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Publié par Patrick Granet

Les enfants ont vieilli

e 17 février 1957, après un long périple à travers Cuba, le reporter du New York Times Herbert L. Matthews pénètre enfin dans le campement des guérilleros, au cœur de la Sierra Maestra. Il repart séduit : « Fidel Castro et son Mouvement du 26 juillet offrent sa plus flamboyante incarnation à l’opposition. (…) Dans les circonstances actuelles, il semble presque invulnérable (1). » Invulnérable ? « À l’époque, nous étions dix-huit », s’amusera plus tard Celia Sánchez, qui avait coordonné l’arrivée du yacht Granma en 1956.

Des 83 combattants embarqués au Mexique, seuls 21 avaient survécu à un débarquement qu’Ernesto « Che » Guevara décrira comme un naufrage. Il fallait néanmoins faire bonne figure devant le journaliste : « Pendant l’entretien, Raúl Castro organise une pantomime où chacun s’active bruyamment à divers endroits du camp, raconte l’historien Volker Skierka (2). À un moment donné, un messager arrive même — couvert de sueur — pour délivrer une information importante émanant d’une “seconde colonne” qui n’existait que dans le monde de l’imaginaire. »

L’anecdote illustre le panache, l’audace et l’irrévérence d’une poignée d’hommes qui enflammèrent les esprits. Ailleurs, la politique ressemble alors à un camaïeu de gris. Dwight D. Eisenhower aux États-Unis, Charles de Gaulle en France, Harold Macmillan au Royaume-Uni, Konrad Adenauer en République fédérale d’Allemagne (RFA) ou Nikita Khrouchtchev en Union soviétique : des hommes nés au XIXe siècle. « C’est dans ce monde de vieillards que débarquent les guérilleros, à la fois jeunes et photogéniques (3)  », observe l’historien Richard Gott. Des générations entières de militants, d’intellectuels et de curieux tomberont sous le charme de ces idéalistes en treillis. « Le plus grand scandale de la révolution cubaine n’est pas d’avoir exproprié les planteurs, mais d’avoir mis les enfants au pouvoir (4)  », écrira Jean-Paul Sartre.

Depuis, les enfants de 1959 ont vieilli. D’autres sont nés, revendiquant tout autant l’audace et l’irrévérence. M. Raúl Castro a annoncé qu’il quitterait la présidence en 2018. Pour la première fois, elle pourrait être occupée par une personne née après le « triomphe de la révolution », comme l’actuel premier vice-président Miguel Díaz-Canel. Que se passera-t-il alors ?

« Le plus grand scandale de la révolution cubaine n’est pas d’avoir exproprié les planteurs, mais d’avoir mis les enfants au pouvoir » — Jean-Paul Sartre

Musicien, Rafael Reyes partage deux pièces avec sa mère, sa femme et sa fille. Il souhaite que le pays change : « Je sais que le capitalisme est brutal, qu’il conduit à considérer l’homme comme un numéro. Mais il permet d’explorer ses limites. Ici, on doit se battre contre tant d’obstacles que nos limites, on ne les entrevoit jamais. » Assise à côté de lui, sa mère, qui a consacré sa vie à la révolution en dépit des tentatives d’invasion des États-Unis, de l’embargo et des mille et une tracasseries conçues à Washington, soupire : « Désormais, les jeunes sont devenus individualistes. »

Pour certains, notamment en dehors de l’île, l’« actualisation du modèle cubain », à laquelle procède M. Raúl Castro depuis 2006, constituerait une trahison de l’idéal socialiste. « C’est très confortable, rétorque l’économiste Joaquín Infante, de formuler une opinion sans avoir à la mettre en œuvre, notamment dans un pays qui affronte une situation économique critique, qui souffre d’un embargo organisé par la première puissance mondiale au beau milieu d’une crise financière planétaire. » Avant d’ajouter : « Le socialisme idéal, personne n’y est parvenu (5).  » Car les Cubains ne sont pas les seuls à avoir vieilli, et à avoir pris des coups.

En 1961, João Goulart introduit des réformes progressistes majeures au Brésil. Dix ans plus tard, le Chilien Salvador Allende ouvre la « voie démocratique au socialisme ». En 1979, Maurice Bishop et ses alliés renversent le régime autoritaire d’Eric Gairy à la Grenade avant d’introduire des réformes d’orientation socialiste. La même année, les sandinistes chassent le dictateur Anastasio Somoza du pouvoir au Nicaragua. Plus au nord, des guérillas luttent au Salvador et au Guatemala. Ailleurs, une majorité de Français vote en 1981 pour la « rupture avec le capitalisme ». Bref, d’autres que les combattants de la Sierra Maestra caressaient alors l’espoir d’un monde neuf.

Mais l’ancien allait s’employer à ne pas disparaître. Goulart et Allende sont chassés par des coups d’État ; Bishop meurt assassiné. Les contras financés par Washington soumettent le Nicaragua au feu et au sang jusqu’au retour des conservateurs au pouvoir, cependant que, faute de socialisme, les Français découvrent l’austérité et les « exigences » de la construction européenne. À force, l’ambition s’émousse…

Et pourtant, elle réapparaît en Amérique latine à la suite de l’élection d’Hugo Chávez au Venezuela (1998) et de MM. Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil (2002), Evo Morales en Bolivie (2005) ou encore Rafael Correa en Équateur (2006). Il a même été question de construire un « socialisme du XXIe siècle ». La perspective pourrait s’éloigner à nouveau : le Venezuela vit au bord de la guerre civile cependant que le Brésil sombre sous le poids de la corruption. Et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), fondées en 1964 pour renverser l’oligarchie foncière, ne renoncent-elles qu’aux armes en les déposant aujourd’hui ?

L’espoir est un mort qui ne demande qu’à renaître. Reviendrait-il toutefois à une petite île perdue au milieu de la Caraïbe de le ressusciter seule ?

Renaud Lambert

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