disait : « Oh, mon Dieu, il va y avoir des arrestations massives et des émeutes dans les rues et nous ne savons pas où cela va frapper en premier... Et ils vont se coordonner… » Finalement, rien de tel ne s'est alors produit. Deux ans plus tard, les gens disaient : « C’est bon, j'ai l'impression que les émeutes dans les rues servent vraiment à quelque chose. » Il y a eu 2011, trois ans et demi plus tard : une vague de mouvements a balayé la planète en commençant par l’Afrique du Nord, puis à travers l’Europe jusqu’aux États-Unis. Tous ont été violemment réprimés. Ensuite, on a cru que certains allaient porter cet élan politiquement, en faisant prendre aux partis politiques un virage à gauche sur le terrain de la politique formelle. Trois à quatre ans plus tard, c’est ce qui s’est produit avec Syriza, Podemos et le Labor Party, qui vire radicalement à gauche en Angleterre – sans parler de Bernie Sanders aux États-Unis. Il semble vraiment qu’il y ait une sorte de décalage de trois à quatre ans. On ne peut pas savoir ce que ça va donner, mais peut-être que dans trois ou quatre années, il y aura de véritables effets politiques. Occupy Wall Street, New York (EPA/JUSTIN LANE) Occupy Wall Street, New York (EPA/JUSTIN LANE) Pensez- vous, dans ce contexte de mondialisation, que « les prolétaires n’ont pas de patrie » et sont capables de s’unir mondialement contre le capital, ou que ce processus désarme les peuples et les dresse les uns contre les autres en les mettant en concurrence, et qu’il faut que les luttes contre la bourgeoisie soient d'abord nationales avant de pouvoir devenir internationales ? J'ai été élevé en internationaliste convaincu : mon père a combattu en Espagne. Il me serait donc difficile d'adhérer à une stratégie nationaliste. Je pense néanmoins qu'elle existe, mais qu'elle demeure, en dernière analyse, une stratégie réactionnaire. Le problème de la gauche, c'est qu'elle persiste à tomber dans ce genre de piège. Je pense que le mouvement pour la justice mondiale [« The Global Justice Movement »] est un très bon exemple d'une forme actuelle d'internationalisme, qui vient juste de commencer et qui est étonnamment couronné de succès. Il semble y avoir une étrange névrose, dans de larges pans de la gauche, qui consiste à ne pas reconnaître que parfois nous gagnons ! Si vous disiez que le mouvement pour la justice mondiale est un succès, nombreux sont ceux qui répliqueraient : « Que voulez vous dire ? Le capitalisme est toujours là ! » Si nous n'avons pas complètement fait la révolution, alors nous aurions échoué ? Mais nous oublions qu'en 1998 et 99, quand ça a commencé, l'hégémonie néolibérale était si puissante, le consensus de Washington, comme on l'appelait à l'époque, si fort, que si vous émettiez des doutes, vous étiez littéralement traité de fou ! C'était l'évidence même : le monde ne pouvait possiblement pas fonctionner autrement. Trois ans après, tout s'est complètement inversé. Le Financial Times et des revues du même tonneau écrivaient : « Ok, les jeunes avaient raison là-dessus. » Et le FMI, qui a passé son temps à extorquer l’argent de la planète, a été complètement viré de l'Asie de l'Est et d'Amérique latine ! Et il s'est effondré dans les parties les plus pauvres d'Afrique et du Moyen-Orient. C'est ahurissant : tous les traités qu'il a proposés ont échoué. C'est arrivé d'une seule manière : par la solidarité internationale. Si on cherche où nous avons été les plus efficaces, regardons vers ce type de mouvements. J'ai été élevé en internationaliste convaincu : mon père a combattu en Espagne. Il me serait donc difficile d'adhérer à une stratégie nationaliste. David Graeber Dans Bureaucratie, vous parlez d’une « utopie de règles » comme d'un échec, voire une escroquerie, car selon vous, elles rendent stupides et sont à la fois le facteur et le produit de violence physique. Pourriez-vous développer ce point à la lumière de ce que le capitalisme du XXIe siècle nous promet sans cesse ? Ce n'est pas complètement une escroquerie : il y a une tension entre le désir des gens pour un monde prédictible, régulier et gérable, et la microrégulation de chaque aspect de la vie quotidienne par la violence qui en résulte. L'une des choses que j'ai donc essayé de comprendre, tout en créant l'expression « utopie des règles », c'est l'attrait exercé par la bureaucratie. Comment se fait-il que nous nous sentions plus libres dans une société où absolument tout ce que nous faisons est non seulement légalement microrégulé, mais nous est même imposé, en raison d'un risque de violence physique exercé sur nous ? Quelle est cette étrange idée de liberté, qui va jusqu’à nous sembler naturelle ? Cela m'est en partie apparu parce qu'en tant qu'anthropologue, j'ai vécu dans des endroits où ça ne se passe pas ainsi. Quand vous êtes dans une petite ville rurale de Madagascar, quand j'y étais en tout cas, il n'y avait pas de police. La police se moque de savoir qui boit, mange, s'habille, écoute de la musique, vend quelque chose... Les gens s'en sortaient tous ensemble. On réalise alors dans quelle mesure chaque aspect de nos vies est en fait régulé par la menace potentielle de la force, et nous ne le voyons pas, notamment, parce que la punition est si dure et disproportionnée que nous n'allons jamais jusqu'à prendre le risque de la défier. C'est ce que les anarchistes expérimentent tout le temps. Ils disent : « Il y a bien des règles permettant de connaître la taille d'une affiche, ou le type de porte qu'on peut avoir, mais on ne va pas être physiquement attaqués pour ça. » Mais en fait, si, vous pouvez l'être. C'est juste que personne ne défie jamais les règles. Et quand des anarchistes disent « Non, nous ne modifierons pas la taille ou l’emplacement de notre affiche », c’est là que la réponse violente surgit. C'est ce que je voulais vraiment essayer d'explorer : comment pouvons-nous vivre ces vies où nous sommes menacés de violence tout le temps — et non seulement nous ne le remarquons pas, mais nous pensons que c'est cela, la liberté ? Le libéralisme est une notion parfois ambiguë, mal comprise. En France ou aux États-Unis, elle n’a, en outre, pas la même teneur. Certains anarchistes (sans parler des « libertariens ») se revendiquent de l’héritage libéral, même s’ils rejettent le « néolibéralisme » ou le « libéralisme économique ». D’autres assurent que le libéralisme est, par nature, une philosophie bourgeoise et que l’anarchisme doit s’en détourner. Le libéralisme est un type très spécifique d'idéologie : il doit être rapporté à l'individualisme possessif. Il correspond à une sorte de séparation de l'esprit et du corps, où vous êtes l'esprit qui contrôle et possède votre corps ; et cette relation devient une projection sur le reste du monde. Ce n'est pas seulement une notion de la liberté fondée sur une liberté négative. C'est une version très particulière de liberté positive qui, d'après moi, n'a pas besoin d'être contestée. L'accusation selon laquelle l'anarchisme est une extension du libéralisme est plutôt infondée, de ce point de vue. Il y a en effet des anarchistes qui vont tirer leur inspiration de l'idéologie libérale : elle est tout autour de nous. Mais je pense que la tradition fondamentale de l'anarchisme a toujours été de créer des régulations sociales : elle est donc relativement antilibérale, en ce sens. C'est du moins ainsi que je l'identifierais : c'est l'hypothèse selon laquelle la liberté est finalement la liberté de faire des promesses et des engagements. La liberté est la capacité à entrer dans le type d'associations volontaires que vous voulez. Mais la liberté ne peut être exercée que par et en relation avec les autres. Dans ce sens, c'est profondément une idée antilibérale. Dans La Démocratie aux marges, vous expliquez qu’il n’existe pas de culture occidentale, que c’est une escroquerie intellectuelle bourgeoise et que, s’il y en avait une, elle ne serait certainement pas intimement liée à la démocratie. Vous dites aussi que les politiciens s’attachent à remplacer le terme « république » par celui de « démocratie ». Pouvez-vous développer ? Jusqu'à un certain point, j'ai été inspiré par un anarchiste politique québecois, Francis Dupuis-Déri. Il a écrit qu'il a fait une étude de l'usage du mot « démocratie » de la fin du XVIIIe siècle au début du XIXe. Ce qu'il a découvert, c'est que durant la période des révolutions française et américaine, ce terme était presque exclusivement utilisé comme une injure, une qualification péjorative. Il était proche de celui d'« anarchiste » : les démocrates étaient en somme des démagogues qui voulaient déchaîner les passions de la foule. Et quelque chose de très étrange a commencé au début du XIXe siècle : ils ont instauré ces républiques, qui étaient très consciemment calquées sur Rome, et non sur Athènes. Il ne s'agissait pas d'une démocratie, mais d'un équilibre des différents types de pouvoir, avec quelques éléments démocratiques mais particulièrement contenus entre les éléments aristocratiques et oligarchiques – et ils étaient très spécifiques à cet égard : c'est pourquoi il y a un Sénat (comme dans la Rome antique). Les gens ont commencé à se présenter à des postes, et ceux qui se déclaraient démocrates gagnaient souvent les élections : on a découvert que les gens ordinaires aimaient bien l'idée de démocratie. Il y a donc eu ce processus incroyable de changement de signification. Les institutions républicaines, qui étaient principalement faites pour supprimer la démocratie, furent renommées « démocratiques ». Notez bien que nulle part dans la Constitution ou dans la Déclaration d'indépendance, il n'est noté quelque chose à propos d’une Amérique qui serait démocratique. Si vous lisez le premier discours de la Convention constitutionnelle donné en 1789 par, je crois, le protégé de Georges Washington venant de Virginia, il dit : « Nous tenons ce meeting ici car il y a un vrai problème dans le pays, il y a un vrai danger : c'est que la démocratie puisse éclater. Alors supprimons la démocratie avant qu'il ne soit trop tard. » Eh oui, nos institutions sont antidémocratiques. Il y a donc une très profonde tension. Prenez ce groupe d'anarchistes qui s'appelle CrimethInc : il a l'une des meilleures propagandes qui soit ; ils ont cette petite phrase qu'ils utilisent tout le temps : « Vous savez, en Amérique, tout le monde aime la démocratie et déteste le gouvernement. Eh bien, l'anarchie aime la démocratie et déteste le gouvernement ! » Ils tiennent l'idée de démocratie pour un idéal, celui que le peuple se gouverne d'une façon alternative. Cela a toujours existé. Et le fait que les institutions qui ont été créées pour contenir la démocratie soient appelées « démocratie » crée des confusions interminables. Pensez-vous que l’idée selon laquelle une assemblée de citoyens tirés au sort écrive la Constitution soit une idée d’avenir pour la démocratie ? C'est un élément, et c'est intéressant d’y penser. Occupy Athens est venue avec des idées très intéressantes : ils ont mis en avant que, dans les élections précédentes, quelle que fût la gravité de la situation, les gens votaient de moins en moins. On ne peut pas affirmer qu'ils s'en fichaient – il n'y a pas moins lieu de s'en ficher en Grèce. La seule explication qui tienne est que les gens votent contre le système politique. Ils refusent de voter comme moyen d'affirmer quelque chose. Occupy Athens a donc proposé de prendre le nombre de votants inscrits et de relever le nombre de ceux qui se sont abstenus (qui ont donc voté contre le système), et que cette proportion au Parlement soit représentée par des gens tirés au sort. Par exemple, 37 % ont refusé de voter : 37 % du Parlement devraient être choisis de manière aléatoire, en dehors du système. On devrait réfléchir beaucoup plus sur comment on pourrait s'y prendre pour instaurer des structures horizontales à grande échelle. On doit commencer à penser plus ces choses-là. Dans quelle mesure pourrait-on utiliser les interfaces informatiques ? Dans quelle mesure devra-t-on utiliser des individus choisis par rotation ? Combien de représentants seraient nécessaires, etc. ? Ce sont des questions que l'on aura toujours à résoudre. Je ne fais ici que lancer des idées. Notre revue se définit comme une revue de « création politique ». Dans l'un de vos livres, vous parlez longuement de l’imagination, allant jusqu’à reprendre le fameux slogan de 1968, « L’imagination au pouvoir ». Comment celle-ci peut-elle être un moyen de création politique ? La différence majeure entre la sensibilité de gauche et celle de droite se situe dans le rôle alloué à l'imagination. Je parle d'ontologie politique – je hais, d'habitude, le mot « ontologie », mais là, il est approprié. Quand les gens disent « Soyons réalistes » et qu'ils pointent du doigt cette « réalité », si tu te trouves à droite, tu te tournes vers la violence : tu es un réaliste politique. Tu dis que la France et l'Italie « poursuivent leur propre intérêt ». À l'évidence, la France et l'Italie sont des concepts imaginaires, pas des choses réelles : le roi de France avait des intérêts qui étaient différents de ceux de la France. Mais pourquoi est-ce réel ? Parce qu’ils le croient et sont capables de déployer de la violence. C'est ça, la réalité vue de la droite. À gauche, c'est toujours l'imagination qui a cette même production, cette création. Ce dont ne parlent jamais les marxistes et ceux du même acabit, c'est qu'il faut quelqu'un pour créer, pour penser ces choses-là. C’est le rôle de l'imagination de penser la société. Ce qui m'a aidé à comprendre le fascisme, c'est quand j'écrivais sur les superhéros. Il m'est venu à l'esprit que la grosse différence entre les conservateurs et les fascistes, c'est que, s'ils sont d'accord sur les prémisses – on ne devrait pas, contrairement à la gauche, laisser cours à l'imagination dans la sphère publique car, et c'est l'hypothèse des conservateurs, l'imagination fait partie de la sphère privée : tu peux imaginer un projet d'une société, vas-y, amuse-toi, mais à partir du moment où tu veux le faire dans la sphère publique, tu vas provoquer du chaos, de la terreur et de la violence –, ils divergent sur la conclusion. La différence est que les conservateurs disent donc qu'il ne faut pas laisser cours à l'imagination, là où les fascistes disent : « Bah ! Malgré les possibilités de violence, faisons-le quand même ! » Le rôle de l'imagination dans une société constitue le conflit majeur entre la gauche et la droite, plus qu'autre chose. Entre faire quelque chose qui rendra le capitalisme plus durable et faire en sorte que le capitalisme paraisse le seul système durable et viable, les libéraux choisissent toujours le second terme. Ils ont constamment pour priorité la guerre sur l'imagination plutôt que de résoudre les problèmes qui vont aussi les affecter : regardez le changement climatique, qui en est l'exemple le plus flagrant. Même quand ils sont confrontés à une situation où ils risquent de se retrouver tous morts, ils n'y arrivent pas ! Cela montre bien le pouvoir qu'a pris la politique, y compris sur toute raison économique. Mais oui, c'est suicidaire : asphyxier l'imagination ne peut que mener à une stagnation technologique, à la dépression et, in fine, à la décomposition de la société, qui a déjà commencé. D'une certaine manière, même la droite est en train de se tourner vers la gauche pour trouver des idées, précisément parce qu'elle a détruit toute possibilité de les penser et de les créer. (Traduit, de l'anglais, par : Julien Chanet, Galaad Wilgos, Cihan Gunes, Alexis Gales, Jean Ganesh, Frank Barat et Sarah Kilani.) SOURCE : BALLAST - 16 novembre 2015 BALLAST Tenir tête, fédérer, amorcer BALLAST Tenir tête, fédérer, amorcer http://www.revue-ballast.fr/ Revue Ballast PARTAGER CET ARTICLE Repost 0 VOUS AIMEREZ AUSSI : ★ Décroissance et végétarisme ★ Décroissance et végétarisme ★ 1865 : la révolte des anciens esclaves de Morant Bay en Jamaïque ★ 1865 : la révolte des anciens esclaves de Morant Bay en Jamaïque ★ DES LIAISONS DANGEREUSES ★ DES LIAISONS DANGEREUSES ★ Joseph Déjacque : un précurseur anarchiste méconnu ★ Joseph Déjacque : un précurseur anarchiste méconnu « Article précédent COMMENTER CET ARTICLE Retour à l'accueil À PROPOS Socialisme libertaire Le socialisme libertaire est une idéologie visant d’une part à l’abolition de l’État et du capitalisme. RESEAU SOCIAL FB SOCIALISME LIBERTAIRE SUIVEZ-MOI S'abonner au flux RSS S'ABONNER Abonnez-vous pour être averti des nouveaux articles publiés. Email exemple@adresse.com S'abonner PAGES ★ LIENS ★ Socialisme libertaire : c'est quoi ? 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encontre avec l’anthropologue et militant libertaire américain. Entretien inédit pour le site de Ballast . Économiste...

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18/12/2015 Publié depuis Overblog

L’Ère nouvelle par Louise Michel (1887) vendredi 15 juillet 2011 - I - Pareil à la sève d’avril, le sang monte au renouveau séculaire dans le vieil arbre humain ( le vieil arbre de misère ). Sous l’humus des erreurs qui tombent pour s’entasser pareilles à des feuilles mortes, voici les perce-neige et les jonquilles d’or, et le vieil arbre frissonne aux souffles printaniers.Les fleurs rouges du joli bois sortent saignantes des branches ; les bourgeons gonflés éclatent : voici les feuilles et les fleurs nouvelles. C’est une étape de la nature. Cela deviendra les fourrés profonds où s’appelleront les nids, où mûriront les fruits ; et tout retournera au creuset de la vie universelle. Ainsi souffle la brise matinière à la vermeille aurore du Monde nouveau. Les religions et les États sont encore là, devant nos yeux, mais les cadavres n’ont-ils pas gardé l’apparence humaine quand on les ensevelit pour les confier à la terre ? La pâleur, la rigidité des morts, l’odeur de la décomposition, n’indiquent-elles pas que tout est fini pour l’être qui a cessé de vivre ? Cette pâleur, cette décomposition, la vieille société les a déjà dans les affres de son agonie. Soyez tranquille, elle va finir. Elle se meurt la vieille ogresse qui boit le sang humain depuis les commencements pour faire durer son existence maudite. Ses provocations, ses cruautés incessantes, ses complots usés, tout cela n’y fera rien ; c’est l’hiver séculaire, il faut que ce monde maudit s’en aille : voici le printemps où la race humaine préparera le nid de ses petits, plus malheureux jusqu’à présent que ceux des bêtes. Il faut bien qu’il meure ce vieux monde, puisque nul n’y est plus en sûreté, puisque l’instinct de conservation de la race s’éveille, et que chacun, pris d’inquiétude et ne respirant plus dans la ruine pestilentielle, jette un regard désespéré vers l’horizon. On a brûlé les étapes ; hier encore, beaucoup croyaient tout cela solide ; aujourd’hui, personne autre que des dupes ou des fripons ne nie l’évidence des faits. — La Révolution s’impose. L’intérêt de tous exige la fin du parasitisme. Quand un essaim d’abeilles, pillé par les frelons, n’a plus de miel dans sa ruche, il fait une guerre à mort aux bandits avant de recommencer le travail. Nous, nous parlementons avec les frelons humains, leur demandant humblement de laisser un peu de miel au fond de l’alvéole, afin que la ruche puisse recommencer à se remplir pour eux. Les animaux s’unissent contre le danger commun ; les bœufs sauvages s’en vont par bandes chercher des pâtures plus fertiles : ensemble, ils font tête aux loups. Les hommes, seuls, ne s’uniraient pas pour traverser l’époque terrible où nous sommes ! Serions-nous moins intelligents que la bête ? Que fera-t-on des milliers et des milliers de travailleurs qui s’en vont affamés par les pays noirs dont ils ont déjà tiré tant de richesses pour leurs exploiteurs ? Vont-ils se laisser abattre comme des bandes de loup ? Les Romains, quand ils n’étaient pas assez riches pour envoyer le trop-plein de leurs esclaves à Carthage, les enfouissaient vivants ; une hécatombe eût fait trop de bruit ; le linceul du sable est muet. Est-ce ainsi que procédera la séquelle capitaliste ? Emplira-t-on les prisons avec tous les crève-de-faim ? Elles regorgeraient bientôt jusqu’à la gueule. En bâtira-t-on de nouvelles ? Il n’y a plus assez d’argent même pour le mal : les folies tonkinoises et autres ont absorbé les millions, les fonds secrets sont épuisés pour tendre des traquenards aux révolutionnaires. Essaiera-t-on de bercer, d’endormir encore les peuples avec des promesses ? Cela est devenu difficile. Les Don Quichotte revanchards qui soufflent dans leurs clairons au moindre signe des Bismarck ( pour les protéger en donnant l’illusion qu’ils les menacent ) ne trompent heureusement pas la jeunesse entière : l’esprit de l’Internationale a survécu aux fusillades versaillaises. Plus hauts et plus puissants que le cuivre tonnent de cime en cime les appels de la Liberté, de l’Égalité, dont la légende éveille des sens nouveaux. Il faut maintenant la réalité de ces mots partout inscrits, et qui, nulle part, ne sont en pratique. La chrysalide humaine évolue : on ne fera plus rentrer ses ailes dans l’enveloppe crevée. Il faut que tout s’en aille à l’Océan commun, sollicité par des besoins de renouveau, par des sens jusqu’ici inconnus et dont rien ne peut arrêter le développement fatal. Comme la goutte d’eau tient à la goutte d’eau d’une même vague et d’un même océan, l’humanité entière roule dans la même tempête vers le grand but. La bête humaine qui, au fond des âges, avait monté de la famille à la tribu, à la horde, à la nation, monte, monte encore, monte toujours ; et la famille devient race entière. Les langues, qui ont évolué suivant les vicissitudes humaines, adoptent pour leurs besoins nouveaux des mots semblables, parce que tous les peuples éprouvent ce même besoin : la Révolution. Et la révolution dans la science, dans les arts, comme dans l’industrie, rend de plus en plus nécessaire cette langue universelle qui déjà se forme d’elle-même et qui sera le corollaire de la grande éclosion. - II - La société humaine n’en a plus pour longtemps de ces guerres qui ne servent qu’à ses ennemis, ses maîtres : nul ne peut empêcher le soleil de demain de succéder à notre nuit. Aujourd’hui nul homme ne peut vivre autrement que comme l’oiseau sur la branche, c’est-à-dire guetté par le chat ou le chasseur. Les États eux-mêmes ont l’épée de Damoclès suspendue sur leur tête : la dette les ronge et l’emprunt qui les fait vivre s’use comme le reste. Les crève-de-faim, les dents longues, sortent des bois ; ils courent les plaines, ils entrent dans les villes : la ruche, lasse d’être pillée, bourdonne en montrant l’aiguillon. Eux qui ont tout créé, ils manquent de tout. Au coin des bornes, il y a longtemps qu’ils crèvent, vagabonds, devant les palais qu’ils ont bâtis : l’herbe des champs ne peut plus les nourrir, elle est pour les troupeaux des riches. Il n’y a de travail que pour ceux qui s’accommodent d’un salaire dérisoire ou qui s’abrutissent dans une tâche quotidienne de huit à dix heures. Alors la colère monte : les exploités se sentent, eux aussi, un cœur, un estomac, un cerveau. Tout cela est affamé, tout cela ne veut pas mourir ; et ils se lèvent ! Les Jacques allument la torche aux lampes des mineurs : nul prolétaire ne rentrera dans son trou : mieux vaut crever dans la révolte. La révolte ! c’est le soulèvement des consciences, c’est l’indignation, c’est la revendication des droits violés… Qui donc se révolte sans être lésé ? Plus on aura pesé sur les misérables, plus la révolte sera terrible ; plus ceux qui gouvernent commettront de crimes, plus on verra clair enfin, et plus implacablement on fera justice… - III - - Le Capital ! dit-on avec un respect craintif, — on parle de détruire le capital ! Hein ? … Ah ! Il y a longtemps que la raison, que la logique en a fait justice du Capital : est-il d’essence supérieure au travail et à la science ? Supposez des Rothschilds quelconques, possédant toutes les mines d’or et de diamants de la terre, qu’en feraient-ils sans les mineurs ? Qui donc extrairait l’or du sable, le diamant de la gemme ? Donnez aux exploiteurs des carrières de marbre sans personne pour en tailler, pour en arracher les blocs… Que ces gens-là le sachent, ils sont incapables de tirer parti de rien sans les travailleurs : mangeront-ils la terre si personne ne la fait produire ? Allez, allez ! il y a longtemps que la Bastille capitaliste ne compte plus pour l’avenir. Et, du reste, cette portion de biens qu’ils détiennent au détriment de la foule des déshérités est infime en regard des prodigieuses richesses que nous donnera la science ! Ce n’est pas pour le reconstituer sur la terre qu’on a détruit l’enfer d’outre-vie ; détruit, le jour où l’on a eu conscience qu’il serait monstrueux, ce Dieu éternellement bourreau, qui, pouvant mettre partout la justice, laisserait le monde se débattre à jamais dans tous les désespoirs, dans toutes les horreurs ; et en même temps que l’enfer des religions s’écroulent les enfers terrestres avec les amorces de récompenses égoïstes qui n’engendrent que corruption. C’est avec ces récompenses corruptrices qu’on a fait patienter si longtemps les uns que leur patience est usée, et si bien persuadé aux autres que tout doit se passer ainsi de par l’ injustice séculaire, qu’ils ont la conscience ankylosée et commettent ou subissent le crime. Cela est fini : les voiles de tous les tabernacles se déchirent. Finis les trônes, finies les chamarreries de dignités illusoire, finis les grelots humains. Toute chose à laquelle on ne croit plus est morte. On commence à s’apercevoir que les oiseaux, les fourmis, les abeilles se groupent librement, pour faire ensemble le travail et résister au danger qui pourrait surgir ; et que les animaux donnent aux hommes l’exemple de la sociabilité. Comment tombera la geôle du passé que frappent de toutes parts les tempêtes populaires ? Nul ne le sait. Croulera-t-elle dans les désastres ? Les privilégiés, acculés par le malheur commun, feront-ils une immense nuit du 4 Août ? La marée populaire couvrira-t-elle le monde ?… Ce qui est sûr, c’est que le siècle ne se couchera pas sans que se lève enfin l’astre de la Révolution : l’homme, comme tout être, veut vivre, et nul -pas même l’exploiteur- ne pourra bientôt plus vivre si le droit ne remplace la force. Prolétaires, employés, petits commerçants, petits propriétaires, tous sentent que d’un bout à l’autre de la société, chacun, dans son âpre lutte pour l’existence, est, à la fois, dévorant et dévoré. Le grand propriétaire, le grand capitaliste, pèse sur le petit de la même manière que les petits boutiquiers pèsent sur les travailleurs, lesquels travailleurs s’infligent entre eux les mêmes lois fatales de la concurrence et ont de plus à supporter tout le poids des grands et petits exploiteurs ; aussi, comme le grain sous la meule, sont-ils finalement broyés. On s’aperçoit, d’autre part, que le soleil, l’air, appartenant à tous ( parce qu’on n’a pas pu les affermer au profit de quelques-uns ), n’en continuent pas moins à vivifier la nature au bénéfice de tous ; qu’en prenant le chemin de fer, aucun voyageur n’empêche les autres de parvenir à destination ; que les lettres ou télégrammes reçus par les uns n’entravent nullement l’arrivée des lettres ou télégrammes au profit des autres. Au contraire, plus les communications s’universalisent et mieux cela vaut pour chacun. On n’a que faire, pour toutes ces choses, de gouvernement qui entrave, taxe, impose, en gros et en détail, on même qui gaspille, mais on a besoin de travail, d’intelligence, de libre essor qui vivifient. En somme, le principe de tout pour tous se simplifie, se formule clairement dans les esprits. On pourrait dire, cependant, que le soleil et l’air n’appartiennent pas également à tout le monde, puisque les uns ont mille fois plus d’espace et de lumière qu’il ne leur en faut, et que les autres en ont mille fois moins ; mais la faute en étant aux inégalités sociales, doit disparaître avec elles. L’ignorance qui les engendre, quelle calamité ! L’ignorance des premières notions d’hygiène est cause que tant de citadins — qui succombent faute d’air — diminuent encore cette quantité d’air. Comme si la santé — le premier des biens — n’exigeait pas qu’on balayât, par la ventilation, les miasmes du bouge où l’on nous entasse, de l’usine où l’on nous dépouille ! Comme si pour assainir, l’air pur n’était pas le complément du feu ! « Courants d’air ! courants d’air ! » quelle sempiternelle rengaine déchire l’oreille de ceux dont l’enfance s’est épanouie aux douces senteurs des champs, dont les poumons se sont trempés dans l’atmosphère rustique de la belle Nature ! Heureux le riche ! Il est de fait que la naissance et la mort, ces grandes égalitaires, ne se présentent pas de la même façon pour le riche que pour le pauvre. Étant donné nos lois iniques, il n’en peut être autrement. Mais ces lois iniques disparaîtront avec le reste : il faut bien arracher le chaume et retourner la terre pour semer le blé nouveau. - IV - Supposons que la chose soit faite, que dans la tempête révolutionnaire, l’épave sur laquelle nous flottons ait enfin touché le rivage, malgré ceux qui, stupidement, préfèrent s’engloutir avec la société actuelle. Supposons que la ruche travailleuse, se répande libre dans l’espace, voici ce qu’elle dirait : -Nous ne pouvons plus vivre comme nos aïeux de l’âge de pierre, ni comme au siècle passé, puisque les inventions successives, puisque les découvertes, de la science ont amené la certitude que tout produira au centuple quand on utilisera ces découvertes pour le bien-être général, au lieu de ne laisser qu’une poignée de rapaces s’en servir pour affamer le reste. Les machines, dont chacune tue des centaines de travailleurs, parce qu’elles n’ont jamais été employées que pour l’exploitation de l’homme par l’homme, seraient, étant à tous, une des sources de richesses infinies pour tous. Jusqu’à présent le peuple est victime de la machine ; on n’a perfectionné que les engrenages qui multiplient le travail : on n’a pas touché à l’engrenage économique qui déchire le travailleur sous ses dents. Dam ! comme on ne peut pas établir d’abattoirs pour se débarrasser des prolétaires exténués avant l’âge, la machine s’en charge, et ce serait dommage d’entraver d’aussi hautes œuvres. Eh bien ! au contraire, la machine, devenue l’esclave de l’ouvrier, ferait produire à chacun, au bénéfice général, ce que produisent actuellement un si grand nombre d’exploités au bénéfice des quelques-uns et souvent du seul individu qui les exploite, et même alors chacun aurait tous les jours, pour son repos ou ses études, plus de temps, plus de loisirs, qu’il n’en peut avoir, aujourd’hui, dans toute sa semaine. Le repos après le travail ! l’étude ! c’est si bon ! et si rare, excepté pour les riches qui en ont trop. Autant celui qui ne travaille jamais ignore le bien-être d’un peu de repos, autant l’être surmené y aspire. Celui dont le cerveau s’est rétréci, muré par l’égoïsme, n’a plus d’idées : elles ne jaillissent plus, elles sont mortes. Au contraire, le cerveau, comme l’estomac du travailleur, deviennent avides par l’activité dévorante de toute une race sans pâture depuis des siècles, activité mise encore en appétit par l’époque virile de l’humanité : dans les cerveaux incultes germent des idées fortes et fières pareilles aux poussées des forêts vierges. C’est bien le temps du renouveau. En attendant, vous savez ces vers du bon Lafontaine : Pour un âne enlevé, deux voleurs se battaient : Survint un troisième larron Qui saisit maître Aliboron… Telle est l’histoire des gouvernements qui légifèrent et des Compagnies financières gloutonnes qui affament le gréviste et se repaissent avec les détritus des vieilles sociétés : gouvernements et Compagnies le harcèlent, toujours tenant les fusils de l’ordre sur sa gorge, et discutent pour savoir si c’est la Compagnie ou si c’est l’État qui reprendra l’exploitation ( comme à Decazeville ). Survient le troisième larron de la fable, sous forme de la ruine, qui détruit la mine sans mineurs, la mine où s’enflamme la poussière des charbons abandonnés, la mine envahie par l’eau qui s’engouffre dès qu’on cesse de la combattre. Partout où n’est plus la main créatrice du pionnier, l’industrie meurt, et cette main créatrice, cette main du pionnier seule la ressuscitera dès qu’il le pourra sans forfaiture ; et il le pourra la mine étant à ceux qui la fouillent, la terre à ceux qui la font produire, la machine à ceux qui la font grincer, c’est-à-dire, à chacun et à tous, tous les moyens de produire et tous les produits. La Révolution, la Révolution violente est hâtée, soufflée, rendue inévitable par l’affolement du pouvoir. La propriété n’est plus si les prolétaires préfèrent crever de faim que d’engraisser leurs maîtres, leurs sangsues, et le Capital aura vécu comme les autres erreurs quand on le voudra. S’il plaît au travailleur de faire grève, s’il lui plaît de se révolter, la terre est noire des fourmis humaines. Elles sont le nombre, le nombre immense qui n’a jamais su sa force : le désespoir la lui apprendra. Les coups de cravache l’apprennent au lion en cage comme le coup de massue l’apprend au taureau à l’abattoir : alors le lion prend sous ses ongles l’histrion qui l’a cravaché ; le taureau brise la corde qui lui courbait la tête à l’anneau du supplice, s’échappe et sème l’effroi sur son passage. On l’a vu en 1793 et au 18 Mars, on l’a vu à Decazeville quand la mesure a été comble : on le verra ailleurs, peut-être un jour à Vierzon. - V - Rien n’est inutile dans la nature : pas plus que les bourgeons printaniers qui couvrent les arbres en avril, les sens nouveaux qui gonflent les cerveaux des foules ne resteront sans germe et ne germeront en vain. Remarquez ceci : la plupart des grévistes soit de Decazeville, soit du Borinage, ne savaient un mot de socialisme ; les mots de Liberté ou d’Égalité, qu’ils épellent au fronton des édifices, ne leur disaient rien. Mais ils ont jeté des effluves si chaudes, ces mots-là, que partout ils deviennent des sens rudimentaires et font que partout la race humaine doit remplacer le bétail humain que nous sommes encore. Le dernier des grands bardes solitaires est mort. Voici le choeur des bardes, et les bardes ce sont les foules : comme chacun parle, comme chacun marche, chacun se servira de son oreille, de sa voix, de ses yeux. L’oreille se développe par l’éducation musicale ; les yeux deviennent justes chez les peintres ; les mains, qui, chez le sculpteur, savent tailler le bois, le marbre et la pierre, deviendront, par la pratique, expertes chez tous ; car nul n’a des yeux, des oreilles, des mains pour ne pas s’en servir, de sorte que les races atteindront à un degré difficile à comprendre. Elle sera magnifique, la légende nouvelle chantée par ceux qui nous succéderont. Tous étant poètes, tous étant savants, tous sachant se servir de facultés jusqu’alors rudimentaires, rien de nos sauvageries présentes ne subsistera. L’Humanité évoluant enfin en pleine lumière de liberté, des objections, basées alors sur les mœurs d’aujourd’hui, seraient encore moins valables. - Comment vivraient les paresseux ? Comment l’envie, la jalousie s’arrangeraient-elles de l’égalité ? - Est-ce que dans le bien-être général ces arguments ne tombent pas d’eux-mêmes ? Eh parbleu ! comment vivront les fainéants ? Est-ce qu’il n’y aura pas encore pendant longtemps des estropiés de corps ou d’esprit, des fainéants, des gens qui, par atavisme, hériteront des infirmités présentes ? Les paresseux, comme les aveugles, ou les sourds, sont des infirmes qui ont droit à la vie, et ils vivront, ou plutôt végéteront sans nuire à personne. Quant à la jalousie, quant à l’envie, etc., est-ce qu’il y aura de tels états possibles ? Puisque la machine sera au service de l’homme, et au profit de tous, à quoi donc servirait d’envier ce dont on serait toujours sûr de jouir en toute plénitude ? Est-ce que la science universalisée n’empêchera pas les folies de l’orgueil ? Est-ce que les travailleurs, alors, resteront enchaînés à un métier qu’ils ne pourraient faire, par manque d’aptitudes ou parce qu’il ne leur plairait pas de l’exercer ? Est-ce qu’en changeant de groupements ils ne trouveraient pas toujours des ressources nouvelles ? Au lieu d’héritages qui font les parricides, chacun aura l’héritage de l’humanité, héritage immense, et dont nous avons à peine une idée, sous forme des richesses de chaque genre, ou plutôt de tous les genres de travail, dans leurs incommensurables variétés. Les groupements libres d’individus libres, le travail fait pour le bien-être de tous et de chacun : il faudra bien qu’on en arrive là ( par nécessité ), puisque quelques oisifs, quelques monstrueux parasites, ne peuvent faire disparaître, à leur gré, les légions sans nombre, les légions grondantes de ceux qui travaillent. Faut-il que ceux dont la mort n’empêcherait rien de marcher causent la perte de l’espèce entière ? Les choses, du reste, seront bien simplifiées : l’Europe, l’univers éprouvent, les mêmes anxiétés qui sont le prélude de l’enfantement du Monde nouveau pur lequel toute entraille de penseur se sent déjà tressaillir. Les âges de pierre et de bronze ont passé ; notre âge passera : nous ressentons les heurts spasmodiques de son agonie, et c’est dans sa mort que nous voyons l’histoire de toutes les époques disparues. Chacune d’elles emporte froides les choses qui l’ont passionnée ; elles sont finies : alors dans le renouveau grandissent les choses regardées comme utopies à la dernière étape. Les idées jetées en jalons par les sentinelles perdues servent à de nouveaux explorateurs et, sans fin, on va vers des temps incomparablement plus proches de l’Idéal. Entre ces temps et le nôtre justement est la période où l’humanité, devenant virile, ne supporte plus qu’en regimbant les chaînes qui l’immobilisent dans l’ornière. Nulle promesse endormeuse ne bercera plus ceux qui auront vu les malheurs amoncelés sur notre espèce par la crédulité, pas même les miroitements d’amélioration basés sur des paroles vaines. Les paroles s’envolent à tous les vents : serments et plaintes tombent ensemble dans le balayement éternel. C’est ce qui, sous le nom de parlementarisme, allonge l’étape actuelle où nous piétinons. Étape tourmentée où le vertige habite de plus en plus les sommets du pouvoir : l’impuissance, le parasitisme, la bêtise, la folie, étayés l’un sur l’autre, sont encore debout. Mais quelle ruine dure toujours ? Aussi n’y a-t-il pas de doute que la plus abominable de toutes les caducités — notre état social — ne doive bientôt disparaître. Avec cette société devenue coupe-gorge, il y a nécessité absolue d’en finir. - VI - Savez-vous comment on s’apercevra que le vieux monde n’existe plus ? Ceux qui, d’une oubliette, sont revenus à la lumière, à la sécurité, ceux-là, seuls, pourraient le dire. Les groupements formés par le danger commun et survivant seuls à la ruine commune reprendront naturellement les choses d’intérêt général, dont aujourd’hui nos ennemis mortels sont les seuls à bénéficier : Postes, chemins de fer, télégraphes, mines, agriculture, seront d’autant plus en activité que les communications entre les travailleurs auront la surabondance de vie des foules délivrées — enfin respirant libres. Plus de guerres, plus de parasites à gorger : la puissance de l’homme sur les choses d’autant plus grande et d’autant plus salutaire que le pouvoir des individus les uns sur les autres aura été détruit. Plus de luttes pour l’existence — de luttes pareilles à celles des fauves : toutes les forces pour multiplier les productions, afin que chaque être nage dans l’abondance ; toutes les inventions nouvelles — et la science, enfin libre dans ses investigations — servant, pour la première fois, à l’humanité entière : rayonnantes, fécondes, audacieuses, elles frapperont de leur fulgurance tout ce qu’à cette heure encore on amoindrit, étouffe, enténèbre. S’il se dépense, hélas ! autant d’efforts pour entraver la marche irrésistible du progrès, c’est que, outre ceux qui vivent d’ignorance, d’erreur, d’injustice, il y a ceux qui en meurent et trouvent cela bien ; il y a aussi les retardataires s’entêtant sur des choses inutiles parce qu’elles leur ont coûté beaucoup à conquérir — c’est naturel — et ce n’est pas avec des paroles qu’on guérira les gens de pareils béguins : les catastrophes seules pourront y suffire. On discutera encore dans nos parlotes bourgeoises ( et même révolutionnaires ) quand le ras de marée des crève-de-faim nous passera sur la tête à tous. Il monte vite, et, par les trouées faites un peu partout : à Decazeville, en Belgique, en Angleterre, en Amérique, le récif qui protège le monde vermoulu de jour en jour s’ébrèche et c’est par ces brèches que passera l’océan de la révolte qui partout mugit. ( Tout vient à son heure. ) C’est dans cet océan-là que les fleuves humains se précipitent : ainsi s’en vont : arts, littératures, sciences, ainsi tout se noie sous le flot de la rouge aurore du vingtième siècle qui déjà reluit. Et sous le flot de cette aurore grandissante, comme un amas de poussières en fusion les petites vanités deviennent l’immense amour du progrès humain ; et les grelots de célébrité, d’honneurs, cessent de tinter pour des oreilles, pour des coeurs brûlant d’une soif de perfectibilité. Tout ce qui nous semble indéchiffrable : l’électricité, le magnétisme, aura, dans vingt-cinq ans, donné des résultats tels, qu’en y joignant les découvertes sur la chimie, l’agriculture, le mécanisme, on se demandera, stupéfait, comment les hommes de notre époque pouvaient croire que la misère qui décime les masses fût une calamité inévitable et fût nécessaire au bien-être d’une poignée de privilégiés ! N’est-il pas grandement temps que chacun le soit, privilégié ! N’y a-t-il pas assez longtemps déjà que cela dure, assez longtemps que chacun traîne son boulet, que chacun tire sur sa chaîne sans parvenir à la rompre ! Rompues ? Alors elles le seront toutes. « Voici les rouges pâques », dit la chanson des Jacques. Les rouges pâques après lesquelles la chrysalide humaine aura évolué, pressée par les souffles de germinal, pour être jetée ensuite sur la terre, les ailes déchirées, peut-être. Qu’importe ! elle a senti l’air libre : d’autres y voleront, et gagnés de la même fièvre sublime, tous y voleront à leur tour. - VII - A quoi bon comparer toujours ce qui se passe sous ce régime infect à ce qui se passera dans des milieux salubres ? Est-ce que les fenêtres fermées à la neige d’hiver ne s’ouvrent pas toutes grandes aux haleines chaudes de l’été ? Est-ce que les âges de la vie ont les mêmes besoins, les mêmes aptitudes ? Ne nous arrêtons donc plus à des arguments oiseux. Est-ce que les besoins nouveaux, les aptitudes nouvelles, ne sont pas, à leur tour, les sources d’autres besoins éveillant d’autres aptitudes ? L’homme se façonne aux arts, aux sciences, aux idées de justice, comme chez les protées aveugles évolue le sens visuel sollicité par la lumière ; et malgré des milieux défavorables, la bête humaine, enfin, se sent, elle aussi, appelée par des horizons lumineux. Du feu ravi au cratère fumant, de forêts enflammées par la foudre, ou même du simple frottement de deux morceaux de bois, est venue une si grande poussée en avant, qu’après avoir fixé les Prométhées au pic rocheux où le dévorent les vautours, l’homme adora le feu et le divinisa. Rien de plus expressif que cette légende. Toujours ceux qui sont le plus intéressés au progrès se révoltent le plus farouchement contre ce progrès. On immola les premiers qui firent du feu ; on battit de verges le premier qui, proclamant le mouvement de la terre autour du soleil, détruisait la légende de Josué, comme on ôte une pierre à une citadelle. Toujours ceux qui s’attaquèrent aux dieux et aux rois furent brisés dans la lutte ; pourtant les dieux sont tombés, les rois tombent, et bientôt se vérifieront les paroles de Blanqui : « Ni Dieu ni maître ! » Que les Prométhées soient livrés aux vautours, est-ce que cela empêche la tribu de se grouper au foyer commun ? Est-ce que cela empêche la vapeur de faire des merveilles, l’électricité d’en promettre de plus grandes ? Au contraire, l’idée arrosée de sang germe plus vite et mieux, elle ramifie plus profondément ; dans les cerveaux fouillés par la douleur, électrisés par les passions ardentes et âprement généreuse, elle se fertilise ; et, pareille à la graminée sauvage, elle deviendra froment. Plus on brise les hommes, et plus profondément, sinon plus rapidement, les idées se répandent. On voit loin par les fenêtres des cellules. Au grand silence, l’être grandit dans l’humanité entière. On vit en avant, le présent disparaît : l’esprit, qui pressent l’Ère nouvelle, plane dans l’Avenir. A présent, la lutte s’est faite suprême par le concours d’événements, de circonstances impérieuses, qui acculent, à notre fin de siècle, la vieille société comme une bête enragée que le travail et la science remplacent avant même qu’elle ne crève. Qu’est-ce que cela fait qu’elle nous étouffe dans le spasme de son agonie, la bête maudite, puisqu’elle va mourir ? Il faudra bien que le droit triomphe, à moins qu’on n’abatte les travailleurs, qu’on les assomme, qu’on les fusille comme des bandes de loups qui hurlent la faim. Et ceux qui produisent tout, et qui n’ont ni pain, ni abri, commencent à sentir que chaque que chaque être doit avoir sa place au banquet du trop-plein. On ne peut pas plus empêcher ce grandissement des sociétés humaines qu’on ne fera remonter l’homme adulte à son berceau. Le monde a eu sa première enfance bercée de légendes, puis, sa jeunesse chevaleresque, et le voilà à l’âge viril, qui déjà prépare le nid des races à venir. Des individualités se dessinent : l’humanité où vivent et pullulent tous les êtres est à la fois une et multiple. Des figures étranges et hardies passent qui joignent l’idée nouvelle aux types d’autrefois. S’il est, hélas ! des pieuvres humaines à qui le sang du monde entier ne suffirait pas : finances, pouvoir, ânerie, lâcheté, monstres grouillant dans notre humus — et ce n’est pas de trop de toutes les foules pour les y étouffer — nous avons aussi des fakirs jetant leur vie comme on verse une coupe, les uns pour l’idée, les autres pour la science, mais tous pour le grand triomphe. Après ses luttes, la race, voulant vivre, se groupera sur le sol délivré. Les astres s’attirent pour graviter ensemble dans les espaces stellaires : ainsi les hommes, librement, prendront leur place par groupes. Le travail libre, conscient, éclairé, fera les moissons fertiles là où sont les champs déserts. La force des tempêtes et des gouffres, portée comme un outil, broiera les rochers, creusera des passages dans les montagnes pour ne faire qu’un seul paradis humain des deux hémisphères. Les navires sous-marins explorant le fond de l’Océan mettront à découvert des continents disparus : et l’Atlantide peut-être nous apparaîtra morte sous son linceul de flots et gisant pâle dans des ruines cyclopéennes enguirlandées de gigantesques coraux et d’herbes marines. L’électricité portera les navires aériens par-dessus les glaces des pôles, pour assister aux nuits de six mois sous la frange rouge des aurores polaires. Que de choses quand on regarde en avant, de choses tellement grandes que lorsqu’on y songe il devient impossible de s’occuper de son misérable individu ! En y songeant, elles seront loin les personnalités ! Chacun vivra inoffensif et heureux, dans l’humanité entière, aidant à multiplier indéfiniment les forces, la pensée, la vie. - VIII - Les idées ayant germé sous notre ombre, les voilà qui dardent leur flamme ; on voit partout sous leur vrai jour les choses que l’obscurité faisait vagues et trompeuses. Les voilà dans la vie, les idées de Liberté, d’Égalité, de Justice, si longtemps affichées sur les geôles. On admire les oeuvres d’une réunion de savants, d’artistes, de travailleurs ; on a admiré les monuments auxquels ont travaillé des générations d’hommes. Les idées s’allument, flamboient, remuées, fertilisées par la lutte, le coeur se dilate, la vie se multiplie. Sur les agglomérations des foules passent des souffles brûlants ; cela vous empoigne, vous transfigure, vous jette au courant qui se précipite à l’océan révolutionnaire, au creuset où la fange même s’irradie en soleil. Les hommes ne pèsent guère dans ce cataclysme, le progrès seul y survit, le progrès juste, implacable, celui qui bat en brèche les vieux récifs. Quelle parcelle de terre n’est couverte de sang, quelle loi du réseau maudit ne sert de noeud coulant qui nous étrangle ?… Rien n’est à garder. Vous avez vu le laboureur retourner les sillons pour semer le blé nouveau : ainsi seront retournées toutes les couches humaines comme pour y enfouir, pareilles aux vieux chaumes, toutes les iniquités sociales. Il le faut ! Pour qui seraient donc les découvertes, les sciences, pour qui seraient donc les machines, si ce n’est pour créer le bonheur de tous en même temps que multiplier les forces vivifiantes ? A quoi bon le sens des arts, si c’est pour l’étouffer chez les multitudes, et ne le cultiver qu’à grands frais chez quelques vaniteux artistes ? Tous ont les mêmes sens, excepté que les races qui ont trop joui ont le cerveau plus aride encore que ne l’ont les autres sans culture. Attendez qu’un quart de siècle ait passé sur la race, qu’elle ait évolué en pleine lumière de liberté, la différence entre la végétation intellectuelle à cette époque et la végétation présente sera telle que le vulgaire, imbu des sornettes dirigeantes, ne peut actuellement le saisir. Ni les États dont nous voyons les derniers haillons trempés du sang des humbles flotter dans la tourmente, ni les mensonges de carte géographique, de race, d’espèce, de sexe, rien ne sera plus de ces fadaises. Chaque caractère, chaque intelligence prendra sa place. Les luttes pour l’existence étant finies, la science ayant régénéré le monde, nul ne pourra plus être bétail humain, ni prolétaire. Et la femme dont la vie, jusqu’à présent, n’a été qu’un enfer ?… Qu’il s’en aille, aussi cet enfer-là avec les songes creux des enfers mystiques ! Chaque individu vivant en tout le genre humain ; tous vivant en chaque individu et surtout vivant en chaque individu et surtout vivant en avant, en avant toujours où flamboie l’idée, dans la grande paix, si loin, si loin, que l’infini du progrès apparaîtra à tous dans le cycle des transformations perpétuelles. C’est ainsi qu’avant de retourner au creuset, chaque homme, en quelques ans, en quelques jours, aura l’éternité. Louise Michel Rubriques Articles Anti-Psychiatrie / Normalité Audio Contre l’école Immigration et frontières Kultur L’Enfer-Travail Le sacré et le profane Les Illusions Gauchistes Qui sommes-nous ? Repression et oppression Sciences, technologies mortiféres et industrie Sexes, genres et dominations Solidarité internationale Sur l’Anarchisme Sur le monde carcéral Urbanisme, mixité sociale et gentrification Vieilleries Journaux Fanzinothéque Qui sommes nous ? Des Auteurs… Other langages / Otras idiomas / Altri idiomi / Andere Sprachen… Liens Dans la même rubrique Marche des chômeurs Tant de sueur humaine Grève contre l’ennui Réflexions sur la barbarie Rien d’humain ne se fait sous l’emprise de la peur Trois textes de la Ligue révolutionnaire des ouvriers noirs de Détroit (1969-1973) Le féminisme est mort !!! Vive le féminisme… La vertu du supplice Au Café A propos de « Secret et violence » de Georg K. Glaser

L’Ère nouvelle par Louise Michel (1887) vendredi 15 juillet 2011 - I - Pareil à la sève d’avril, le sang monte...

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18/12/2015 Publié depuis Overblog

Et la lutte de classe derrière les paravents idéologiques ?

l l faut bien se rendre à l’évidence : le capitalisme en crise continue bon an mal an de tourner, de tenter de...

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18/12/2015 Publié depuis Overblog

La fin d’une époque – « La gauche traditionnelle est en train de disparaître. Pour reconstruire, il faut du neuf, de nouvelles perspectives historiques » samedi 24 janvier 2015, par SABADO François Mouvement ouvrier Gauche politique & sociale Stratégie (Fr) Austérité/Néolibéralisme Gauche anticapitaliste PCF (France) PS (France) Stalinisme Social-libéralisme Mouvements sociaux Histoire (passée) Réformisme (Fr) Syriza (Greece) Podemos (Espagne) Nous vivons la fin d’une époque. La crise ouverte en 2008 entraîne dans une spirale dépressive tous les courants de la gauche et du mouvement ouvrier, questionnant l’existence même de la gauche traditionnelle. Mais de quelle gauche, et de quel mouvement ouvrier, parle-t-on ? À partir de cette interrogation, François Sabado propose ici quelques pistes d’analyse de la situation présente, à la lumière notamment des stratégies respectives de Syriza et Podemos. Sommaire L’étonnante durée de la (...) De quelle gauche et de (...) La remise en cause de l’indépen Du réformisme à la liquidation La transformation « bourgeoise Pistes pour l’alternative (...) La crise actuelle du système capitaliste peut générer luttes et révoltes sociales, comme l’ont démontré les journées de grève en Grèce, le mouvement des Indignés et les mareas de l’État espagnol, les manifestations syndicales en Belgique, Italie ou Grande-Bretagne. Les expériences de Syriza et Podemos, hors gauche traditionnelle, expriment également le potentiel de réorganisation politique contre les politiques d’austérité. Mais ces incursions radicales ne parviennent pas à inverser l’impressionnante courbe des défaites sociales et politiques : effets désagrégateurs des politiques d’austérité sur les conditions de vie de millions de salariés, baisse globale de la combativité, recul de la conscience socialiste, stagnation des effectifs syndicaux ou désyndicalisation, déroutes électorales, lorsque ce n’est pas l’effondrement de la social-démocratie devenue social-libérale, déclin historique des partis poststaliniens, crise aiguë de la gauche révolutionnaire. Alors que la crise des années 1930 allait provoquer une croissance des courants du mouvement ouvrier dans toute leur variété (réformistes, staliniens, révolutionnaires, anarchistes), l’inverse se produit aujourd’hui : la crise ouverte en 2008 entraîne dans une spirale dépressive tous les courants de la gauche et du mouvement ouvrier. Cette crise est globale et ne peut être réduite à une crise de direction conjoncturelle. Elle questionne l’existence même de la gauche traditionnelle. L’histoire de la gauche et du mouvement ouvrier traditionnel est marquée par les flux et reflux. En France, elle a connu des pics : une mobilisation impressionnante entre 1919 et 1923, au cours de la grève générale de 1936, lors de la Libération dans les années 1944-1947, en Mai 68. Mais elle a également eu des bas : durant la Première Guerre mondiale et, pire, l’occupation nazie. Il faut y ajouter le recul du PCF après le retour de De Gaulle en 1958 et l’effondrement de la SFIO durant la guerre d’Algérie. Néanmoins, en dehors de ces moments, le mouvement ouvrier a connu une dynamique d’expansion, appuyée sur des luttes, des conquêtes sociales, des projets de transformation sociale. Les politiques réformistes désarmeront les travailleurs, les empêchant d’aller plus loin dans leur mouvement comme en 1936 ou 1968, mais ces derniers préserveront un certain équilibre des forces. L’ensemble de ces facteurs était surdéterminé par « l’effet propulsif de la révolution d’Octobre 1917 ». L’étonnante durée de la contre-réforme néolibérale Avec les années 1980, une tout autre période historique s’ouvre, marquée par une contre-réforme capitaliste néolibérale dont les effets conduisent à une dégradation continue des rapports de forces sociaux et politiques au détriment du mouvement ouvrier et de la gauche. La chute du mur en 1989 et la désintégration de l’URSS et du bloc de l’Est donnent un nouvel élan aux positions des classes dominantes globalisées. La « grande révolte antilibérale de 1995 », l’émergence du mouvement altermondialiste, des réorganisations partielles du mouvement syndical (l’émergence des syndicats Sud en France), ou l’irruption de mouvements comme ceux des Indignés en Espagne n’ont pas bloqué cette dégradation continue. L’étonnante durée et la profondeur de cette contre-réforme néolibérale s’expliquent, d’une part par l’ampleur des restructurations de l’économie mondiale, et d’autre part par les défaites subies par le mouvement ouvrier, la conversion des secteurs dominants de la gauche traditionnelle au néolibéralisme, et la restauration capitaliste à l’est de l’Europe et en Chine. La conjonction de ces événements provoque des processus inédits et sans précédent, de rupture entre la gauche — celle issue des organisations réformistes social-démocrates et staliniennes qui ont principalement structuré l’organisation du prolétariat au xxe siècle — et les classes populaires. De quelle gauche et de quel mouvement ouvrier parle-t-on ? En France, le mouvement ouvrier est le produit historique de la démocratie petite-bourgeoise et de l’organisation spontanée syndicale et d’entraide ouvrière. C’est à l’extrême gauche du radicalisme jacobin que les premiers porte-parole du Quatrième État, prenant au mot les défenseurs des idéaux de la révolution bourgeoise, dénoncent l’opposition entre, d’une part, le triptyque liberté-égalité-fraternité et, d’autre part, le pouvoir de la bourgeoisie, ces nouveaux privilégiés. Les premiers balbutiements politiques de la classe ouvrière moderne apparaissent chez Babeuf et certains Enragés de la Révolution française qui se séparent au cours même de la Révolution de la Montagne jacobine. Mais si le radicalisme petit-bourgeois est le père légitime du mouvement ouvrier politique — sa mère étant l’organisation spontanée syndicale et d’entraide ouvrière —, ce mouvement ne peut prendre son essor qu’en rompant brutalement avec cette parenté. Les buts du radicalisme petit-bourgeois et du mouvement ouvrier sont en effet incompatibles. Le premier tend à obtenir le maximum d’avantages égaux pour les petits artisans et les entrepreneurs dans le cadre de la société bourgeoise, quand le deuxième remet en cause la propriété privée du capital et des moyens de production. L’acte de naissance du mouvement ouvrier politique se confond avec l’établissement de la ligne de séparation théorique et pratique d’avec le radicalisme petit-bourgeois. Sociétés secrètes communistes après 1830, luttes du prolétariat en juin 1848, constitution d’associations ouvrières convergent dans l’Association internationale des travailleurs. Cette séparation s’est cristallisée dans la formation de la social-démocratie, des mouvements anarchistes, du syndicalisme indépendant, puis le surgissement des partis communistes et de forces révolutionnaires issues de la Révolution d’octobre. Cette « séparation » pouvait s’accompagner de convergences « démocratiques » entre le mouvement ouvrier et la gauche républicaine, contre les royalistes, les cléricaux, les fascistes ou les dictatures militaires. Par exemple, l’alliance entre la gauche républicaine et le mouvement ouvrier socialiste lors de l’affaire Dreyfus est une des illustrations du nécessaire combat démocratique du mouvement ouvrier. Celle-ci n’allait pas de soi, comme l’ont montré les débats entre Jaurès et Guesde. Autre exemple, celui de la lutte contre le nazisme : il aurait fallu rejeter la politique criminelle de division du stalinisme pour construire le front unique socialiste communiste. Mais ces tactiques unitaires ne devaient pas remettre en cause l’orientation stratégique de transformation révolutionnaire de la société, fondement originel du mouvement ouvrier socialiste. Le mouvement ouvrier devait combiner unité de classe au travers de « l’intégration » dans le « mouvement réel », et « séparation » avec la bourgeoisie, ses organisations et ses institutions, pour préparer la perspective socialiste. La remise en cause de l’indépendance du mouvement ouvrier vis-à-vis de l’État et des institutions Or, cette « séparation » est remise en cause par un double mouvement, interne et externe. D’une part, le mouvement ouvrier connaît un processus de bureaucratisation, c’est-à-dire l’émergence d’une couche de professionnels du syndicat ou du parti qui, progressivement, s’émancipe de sa base sociale, défend ses propres intérêts, et s’intègre dans les rouages et sommets de l’État, de l’économie et de ses institutions. Chaque processus de ce type a ses spécificités : ainsi, la stalinisation bureaucratique des partis communistes à travers leurs relations à la bureaucratie soviétique. Mais pour revenir à la situation des dirigeants de la gauche officielle, c’est ce processus de bureaucratisation et d’intégration, qui connaît, avec l’économie globalisée, une nouvelle accélération. L’intégration du mouvement ouvrier se fait dans l’État et ses institutions ainsi qu’à travers une politique d’alliance avec les partis bourgeois. Dès 1899, les socialistes français participent, pour la première fois, à un gouvernement bourgeois avec Millerand. Au nom de l’Union sacrée durant la guerre de 1914-1918, la social-démocratie prend toute sa part dans la gestion des affaires de la bourgeoisie. La SFIO soutiendra les deux majorités électorales du Cartel des gauches élues en 1924 et 1932 sans participer au gouvernement. Avec Blum, elle théorisera, à défaut de la « conquête du pouvoir », la nécessité de « l’exercice du pouvoir » ou, moins, celui « de l’occupation du gouvernement ». Les relations du PCF avec le pouvoir et l’État se caractérisent pendant toute une époque par la subordination du parti à la bureaucratie soviétique : pacte Laval-Staline avant le Front populaire, Yalta et statu quo de la guerre froide sous la IVe et la Ve République. Dans l’histoire du PCF, le Front populaire reste un événement majeur. Or, nous avons là l’exemple d’un moment tactique de lutte sociale et démocratique unitaire transformé par les dirigeants du Front populaire et du PCF en une alliance de pouvoir avec la bourgeoisie dite progressiste, en l’occurrence le Parti radical. Cette alliance bloque le processus révolutionnaire de juin 1936 et désoriente le mouvement populaire – les conquêtes sociales de juin 36 relevant davantage des rapports de forces de la grève générale que de la politique de Blum. Cette expérience du Front populaire, relayée par celles du gouvernement d’union nationale de 1944, de l’union de la gauche des années 1970, et de la gauche plurielle des années 1990, dessine une politique d’intégration dans les institutions de la république : municipalités, assemblées, conseils divers, organismes sociaux, même si certaines expériences du communisme municipal, comme la gestion de certaines institutions sociales, ont été le cadre de conquêtes ouvrières et populaires. Du réformisme à la liquidation néolibérale La remise en cause de cette « indépendance » du mouvement ouvrier au travers d’alliances avec la bourgeoisie ou d’une intégration étatique et paraétatique conduit la gauche et le mouvement ouvrier à rater nombre d’occasions historiques qui auraient permis « d’aller plus loin dans la lutte de classes et les incursions contre le pouvoir capitaliste ». La combativité et la conscience socialiste s’érodent progressivement et désorientent le monde du travail. Mais, dans le même temps, la dynamique des rapports de forces internationaux combinée à un mouvement ouvrier en expansion permet de consolider une « double fonction » des directions du mouvement ouvrier. Tout en défendant les intérêts des salariés et des classes populaires, ces directions les subordonnent à la préservation de leurs intérêts de couche ou d’appareil dirigeant. Ce rapport de forces conduit à un certain équilibre avec les classes dominantes. La contre-réforme capitaliste néolibérale remet en cause cet équilibre des forces. Les compromis sociaux des Trente Glorieuses sont progressivement liquidés. Les destructions opérées au cours du siècle ont obscurci l’organisation et la conscience du mouvement ouvrier. Pour des millions d’êtres humains, stalinisme et communisme se confondent. La préservation de certaines positions politiques et institutionnelles par les appareils syndicaux ou ceux de la gauche a conduit à l’adaptation et à l’intégration néolibérale. En Europe, ces changements sociopolitiques sont accentués par les orientations de l’Union européenne qui exigent l’application d’une austérité brutale. Du Pasok grec au gouvernement Hollande, tous les sommets de la sociale démocratie se sont alignés. La crise ouverte en 2008 a accéléré ce processus. Le basculement des centres de gravité de l’économie mondiale vers la Chine et les nouvelles puissances asiatiques, la pression toujours forte de l’impérialisme nord-américain, même si celui-ci connaît une crise de son hégémonie, conduisent les classes dominantes en Europe à redoubler d’efforts pour liquider le « modèle social européen » – ou de ce qu’il en reste – en confiant à la gauche traditionnelle une responsabilité directe dans ce remodelage. Du coup, les marges pour le réformisme se réduisent considérablement. Cette intégration du mouvement ouvrier traditionnel dans l’application des politiques d’austérité rend inéluctable la rupture des relations et liens de millions de salariés avec la gauche… qui a appliqué avec zèle le programme politique de la droite. Du coup, le clivage droite-gauche en sort brouillé, et la gauche se voit rejetée comme responsable de la situation. L’alliance historique entre la gauche et les classes populaires se défait sous nos yeux. Bien sûr, il s’agit d’une tendance et non d’un processus achevé : toutes les forces de gauche ne sont pas entraînées dans ce mouvement, mais elles ont bien du mal à y résister. Nous ne pouvons pas non plus écarter des retournements, dans l’hypothèse où des attaques d’une droite et d’une extrême droite présumant de leurs forces iraient « trop loin » et susciteraient une nouvelle dynamique, à gauche. Mais dans l’histoire des rapports entre la gauche traditionnelle et les classes populaires quelque chose de fondamental s’est joué ces dernières années. La transformation « bourgeoise » de la social-démocratie La longue durée de la contre-réforme néolibérale et son accélération depuis le début de la crise de 2008 ont entraîné une mutation qualitative de la social-démocratie. Inégale selon les pays, cette transformation provoque une rupture de ses liens avec les travailleurs. En France, ce n’est pas la première fois que les PS défendent et appliquent des politiques bourgeoises, ou qu’ils participent à des gouvernements bourgeois. Ils se sont même effondrés après la guerre d’Algérie. Mais ils ont pu reconstruire un nouveau PS au congrès d’Épinay, surfant sur l’après mai 68. Aujourd’hui, après cette longue durée d’intégration dans la contre-réforme libérale, et la descente aux enfers qu’il connaît actuellement, nous ne voyons pas comment le PS pourrait se reconstruire en renouant avec les classes populaires. Car, depuis plusieurs décennies, il n’applique pas n’importe quelle politique bourgeoise : il remet en cause tous les équilibres sociopolitiques qui permettaient précisément à la social-démocratie cette « double fonction » de défense des salariés et de l’ordre établi. Cette transformation s’est traduite par une intégration sans précédent des appareils de la social-démocratie dans les sommets de l’État et de l’économie globalisée. Le Parti socialiste est devenu « de moins en moins ouvrier et de plus en plus bourgeois ». La brutalité des politiques néolibérales endossées par la social-démocratie sape ses bases sociales et politiques. La composition des organes de direction s’est modifiée : les enseignants, les bureaucrates syndicaux, les avocats, (« les bistrotiers », ajoutait Trotski), ont laissé place aux énarques, technocrates et financiers. Les politiques de l’Union européenne ont sommé les socialistes d’opérer cette mutation qualitative. Les politiques d’« union nationale » qui dominent aujourd’hui en Europe poussent dans le même sens. Il ne s’agit pas d’une énième politique d’austérité appliquée par des gouvernements de gauche : les processus actuels changent la nature de ces partis. Ajoutons à cela que les tendances autoritaires actuelles des régimes bourgeois et la perte de substance « démocratique, même bourgeoise » des institutions parlementaires conduisent à une rétraction de la base politique des PS. Sous des formes différentes, les partis socialistes peuvent se transformer en parti du type démocrate à l’américaine. Deviennent-ils pour autant des partis bourgeois comme les autres ? Pas tout à fait, le fonctionnement de l’alternance exige des PS qu’ils marquent leur différence avec les autres partis bourgeois. Ils ont une histoire spécifique renvoyant à celle du socialisme et du mouvement ouvrier. Il reste, aujourd’hui encore, des traces de cette histoire qui créent autant de contradictions et d’oppositions au sein de ces partis. La transformation néolibérale de la social-démocratie est bien engagée, mais elle n’est pas suffisante pour un Valls ou un Macron pour lesquels il faut liquider toutes les références sociales-démocrates, « toutes les vieilleries de la gauche ». Mais constatons que face aux tenants de la marche forcée vers la transformation néolibérale, la politique défendue par Martine Aubry, les « frondeurs » ou les Hamon et Montebourg, qui ont soutenu « le pacte de responsabilité », ne constitue pas une alternative « social-démocrate classique ». Ils participent tous, peu ou prou à la conversion néolibérale du PS. Une conclusion s’impose pour ceux qui refusent vraiment les politiques d’austérité : une indépendance claire et nette vis-à-vis des dirigeants socialistes. Pistes pour l’alternative ? Dans ces nouvelles conditions historiques, quand la social-démocratie se fait « bourgeoise » et l’alliance historique entre la gauche et le peuple se défait, peut-on encore assimiler le clivage droite-gauche à l’opposition capital-travail ? Remarquons que si ces clivages se sont superposés et croisés, ils ne se sont pas historiquement confondus. Les forces de gauche ne sont pas composées du seul mouvement ouvrier, des socialistes et des communistes ou des forces syndicales correspondantes. Le syndicalisme révolutionnaire ou les formations d’extrême gauche y occupaient une place particulière. La gauche a aussi été représentée par le Parti radical, un des grands partis bourgeois de la République, continuateur des gauches républicaines. C’est peut-être ce qui explique le peu de fois que Marx, Lénine ou Trotski reprennent le terme de « gauche ». En fait, c’est depuis les années 1960-1970 que les notions de gauche et de mouvement ouvrier sont indistinctement utilisées, en particulier avec la reconstruction du PS au congrès d’Épinay et l’Union de la gauche, les forces révolutionnaires se revendiquant même de l’ « extrême gauche ». La gauche et le mouvement ouvrier ont été et sont des catégories distinctes, mais elles se sont mêlées dans les forces traditionnelles qui ont dominé les organisations des travailleurs depuis la fin du xixe et le XXe siècle. Ce mouvement n’a jamais été homogène. Il y a eu des luttes politiques et idéologiques, notamment entre réformistes et révolutionnaires. Il n’y avait pas de fatalité à ce que le réformisme l’emporte. Il l’a emporté, parce qu’il correspond à une certaine situation des travailleurs dans la société capitaliste, mais aussi parce que des révolutions ont été défaites, y compris de manière sanglante. Lorsque la contre-réforme néolibérale a submergé le monde, ce réformisme a désarmé les travailleurs et s’est lui-même, dans ces secteurs dominants, transformé en agent actif du néolibéralisme. La carte de la gauche et du mouvement ouvrier en a été profondément modifiée. Une histoire s’est cassée. Il n’en reste que des fragments. Alors doit-on substituer « le peuple à la gauche » ? C’est la position de Jean-Luc Mélenchon. Il s’inspire de l’expérience de Podemos, dont le discours remplace l’opposition entre la droite et la gauche par l’opposition entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas », entre la « caste oligarchique » et le peuple. Il faut reconnaître l’intuition de Podemos, appuyée sur les expériences latino-américaines, ou celle des Indignés espagnols, qui oppose dans ses formules les 99 % du peuple au 1 % des possédants. S’il s’agit d’analyser le peuple comme forme d’expression des classes exploitées ou dans une dynamique anticapitaliste, pourquoi pas ? S’il s’agit d’utiliser le peuple pour couvrir une politique interclassiste ou une politique nationaliste qui fusionne nation, État et république, nous allons vers une nouvelle impasse. La gauche traditionnelle est en train de disparaître, mais heureusement il reste des secteurs qui n’acceptent pas le naufrage. Ils peuvent constituer des points d’appui pour résister. C’est le cas de secteurs du mouvement syndical. Enfin, pour des millions de citoyens, « le peuple de gauche » reste une réalité. Mais pour reconstruire, il faut du neuf, de nouvelles perspectives historiques. La reconstruction d’un nouveau mouvement social indépendant (parti, mouvement, front, association) renouant avec les idées qui ont fondé, dans l’histoire, la nécessité d’un parti des travailleurs indépendant ou d’une formation anticapitaliste large n’est-elle pas à l’ordre du jour ? Force est de constater qu’à ce jour, les seules expériences qui ont eu une certaine dynamique populaire se sont appuyées sur de nouvelles forces et pas sur les partis traditionnels, socialiste ni communiste. C’est le cas de Syriza ou de Podemos. Mais le peuple n’est pas « un acteur sans visages ». Il recouvre des classes sociales, celle des exploités et des opprimés. Il doit s’incarner dans des mouvements, des organisations, des courants, une auto-organisation sociale et politique, une démocratie pluraliste. L’appel au peuple ne peut contourner la réalité du champ social et politique. Bien des nouvelles expériences sont au confluent du « vieux mouvement ouvrier » en recomposition/décomposition et du « neuf » issu des mouvements sociaux. Ce qui exige d’autant plus une politique unitaire. Podemos est né comme l’expression politique du mouvement des Indignés, des marches et manifestations qui secouent l’État espagnol. Cette dynamique positive doit être pleinement soutenue. Pourtant, alors qu’il est l’expression d’une auto-organisation particulièrement forte du mouvement de masse, ses dirigeants refusent la structuration démocratique du mouvement, son pluralisme. Si l’on remplace la gauche par un peuple consulté par des chefs au travers de consultations internet, nous sommes loin des idéaux originels de la gauche et du socialisme. C’est un vrai problème pour ceux qui, dans la gauche radicale, soutiennent Podemos. Dans le débat stratégique indispensable pour reconstruire, nous ne partons pas de zéro. La construction d’un bloc social et politique majoritaire exige une politique unitaire qui rassemble et réorganise le peuple dans toutes ses composantes. Elle doit aussi s’accompagner d’une perspective de pouvoir que des mouvements comme Syriza avec « son gouvernement des gauches », ou Podemos avec son affichage d’une majorité parlementaire aux prochaines élections, ont su concrétiser. Le combat pour l’unité des classes populaires contre les politiques d’austérité ne doit pas s’enliser dans des combinaisons gouvernementales de collaboration de classes mais se conjuguer avec la défense d’un programme anticapitaliste. L’unité doit s’accompagner de la « séparation » des partis bourgeois mais aussi des institutions de l’État bourgeois. Ainsi, un gouvernement anticapitaliste ne peut surgir que d’une crise exceptionnelle et de l’irruption du mouvement social. Les situations grecque et espagnole, au-delà de leurs différences, connaissent ces situations exceptionnelles : profondeur de la crise économique, crise de régime, effondrement des partis de la droite et de la gauche traditionnelle. Mais, dans une situation globale de dégradation des rapports de forces en Europe, ces gouvernements seront aux prises avec d’énormes difficultés. Un gouvernement de rupture avec les politiques d’austérité peut dans un tel contexte commencer sous une forme parlementaire. Il sera alors devant un choix crucial. S’il reste dans le cadre socio-économique et institutionnel établi, il subira la pression des marchés et des capitalistes et sera contraint d’accepter leurs diktats. S’il s’engage dans la rupture avec le système capitaliste, il devra s’appuyer sur un peuple soulevé et auto-organisé, organiser le contrôle et la gestion sociale, et créer les conditions de nouvelles structures de pouvoir de ceux d’en bas. Car, face à la profondeur de la crise, il faut une alternative globale, un autre projet de société, une nouvelle réponse éco-socialiste et une démocratie réelle. Et là, il y a une cohérence entre un peuple représenté démocratiquement et le fonctionnement des organisations, leur pluralisme, leur vie démocratique interne. Ces processus de conquête du pouvoir peuvent être plus ou moins longs, mais pour défendre vraiment les travailleurs et le peuple et une perspective de rupture anticapitaliste, ils doivent s’appuyer sur trois piliers : la démocratie, le pluralisme et l’émancipation. Ces valeurs cardinales sont celles de la reconstruction d’un nouveau mouvement ouvrier et populaire. François Sabado P.-S. * « La fin d’une époque » : http://www.contretemps.eu/interventions/fin-époque * Nos [Contretemps] contenus sont sous licence Creative Commons, libres de diffusion, et Copyleft. Toute parution peut donc être librement reprise et partagée à des fins non commerciales, à la condition de ne pas la modifier et de mentionner auteur·e(s) et URL d’origine activée. Rechercher : >> English Recherche par mot-clé Recherche par auteur Liens Dans la même rubrique En France : un Etat encore plus antidémocratique, degré supplémentaire dans la

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