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SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

Enki Bilal : « Ma mémoire est européenne et


Entretien inédit pour le site de Ballast

Enki Bilal, c’est une couleur qui nous vient d’abord à l’esprit : le bleu. C’est aussi une trentaine d’albums de bande dessinée, trois films, des clips et des spectacles. À la fin des années 1990, l’avenir que ce fils exilé de la Yougoslavie donnait à voir s’avançait sous la coupe d’une organisation terroriste mondialisée ; une décennie plus tard, avec sa trilogie Coup de sang, la Terre était en proie à un dérèglement climatique global ; en 2017, il conduisait son lecteur dans un avenir proche marqué par la disparition de toutes les sources numériques planétaires. Passé, présent et futur se télescopent continuellement sous ses crayons ; nous le retrouvons à Marseille, un bonnet vissé sur la tête.


Vous avez un jour parlé d’une « déchirure » qui a marqué votre enfance. Quelle place a-t-elle occupé ensuite, au regard de l’importance que vous accordez à la mémoire ?

Cette déchirure est un élément essentiel. Elle est comme le détonateur qui explique cette propension que j’ai à toujours aborder, même sans le vouloir, la question de la mémoire. Cette déchirure s’est déroulée à l’âge de 9 ans. Je savais qu’un jour je devrai partir pour rejoindre mon père, qui était à Paris. Lorsque c’est arrivé, ça a été une rupture, une confrontation à la réalité qui a été brutale. Le départ a été précipité — un départ pour un pays que je ne connaissais pas et qui me paraissait terriblement immense. Et une culture, française, qui m’était totalement étrangère. Belgrade-Paris, ce n’est pourtant pas si loin, mais je peux encore m’en rappeler : ça a été un voyage de près de 42 heures de train. Les deux tiers du trajet se sont passés au ralenti, sur le territoire yougoslave, mais une fois arrivé en Italie ça s’est accéléré, jusqu’à Paris… J’avais dans mes bagages toute la mémoire de mon enfance, celle de ma Yougoslavie. C’est en perdant quelque chose qu’on prend conscience de son importance. Quitter ce lieu qui se transforme sous vos yeux en passé, ça marque au fer rouge. Ce sont des faits qui impriment les mémoires et donc, inconsciemment, peut-être que ces traumatismes resurgissent. Malgré moi. Évidemment, il y a des événements bien plus dramatiques que cet épisode de ma vie, il y a de nombreuses histoires, de vies, d’enfants trimballés, exilés — ne parlons pas des guerres. Mon travail ne se limite donc pas qu’à ma mémoire personnelle, il est aussi un écho à celle des Hommes en général, à l’Histoire. Je n’avais pas fait forcément ce lien, mais, au regard de votre question, il vrai que la mémoire est ce quelque chose qui colle au basques des humains…

Vous avez évoqué le souvenir, ou plutôt l’image, de Belgrade aux murs criblés. Quelles sont les autres traces que vous a laissé cette période ?

« J’avais dans mes bagages toute la mémoire de mon enfance, celle de ma Yougoslavie. »

Je me rappelle d’un pays joyeux, même gai. Ça a été une enfance plutôt heureuse et souriante. Mais en trame de fond, il y avait cette absence du père qui était… (il cherche ses mots) comme un voile. Une absence qui se révélait, se faisait jour dans les marques d’inquiétudes de ma mère : elle, seule, perdue avec ses deux enfants dans cette ville qu’est Belgrade. Néanmoins, de ce dont je me souviens, il y avait cette sensation d’une société vraiment solidaire. Peut-être parce que la guerre approchait : elle n’était plus loin — je suis né en 1951 — et on pouvait déjà la sentir approcher. Il y avait aussi la figure de Tito, érigée en héros, en vainqueur du nazisme dans les Balkans ; il a réussi à faire ce consensus un peu inattendu et a gagné une stature internationale.

Son non-alignement aussi…

Oui. Le non-alignement vis-à-vis de l’URSS, et l’autogestion qui commençait à fasciner les Occidentaux, et en particulier les socialistes — comme Rocard, par exemple. Tous ces points positifs, cet optimisme recouvraient le fait que, tout en même temps, Tito était un dictateur qui mettait en prison ses opposants les plus radicaux. Mais dans mes souvenirs, ça ne se sentait pas vraiment. Dans l’air du temps il y avait plutôt comme une forme d’harmonie, d’apaisement. Pour moi, en tout cas, à part cette histoire personnelle, familiale, le fait d’être coupé du père, cette période a construit un souvenir agréable. Tito était un personnage plutôt malin. Il avait laissé les blessures, les stigmates que la guerre contre les nazis avait gravées sur Belgrade. Il n’a pas ravalé les façades, il n’a pas reconstruit, ni effacé les traces : au contraire, il voulait les montrer afin que le passé reste toujours présent. Il faut se rendre compte que Belgrade n’est pas une très grande ville comparée à Paris. Et lorsqu’il y avait des visites de dirigeants étrangers, ça ne passait pas inaperçu. Il y avait comme une sorte de ballet de drapeaux étrangers en permanence. Nombre de pays que je ne connaissais pas — des pays africains et des gouvernements non-alignés — défilaient régulièrement. Et d’autres, de temps à autres, sans doute « plus importants », disons. Dans cette ville criblée de balles, comme une sorte de vitrine… C’était de l’ordre de la communication : la ville devenait un moyen de propagande pour Tito. Il était fier de montrer qu’elle avait souffert, certes, mais que grâce à lui les Balkans avaient gagné.

Illustration d’Enki Bilal

La Yougoslavie de Tito avait malgré tout rendu possible la cohabitation des différentes communautés. Ce qu’il disait ainsi : « La Yougoslavie a six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti. »

La Yougoslavie que j’aime était celle du métissage, oui. Il aurait été bien qu’elle puisse continuer. On y voyait des populations de Bosnie qui étaient musulmanes et buvaient de l’alcool sans que ça n’enlève rien à leur foi, des Serbes orthodoxes, des Croates catholiques… Tout ça fonctionnait très bien. Et en une fraction de seconde, tout a basculé. Le voisin avec lequel on buvait la veille, avec qui on s’embrassait ou s’engueulait pour un match de foot, a pris le lendemain son fusil pour tirer sur le camarade d’hier. Le communautarisme, je m’en méfie comme de la peste : c’est littéralement une gangrène. C’est une folie humaine terriblement dangereuse. Ceux qui y travaillent sont soit des irresponsables, soit très limités intellectuellement — il y en a apparemment beaucoup en ce moment. Donc le métissage et le multiculturalisme, j’y suis évidemment favorable.

Vous êtes vous-même né d’un père ottoman et d’une mère tchèque, et vous êtes français. Comment cette identité multiple s’imbrique-t-elle dans cette mémoire ?

Identité et mémoire cheminent ensemble. La mémoire des expériences, de ce que l’on vit, constitue l’individu. Ma mémoire est européenne et balkanique ; cette multiplicité est une richesse — c’est en tout cas comme ça que je l’ai vécue. Le danger, ce serait d’oublier cette possibilité de richesse.

Dans votre Tétralogie du monstre, le lecteur fait face à l’hypermnésie. Au contraire, dans Tykho Moon, c’est l’amnésie. Encore la mémoire ! Elle traverse votre œuvre comme une maladie incurable…

« Je me suis donc posé la question de savoir ce qui se passerait si ces machines-mémoire s’arrêtaient. Que deviendrions-nous ? »

La Tétralogie du monstre, c’était un choix affirmé et assumé : la mémoire en était le fil conducteur. Le texte commence par « J’ai 18 jours, I remember. » C’est en écho à Perec, mais légèrement troublé car j’ai choisi d’utiliser la langue anglaise. « Je me souviens des premières secondes de ma vie. » Cette proposition est une aberration totale, purement fictionnelle ! L’hypermnésie du personnage est effectivement presque comme une maladie, mais elle est avant tout une figure poétique : dans de telles proportions, nous sortons totalement du réel. Cette mémoire devient une sorte d’objet de fascination, de rêverie. Mais ces souvenirs sont également le point de départ qui m’a permis de bâtir un récit rétrospectif sur la réalité de la guerre qui venait de démarrer en Yougoslavie. Ce conflit a éclaté au moment où je créais cet album dans les années 1995 : la mémoire y est comme un porte-drapeau. Mais ce récit, projeté dans un avenir proche, est aussi une sorte de signal d’alarme, notamment sur l’obscurantisme religieux à venir. Ces conflits religieux n’ont jamais vraiment été pointés quant à l’éclatement de la Yougoslavie ; cet aspect a été passé sous silence, alors que, d’emblée, ça faisait partie de cette guerre. Comme si ça dérangeait déjà, comme si, dès cette époque, il était impossible de l’évoquer. Mais avec Bug, c’est plus étonnant : je ne m’en suis rendu compte qu’au fil de l’écriture, de la présence de cette mémoire.

Comment est née cette écriture ?

Comme tout un chacun, j’ai eu des ennuis avec mon smartphone. Je vois que le vôtre a l’air d’avoir vécu ! Ces petits objets sont une externalisation de notre mémoire. Je me suis donc posé la question de savoir ce qui se passerait si ces machines-mémoire s’arrêtaient. Que deviendrions-nous ? Très rapidement, je me suis rendu compte que ce serait tout simplement le chaos — quelque chose de terrifiant. En une fraction de seconde ce mot m’apparaît : « bug ». Avec ses deux occurrences, à la fois comme erreur-système en informatique, et comme « insecte » ou comme « virus », en anglais. Cette anomalie, ce corps étranger, cet « alien ». D’alien à extra-terrestre m’apparaît alors la planète Mars. Si on se réfère aux prospectives de Tesla, Mars en 2040, c’est plausible — donc l’histoire allait se dérouler dans ce futur proche. Je saute comme ça d’une idée à l’autre et très vite un synopsis prend forme dans ma tête. Le personnage principal va revenir de la planète Mars avec cet alien, cet insecte, et il hérite de toute cette mémoire virtuelle qui a disparu à cause de ce bug : il va l’incarner au sens littéral du terme. Ça y est, on y est, je tiens quelque chose. C’est comme ça que l’écriture du scénario s’est opérée. En retournant cette histoire dans ma tête, je me dis toujours que c’est tout de même bizarre que personne n’ait pensé à traiter ce sujet. Je songe en particulier au États-Unis, très productifs avec toutes leurs séries prospectivistes. Mais personne. Ni là-bas, ni chez les Anglais, encore moins en France. J’étais sidéré. Je commence à me mettre sur l’album, à développer ce qui n’était qu’un pitch — moi qui n’avais jamais vraiment su faire ça auparavant, là, j’en ai créé un, imparable, en deux ou trois lignes. Et ce n’est que plus tard, au cours de l’écriture, donc, que je me rends compte : c’est une histoire qui tourne autour de la mémoire ! (rires)

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