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Publié par Patrick Granet

Les nouvelles théories critiques peuvent alimenter les luttes sociales actuelles. Une jeunesse révoltée découvre des réflexions nouvelles pour penser l’émancipation. La pensée critique resurgit à la fin des années 1990 avec la mode de l’altermondialisme et le cycle de lutte ouvert par le mouvement de 1995. Les théories critiques réfléchissent sur ce qui est, mais aussi sur ce qui est souhaitable.

Elles comportent une véritable dimension politique. Ces théories sont critiques car elles remettent en cause l’ordre social existant de manière globale. Le marxisme s’est appuyé sur des puissantes organisations ouvrières. Au contraire, les nouvelles pensées critiques émergent dans une période de reflux des luttes sociales. Le sociologue Razmig Keucheyan propose une présentation subjective de ces nouvelles pensées critiques dans le livre Hémisphère gauche.

  

 

         

 

 

 

La pensée de la défaite

 

« Tout commence par une défaite. Quiconque souhaite comprendre la nature des pensées critiques contemporaines doit prendre en compte ce constat », observe Razmig Keucheyan. Les nouvelles théories critiques émergent après le reflux desluttes des années 1968. Une gauche postmoderne renonce à toute perspective de rupture politique et de révolution sociale.

L’historien Perry Anderson observe une rupture au sein du marxisme. Au début du XXe siècle, les intellectuels marxistes participent aux débats qui agitent les organisations du mouvement ouvrier. La réflexion s’inscrit dans une perspective d’action. Les savoirs empiriques permettent de prendre des décisions. Lénine valorise une « analyse concrète de situations concrètes ». La réflexion critique s’appuie souvent sur l’expérience vécue des luttes sociales. Après l’échec de la révolution allemande de 1923, les marxistes ne participent plus à des organisations ouvrières. Ensuite, l’URSS et les partis communistes s’appuient sur un marxisme orthodoxe qui laisse peu de place à l’innovation théorique. Les marxistes deviennent des intellectuels professionnels qui se réfugient dans l’abstraction et l’entre soi universitaire.

Les écrits des intellectuels semblent éloignés des débats qui traversent les luttes sociales. L’implication dans l’action politique diffère. « Etre membre du parti ouvrier social-démocrate de Russie au début du XXe siècle ne comporte pas les mêmes servitudes que la participation au conseil scientifique d’Attac », ironise Razmig Keucheyan. Les intellectuels contemporains sont formatés par les universités américaines. Ils s’intéressent peu à la transformation sociale mais davantage aux « politiques de l’identité ». Ces universitaires étudient des groupes minoritaires, comme les homosexuels, qui souhaitent affirmer leur identité plutôt que de remettre en cause l’ordre social. Cette mode se nourrit de la bouillie post-structuraliste à la française, avec Derrida, Deleuze et Foucault.

 

Les nouvelles théories critiques s’inscrivent dans la filiation des années 1968. Le courant de la « Nouvelle gauche » se développe entre 1956 et 1977. La critique de l’aliénation est valorisée dans les années 1968. Elle s’appuie sur les écrits du jeuneKarl Marx, notamment les Manuscrits de 1844. Henri Lefebvre, Georg Lukacs,Herbert Marcuse ou encore Jean-Paul Sartre se réfèrent au jeune Marx. La critique de l’aliénation permet d’exprimer la frustration entre les désirs et la réalité liée au développement de la société de consommation. La critique de l’aliénation dans la vie quotidienne permet de relier les luttes des homosexuels, des femmes, des fous. Ces courants s’implantent dans des secteurs en marge de l’emprise des syndicats et des partis communistes.

D’autres aspects moins réjouissants alimentent les nouvelles pensées critiques. La prise du pouvoir d’Etat ou la destruction de l’Etat ne sont plus envisagées par les intellectuels. Antonio Gramsci estime que le pouvoir n’est pas uniquement dans l’Etat mais traverse l’ensemble du corps social. Le pitre Foucault estime même que le pouvoir n’est pas concentré dans l’Etat mais devient diffus. Les institutions et la classe bourgeoise ne sont plus des ennemis à abattre. L’affrontement et le conflit social disparaissent au profit d’expériences alternatives.

 

 
 

Les nouveaux intellectuels critiques

 

Une typologie d’intellectuels peut s’observer selon leur approche de la politique. Les pessimistes renoncent à une perspective de transformation sociale. Néanmoins, ils restent attachés à une critique radicale de la société marchande. Theodor Adorno s’inscrit dans cette démarche. Guy Debord, surtout après la dissolution del’Internationale situationniste en 1972, dresse une critique implacable du monde marchand mais choisit l’isolement dans une posture aristocratique. Perry Anderson décrit le triomphe du néolibéralisme sur les ruines de l’échec historique de la gauche.

Les résistants sont issus de courants révolutionnaires mais revoient à la baisse leurs ambitions en raison de la période. Noam Chomsky se réfère à l’anarcho-syndicalisme et à la tradition des Lumières. Mais il se cantonne à un tiède antilibéralisme. Les trotskistes comme Daniel Bensaïd se veulent révolutionnaires mais préfèrent afficher des idées réformistes en attendant des jours meilleurs. Selon eux, cette démarche permet de « tenir » dans des périodes qui se caractérisent par un rapport de force politique en défaveur. Ils ressassent l’échec historique de la gauche pour justifier leur alignement réformiste.

Les novateurs valorisent l’hybridation théorique. Le marxisme s’articule avec le féminisme, l’écologie ou le postcolonialisme. L’hybridation est également un produit de la défaite. Le courant de la critique de la valeur permet de renouveler le marxisme. Ce courant ne valorise pas une simple appropriation des moyens de production. Il critique les catégories du capital comme le travail, l’argent, la marchandise ou la valeur. Le renversement du capitalisme ne peut pas se faire au nom de la défense de la condition ouvrière.

 

Les experts deviennent les plus importants. Ce sont souvent des économistes ou des spécialistes d’un sujet précis. Ils ont des compétences reconnues par la communauté universitaire. Attac et la Fondation Copernic regroupent des experts antilibéraux. Michel Foucault théorise l’intellectuel spécifique qui doit se contenter d’intervenir sur son champ de compétence précis, sans développer une analyse globale. Pierre Bourdieu valorise également une expertise scientifique du monde social et adopte une posture de surplomb.

Les dirigeants sont des intellectuels qui participent à des organisations politiques. Daniel Bensaïd est une figure de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Mais ce parti reste un groupuscule qui n’a pas la même influence que les puissantes organisations ouvrières. En Amérique latine, des intellectuels accompagnent l’arrivée des gauches au pouvoir. L’universitaire Alvaro Garcia Linera participe au gouvernement en Bolivie. Les intellectuels restent marqués par le pessimisme et la défaite. Ensuite, ils semblent déconnectés des processus politiques réels. La théorie s’éloigne encore davantage de la pratique.

 

 

Les réflexions nouvelles

 

Razmig Keucheyan dresse un catalogue des intellectuels à la mode. La plupart sont évidemment des crétins sans grand intérêt. Leur bavardage creux refuse tout forme de perspective politique. Le seul objectif de leur réflexion vise à plastronner dans les colloques universitaires ou para-militants. Negri, Badiou, Zizek, Butler, Mbembe ou Laclau sont présentés comme des références. Mais rien de bien intéressant n’en ressort. C’est le vieil avant-gardisme post-stalinien qui resurgit. Les intellectuels doivent éduquer le bon peuple pour le guider vers la révolution, ou plutôt vers le réformisme. Heureusement, aucun exploité n’accorde le moindre crédit à ses clowns. Seuls des politiciens gauchistes peuvent s’y intéresser.

Quelques penseurs plus originaux sont évoqués. L’économiste Robert Brenner attaque le dogme du tiers-mondisme qui transpire dans toutes les coquilles vides de l’anti-impérialisme qui pullulent sur Internet. Les tiers-mondistes valorisent les « peuples » des pays pauvres qui subissent l’oppression des pays riches. Cette opposition renvoie au libéralisme d’Adam Smith qui se réfère à la position dans le commerce mondial.

Robert Brenner s’attache au contraire à la position de classe de chaque individu dans sa société respective. Un prolétaire allemand reste plus opprimé qu’un bourgeois indonésien. « Pour R. Brenner, le capitalisme n’est pas principalement affaire de commerce international et d’expansion du marché mondial. Il est affaire de lutte des classes », résume Razmig Keucheyan.

 

Jacques Rancière tranche avec l’avant-gardisme de ses congénères. Son principe d’une « égalité des intelligences » casse l’idée selon laquelle une élite éclairée serait indispensable pour guider les masses vers leur libération. Chaque individu, n’importe qui, peut s’inscrire dans une réflexion politique. Jacques Rancière semble donc attaché au principe d’auto-émancipation, ce qui devient rare dans la galaxie intellectuelle gauchiste.

Il insiste également sur le conflit politique contre la police du consensus libéral. Un individu en lutte s’arrache à sa propre identité pour se rattacher à une forme d’universalisme. Il peut alors se solidariser et se reconnaître dans l’identité de l’autre. Même si la réflexion de Rancière reste engluée dans un démocratisme, avec un bavardage philosophique qui se garde bien de remettre en cause l’Etat.

 

 

 

 

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