• En 1917, les groupes anarchistes se multiplient dans toute la Russie. Mais si le coeur 
    battant de la révolution est à Petrograd, c'est la Fédération anarchiste communiste de 
    Moscou qui est la plus solidement implantée. ---- Justin Jouk (1887-1919) ---- Animateur 
    du comité d'usine de la Poudrerie de Schlüsselbourg, promoteur de sa reprise en 
    autogestion, cet anarcho-syndicaliste est également un des dirigeants de la Garde rouge de 
    la capitale. Il mourra face aux blancs, sur le front de Carélie. ---- Comme les autres 
    groupes socialistes, les anarchistes de Petrograd ont pris une part active dans les 
    événements. Durant la semaine de manifestations et d'émeutes sanglantes qui a préludé à la 
    chute du tsar, on a pu les voir défiler avec des drapeaux noirs frappés du slogan «À bas 
    l'autorité et le capitalisme».
     
    L'anarchisme russe est relativement jeune. Il n'a émergé qu'en 1903 et a connu son apogée 
    dans la foulée de la révolution de 1905, avant d'être presque totalement anéanti par la 
    répression vers 1908. Il a ensuite principalement survécu dans l'exil en Europe et aux 
    États-Unis, introduisant en Russie des journaux diffusés sous le manteau.
     
    Lorsque éclate la révolution de Février, les anarchistes ne sont qu'une petite tendance du 
    mouvement ­socialiste - on les estime à 200 au plus sur Petrograd, contre par exemple 
    2.000 bolcheviks, eux-mêmes minoritaires face à leurs concurrents mencheviks et 
    socialistes-révolutionnaires.
     
    Leur implantation est maigre mais très prolétarienne, avec des militants actifs dans 
    plusieurs grandes usines comme Metallicheskii, Trubochnyi, Poutilov et l'Usine de 
    tubes[1]. Va bientôt s'y ajouter l'importante Poudrerie de Schlüsselbourg, à 50 kilomètres 
    de la ca­pitale: début mars, à peine libéré de prison, s'y embauche un ouvrier 
    anarcho-syndicaliste de valeur, qui va jouer un rôle de premier plan dans les événéments: 
    Justin Jouk (30 ans)[2].
     
    Audience dans les régiments les plus rouges
     
    Iosif Bleikhman (1868-1921)
    Une des figures les plus influentes et les plus mystérieuses de l'anarchisme à Petrograd 
    en 1917-1918. Orateur omniprésent, c'est aussi un insurrectionnaliste à tous crins, 
    leaders des journées de Juillet. Après avoir pris part au putsch d'Octobre, il s'opposera 
    au pouvoir bolchevik. Il mourra en déportation en 1921.
    L'implantation anarchiste est également conséquente sur le chantier naval et le port de 
    Petrograd, grâce à l'action qu'y mène Iosif Bleikhman (49 ans). Cet orateur électrisant, 
    qui se produit sur toutes les tribunes, est une figure incontournable de l'anarchisme à 
    Petrograd en 1917. Versant volontiers dans la surenchère, glorifiant le massacre des 
    officiers le 1er mars à Cronstadt, appelant à jet continu à l'insurrection et à la terreur 
    rouge contre les bourjouï [3], il colle assez à la caricature de l'anarchiste destructeur 
    et san­guinaire, et c'est sans doute ce qui explique sa relégation aux oubliettes de 
    l'histoire. Visiblement embarrassés, les mémorialistes libertaires de la révolution 
    (Maximov, Voline, Yartchouk, Gorélik) l'ont systéma­tiquement passé sous silence... 
    contrairement à Trotski qui lui a volontiers consacré quelques lignes truculentes[4].
     
    Dans Petrograd en ébullition, où se tiennent quotidiennement des meetings dans les 
    quartiers, les usines et les casernes, Bleikhman et son camarade Shlema Asnine vont en 
    tout cas gagner à l'anarchisme une audience certaine dans les secteurs les plus rouges de 
    la garnison: le 1er Régiment de mitrail­leurs et les marins de Cronstadt, où s'activent 
    également deux bouillants matelots libertaires : les frères Nikolai et Anatoli Jelezniakov 
    (24 et 22 ans).
     
    La Fédération anarchiste communiste (FAC) de Petrograd, bientôt constituée, se concentre 
    dans les districts populaires que sont Kolpino, Moskovski, Cronstadt et surtout Vyborg, 
    vaste quartier ouvrier toujours braqué comme un revolver sur le coeur bourgeois de la 
    capitale.
     
    Magnifique palais dans le district de Vyborg, la datcha Dournovo est réquisitionnée par la 
    Fédération anarchiste communiste de Petrograd, qui y fixe son quartier général.
    Un quartier général dans le quartier ouvrier de Vyborg
     
    C'est de Vyborg qu'est parti Février et que partiront, par la suite, toutes les poussées 
    de fièvre insurrectionnelle. C'est tout naturellement à Vyborg que les anarchistes fixent 
    leur quartier général, en réquisitionnant la datcha Dournovo, propriété d'un ancien 
    ministre de l'Intérieur.
     
    De ce petit palais, ils font une sorte de maison du peuple hébergeant, ou­tre leurs 
    propres activités, un syndicat de boulangers et une unité de la milice populaire, ouvrant 
    le jardin aux familles du quartier, nouant des liens avec les ouvriers des usines alentour.
     
    Dès le 7 mars 1917, la FAC sollicite l'accès aux presses typographiques du soviet de 
    Petrograd pour tirer un journal; elle essuie un refus [5]. Lot de consolation: elle aura 
    un représentant parmi les 3.000 délégués au soviet de la capitale. Bleikhman viendra donc 
    régulièrement s'y répandre en discours incendiaires[6]. Cependant, l'organisation, 
    réticente envers ce soviet trop modéré, n'en fera pas le centre de son activité, loin de là.
     
    Moscou, capitale de l'anarchisme russe
     
    En dehors de Petrograd, le mouvement anarchiste est actif, en mars 1917, dans une douzaine 
    de villes comme Toula, Odessa et Ekaterinoslav. À Kharkov, animé par les 
    anarcho-syndicalistes Rotenberg et Dodonov, il est influent dans plusieurs usines.
     
    De mars 1917 à avril 1918, le Club des commerçants, rue Malaya Dmitrovka, est 
    réquisitionné par la Fédération anarchiste communiste de Moscou qui le rebaptise Maison de 
    l'anarchie et en fait son QG.
     
    Piotr Archinov (1887-1937)
    Cet ouvrier serrurier, qui en 1907 avait abattu le patron d'un atelier ferroviaire, s'est 
    lié en prison avec Nestor Makhno. Animateur de la FAC de Moscou tout en collaborant à 
    Golos Trouda, il participera à la Makhnovchtchina en 1918-1920
    Mais c'est à Moscou qu'il est le plus dynamique, notamment dans les quartiers populaires 
    de Zamoskvorietchié et de Presnia. Une Fédération anarchiste-communiste s'y constitue avec 
    l'aide de Piotr Archinov (30 ans), un révolutionnaire intrépide qui sort de six ans de prison.
     
    La FAC a tôt fait de réquisitionner, rue Malaya Dmitrovka, un bel immeuble doté d'un 
    auditorium et d'une librairie: le Club des commerçants, rebaptisé Maison de l'anarchie. 
    Présents chez les cheminots, les typographes et les tanneurs, les anarchistes s'implantent 
    bientôt parmi les boulangers et autres ouvriers de l'alimentation. Ils sont également 
    influents au sein du régiment de Dvinsk, avec deux vétérans, Gratchov et Fedotov[7].
     
    Fait notable, la FAC de Moscou fonde un quotidien, Arnarkhia, devançant la FAC de 
    Petrograd, qui ne parviendra à se doter, deux mois plus tard, que d'un mensuel: Kommuna 
    («Commune»).
     
    Idéologiquement, la FAC de Petrograd est l'héritière des courants insurrectionnalistes des 
    années 1905-1907: spontanéiste, d'un ouvriérisme passablement anti-intellectuel, elle fait 
    de la Commune de Paris un modèle politique quelque peu mythifié, et prône l'expropriation 
    immédiate des moyens de production par les ouvriers et les paysans eux-mêmes, sans 
    attendre l'Assemblée constituante.
     
    Guillaume Davranche (AL Montreuil)
     
    Un tract de mars 1917
    de la Fédération anarchiste communiste de Petrograd
    (extrait)
     
    La FAC pointe les faux-semblants du double pouvoir gouvernement-Soviet, et appelle à 
    l'action directe immédiate.
     
    «NOS TÂCHES
    DANS LA RÉVOLUTION ACTUELLE»
     
    «Nous devons montrer au peuple l'inutilité et l'absurdité de la tactique "pousser la 
    bourgeoisie vers la gauche". Notre tâche historique est de pousser le prolétariat à gauche 
    pour qu'il pousse la bourgeoisie dans le précipice.[...]
     
    Malgré ses apparences révolutionnaires, le Soviet des députés ouvriers et soldats ne 
    libérera pas les travailleurs si, dans les faits, il ne réalise pas un programme 
    effectivement maximaliste, anticapitaliste.
     
    La libération des travailleurs peut s'accomplir uniquement par une révolution sociale, et 
    sa réalisation constitue la tâche la plus urgente des travailleurs de Russie.[...]
     
    Toute la Russie doit se constituer en un réseau de communes révolutionnaires et 
    souveraines qui, en occupant les terres et les usines, exproprieront la bourgeoisie, 
    supprimant ainsi la propriété privée.[...]
     
    Vive la révolution sociale! Vive le communisme anarchiste!»
     
    LA PREMIÈRE VAGUE LIBERTAIRE (1905-1908)
     
    Olga Taratouta (née vers 1872)
    Pionnière de l'anarchisme en Russie, elle est incarcérée de 1908 à 1917. Libérée, elle 
    fait la révolution en Ukraine et participe à la confédération Nabat. Arrêtée fin 1920, 
    elle est déportée en Sibérie.
    Quoique les éminents Bakounine et Kropotkine aient été russes, l'anarchisme n'a émergé en 
    Russie même que vers 1903, vingt-cinq ans après l'Europe de l'ouest.
     
    Il a proliféré à la faveur de la révolution de 1905: de 11 groupes recensés en 1903, on 
    est passé à 255 en 1907. Un mouvement était né, peuplé de jeunes idéalistes prêts au 
    sacrifice, principalement ouvriers, étudiants et intellectuels, parfois paysans. On y 
    trouvait en bonne proportion des Juifs et des transfuges du Parti 
    socialiste-révolutionnaire (SR), très porté sur la lutte armée.
     
    Il faut dire qu'au pays du knout, des pogroms et des gibets, le socialisme dans son 
    ensemble est rompu à l'illégalité: on se finance en braquant des banques, on n'hésite pas 
    à faire couler le sang. En 1906-1907, près de 4.000 patrons ou agents du régime auraient 
    été victimes des anarchistes et des SR, décimés en quantité équivalente: une véritable 
    petite guerre sociale.
     
    Deux principales organisations libertaires ont vu le jour : Beznatchalié (??????????, 
    «Anti-autorité») et Tchernoe Znamia (?????? ?????, «Drapeau noir»). Alors que les SR 
    sélectionnaient leurs cibles, les anarchistes jugeaient que nul riche n'était innocent, et 
    prônaient la terreur «sans motif» (bezmotiv), en jetant des bombes à l'aveugle dans les 
    cafés, théâtres et concerts.
     
    La terreur «sans motif» (??????????? ??????) a cependant été réprouvée par une partie du 
    mouvement qui, sous l'impulsion de Daniil Novomirski, s'est qualifiée 
    d'«anarcho-syndicaliste» et a voulu importer les méthodes de la CGT française (grèves, 
    boycott, sabotage). Sur cette base ont été impulsés des syndicats en Ukraine, recrutant 
    jusqu'à 5.000 membres.
     
    À partir de 1908, Beznatchalié et Tchernoe Znamia ont été démantelés par la répression et, 
    dès 1914, seuls une demi-douzaine de groupes anarchistes survivaient dans l'empire.
     
    Des révolutionnaires assiégés par la police et l'armée, dans les environs de Moscou.
    Une scène reconstituée par Le Petit Journal illustré, 10 janvier 1909. Il peut s'agir 
    d'anarchistes ou de socialistes-révolutionnaires. Noter le rôle actif des femmes, très 
    présentes dans le mouvement révolutionnaire russe.
    Au sommaire du dossier:
     
    Février-mars 1917: Après les tsaristes, chasser les capitalistes
    Minoritaires mais galvanisés, les anarchistes prônent l'expropriation tous azimuts
    Un tract de la Fédération anarchiste communiste de Petrograd (mars 1917)
    La première vague libertaire (1905-1908)
    Avril-mai: L'irrépressible montée vers l'explosion sociale
    Anarcho-syndicalistes dans les comités d'usines
    Juin-juillet: Provoquer une insurrection ne suffit pas
    Le fiasco des Journées de juillet
    Aout-septembre: La contre-révolution creuse son propre tombeau
    Les autres composantes du socialisme russe en 1917
    Octobre rouge (et noir): L'assaut dans l'inconnu
    Une révolutionnaire ukrainienne: Maroussia sort de l'oubli
    Novembre 1917-avril 1918: Du pluralisme à la révolution confisquée. Quatre points de clivage:
    Pouvoir populaire contre pouvoir d'État
    Socialisation contre nationalisation
    Milices populaires contre armée hiérarchisée
    Sur les réquisitions et expropriations
    Épilogue 1918-1921: Résistance et éradication
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    [1]P. Gooderham, «The anarchist movement in Russia, 1905-1917», Bristol University, 1981, 
    page 230; Paul Avrich, Les Anarchistes russes, Maspero, 1979, page 145.
     
    [2]Les Acteurs politiques de l'année 1917, éd. Grande Encyclopédie, 1993 (en russe).
     
    [3]Israel Getzler, «Kronstadt 1917-1921. The Fate of a Soviet Democracy», Cambridge 
    University, 1983, page 38.
     
    [4]Trotski, Histoire de la Révolution russe, 1930.
     
    [5]Michael C. Hickey, Competing Voices from the Russian Revolution, Greenwood Press, 2010, 
    page 91.
     
    [6]Nicolas Soukhanov, La Révolution russe 1917, CNLH, 1966, page 192.
     
    [7]Voline, Gorélik, Konov, La Répression de l'anarchisme en Russie soviétique, 1922.
     
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