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SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

Polluées, menacées, déplacées : ces communautés amazoniennes aux prises avec des multinationales européennes PAR ERIKA C

Polluées, menacées, déplacées : ces communautés amazoniennes aux prises avec des multinationales européennes PAR ERIKA C

C’est un petit coin de l’immense Amazonie, transformé en zone industrielle géante : fonderie d’aluminium appartenant à un groupe norvégien, usine de transformation d’argile de la multinationale française Imerys, terminaux portuaires où transitent soja, bœufs vivants et matières premières issues de la forêt amazonienne… Le tout rythmé par le ballet quotidien de milliers de semi-remorques. Déjà plusieurs fois déplacées, les communautés locales supportent aussi depuis vingt ans des pollutions à répétition, qui contaminent nappes phréatiques et rivières. Mais elles commencent à organiser la résistance. Basta ! s’est rendu sur place.

« Mon mari est maçon, nous arrivons à vivre de son travail et de la nature. Regardez ma cuisine ! Dans quelle ville pourrais-je avoir une cuisine comme celle-ci, ouverte sur la forêt ? C’est cela notre mode de vie, proche de la forêt », explique Cléia. Le couple et leurs sept enfants habitent ici depuis 25 ans. Ils pensaient pouvoir y vivre modestement mais dignement. La forêt y est généreuse, en açaï, petit fruit réputé pour ses propriétés énergisantes, en cupuaçu, aux vertus anti-oxydantes, en mangues ou en cacaoyer. À côté de la maison, un bassin ombragé abrite un petit élevage de poissons. En contrebas, la rivière Curuperê permet de pêcher la crevette, avant que ses eaux ne se perdent dans la vaste baie de Marajo. Point de confluence d’une multitude de rivières et de fleuves amazoniens, la baie s’ouvre ensuite sur l’Atlantique au large de Belém, capitale de l’État brésilien du Pará.

Environ 1500 familles tentent de vivre de pêche, d’agriculture et d’artisanat, répartis dans plusieurs villages et communautés de la municipalité de Barcarena, qui compte plus de 100 000 habitants. Certaines communautés, descendantes d’esclaves — les Quilombolas — et d’Amérindiens — les descendants d’Amérindiens et d’Européens sont appelés « caboclos » — sont installées là depuis plus d’un siècle et demi, à une cinquantaine de kilomètres à vol d’oiseau des hautes tours de béton et de verres de Belém qui, au-delà des cimes des arbres et des méandres des rivières, se détachent à l’

Une incommodante odeur de soja pourri

C’était sans compter les pollutions à répétition occasionnées par leurs puissants et imposants voisins, invités à s’installer ici depuis que l’État brésilien, à l’époque de la dictature militaire, a décidé de transformer ce petit coin d’Amazonie en district industriel. À quelques centaines de mètres du village de Cléia, sur l’une des larges pistes de terre ocre qui quadrillent le district, une incommodante odeur de soja pourri flotte dans l’air, malgré la forêt omniprésente. Les graines jaunes, souvent OGM, parsèment la piste poussiéreuse qu’empruntent des centaines de camions chargés de l’oléagineuse, dont la culture dévore lentement la forêt amazonienne à un millier de kilomètres plus au sud.

Sous une chaleur écrasante, des ouvriers en bleu de travail sortent d’une usine de fabrication d’engrais chimiques, pour aller manger un morceau. Plus loin, un haut mur surmonté de barbelés et agrémenté d’interdictions de photographier protège les vastes bassins de décantation de l’usine Imerys, une entreprise française qui fabrique du kaolin. Cette sorte d’argile, très prisée pour sa blancheur, est utilisée dans les papiers et cartons, les peintures, le plastique ou les céramiques. Le kaolin est acheminé à Barcarena par deux pipe-lines qui s’enfoncent dans la forêt pendant 180 kilomètres, jusqu’aux mines à ciel ouvert exploitées par la société.

Terrain de jeu pour multinationales française et norvégienne

À l’autre bout de la piste, le terminal maritime de l’entreprise surplombe les eaux profondes de l’immense baie de Marajo. Le terminal d’Imerys y avoisine celui d’Hydro Alunorte. Cette filiale de la société norvégienne Norsk Hydro dispose ici de la plus grande fonderie d’aluminium au monde. D’immenses bassins récupèrent les résidus de bauxite, de soudes et de produits chimiques utilisés dans la production d’alumine, les fameuses « boues rouges ». À quelques encablures, un bâteau attend d’embarquer sa cargaison de centaines de bœufs vivants à destination de l’Afrique du Nord ou du Golfe persique. Plus d’un millier de cargos, tankers, porte-conteneurs ou vraquiers transitent chaque année dans la baie, chargeant et déchargeant 15 millions de tonnes de marchandises. Une grande variété des matières premières extraites de l’Amazonie passent par ici, avant d’alimenter le vaste marché mondial.

« La profondeur des eaux de la baie permet aux gros navires d’y mouiller, et les industries s’alimentent en énergie grâce aux barrages hydro-électriques amazoniens », explique Marcel Hazeu, professeur en sciences environnementales à l’université fédérale du Pará, et fin connaisseur de la zone. Partir de Barcarena pour rallier ensuite l’Amérique du Nord, l’Europe ou l’Asie, via le Canal de Panama, fait gagner une quinzaine de jours de mer comparé aux ports de la région de São Paulo, à plus de 3000 km au Sud. Les entreprises qui s’installent — 90 y sont enregistrées — profitent également de larges exonérations fiscales, comme une réduction de 75 % de l’impôt sur les bénéfices.

Quand les cours d’eau se teintent de blanc

De la multitude de matières premières qui transitent par leur territoire, les habitants n’en supportent que les retombées négatives. Ce n’est pas uniquement l’incessant et bruyant va-et-vient des camions, laissant des pistes défoncées, qui les importunent. Depuis deux décennies, pas moins de 26 accidents industriels et pollutions environnementales se sont produits, le plus souvent des « fuites » provenant des bassins d’Imerys et d’Hydro Alunorte où sont stockés leurs effluents issus de la fabrication de kaolin ou de la transformation de bauxite en aluminium.
En juin 2007, une fuite se produit dans un bassin de l’entreprise française Imerys, déversant 300 000 m³ d’effluents dans l’environnement. La rivière au bord de laquelle vivent plusieurs communautés s’est teintée de blanc / Photos : © Ivan du Roy et Institut Evandro Chagas.

Les richesses générées par toutes ces activités n’ont pas franchi les imposants murs et grillages qui protègent les zones industrielles des regards inquisiteurs. Le hameau où vit Cléia n’est pas raccordé à l’électricité, malgré la proximité de la « zone Imerys » et du passage de la ligne à haute-tension qui l’approvisionne en électricité. Pire, depuis une décennie, Cléia ne peut plus tirer l’eau de son puits, « qui sent mauvais ». En juin 2007, la rivière Curuperê, qui borde les bassins d’Imerys avant de desservir plusieurs villages et communautés traditionnelles de pêcheurs, se teinte d’un blanc laiteux. Une fuite importante s’est produite dans le bassin n°3 de l’entreprise, déversant, pendant plus de 24 heures, 300 000 m³ d’effluents dans l’environnement, l’équivalent de 100 piscines olympiques remplies de déchets industriels liquides contaminés.

Pollutions à répétition

En 2011, 2014 et 2016, des pollutions similaires se reproduisent. À chaque fois, les ruisseaux et rivières alentour se colorent de blanc. À une poignée de kilomètres, ce sont les boues rouges, chargées de métaux lourds, de la filiale de l’entreprise norvégienne Norsk Hydro, qui s’écoulent régulièrement hors de ses bassins au gré des « incidents ». Le dernier en date remonte à février 2018. Après de fortes pluies, le groupe norvégien est accusé d’avoir drainé illégalement des effluents contaminés vers la forêt et les rivières avoisinantes.


Une zone de stockage des effluents issus de la fabrication d’aluminium (© Ivan du Roy) et l’entrée de l’usine Imerys.

« Les techniciens d’Imerys qui passent analyser l’eau disent qu’elle n’est plus contaminée. Mais les rapports des études de l’Institut Evandro Chagas montrent le contraire », raconte Cléia. Les analyses de l’eau réalisées par l’institut, lié au ministère de la Santé, sont sans équivoques : « Ces résultats présentent un risque pour la santé de la population et le contact primaire ou l’usage domestique de ces eaux n’est pas recommandé. » [1] Le ministère de la Santé brésilien avait déjà, dès 2003, « recommandé à l’entreprise de réévaluer son système de traitement des effluents » [2].

« La sécurité de nos sites est vérifiée très régulièrement »

« Les incidents auxquels vous faites référence ont été d’une ampleur extrêmement limitée et n’ont pas concerné la structure des digues des bassins », se défend Pierre Daniellou, le directeur développement durable au siège d’Imerys à Paris [3]. Suite à un audit, des « mesures correctrices » ont été prises, des investissements engagés et un nouveau bassin construit en 2015, avec « la capacité à résister à presque tous les aléas », assure-t-il. « La sécurité de nos sites est vérifiée très régulièrement. Nous respectons la réglementation brésilienne et même au-delà. »

Cela n’a pas empêché une nouvelle fuite de se produire, fin octobre 2016, sur le terminal portuaire de l’entreprise cette fois, teintant de blanc les eaux du rivage. Selon Pierre Daniellou, les produits utilisés par Imerys pour le traitement du kaolin sont « relativement inertes ». « L’impact d’une entreprise qui produit de l’argile blanche est très différent de celui d’une entreprise qui fabrique plusieurs millions de tonnes d’alumine. » Une manière de dire que l’activité des voisins norvé

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