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Publié par Patrick Granet

Couverture médiatique de l’attentat de Barcelone (2) : le retour des « experts » par Julien Salingue, Jeudi 7 Sept

ans un précédent article à propos de la couverture médiatique de l’attentat de Barcelone, nous avons montré comment la qualité et la fiabilité de l’information souffraient de la précipitation induite par la course au « direct » imposée à tous les médias par les chaînes d’information en continu. Mais cette course de vitesse avec les événements, souvent aussi confuse qu’anxiogène, n’est pas la seule tare de ce journalisme par temps d’attentat : pour meubler le vide et donner un semblant de recul aux commentaires mal informés des journalistes, les grands médias ont, comme à leur habitude, fait appel aux « experts ». Comme lors des précédents attentats [1], des « spécialistes » et autres « consultants » se sont ainsi succédé sur les antennes des principaux médias d’information pour prodiguer leurs pertinentes « analyses » d’un événement dont on ne savait alors à peu près rien.

On prend les mêmes…

La liste des « experts » convoqués dans les heures suivant l’attentat de Barcelone n’est guère originale (Mathieu Guidère, Jean-Charles Brisard, Xavier Raufer, Alain Bauer, Claude Moniquet, Jean-Pierre Bouchard, Frédéric Encel) [2], même si quelques visages moins connus ont également fait leur apparition (Gilles Sacaze, Driss Aït Youssef, Guillaume Farde, Chems Akrouf). Et comme à leur habitude, ils se sont souvent démultipliés pour pouvoir répondre aux sollicitations médiatiques dont ils ont fait l’objet.

Dans les 24 heures suivant l’attentat, Jean-Charles Brisard, « Président du Centre d’analyse du terrorisme », a ainsi été interrogé par Franceinfo, France 2, BFM-TV, Europe 1, Le Parisien, L’Express et Nice-Matin. Claude Moniquet a quant à lui répondu aux questions de Cnews, RTL(interview reprise sur le site du Point), du 13h de France 2, du 20h de France 2, de RTL Info et de Sud Radio. Toujours dans les 24 heures suivant l’attentat de Barcelone, Mathieu Guidère a donné des interviews au Figaro, au Point, à Sud Ouest, et au site suisse arcinfo.ch, avant d’opérer, le 19 août, son grand retour audiovisuel dans « C dans l’air »sur France 5.

Les autres « spécialistes » se sont partagé les miettes restantes, notamment sur les chaînes d’information en continu, gourmandes en expertises en tout genre, afin de meubler un temps d’antenne considérable – en raison du passage en « édition spéciale ». Mention particulière à Guillaume Farde, habitué de CNews et de LCI (au point qu’il se revendique « consultant » des deux chaînes sur son profil Twitter), qui a eu les honneurs du 20h de TF1 le soir des attentats. Celui qui a été présenté ce soir-là comme « Spécialiste sécurité défense Science po » (sic) nous rappelle cette autre pratique en vogue dans les grands médias lorsqu’ils introduisent leurs experts : les affubler de titres toujours ronflants, souvent obscurs, parfois changeants.

Claude Moniquet est ainsi tour à tour présenté comme « expert en questions de terrorisme », « spécialiste du terrorisme », « expert en terrorisme » et « expert en contre-terrorisme » [3] ; Jean-Charles Brisard est alternativement « expert en terrorisme », « spécialiste des questions terroristes » et « Président du Centre d’analyse du terrorisme » ; Mathieu Guidère est « professeur à l’Université Paris VIII » selon certains, « spécialiste du terrorisme » selon d’autres, mais aussi parfois « islamologue », « spécialiste du monde arabe » ou « spécialiste de géopolitique et du monde musulman ». Parmi les autres titres décernés aux « experts » convoqués lors des attentats de Barcelone, on retiendra : « spécialiste des questions de sécurité », « psychologue et criminologue », « expert en renseignement », « ancien analyste de la direction des renseignements militaires », « professeur de criminologie », « expert en criminologie » ou encore « expert en sûreté et gestion des risques ». Difficile, au passage, de ne pas relever cette petite facétie du site Francetvinfo : 
 


Tout simplement.
 

Même causes, mêmes effets

Qu’importe si ces « experts » n’avaient pas grand-chose à dire dans les premières heures suivant l’attentat de Barcelone, se contentant de formuler d’hypothétiques hypothèses ou de gloser sur des informations non vérifiées, à l’instar de Claude Moniquet sur RTL info (« Il est très probable que s’il y a effectivement retranchement, avec ou sans prise d’otages, dans la soirée ça se terminera par un assaut ») ou de Jean-Pierre Bouchard sur BFM-TV (« Cet attentat, si c’est bien le cas, se complique avec apparemment une prise d’otages qui peut avoir un dénouement, là aussi, compliqué, voire meurtrier, si le ou les ravisseurs sont armés bien sûr »).

Qu’importe aussi si certains de ces « experts » sont connus pour avoir raconté, par le passé, à peu près n’importe quoi (et son contraire) à l’antenne [4], quand ils n’ont pas tout simplement diffamé des personnes en les accusant de « liens » avec le « jihadisme » ou le « terrorisme » sans aucune preuve [5].

Qu’importe, enfin, si les « observatoires », « instituts » ou « centres de recherche » dont ces « experts » se revendiquent sont en général des coquilles vides qui n’ont jamais produit aucune étude, rapport ou recherche ayant une quelconque valeur scientifique, et dont « l’expert » est en général le seul membre actif : « Centre d’analyse du terrorisme » pour Jean-Charles Brisard, « Centre de réflexion sur la sécurité intérieure » pour Thibault de Montbrial, « Centre européen pour le Renseignement stratégique et la Sécurité » pour Claude Moniquet, etc.

L’essentiel, pour les médias qui raffolent de ces « experts », est ailleurs : il s’agit de « faire vivre » l’événement, quand bien même la quantité d’information serait faible, voire nulle. Comme le rapportait un journaliste de RTL à Télérama en mars 2016, « dans l’urgence, la capacité des intervenants à meubler importe plus que leur expertise ». C’est également en mars 2016, après les attentats de Bruxelles, que le journaliste David Thomson avait poussé un salutaire « coup de gueule » contre les « experts » médiatiques : « Quand une arrestation ou un attentat se produit, le passage en mode “breaking news” et “live” nécessite par définition des intervenants qui sont invités pour analyser, apporter des éléments de contexte et de compréhension mais qui, la plupart du temps, meublent en réalité le vide avec du vide. »

Exemple parmi d’autres de ce « vide » qui essaie de donner l’illusion d’être plein avec Alain Bauer, autre habitué des plateaux, dans une interview donnée à RTL le soir de l’attentat de Barcelone. La transcription qui suit est un compte-rendu exact des propos du « spécialiste », qui réussit l’exploit de développer un « raisonnement » pompeux et incompréhensible, d’opérer des raccourcis et des amalgames pour le moins… étonnants, tout en se trompant sur à peu près tout :


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